‹ Œuvres completes de Méry La vie fantastiqueChapitre 8 sur 21 · LA VIE REELLE · texte numérisé non relu

LA VIE REELLE

Usant du privilège du romancier, je vais raconter aussi, avec les renseignements fournis par le témoin oculaire, les vicissitudes amenées par une deuxième nuit de noces, dans le domaine de la vie fantastique. C’est encore une histoire arrivée, mais qui contrariera un peu la foi naïve des amis du naturel.

Celle-ci commence exactement comme un roman de

Par une belle matinée de juin, deux jeunes gens suivaient l’interminable allée qui conduit au château

LA VIE FANTASTIQUE, de N***, dans le voisinage de Paris. Ils paraissaient du même âge, trente ans; l’un, très- élégamment vêtu en costume d’été, avait une mâle figure fortement colorée par la mer et le soleil, et illuminée par des yeux noirs qui annonçaient toutes les puissantes facultés de l’homme, toutes les convoitises des passions. Ses allures étaient celles d’un conquérant qui croit, à chaque pas, prendre possession de la terre qu’il foule, il avait le geste dominateur et une parole nette et vive, peu indulgente à la contradiction ; l’autre était un boulevardien de Paris, un bon enfant blond et blasé ; cherchant des voluptés supplémentaires ; connaissant les femmes que tout le monde connaît; trouvant le champagne fade et le corrigeant par l’absinthe ; idole des provinciaux observateurs et posant, pour les modes du jour, chez les tailleurs en renom.

Le premier se nommait Prosper Desverriers ; le second, Marcel Cordois.

— Sais- lu oe que nous allons faire dans ce château? disait Prosper.

— OuijPro^OT.

— Quoi donc*?

— Nous ennuyer.

— Ce n’est pas amusaol.

— Mais, mon ami Prosper, pourquoi as-tu accoté l’invitation ?

— Parce que ce banquier doit me compter demain

4eux millions quatre cent soixante et dix mille francs trente*cinq centimes.

• — Mais comment diable as-tu fait pour acquérir cette fortune, toi qui étais . sans le sou, quand nous n’étudions pas le droit ensemble sur la place du Pan* théon?

^ — Je n’ai. pas. flâné sur le boulevard, jlai passé les mers; j’ai pris pour patron san Francesco, le Californien; j’ai volé par eflraction un million à un coffre* fort des Cordillères ; on m’a assassiné deux fois ; j’ai épousé la /fille d’un roi tatoué, en premières noces; simple caprice de voyageur. Je.mesuis marié plus aé* rieusement avec la fille d’un planteur, qui m’a fait encore plus riche jpar sa dotât par sa mort. Jusqu’à Hje jour j’ai existé^ maintenant je veux vivre. Dis*moi, vit-on à Paris?

— Ta verras,

— Les miilionnsüires courent les rues, ici ?

— Oui. ...

<Jue font-ils?

— ^ Tu vas le voir.

— J’en verrai un?

— Tu les verras îpresque tous. ^

Le château de N*** est une lourde maison carrée, surmontée d’un toit. pointu et d’une insurrection de cheminées noires. Les pluies de l’iüver sont restées comme des traces de larmes sursa façade et donnent

au monument un air éploré. Un jardinier audacieux a condamné douze orangers à vivre devant le perron pour lui donner une physionomie orientale; une mare, appelée lac, croupit devant la terrasse, et a la pré> tention d’être navigable en étalant une barque honoraire, amarrée aux racines d’un saule pleureur.

Les villageois qui passent devant la grille de ce château disent : « En voilà un d’homme heureux ! » comme disaient les Grecs qui passaient devant le palais d’CEdipe roi.

Le châtelain financier, M. Paul Géranou, reçut bruyamment les deux étrangers; c’était un homme de cinquante ans, cheveux gris et teint frais, et dont le visage était favorisé d’un sourire perpétuel. Il avait, disait-on, l’intelligence des affaires ; entre amis intimes il se donnait le titre de Napoléon de la Bourse, il soutfoait qu’il avait eu beaucoup d’esprit, et il riait aux éclats quand il disait un mot quelconque pour donner l’exemple à ses auditeurs.

Au premier quart d'heure, il raconta aux deux arrivants les péripéties de sa fortune, comme un général raconte ses campagnes ; il leur montra sa serre, son potager, sa basse-cour, son billard, son chenil, et les quitta en leur disant :

— Nous nous retrouverons à déjeuner. Vous en- tendrez la cloche. Voici mes invités qui arrivent.

— En voilà un, dit Prosper, qui menace de n’être

LA YIE FANTASTIQUE. U7

pas amusant. Comprends-tu ce monsieur? Â moi qui arrive du bout du monde, à moi qui ai embrassé le globe sur ses deux joues ; à moi qui ai vu trois océans, deux Indes, cent fleuves, les jardins du soleil, leurs forêts vierges et leurs bêtes fauves, il me montre avec orgueil des épinards, des choux et des lapins ! et il croit m’amuser!

— Et il s’imagine en ce moment, dit Marcel, que nous nous extasions en duo sur sa propriété.

La cloche sonna.

On se réunit dans la salle à manger, une salle glacée en juin, et décorée de quatre tableaux appétissants, peints par Jonchery; ils représentaient des pâtés démolis, des huîtres ouvertes, des citrons découpés, des tranches de jambon, des bouteilles de champagne, tout ce musée gastronomique qui fait l’admiration des oisifs aux étalages du boulevard Beaumarchais. Chaque tableau coûte vingt francs.

Cinq femmes d’âge mûr, dix hommes graves et décorés, deux jeunes demoiselles charmantes, trois collégiens muets, composaient le personnel de la table. Le châtelain était garçon^ et il s’en vantait.

Quatre domestiques gigantesques, et ayant figuré dans les foires comme phénomènes, servaient les convives et montraient avec affectation leurs gants de fil blanchi. Les hommes graves disaient entre eux : « Ce sont des gaillards superbes ! »

lA VIE FüKf ASTIQUE.

Les gaiHards écoutaient cet éloge, et ils ee reogûp- geaient.

L’entretien, d’adaord calme, s’échauffa en suivant les gradations des (ouvres lyriques ; il passa du duo au trio, du trio au quatuor, et du quatuor au chim' général. On parla de l’Opéra, du Gymnase, de M. Rothschild, de madame Gueymard, de M. Prondhoa, de Bressant, du coupon détaché, de Mélingue, de l’abbé Lacordaire, d’Âlphonsine, de PalmerstoQ, de la fin du monde, du prix des loyers; on parla de tout enfin.

Tous les quarts d’heure, les domestiques, surveillés par le maître, versaient un bordeaux douteux dans' des veires lilliputiens.

 chaque livraison économique, le châtelain se croyait obligé de dire :

— C’est un léoville, retour de l’Inde; j’en ai encore une centaine de bouteilles ; mais je ne le remplacerai pas.

Quand le finale eut été chanté, le châtelain leva la séance en disant :

— Allons prendre le café au billard, si cda coovient à ces dames.

Il vint prendre le bras de Prosper Desverriers, «t, le conduisant au billard, il lui dit :

— Eh bioi, mon cher Américain, vous n’avez pas trouve un mot à placer dans la conversation ! 11 vous

LA VIE FAürASrWUE. ^ m

~ faut bien trois mois pour vous nxeUre au courant des choses du monde parisien. .

— Oui, dit Prosper d’uu ton fort naturel ; aussi j’écoute pour m’instruire.

— Je vous avais placé entre deux, dames char* ni<vites... Comment les trouvez-vous ?

— Elles doivent avoir été fort bien, dit Prosper-

— La grande surtout, reprit le châtelain ; elle est encore superbe, et a-t-elle &it parler d’elle! oh!

— Vraiment! remarqua Prosper pour dire quelque chose.

— Le monsieur décoré qui était à ma droite, reprit le châtelain, est ^encore son amant en titre, et l’autre maigre, son voisin, qui parle si bien, est son mari. Si vous saviez comme le secret de toutes ces intrigues nous amuse I

— .Oui, c’est très-amusant! dit Prosper en tournant la tête pour bâiller- .•

— Avez-vous remarqué la . petite blonde qui s’est niéléc de la conversation quand on .a parlé de madame Guevmard?

— Oui.

— C’est la fille de votre belle voisine... et on prétend... que... mais je vous raconterai cette histoire un autre jour... C’est un scandale qui a diverti le monde parisien, le grand monde, le nôtre, pendant un mois.

— Oui, VOUS me conterez cela uu autre jour^ dit Prosper.

— La petite est ravissante, non pas comme beauté, mais comme esprit et comme talent. Elle chante comme madame Gueymard. On la destine au théâtre. Duprez a dit qu'elle avait une dot d’un million dans sa voix. Vous l’entendrez tout à l’heure... Fumez-vous?

— Oh I oui I et le plus tôt possible.

On entra au billard.

Une poule à cinquante centimes était commencée ; Prosper et son ami furent imités à entrer au jeu. Ils refusèrent poliment, et s’assirent, le cigare aux lèvres, pour faire galerie.

Les femmes se promenaient dans le parc.

Les joueurs étaient maladroits au billard comme des académiciens, mais ils paraissaient, s’amuser beaucoup de leur maladresse. Les deux qui survécurent aux quatre, morts se proposèrent de partager le bénéfice de la poule, et ils acceptèrent à l’unanimité.

On se partagea six francs avec une joie digne d’une plus forte somme.

Le châtelain prit la parole, et cria :

— Voyons, messieurs, qu’allons-nous faire maim tenant?

Silence général.

' — 11 faut pourtant tuer le temps d’ici à ce soir, dit un monsieur fraîchement décoré.

— C’est vrai, remarquèrent deux voix.

— Si nous faisions un whist,, dit ùn inventeur de jouissances.

— Faites-vous le whist, monsieur Desverriers? demanda le châtelain.

— Non ; le whist à quatre m’endort.

— Quel jeu jouiez-vous là-bas, en Amérique?

— Le monté.

— Est-il amusant, ce jeu? demanda le châtelain.

— Oui, pour ceux qui gagnent; on y fait des pertes de cent mille écus dans une nuit.

— Peste ! dit le châtelain ; on ne trouverait personne, là, pour jouer la poule à cinquante centimes.

— Oh ! non ; ils aimeraient mieux apprendre l’espagnol à des singes.

— Allons, il faut pourtant faire quelque chose, dit le châtelain en secouant ses bras, comme pour combattre l’invincible ennemi nommé Tennui; ah! une idée ! je vais prier mademoiselle Julia de nous chanter une romance...

— Voilà une idée! dit Prosper.

Le châtelain courut au parc, et, après une lutte de dix minutes, il parvint à entraîner mademoiselle Julia au salon.

— Messieurs, dit-il, je réclame l’indulgence du pu-

m U VIE FANTASTIQUE.

blic; mademoiselle Julia souffre d-uu rhume violent qu'elle a pris en sortant avant-hier de FOpéra.

— Oh ! dit la mère sur un ton lamentable, eUe a une organisation qui la rend sensible à la moindre impression d’air. Son éventail Tenrhume.

L’un des pères, le vrai peut-être, prit la parole et dit :

— Allons, Iulia, essaye une petite romance, celle de ton professeur, le Bonheur au village., .

— C’est écrd. pour un contralto, dit Julia ; mon professeur a promis de la transposer pour moi.

— Alors chante le Retour du Soldat... Vous allee entendre, messieurs, une musique ravissante...

— De qui? demanda un curieux qui s'ennuyait de se taire.

— De... de... un nom très-connu... Diable! je n’ai pas la mémoire des noms.

— Ah ! dit Prosper à l'oreille de Marcel, ahl comme je regrette le jour où nous fîmes naufrage dans l’archipel des Malouines !

La jeune fille ôta ses gants avec lenteur, s’assit devant le piano, essaya les touches, et, se retournant

vers le châtelain, elle dit :

— Le rpiano n’est pas accordé, et le lo ne rend pas.

— iG’est possible, dit le maître... Je dois acheter

LA VIE PANTASTIQUE. 1«5 |

un piano de Herz cette semaine ; nous Taurons di- ;

manche pixichain. . j

— C'est égal, va toujours, dit le père présumé. ,

— Mais vous savez bien, murmura la jeune fille,

que je n aime pas m’accompagner quand je chante...

Quelqu'un de ces .messieurs voudrail-il avoir l’obli* geance de m’accompagner?

Silence morne et général.

Mademoiselle Jubaéclaîrcit sa voix avec une gamme

de toux sèche, et attaqua la romance :

Viens, mon enfant, près de ta mère,

Ta vieille mère qui t’attend. . .

Elle s'arrêta tout court, et, frappant le piano avec sa petite main mutine, elle dit :

— Vous le voyez, j'ai encore mon enrouement, et je chante faux.

— L'autre soir, dit la mère, elle a chanté cette romance chez une marquise de mes amies, au faubourg ^mnt-GeniTain,et'tout le monde a pleuré.

— Allons, Julia, dit le châtelain, vous nous fa chanterez dimanche... Et ‘toi, mon petit ccfllégien,

Théodore, tu n’as rien à nous réciter?

— M est bien furiide, dit le père ; mais quand on le prie un peu...

— Nous le prierons beaucoup, dit le châtelain.

— Il déclame tr' . -bien le récit de Théramène, reprit le père.

— Peste ! du Racine ! reprit le maître du château ; allons, Théodore... A peine nous sortions...

— Je voudrais bien faire comme eux et sans peine, dit Prosper tout bas.

— Je ne le sais que jusqd’à... à... je ne le sais pas du tout, dit le collégien... J’aimerais mieux vous dire les Detix Canards et la Tortue.

— Va pour les deux canards, dit le châtelain.

Le collégien se leva, prit un fausset aigre, et commença :

Une tortue était à la tète légère,

Qui, lasse de son trou, voulait voir du pays. Volontiers. . . Volontiers. . . Volontiers. . .

— Je ne m'en souviens pins, ajouta-t-il en pleurnichant.

— Il est intimidé, dit le père. Allons, ne pleure pas.

— Je n’aime pas voir pleurer les enfants, dit le châtelain en se levant. Voyons... voyons... faisons quelque chose... une partie de billard à quatre... les autres parieront... Personne ne dit mot?... Dimanche

prochain, j’aurai Levassor... il m’a promis... Ah ! je veux vous faire voir une curiosité...

Tout le monde se leva.

— C'est le grand-père de mon jardinier, poursuivit le châtelain, un vieillard de quatre-vingt-huit ans, droit comme un I et vert comme nous tous... Allons à la ferme : c'est de Tautre côté du lac... Vous serez étonnés... de sa mémoire surtout. .. Il a connu madame... chose... la maîtresse du roi XV... madame...

— Du Barry, dit une voix.

— Tout juste, Du Barry ; il dit que c'était une trèsbelle femme, mais un peu légère... Nous le ferons causer.

— Allons voir le vieillard, dit un quatuor mélancolique.

La société arrivait sur le perron, lorsqu’une voix désolée fit entendre ces trois mots :

— Tiens, il pleut!.

' Chœur général :

— Il pleut I

— Ce n'est pas étonnant, dit le châtelain; il pleut toujours en juin. . . Il a plu le 8, Jour de Saint-Médard ! Nous en avons encore pour vingt-deux jours.

— C’est consolant, dit Prosper.

— 11 pleut depuis le 15 avril, reprit le châtelain^ Le printemps est très-pluvieux à Paris.

m LA VIE FANTASTIQUE.

— Et l’été aussi, dit une voix de femme.

— Sans cela, reprit le châtelain, on s’amuserait trop à la campagne I

— Et on pourrait aller voir le vieillard, ajouta Prosper.

— Non, dit le maître, vous av^ l’air de plaisanter, monsieur Desverriers, mais vous auriez vu un vrai {diénomèue... Ah! voyons... il faut pourtant faire quelque chose... Voulez-vous voir mes cheyaux?... Y a-t-il des amateurs ici?... Allons à l’écurie; c’est à deux pas...

Une femme exprima une opinion par une panto* mime qui hit^comprise du châtelain.

— Les dames, dit-il, auront la bonté de nous attendre au salon.

— Oui, dit une voix féminine; nous ferons un irente-et-un.

— On vous donnera des cartes, mesdames.

L’écurie fut ouverte, et le maître ût la biographie détaillée de ses trois chevaux; le quatrième était absent. Il le promit pour le dimanche prochain : une feéte superbe, à robe de moire, aux jarrets fins ; elle devait courir à la Groixdefij^ny; le roi Louis^Philippe l’avait marchandée, et le maréchal Bugeaud en avait offert six mille francs.

On bâillait beaucoup dans le cercle des auditeurs.

LA VIE FANTASTIQUE. iW

— Allons voir ces daines, dit le châtelain.

Ces daines jentonraient une table de jeu, et se distribuaient les trois caries du trente-et-un, avec an* nexiôn du mistigris, le valet de trèfle. Dix jetons représentaient un enjeu fou de cinq centimes. Les enfants,' perchés sur des chaises, regardaient pour apprendre le jeu. Enfin on s -amusait! ^

Le châtelain se plaça derrière une ancienne favorite et lui donnait des conseils, ce qui révoltait les autres; mais aucune n’osait se plaindre. Les autres hommes, ne sachant que faire, firent galerie et imitèrent les enfants. • •

Prosper, emprisonné par la pluie, ouvrit un journal et ne Je lut pas.

Son ami chercha une place propice à une idée secourable, et, trouvant un canapé moelleax daqs un bwen-r^^iro, il s y endormit.

Quand un mstant^de silence^ se faisait au milieu du jeu, on entendait un concert de cris joyeux partis des salles basses. Les dome^ques, si graves devant le maître, se livraient à des saturnales de cuisine; les éclats de rire perçaient la voûte, et des cris stridents, suivis de gammes de gaieté folle, annonçaient que les jeunes filles de service se mêlaient avec complaisance aux innocents ébats de la domesticité.

Le chalelam, absorbé par son rôle de consriller, soufflait ces mots à Poneille de Pei-favorite : « Pre-

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nez l’os; — restez à vingt et un; — jetez le huit; — prenez le jeu ; vingt-sept, c’est un bon point; — abattez trente et un. »

Les hommes graves, éprouvant le besoin de dire quelque chose, disaient de temps en tempsc

— Je ne comprends pas ce jeu.

Prosper s’était endormi sur son journal, il se réveilla en sursaut, au bruit que firent les femmes en se levant comme un seul homme, pour exprimer en chœur final tout le tort que ces conseils avaient fait à leurs intérêts. Une d’elles avait perdu trente cinq centimes, c’est-à-dire sept parties, sans gagner une seule fois.

L'ex-favorile serrait son gain dans son porte-monnaie d’un air triomphant.

Le châtelain tira sa montre et dit :

— Nous dînerons dans une heure... Il pleut toujours. . . voyons, il faut faire quelque chose, pour tuer le temps.

Un invité conduisit mystérieusement le châtelain dans l’embrasure d’une croisée et lui dit :

— M. Ânastase Ghaudet consent à déclamer quelque chose... C’est un homme fort instruit, il est sur les rangs pour l’Académie, et il a des chances. Priez-le au nom de la société de...

— Comment donc! dit le châtelain... mesdames, M. Ghaudet a la parole, un peu de silence, s’il vous plaît.

M. Chaudet réprima son émotion , et dit, en syncopant une petite toux :

— Je vous propose VÉjAtre à Uranie de M. de Voltaire...

— Oui, oui, accepté, cria le -châtelain.

— C’est un morceau philosophique, reprit M. Chaudet, et un peu long...

— Tant mieux! cria le maître.

— Vous savez tous qu’Uranie était le pseudonyme de madame du Châtelet, et que l’épîtrc fut lue, pour la première fois, au château de Cirey, en 1755, l’année qui vit le désastre de Lisbonne, où périt Racine le fils. A cette époque, la philosophie se voilait d’une gaze poétique, qui lui prêtait un charme nouveau.

— Comme il parle bien? dit le châtelain.

— Vous avez une observation à me faire? demanda M. Chaudet.

— Non, non, continuez.

— Attendez... où en étais-je? dit M. Chaudet... ah ! j’y suis... un charme nouveau... les superstitions régnaient en souveraines, et M. de Voltaire s’était propo.sé le but de les combattre, dans la langue des dieux. h'ÉpUre à Uranie leur porta le dernier coup, et c’est ce chef-d’œuvre que je vais avoir l’honneur de vous déclamer, malgré mon insuffisance. . . hum ! hum !... ÉpUre à Uranie.,,

Tu veux donc, ô ma belle ürimie,

Que, par ton ordre, érigé en. Lucrèce nouveau^

— Le vers est faux, dit le plus grand des collégicifâiy enfant terrible.

— Chut ! lui cria sun père.

— Messieurs, reprit M. Chaud et, je demande à ne pas être interrompu, n'ayant pas l’habitude de parler en public. . . je continue. . •

• Devant toi, d’une -main hardie.

Aux superstitions j’arrache le flaml)cau.

Le bandeau^ veux-je dire... ' '

Aux superstitions j’arrache le bandeau,

Que j’expose. ... . , , ' ^ .

Une voix de basse chantante interrompit répitrc en

ébranlant le lambris avec ces mots ; Moîisieurest sei'vi*

— La main aux dames ! cria le châtelain.^

Le dîner continua le déjeuner, sauf quelques variantes. Au second service, une discussion s’engagea sur la pièce en vogue, l'Héritage de ï inconnu j en cinq actes, de l’auteur en vogue, Stanislas Fermot.

— Vous ne connaissez pas cette pièce? demanda le châtelain à Prosper..

— Non, monsieur. , ^

LA VIE FANTASTIQÜE. . Ml

— Allez voir ça... ce n'est pas naturel, mais c’est intéressant... Voici le sujet : ll‘y a un jeune homme qui aime une jeune fille en tout bien et tout honneur^ mais le père de la jeune fille, qui s’appelle...

— Anna, dit une vont.

— Non, le père.

— Vallon.

— C’est ça... Vallon... Donc, M. Vallon dit au jeune homme... « Votre fortune est suspecte... mon nom est sans tache, à moi... Dites-moi l’origine de votre fortune, et si elle n’est pas tarée, je vous donnerai ma fille... » Le jeune homme, qui s’appelle...

— Arthur, souffle une femme.

— Arthur jure que sa fortune est honnête, mais qu’il ne peut en dire l’origine... « Vous n’aurez pas ma fille, » lui répond le père. Anna s’évanouit.

— Vous oubliez un détail, dit la femme instruite : Anna est... Cwnment dirai-je cela?... est... fiancée secrètement à Arthur.

— Oui, bien... suivez l’intrigue, monsieur Prosper Desverriers. .

— Je la suis.

— Il y a un rival...

— Je m’en doutais, dit Prosper.

— Un rival qui se nomme...

— Valsain, dit la femme instruite.

— Oui ; or Valsain est riche, lui ; riche de son père,

un industriel honorable, dont la fortune est exposée au grand soleil. Le père dit : « Voilà le gendre qui me convient, et il a raison. » Arthur est au désespoir, et il veut tuer Valsain.

— Je m’en doutais, dit Prosper.

— Bien, reprit le châtelain. Valsain demeure rue du Mouton, .et il traverse toutes les nuits la place de Grève pour rentrer chez lui.

« — Je le tuerai là, dit Arthur.

« — Il ne le tue pas, car au fond il est... »

— Vous oubliez un détail important, dit la même femme.

— Lequel? madame.

— Oh! très-important, monsieur... Anna dit à .Arthur : Malheureux, tu vas te trahir!

— C’est juste! reprit le châtelain; merci, madame, et vous avez fort bien dit la phrase... mais cela m’a fait perdre le fil... Ah! il faut vous dire qu’il y a un farceur très^amusant qui doit aller chez tous les notaires de Paris, de la part du père, pour connaître l’origine de l’héritage d’Arthur. Il a reçu cinquante louis pour faire ces recherches, et Arthur lui en donne cinquante pour ne pas les faire. Bref, Anna veut s’empoisonner...

— Vous oubliez un détail, dit la femme interruptrice; elle veut s’empoisonner parce que le' mariage avec l’autre est conclu.

Digiliied by Googlc

— Ça va sans dire, observa le châtelain»

— Ahl c*est essentiel! reprit la femme; si vous omettez cela, on ne comprendrait pas la fatale résolution d’Ânna»

— C'est juste, remarquèrent les autres femmes.

— Soit, reprit le châtelain ; il y a une scène superbe entre le père et la fille; tout le monde pleure, comme un public de veaux, un vrai marché de Poissy. Il est vrai de dire que c’est très-touchant, et que c'est joué ! oh !... moi, qui suis un homme de Bourse, j’ai pleuré à tremper mon mouchoir. Le père a découvert Torigine de l'héritage, et il jure que jajnais il ne donnera sa fille à Arthur. Anna tient une fiole de poison et la porte à ses lèvres, en disant :

« — Et moi je ne me donnerai jamais à l'autre.

Le père est père, il arrête le bras de sa fille en s'écriant :

« — Eh bien, je me sacrifie! Tu épouseras Arthur, mais tu ne me reverras plus; je pars demain pour l’Amérique ; je neveux pas voir dans ma famille l’héritier d’un bourreau !

« — Ciel! s'écrie la fille, il sait tout! »

Et elle s’évanouit.

— Oh! c’est magnifique, ce dénoûment! dit la même femme avec enthousiasme.

— Allez voir ça, monsieur Desverriers.

— Oui , dit Prosper, avec une exaspération

LÀ VIE FANTASTiaUE.

concentrée ; oui la joue-t<on ce soir , cette

pièce?

— Tous les soirs, dit la femme, à sept heures et demie.

— Eh bien, reprit Prosper, mon ami part demain pour un long voyage, et je veux lui procurer le plaisir de voir cette pièce... Nous sommes à deux pas de la station; dix minut&î pour aller à Paris... oui, nous serons arrivés au lever du rideau.

Et il se leva, en serrant la main du maître.

— Ah I je vous accompagne jusqu’à l’allée, dit le châtelain.

Et il s’acharna dans cette idée, malgré Prosper, qui voulait s’épargner ce supplément à la vie de châ- .teau.

— Alors, dit-il en quittant Proi^r, c’est convenu, à dimanche prochain.

— Oui.

— Vous voye», on est reçu sans façon, sans gêne...

— Oui.

— On secoue un peu les ennuis de la ville...

— Oui.

— On passe ime journée agréable...

— Oh ! oui.

— Bonsoir, messieurs, je rentre pour faire servir lecafé. . . 11 ne pleut plus. . . nous irons voir le vieillard, je regrette bien...

Les deux amis étaient déjà loin ; ils n’entendirent pas la tin de la phrase. La cloche sonnait à la station.

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