AZUR ET NUAGE, PLUIE ET SOLEIL
Arrivé à Batavia, Christmas se mit en devoir de suivre les dernières instructions que lui avait données le nabab.
11 acheta, dans le beau quartier du Weltevreden, créé par le gouverneur-maréchal Daendeh, une admirable maison de plaisance, connue sous le nom d' Amathonta et bâtie en 1809, par le riche Palmer, le roi des crésus indiens.
Notre château de Versailles, qui, malgré le préservatif des perruques et des hauts talons, a donné tant de rhumatismes et de rhumes de ceneau à ses nobles locataires, Versailles est un humide chenil auprès de cette résidence indienne, favorisée par Tombre des arbres, la fraîcheur des eaux, Tazur du ciel, la limpi-
dite de l’air, la gaieté du soleil. L’architecte y prodigua le porphyre, le jaspe, le granit vert, le bois de santal et d’érable pour les rotondes, les kiosques, les pagodes, les chattirams, éparpillés au bords des lacs, comme des stations de promenades. Tous les arbres odoriférants de l’Inde y versent de leurs cimes des parfums suaves ; le giroflier, le bétel, le citronnier, le benjoin, le cannellier, tout un peuple végétal qui conseille l’amour; et le long des ruisseaux les casusirinas, arbres plus harmonieux que les pins italiens, unissent leurs mélodies au murmure des cascades, et donnent avec elles un concert éternel à cet élysée des vivants.
Avec quel soin Cbristmas surveillait toutes les Restaurations que son intelligence indiquait aux ouvriers chinois, pour rajeunir tout ce que le temps avait dévasté dans un long abandon ! avec quels regards d’amour il contemplait les moindres recoins de cette retraite, qui allait recevoir de la beauté d’une femme un enchantement nouveau ! Il la voyait déjà resplendir sous les voûtes de ces arbres, marcher sur ces gazons, se baigner dans ce lac, sourire à cette nature, s’enivrer de ces parfums, cueillir ces fleurs, et oublier le monde pour un seul homme et un seul amour.
-V riiôtcllcrie des Sept-Iles, un domestique était chargé d’attendre le nabab, et de le conduire à l’ha-
briation d’Amathonta, quoiqu’elle fût bien connue de sir Julius : mais les anciennes routes avant été bouleversées dans le quartier de Konings-plen^ il fallait un guide pour les nouveaux venus, qui voulaient aller de la vieille ville au jeune Batavia.
Les émotions, les préparatifs, la fièvre du départ, la fatigue du voyage avaient altéré la santé du nabab; il fit cependant, pour plaire à sa fille, un violent effort sur lui-même, et il ne s’arrêta qu’une heure à rhôtellerie des SepUlles.
Au milieu du jour et sous un soleil ardent, il monta en voiture avec Amina, et, suivi de scs nombreux domestiques, il partit pour Amathonta.
La principale habitation était déserte; Christmas courait dans les jardins et les parcs pour surveiller les travailleurs.
Le nabab, épuisé de lassitude , s'étendit sur le divan de la salle basse, pour se reposer quelques instant, disait-il.
Amina comprit que ce repos serait bientôt le sommeil d’habitude, le sommeil du milieu du jour, et, dans cette fièvre d’égoïsme que donne l’excès de la joie, elle songea fort peu à veiller à côté de son père, et céda tout de suite à Tardcntc curiosité qui la poussait à l’exploration de ce nouveau domaine où sa nouvelle vie allait commencer.
Son cœur battait avec violence à Tidée qu'elle allait
100 tA VIE FANTASTIQUE,
revoir cet homme qui devait être sou mari le lendemain, et dont elle avait pleuré la mort dans cette nuit terrible où la lampe du rendez-vous s’éteignit au lever du soleil, après avoir éclairé la solitude et le désespoir.
Quel mysière elle allait enfui éclaircir dans un instant! et debout sur le seuil de la porte, elle admirait ce merveilleux paysage que Dieu avait créé pour elle; cet éden virginal dont elle était l’Ève, cet horizon de lumière et d’ombre qui enseignaient l’amour à toute la création.
Elle hasarda deux pas sur la terrasse, et une attraction invincible l’entraîna peu à peu vers les massifs mystérieux où chantaient les eaux et les arbres sous la brise maritime du midi.
Comme à son insu elle entrait avec délices dans ce monde nouveau, qui l’entourait de fleurs, l’enivrait de ses parfums, la caressait de ses brises et de sa fraîcheur. Elle s’était endormie dans son palanquin où la berçait un rêve d'amour et elle croyait continuer ce rêve ; et jamais ses sens impressionnables ne lui avaient donné une volupté pareille. 11 lui semblait qu’elle s’abandonnait aux étreintes d'un amant invisible, dans ce paradis terrestre où tout parlait d’amour, le gazon, la fleur, l’arbre, l’eau vive et ces arceaux de verdure, que le crépuscule du soir, assombrissait au milieu du jour. Quelle vie d’extase lui était
LA YIE FANTASTIQUE, promise dans ce coin de terre créé pour deux amantsé|)oiix ! et en pensant à cet avenir dans la première heure, des larmes de joie coulaient de ses beaux yeux <jui venaient d’épuiser les larmes du désespoir.
Cheminant au hasard, Amina vil tout à coup s’élari>fir à sa droite une voûte faite de feuilles, et qui ressemblait à une grotte immense taillée dans un mas- .sifs d’ébéniers. Elle admira celte merveille d’architecture végétale, franchit son seuil de gazons pour la visiter, et recula en voyant blanchir dans l’ombre nocturne le costume d’un planteur indien. Honteuse d’un instant de frayeur, notre héroïne fit deux pas en avant et vil un jeune homme dont la tête disparaissait sous un chapeau de Manille à larges bords. Au même instant elle entendit ce cri deux fois répété, Amina ! Amina 1 et elle se précipita dans les bras de cet homme qui ne pouvait être que son mari.
L’endroit paraissait désert comme une île de l’océan du Sud avant la création de l’homme.
On n’entendit plus que la gamme éclatante des perruches multicolores sur le dôme des ébéniers.
Puis un cri strident, le cri de la malheureuse mère qui voit son enfant tomber dans un abîme , retentit dans la solitude.
Une éclaircie lumineuse avait traversé les arbres, et Amina venait de reconnaître Christmas, au lieu d’Alvedo attendu 1
Le jeune homme, ne com|Krenant rien à celle terreur, rcsla immol)ile en regardant Amina.*
C’ét.iit le groupe de l’étonnement et de l’eliroi ; il aurait découragé le ciseau du jdus habile spectateur.
La jeune femme rompit le silence la première.
— Quelle est donc la malédiction qui pèse sur moi? s’écria-t-elle; quel crime ai-je commis, aux jours de mon innocence, pour être ainsi traînée d’agonie en agonie par la main de Dieu? Êtes-vous un homme ou un démon sorti de l’enfer?
— Je suis ici par ordre de votre père, dit Cliristmas, et je ne comprends rien à tout ce que vous me dites.
Cela lut dit d’un ton si simple, si naturel, si touchant, que la jeune femme se radoucit et sembla demander une explication.
— J’ai avoué noblement mon crime à votre père, reprit Chrislmas, et il m’a pardonné.
— Quel crime? dit Amina; l’assassinat de José Alvedo?
— Je n'ai assassiné personne, TepritvivementChristmas; Dieu m’en est témoin ; j’ai commis un crime contre l’hospitalité sainte, par excès d’amour... Mais je ne m’explique pas votre étonnement, Amina; n’avez-vous pas tout confié à votre père? est-ce une indiscrétion de Flora 'qui a révéle le secret de cette nuit?
— Flora... un secret... cette nuit... murmura la jeune femme en eborobant dans ses souvenirs un songe confus; attendez... attendez...
Ce dernier mot fut prononcé d’une voix sourde, comme un écho lugubre de Fautrc.
Amina releva la tête, laissa tomber la main qui soutenait son front, et, fixant le jeune créole, elle dit en frissonnant :
— De quelle nuit parlez-vous ?
— De cette nuit qui fut la veille de votre guérison, répondit à voix basse Cliristmas.
— Kt cette nuit-là, reprit Amina, vous êtes entré dans ma chambre?
— Oui.
Ce oui fui à peine entendu, et il retentit comme un coup de tonnciTC aux oreilles d’Amina.
Le jour commenij.ait à luire dans les ténèbres d’un double mystère. Christmas comprenait qu’Amina s’était accusée au trrbunal paternel d’une faute qu’elle connaissait, et Amina comprenait, à son tour, que Christmas avouait un crime qu’elle n’avait pas connu.
La jeune femme avait donc une sorte d’intérêt à laisser dans l’ombre du passé l’amour coupable qui Lavait livrée à José Alvedo.
De son côté, Christmas, qui seul connaissait le secret d’Amina, devina la fausse position où elle sc trouvait, et il voulut porter un coup décisif.
— Madame, dit-il, votre malheureux père, trompe par nos deux confidences, nous avait unis Tun à Tautre, et la joie était rentrée au cœur de cet excellent homme après tant d'angoisses cruelles. Tout est brisé. Je vous suis odieux, et je pars. Si la désolation rentre dans votre famille, si votre père succombe dans cette nouvelle crise, s’il vous plaît à vous de recommencer des scènes de désespoir, ne me retenez pas par cette main qui se tend vers vous une dernière fois.
Le jeune homme fit un pas pour s’éloigner, et avança la main vers Amina.
La jeune femme effleura du doigt la main offerte, et Cliristmas tomba à ses pieds.
— Oh! dit-elle, j’éprouve le besoin devoir mon |)èrc; levez-vous, et enseignez-moi le plus court chemin de l’habitation... Donnez-moi votre bras.
Elle rajusta sa toilette du mieux qu’elle put, et essuya avec son mouchoir la sueur qui ruisselait sur son visage. Un silence morne régna pendant le court trajet.
Le nabab dormait encore lorsqu’ils arrivèrent sur la terrasse, et Amina dit d’une voix musicale :
— Ce pauvre père, il a tan.t besoin de repos I
Et elle cherchait une place pour s’asseoir, à l’ombre.
-Oh! j’ai tout prévu, dit Cliristmas; voilà le la
tanier d’Ainina. . . votre nom est incrusté sur l’écorce en lettres de perles... lisez... Le banc de repos est tressé en baguettes de naucléas et recouvert d’une triple natte de Chine.
Amina lut son nom et sourit.
Transporté de joie, Christmas ajouta :
— Mais, belle Amina, quand vous visiterez mon domaine, vous trouverez partout-un souvenir, une attention de celui qui vous aime. Ma pensée remplit ce jardin, ce parc, ce paysage; et ma pensée est mon àme, et mon âme est mon amour. Il y avait là-bas, dans cette pagode, la statue de Sita, la belle divinité indienne ; je l’ai enlevée à son piédestal, et je sais bien quelle image adorée la remplacera. Il ne doit y avoir ici qu’une déesse, comme il n’y a qu’un Dieu au ciel.
Amina donna un second sourire à Christmas, et un de ces regards qui promettent la tendresse dans un avenir peu éloigné.
Il faut dire que la voix du jeune homme avait une douceur inexprimable dans sa virilité, et que sa figure était sculptée, sur toutes scs lignes, par la flamme intérieure de la passion. Amina ne s’expliquait pas ce charme sensuel et mystérieux qu’elle éprouvait en l’écoutant. Une effluve magnétique semblait jaillir des lèvres de Christmas, et réveillait en elle les émotions confuses d’une vision d’amour ou d’un songe évanoui avant les lueurs du matin.
iOS LA VIE FATITAS^TIOUE.
Une intimité douce commençait à s’établir entre Amina et Ghristmas ; l’entretien devenait familier et roulait sur des sujets indifférents, comme s’ils se fussent accordés tous les deux pour donner trêve à leur esprit fatigué d’cmotioiK, lorsque le nabab parut sur le seuil de l’habitation.
11 se frotta les yeux, comraie on fait au réveil de la sieste, quand la subite clarté du jour les éblouit, et il salua d'un cri de surprise les deux futurs époux, qui s’abritaient sous un dôme de lataniers. Ghristmas s’avança, les mains tendues, vers les mains du nabab, et deux vieux amis, après une longue absence, ne témoignent pas plus de joie que n’en firent éclater le beau-père et le futur gendre. Amina vint aussi faire sa partie dans ce trio de famille. Le plus subtil des observateurs n’aurait jamais soupçonné qu’une ten ible scène avait failli troubler, quelques minutes auparavant, cette fête domestique «t la changer en deuil étemel.
Gette fois, tout présageait une sérénité durable; mais ceux qui ont étudié les phénomènes moraux de l’humanité savent qu’un hasard toujours fatal semble s’acharner sur certains êtres, et avec une cruauté d’àpropos qui semble l’ironie en action d’un génie malfaisant.
Un domestique s’avança respectueusement vers le nabab et lui dit :
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— Au moment (Je noire départ de Sourabaïa^ un batteur de riz m’a remis ce paquet. Je l’ai serré dans mes bagages, et je viens de le retrouver. Le voici.
— C’est. bien, dit le nabab.
Christmas et. Amiua pâlirent et se regardèrent.
Un autre nuage noir sembla voiler l’azur de leur
ciel.
Le nabab examina d’abord, le paquet remis, et il coupa ensuite le ruban qui se croisait, sur lui.
C’était un lambeau de veste blanche de basin anglais, où pendait une poche fermée par un bouton de nacre.
— C’était bien la peine, dit le nabab en riant, de nous déranger pour me montrer celte loque.
Il ouvrit la poche et en tira un de ces calepins que les Anglais portent toujours en voyage pour écrire leurs notes et leurs impressions.
— Ce n’est pas très-précieux, dit-il; mais enCn le propriétaire, qui a déchiré sa veste, je ne sais pourquoi, dans la rizière, peut tenir a ce calepin, et nous y trouverons quelque renseignement pour le lui rendre.
Il ouvrit le calepin, et lut :
<( 5 janvier... Le mariage est conclu... Je garderai mon amour... il me tuera...
(( J’irai à ce bal; je la reverrai une dernière fois; je veux savoir tout ce que le. cœur, peut souffrir sans
se briser dans la poitrine. La flamme du volcan crève la roche qui l’emprisonne; je veux voir si je sortirai de ce bal sans y avoir perdu tout mon sang.
« Dans une bourgade du sud-est de Java, à Baniou-Wangui, les tigres se promènent dans les rues cl vivent en bonne intelligence avec les liabilants. C’est un fait reconnu par tous les voyageurs indiens- Heureusement ce tigre n appartenait pas à cette fa* mille, et... »
— Mon père, interrompit Amina, n’allez pas plus loin... au nom du cielî regardez mon maril vous allez le tuer ! Ne devinez-vous pas que ce calepin est à lui?
— Pardon! cher beau-fils, dit le nabab en fermant le petit livre., , Merci, Amina... Oh! les femmes! comme elles comprennent tout de suite ce que nous ne comprenons que le lendemain... Comme il est pâle, ce pau\Te enfant... Que voulez-vous ? j’ai tant de joie au cœur, que je redeviens un enfant étourdi. J’ai douze ans.
— Donnez-moi le bras, dit familièrement Amina à Christmas, et venez prendre l’air au bord du lac. Cela vous remettra. Et vous, mon père, enfant étourdi, vous resterez ici pour votre punition.
— Bonne promenade, chers enfants, dit le na* bab.
Et il se fit apporter son houka pour fumer.
Amina entraînait Ghristmas, qui semblait marcher avec les pieds de sa compagne.
Quand ils furent seuls au milieu d’un quinconce touffu, Âmina prit violemment le calepin dans la poche de Ghristmas, l’ouvrit et lut en continuant :
« Que le tigre soit béni ! G’est la première fois que cela lui arrive.
« La chasse est finie... Quelle journée! quel souvenir! Les tigres mugissaient; l’ouragan sortait de la jungle ; les balles sifflaient dans l’air, et moi je n’entendais qu’une voix douce qui me disait bien bas : « Je t’aime ! » Et moi je demandais au ciel si ce qu’il nous promet là-haut est plus enivrant que ce qu’il nous donne ici : la première caresse d’une femme et le dernier acte de l’amour! »
Amina déchira ces pages sans lire plus avant, et dit : ^
— Je ne serai jamais la femme d’un assassin !
Ges mots rendirent la vie à Ghristmas; il bondit, comme si un poignard l’eût frappé au cœur, et, prenant un ton calme :
— On peut se justifier de cela, dit-il.
— Se justifier! reprit Amina dans un éclat de rire fou; oui, dites à Dieu, le seul témoin de votre crime, de descendre du ciel pour vous justifier ! A minuit, vous l’avez attende près de ma porte, et vous l’avez iué en lâche. G’ était ma première idée d’ailleurs;
no LA TTE FANTASTIQUE.
elle était bonne. La première idée vient toujours du
ciel.
— Je l’ai tué en lâche! dit Ghristmas.
— Oui.
— Vous avez raison, Amina ; Dieu s'eu! pourrait me jusUHer d’un crime que je n’ai pas commis, mais... ^
— Continuez, dit Amina du ton d’une femme qui soupire après une justification.
— Mais, reprit le jeune homme, ce tOTrain n’est pas bon... Veuillez bien me suivre jusqu’au sommet de cette colline... Vous craignez...
— Moi, craindre ! dit Amina ; et que voulez-vous que je redoute aujourd’hui? Si je savais que la foudre va tomber mille fois sur cette colline, j’irais m’y asseoir. ^
Ils gravirent un sentier tortueux qui conduisait à un précipice à pic, surplombant au-dessus d’un lac de la hauteur de cent pieds.
— Quelle horreur sublime I dit Amina. C’est une ressource.
— Amina, dit Christmas avec un calme émouvant, vous l’avez dit, Dieu seul peut me justifier d’un crime commis sans témoins; mais je vais me justifier, moi, là, devant vous, du chme de lâcheté... Madame, je le jure par Dieu, par vous que j’adore, par les cendres de ma mère, par tout ce que les hommes ont re-
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LA VIE FANTASTIQUE. llf
eomra saint et sacré, je jure que si vous ne me dites pas : a Je te justifie à la place de Dieu, x> je tombe dans cet abîme, où jamais un lâche et un assassin ne tombèrent.
Et U se suspendit sur la lèvre du précipice; ua souffle d'air aurait pu le lancer dans le lac.
— * Justifié ! cria la jeune femme.
Et elle lança les débris du calepin dans Pabime.
— Que vous avez été beau! reprit-elle; venez, descendons vile; on est trop. mal ici. Oh! comme la vérité a jailli toute pure de votre bouche!... Mais nous reviendrons sur cette colline... vous savez que j’aime ces émotions de danger et d'amour!... Nous reviendrons nous asseoir là-haut, devant ce précipice... Je vous ferai recommencer cette scène qui m'a
* fait tant de plaisir et m’a donné tant d’épouvante. Oh ! j ''adore ces terribles secousses qui se mêlent aux tendresses de Tamour. Est-ce que les autres femmes sont comme moi?
— Il n'y en a qu'une, et je ne connais que celle-là,, dit Ghristmas. Oh! mon adorée Aminal...
La jeune femme descendit la colline au vol de gazelle, en réjouissant l’écho de son rire d’enlant, et elle dit à Christmas, qui vint la rejoindre :
— Allons dire à notre père qu'il sera heureux; achevons de le ressusciter : je veux tout oublier, afin qu'il oublie tout.
La fatalité avait fini son jeu. Cette mystérieuse ennemie du bonheur adopte souvent le plan des comédies : elle met un mariage au dénoûment.
Celui de Christmas et d’Amina fut célébré sans bruit et sans éclat, mais avec la plus belle des pompes, l’ivresse de Tamour.
Ordinairement, dans la vie réelle, on se marie dans l’ignorance du malheur; c’est un inconnu pour de jeunes époux, et parfois, après un soleil de miel, ils se hâtent trop de le connaître ; mais nos deux créoles indiens avaient traversé toutes les épreuves qui épui-, sent la malice de la fatalité. La part du diable était faite; ils avaient droit à la part de Dieu.