‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 7 sur 16 · XXX VJ NOTICE · texte numérisé non relu

XXX VJ NOTICE

» Duc), est très-important : je me suis heu- » reusement conduit à merveille; je n'ai » témoigné aucun empressement pour la » promotion de 1 evéque de Fréjus , parce » que je n'en avais aucun et que je la regar- » dais comme une folie. J'ai représenté » qu elle était impraticable. Je n'exilerais » pas l'homme en question (toujours l'é- » véque de Fréjus), je le mépriserais et » lui donnerais des dégoûts qui l'oblige- » raient de lui-même à prendre le parti de » fuir comme il fit l'année passée (i). «

M. le Duc fut disgracié peu de temps après ; Y homme en question le remplaça , et l'abbé de Tencin fut à ses pieds. Cette souplesse , qui survit à toutes les disgrâces et qui s'accommode de tous les pouvoirs , n'appartient pas seulement à l'époque de la régence , c'est la religion de tous les courtisans*, mais il est fâcheux que ce soit celle d'un prince de l'église. Tencin y mettait,

' On se rappelle qu'au momenl de l'exil du maréchal de Villeroi, gouverneur dû jeune roi, l'évêque de Fréjus avait disparu un moment, et qu'il s'était retiré à Saint-Sulpice.

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pour ainsi dire, du luxe *, en général , les hommes ne font point parade de leurs vices , et les moins vertueux cherchent à se faire illusion sur les bassesses de leur caractère ; il est des choses qu'on ne s'avoue pas à soi-même , et Tencin les écrivait naïvement à sa sœur.

Après avoir , dans une de ses lettres , traité de sot, d'ignorantissime , le pape Benoît XIII , pontife doux et vertueux , qui ne s'associait pas en aveugle à toutes les fureurs des constitutionnaires ; après avoir dit qu'il était aussi incapable de gouverner qu'un laquais , il ajoute : « J'eus hier une » première audience du Saint-Père; je puis » dire, en vérité, que j'ai le vol de ces » messieurs -là. Je fus reçu comme un » ange , loué , caressé , et m'étant déjà fait » jour à la confiance 5 il est vrai que j'ai >) un talent singulier pour leur dire des » douceurs avec un air de candeur et de y vérité auquel je sens moi-même qu'il est » très-difficile de résister. »

Toutefois , au milieu de ses prospérités diplomatiques , il avait toujours la fâcheuse

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aventure du parlement sur le cœur ^ il disait à sa sœur : « Je fais un château en w Espagne ; n'y aurait - il pas un moyen » de revenir sur mon procès ? Consultez » si on peut faire reprendre l'instance par » mon chapitre , et trouver le moyen » qu'elle fût jugée par e'crit et non pas à » Taudience, oii la grande chambre ne vou- » drait pas se démentir publiquement. Ce » diable de procès est celui des événemens » de ma vie qui me fait le plus de peine. » Madame de Tencin elle-même fut jetée dans une procédure beaucoup plus sérieuse. Lafresnaye, conseiller au grand conseil, se tua chez elle d'un coup de pistolet. Cette catastrophe , on le pense bien , produisit une grande sensation; le bruit courut qu'il s'était donné la mort dans un accès de jalousie. Madame de Tencin fut arrêtée et conduite au Châtelet, oii elle subit un interrogatoire. Un voile épais couvre cette tragique aventure. Il n'en existe aucune trace dans les archives du Châtelet et du grand conseil *, toutes les minutes, tous les registres de l'année 1726

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ont disparu ; il est probable que Tencin , devenu ministre , eutTarlde les soustraire. D'après un mémoire du temps , imprimé dans la collection des Œuvres du duc de i^aint-Simon , l'archevêque eut le crédit d ôter au Châtelet la connaissance de cette affaire , de faire transférer sa sœur à la Bastille , et d'évoquer la procédure au grand conseil, qui condamna la mémoire de Lafresnaye , et qui déchargea madame de Tencin de l'accusation.

Ce fut le 1 2 avril 1 726 qu'elle fut mise à la Bastille. Elle y entra cinq jours avant Voltaire. On ne trouve sur les livres originaux de la Bastille ' que l'indication suivante : « La dame Tencin , entrée à la Basw tille le 12 avril 1726. L'ordre contrey) signé Maurepas. »

Les évocations de ce temps ressemblaient beaucoup aux conflits de nos jours. Quand on voulait cacher un scandale, on dépouillait la magistrature de ses préroga-

' Ils font partie delà bibliotbèijue de M. Guilberl-Pixértcourt, qui a bien voulu me les communiquer. . '

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tives. C'est une remarque bien honorable pour les tribunaux français , que toutes les fois qu'on a eu besoin de soutenir l'arbitraire ou d'assurer l'impunité au crime heureux, on a presque toujours décliné leur juridiction. Mais si les archives du Châtelet et du grand conseil ont disparu, on n'est point parvenu à soustraire le testament du malheureux Lafresnaye.

Par quelle insouciance de la vérité, ou par quelle faiblesse les divers hommes de lettres qui ont écrit la vie de madame de Tencin , ont-ils gardé le silence sur cette pièce historique ? Se croyaient-ils donc encore sous le poignard des hypocrites défenseurs de la bulle Unigenitus ? Nous publions textuellement, à la suite de cette Notice , le testament qui précéda de quelques jours le suicide du conseiller '. Si les faits qu'il contient sont exacts , il flétrit la mémoire de madame de Tencin. En ne voulant même y voir que la fureur d'un jaloux , il est difficile de penser que tout

' Voir la fin de la Notice.

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soit calomnieux dans les terribles accusalions que renferme cette pièce accablante. A une époque oii l'on parlait tant de religion ^ et oii l'on avait si peu de mœurs, on n'aurait fait que rire des infortunes galantes de l'amoureux conseiller , mais le tromper et le ruiner tout à la fois, ajouter l'escroquerie à l'infidélité , c'était abuser même de la licence du temps.

Si l'on pense d'ailleurs à toutes les précautions qu'on a prises pour envelopper cet odieux procès des ombres du mystère , et pour en faire disparaître tous les vestiges , il est impossible de ne pas croire que l'affaire était excessivement grave , et les plus terribles soupçons deviennent en quelque sorte légitimes.

Les amis de madame de Tencin prétendirent que Lafresnaye^ en déclarant dans son testament qu'il n'écrivait ses dernières volontés que parce qu'elle l'avait plusieurs fois menacé de l'assassiner , et en se tuant lui - même quelques jours après dans l'appartement de sa maîtresse, n'avait obéi qu'au sentiment d'une vengeance cruelle

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et raffinée qui veut immoler dans sa réputation la femme vertueuse qu'il n'a pu séduire, ou la maîtresse qu'il n'a pas su conserver.

Il paraît certain que madame de Tencin elle-même n'allégua pas d'autre moyen de justification, et cette manière d'échapper aux poursuites de la justice , laissa subsister contre elle les plus fâcheuses préventions ; car , disait-on , si elle est réellement innocente , pourquoi a-t-elle recours à un acte d'autorité arbitraire , au lieu de se justifier par les voies légales ?

Ce qu'il y a de plus piquant dans le testament de Lafresnaye , c'est le passage qui est relatif à Fontenelle. 11 paraît que ce philosophe insensible n'avait pas résisté aux séductions de madame de Tencin , et l'on n'est plus étonné des démarches qu'il avait faites dans le temps pour ravir à Dieu un cœur qui s'était donné à lui.

Lord Bolingbroke , qui avait longtemps vécu à Paris dans la société de madame de ïencin , et qui passait même pour

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avoir ëtë l'un de ses nombreux amans , parle de cette tragique aventure dans une lettre qu'il adressait de Londres à l'abbé Jlari^ le 20 mai 1726. » Lamortdece La- )) fresnaye, lui dit-il, a fait du train, même " dans ce pays-ci. Le gentil Fontenelle me » paraît jouer le beau rôle dans cette tra- » gédie. Il a donc été pris sur le fait, comme » il nous assure dans ses ouvrages que les M philosophes prennent la nature. »

Cette aventure extraordinaire occupa long-temps Paris , et donna lieu à de malins vaudevilles, seule justice qui atteignit alors les coupables protèges ',

Quelques biographes de cette femme célèbre prétendent que ce fut l'époque 011 elle renonça aux agitations des intrigues politiques, pour se renfermer dans le cercle plus paisible des jouissances littéraires ; c'est une erreur dans laquelle ils sont tombés. La fortune de Tencin n'était pas faite; il n'était encore qu'archevêque, il fallait qu'il fût cardinal ; il le devint , et ne fut

' Voir la Un de la Noricc.

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point satisfait. Dubois avait été premier ministre, et madame de Tencin rêvait pour son frère toute la fortune de son ancien amant. L'évéque de Fréjus était parvenu au timon des affaires , à cet âge où l'on pense déjà à les quitter^ les années s'amassaient sur sa tête, et l'abbé de Tencin était aussi impatient qu'un héritier présomptif. Jamais il ne se montra plus patelin , plus obséquieux qu'envers l'homme dont il pressentait que la dernière volonté serait encoi^ une loi pour le monarque. 11 ne négligea ni soins, ni caresses, ni flatteries pour qu'il l'instituât le légataire universel de son pouvoir. Il lui semblait tout simple qu'un cardinal en remplaçât un autre, et dans le fait il était, de tous les princes de l'église , celui qui avait remué le plus d'affaires, et qui paraissait le plus apte à en avoir le maniement. La correspondance des deux prélats est extrêmement curieuse 5 on y voit d'une part toute la finesse d'un vieux homme d'état , qui semble fatigué d'un pouvoir qu'il ne veut pas quitter , et de l'autre toute la fausse bon-

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homie d'un ambitieux qui cache ses espérances sous le voile du désintéressement. Tencin perdait patience; soudain il conçoit ridée de faire un pape du premier ministre , bien certain qu'il succédera dans le conseil à toute la puissance du nouveau pontife. Le cardinal de Fleuri , qui ne s'y méprend pas, répond en souriant qu'il ne peut prendre la chose au sérieux; puis, pour montrer qu'il a bien pénétré le but de cette singulière insinuation, il ajoute : « Ma santé » s'affaiblit tous les jours, mon estomac » ne fait plus ses fonctions , et je songe » très - sérieusement à me retirer. Votre » éminence connaît trop depuis long-temps ^) le cas que je fais de ses talens et de ses » lumières, pour être surprise que je pense >i à l'avoir pour successeur. Votre émi^ » nence est dans la maturité de l'âge , et » elle a toute la vigueur de son esprit; on » se doit tout entier à son maître et à sa pa- » trie. » Tencin, jugeant qu'il était deviné, se garda bien de se laisser prendre à l'amorce de si douces paroles. Il refusa eu homme qui a renoncé à toutes les vanités

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terrestres , et qui veut prouver qu'il n'y avait aucune arrière - pensée d'ambition personnelle dans le dessein qu'il avait conçu de placer le premier ministre sur le trône de Saint-Pierre; à la vérité, le cardinal de Fleuri lui avait proposé, comme pour le soulager du poids et du détail des affaires , de lui adjoindre M. d'Argenson le jeune, qui n'était pas d'un caractère à jouer le second rôle dans l'administration, et dont on verra bientôt qu'il fut le plus ardent ennemi.

Après de longs pourparlers , Tencin parut se laisser vaincre. 11 entra au ministère, mais sans portefeuille; c'était beaucoup : avec l'aide de Rome et de sa sœur , il ne doutait pas qu'il n'en fût bientôt le cbef. D'Argenson étant nommé le même jour que lui , le cardinal , dit Duclos , voulut se faire un mérite d'avoir contribué à son élévation , et il lui communiqua une copie de la lettre du premier ministre Fleuri , dont il a été question plus haut , ainsi que de la réponse qu'il y avait faite ; mais , par une petite supercherie fort peu

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édifiante , il y ajouta un article qui n'était pas dans l'original, et qu'il se serait bien gardé d'y insérer , dans la crainte de renxlre son refus suspect de dissimulation au cardinal , tout détail étant inutile quand on a la ferme intention de ne pas accepter.

Voici l'article qu'il eut la précaution d'ajouter à sa réponse : « Au reste , si la vue » de votre émiuence avait lieu , elle ne » pourrait me proposer un secours plus » conforme à mon inclination et à mon >) goût que M. d'Argenson. »

Celui-ci, qui avait le regard perçant, ne fut point dupe de cette hypocrisie. Après la mort du cardinal de Fleuri , ïencin fut pour ainsi dire annulé dans le conseil , et ne pouvant y avoir d'influence , n'y porta que de l'esprit d intrigue. Soit que le cardinal qui le ménageait , mais qui au fond ne pouvait guère l'estimer , eût inspiré contre lui des préventions défavorables à son royal élève ; soit que le monarque luimême fût fatigué d'un joug qui commençait à lui devenir pesant , et qu il ne vou-

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lût pas se donner un nouveau maître dans un prélat qui , comme Fleuri , ne l'avait pas guide depuis le berceau jusqu'au trône , Tencin n'eut jamais entièrement sa confiance, et il l'ecarta avec soin de tous les postes où il aurait pu prendre un ascendant marque dans les affaires.

Peut-être aussi la politique du cabinet de Versailles repoussait-elle alors l'influence de Rome des conseils de la France? Le souvenir des querelles ignobles de la constitution , qui avaient si long-temps trouble la paix de l'ëtat et la paix de l'église ; les misérables intrigues, les scandales diplomatiques par lesquels la régence avait acbeté le chapeau de Dubois, et la part trop manifeste qu'y avait prise le cardinal de Tencin , contribuèrent sans doute à l'éloigner de cette haute direction des affaires que rêvait son insatiable ambition et surtout celle de sa sœur, qui eût gouverné la France, si Tencin eût été premier ministre. Ce fut alors qu'elle déploya ce génie de cabale et d'intrigue qui a rempli sa vie toute entière. Le repos lui était mortel ; il fallait qu'elle

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remuât des passions. L'instant où se développèrent celles du jeune roi ralluma toute son énergie.

Le caractère pacifique de Tadministration du cardinal de Fleuri , la douceur, la sagesse de ce ministre avaient enchaîné l'activité turbulente de madame de Tencin -, tous les manèges de la coquetterie et de l'intrigue échouèrent devant un politique octogénaire , comme les traits de l'amour s'émoussent dans l'île de Calipso sur le cœur de Mentor. Mais celui de Télémaque n'était pas insensible , et l'ambition épiait avec inquiétude l'instant oii il s'abandonnerait aux charmes de l'inconstance.

Les premières ardeurs de l'hymen avaient captivé le jeune roi ; pieux, modeste , réservé , les courtisans craignirent d'abord qu'il ne fût fidèle ; c'eût été un miracle qu'il résistât long - temps aux mœurs d'une cour qui s'était formée sous la régence ^ toutes les séductions conspirèrent contre sa vertu. Les Armides multipliaient sur ses pas les enchantemens de

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la beauté et les prestiges de l'amour ; faible comme Renaud , il s'enivra comme lui à la coupe des plaisirs ; et , par malheur pour sa gloire et pour celle de la France , aucun bouclier magique ne vint rompre le charme qui le tenait captif. L'intrigue , l'ambition se réveillèrent aussitôt qu'il s'endormit, et son règne ne fut qu'un long sommeil.

Dès les premiers instans , les Tencin jugèrent bien qu'ils cesseraient d'être puissans, s'il persistait à rester vertueux. Le cardinal s'agitait vainement dans sa nullité politique \ il siégeait au conseil , mais il était étranger aux affaires ; et c'est pour un ambitieux le supplice de Tantale , de se trouver à la source des grâces sans pouvoir y puiser, de vivre dans l'atmosphère de la puissance sans en jouir, de toucher au but sans l'atteindre !

Sous un nouveau règne , et surtout sous un jeune monarque , il est rare que l'influence reste aux conseillers du règne précédent ; on en conserve quelques-uns pour ne pas perdre certaines traditions, on les

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regarde à peu près comme des ministres honoraires ; c'est un dernier hommage rendu au pouvoir qui s'éteint. Des hommes de la régence , il ne restait au conseil de Louis XV que le miaréchal de Noailles et le cardinal de Tencinj mais ils n'y avaient que leurs voix , et ils y étaient paralysés , parce que , n'exerçant aucune autorité , ils ne pouvaient se faire aucun parti.

Ce rôle subalterne de ministre à la suite fatiguait surtout madame de Tencin ; c'est à elle qu'échappait la puissance, car si son frère eût été placé à la tête des affaires , elle aurait gouverné Fétat. Sous le règne de Dubois , elle était ambitieuse et jolie; mais six lustres s'étaient écoulés , et son ambition seule lui était restée; elle sentit qu'il fallait suppléer à l'empire éteint de ses charmes par une autre influence. Alors se formait un nouveau pouvoir qui grandissait insensiblement , et qui se plaça même au-dessus des répugnances de la cour ; tout en le redoutant , elle s'en laissait pénétrer ; elle croyait le combattre , et elle lui obéissait.

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Long-temps esclave ou tributaire, la littérature avait peu à peu dominé la sociëtë j on brûlait en vain les écrits pbilosophiques , leurs doctrines sortaient triompbantes de la flamme des bûchers comme les cendres des martyrs. Le pays, fatigué des guerres atroces ou ridicules qu'allumaient dans son sein , depuis plusieurs siècles , l'orgueil aristocratique et le fanatisme religieux , salua avec transport une nouvelle ère de tolérance universelle, au sein de laquelle il espérait cicatriser ses plaies toujours saignantes , et se reposer des longues agitations qui l'avaient bouleversé.

L'astre de Voltaire s'était levé sur la France ; son vif éclat , dissipant tous les nuages des préjugés et de l'erreur , éblouissait jusqu'à ses ennemis. L'enthousiasme dévorait chaque nouvelle production de ce grand écrivain. On avait beau condamner ses succès , les grands faisaient en secret leurs délices des essais audacieux que frappait en public leur timide réprobation ; fascinés sous le charme d'une puissance

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magique, ils aspiraient à uii regard du philosophe comme à un sourire du monarque. Les esclaves de la faveur étaient devenus les courtisans du génie disgracié. Du fond de sa retraite , il régnait sur cette France dont il était banni ; un seul mot de sa main était un trophée pour les heureux qui pouvaient le conquérir; chaque parole qu'il laissait tomber retentissait à la cour ; tous les échos de l'Europe étaient glorieux, de la répéter. Les rois briguaient son suffrage et semblaient se disputer l'honneur d'offrir un refuge à sa gloire exilée. Alors tous les esprits étaient en mouvement; le grand Montesquieu versait des flots de lumière, et l'étincelante allégorie des Lettres persanes avait révélé le génie audacieux et profond qui promettait à l'humanité le chef-d'œuvre de \ Esprit des lois.

Une foule d'autres écrivains agrandissaient la sphère des connaissances ; toutes les sources de la pensée semblaient s'être ouvertes à la fois , et il en jaillissait des flots ahondans qui fécondaient l'intelligence

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et qui portaient de toute part le mouvement et la vie.

L'esprit pénétrant de madame de Tencin ne se trompa point sur cette grande révolution sociale \ elle se hâta de grouper autour d'elle tous les élémens de la puissance qu'elle voyait grandir , et de rassembler en quelque sorte tous les rayons de ce foyer lumineux pour en devenir le centre , et peut-être pour régler le cours de l'astre nouveau qui se levait sur la France.

Quelle métamorphose? Ces salons , ouverts jadis aux débats théologiques des partisans de la constitution , devinrent le rendez-vous de toutes les illustrations littéraires ; aux âpres emportemens d'un zèle fanatique, succédèrent les saillies brillantes de l'esprit et les discussions profondes et lumineuses du génie. Les grands intérêts de l'humanité prirent la place des plus misérables arguties ; Montesquieu , Fontenelle , Astruc , Mairan , et tous les flambeaux de la science brillèrent aux mêmes lieux où régnaient les ténèbres épaisses d'une superstition étroite. La Bulle Uni-

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^enitus s'éclipsa devant Y Esprit des lois ^ et la protégée des jésuites devint la protectrice des philosophes.

Mais ce ne fut pas d'ahord, comme l'ont dit quelques écrivains, pour se distraire des ennuis d'une vie agitée par de si longs orages , que madame de Tencin fit un appel à toutes les supériorités intellectuelles du siècle j il est permis de croire qu'elle y cherchait un nouveau moyen de le dominer, en s'entourant de toutes les puissances qui le maîtrisaient déjà. Il est hors de doute qu'elle fit servir leurs talens à une ambition que l'âge était loin d'avoir éteinte.

Ministre sans attributions, et dès lors sans crédit, son frère rêvait toujours la suprême puissance , et elle n'avait point renoncé à l'espoir de l'en décorer. 11 en était réduit au rôle de tous les mécontens. Il écrivait souvent au roi , et lui faisait parvenir, sur la marche des affaires, de longs mémoires critiques qui n'étaient que de véritables placets. Quelquefois même il en lisait au conseil; et, bien qu'ils fissent

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peu d'impression sur les ministres dirigeans, on n'était pas moins frappé du talent distingué et de la hauteur de vues dont ils étaient empreints. Il s'était d'abord montré extrêmement médiocre, et on ne lui avait jamais soupçonné tant de génie , mais la société de sa sœur expliquait aisément le prodige.

Grimra raconte en effet , dans sa correspondance , que le jeune Mably ayant été admis chez madame de Tencin, dont sa famille était alliée , à peine elle l'eut entendu parler des affaires publiques , qu'elle jugea que c'était l'homme qu'il fallait à son frère pour conquérir l'influence dans le ministère où il venait d'entrer.

« Le cardinal, dit Grimm, sentait sa )) faiblesse dans le conseil 5 pour le tirer » d'embarras , Mably lui persuada de de- » mander au roi la permission de donner )) ses avis par écrit : c'était Mably qui )i préparait ses rapports et faisait ses mé- » moires. Ce fut lui qui, en 1743, né- » gocia secrètement à Paris avec le mi- » nistre du roi de Prusse , et dressa le traité

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» que Voltaire allait porter à ce prince. » C'est une singularité digne de remar- » que, que deux homines de lettres, sans n caractère public , fussent chargés de cette » négociation qui allait changer la face de » FEurope. »

M. Auger, dans une notice pleine d'élégance et de goût sur cette femme célèbre , semble croire que la seconde moitié de sa vie fut aussi exempte d'intrigues que la première avait été troublée par les orages de l'ambition et de l'amour.

C'est de la part de ce critique exact une erreur qui ne peut s'expliquer ([ue par cette séduction que le talent exerce même sur le jugement le plus sain j on dirait que l'écrivain s'est cru transporté dans ces brillans salons , oii l'habile magicienne avait su grouper toutes les célébrités littéraires de son temps , et qu'il s'est laissé captiver avec Fontenelle et avec Montesquieu.

Mais quand on a joué un rôle politique, (juand on a mêlé son nom à toutes les intrigues et à tous les scandales de son temps , un ne doit pas s'attendre à le voir passer

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à la postérité pur de tout alliage ^ le mérite le plus rare ne saurait absoudre des torts du caractère. 11 est des taches que tous les succès ne sauraient couvrir , et il faut s'en féliciter, car il serait trop mallieureux pour l'humanité et pour la gloire des lettres que le talent pût dispenser de la vertu. Aujourd'hui surtout que la littérature sert d'instrument à la politique, on ne saurait exercer une justice trop sévère contre les écrivains qui se prostituent aux plus honteuses passions, et qui ravalent le génie en le rendant tributaire du vice heureux ou de la médiocrité puissante. 11 faut que les hommes de lettres sachent bien que , s'il n'est aucune lâcheté qu'un siècle corrompu ne récompense , il n'en est point que l'indépendant avenir ne flétrisse.

Il existe, de la main même de madame de Tencin, des preuves trop évidentes que l'âge n'avait point amorti cette ardeur pour l'intrigue, qu'elle avait su allier à toutes les jouissances d'une vie galante et dissipée. Il suffit de lire les lettres quelle adressait, en

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1743 , au duc de Richelieu , qui avait été , dit-on 5 l'Alcibiade de cette nouvelle Aspasie. C'est là que se trouve développée toute la théorie de la politique intérieure des cours, que paraissent à nu tous les ressorts honteux que font mouvoir les passions les plus viles, et qu'on voit l'anibition à l'affût de tous les vices pour se frayer un chemin à toutes les grandeurs.

Madame de Tencin était alors parvenue à sa soixante - deuxième année , et jamais tous les manèges d'un esprit inquiet et d'une activité turbulente n'éclatèrent avec moins de réserve que dans cette correspondance historique ; car elle a surtout le mérite de peindre une époque , et seule elle suffirait pour donner une idée de ce règne, qui semblait prendre à tâche d'élargir l'abîme où devait tomber la royauté.

On y voit percer le dépit d'une ambition trompée, et, ce qu'il y a de plus remarquable , c'est qu'en couvrant d'un juste mépris cette époque d'avilissement , l'auteur se dégrade lui-même par ses regrets et par ses espérances. Il est impossible de

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peindre sous de plus vives couleurs cette superbe nonchalance d'un monarque qui fermait les yeux pour s'épargner le spectacle des malheurs publics, et qui, dans son insouciance de l'avenir, semblait n'avoir reçu de ses ancêtres qu'une couronne viagère. Mais ce n'est point l'indignation d'un cœur français et d'une âme vertueuse qui e'clate dans les plaintes de madame de Tencin, c'est le chagrin de ne point gouvernercette longue enfance du pouvoir royal et de voir dans d'autres mains les lisières qu'elle aurait voulu tenir dans les siennes j ainsi , quand son courroux s'exhale contre Amelot , d'Argenson , Maurepas et tous les ministres dirigeans , elle n'éprouve d'autre peine que de voir la tutelle du trône exercée par les ennemis de son frère. Si elle parle de la violation du secret des lettres , ce n'est point cette action infâme qui la révolte , c'est le chagrin de ne pas voir tomber une mission aussi odieuse dans des mains qui lui soient dévouées ! Le faible et voluptueux monarque donne à ses sujets le scandale d'un amour illégitime, et ma-

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dame de Tencin ne rêve qu'aux moyens de s'emparer de la sultane pour gouverner son royal amant. Toutes les ressources de son esprit se consument à unir le cardinal à la maîtresse, et à fonder la fortune d'un prêtre sur le succès d'un adultère.

On éprouve un profond dëgoùt en voyant le juge du vertueux Soanes aux genoux de la marquise de La Tournelle , et l'agent le plus actif, le plus dévoue de la cour de Rome , traîner la pourpre de Tëglise dans le boudoir de la favorite. C'étaient sans doute les mœurs de l'époque ; mais faut-il alors s'étonner du mépris où était tombé un pouvoir qui proscrivait la pbilosophie , et qui outrageait si cruellement la morale; qui voulait que le peuple fût religieux , et qui foulait aux pieds toutes les vertus publiques et privées? Ce ne sont pas les écrits chagrins des moralistes qu'il faut accuser du désenchantement des peuples. La condamnation de l'ancien régime est écrite dans les scandales qu'il nous a légués. Les archives des cours leur ont été plus funestes que tous les écrits des philosophes.

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Tant d'efforts furent néanmoins infructueux 5 l'influence du cardinal , dans les conseils, baissait de jour en jour, et la mort de la duchesse de Châteauroux vint lui ravir les honnêtes espérances qu'il avait fondées sur sa faveur. Madame de Pompadour, qui lui succéda , n'était pas d'un caractère si facile ; elle était femme à gouverner par elle-même le cœur et le royaume de son esclave couronné j et madame de Tencin , qui sut la juger , ne renonça qu'alors à la brillante chimère qui avait rempli toute sa vie. Le cardinal , réduit à son premier rôle , ne fut plus à Paris que l'agent secret et dévoué de la cour de Rome ; la mort de madame de Tencin fut le terme de la vie politique du prélat ; séparé d'elle, il redevint ce que la nature l'avait fait , un homme faible et médiocre. Son génie s'éteignit avec sa sœur , elle le devança dans la tombe , mais son pouvoir , dès long-temps chancelant, s'y ensevelit avec elle.

En lySi , il offrit à Louis XV la démission d'un ministère que dès long-temps il n'avait plus , et le monarque s'empressa

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de la recevoir. Une réponse froide et polie fut le prix de tous ses sei*vices et de toutes ses intrigues. Sa chute fut à peine remarquée^ depuis le règne de la nouvelle favorite, il n'avait fait que tomber. Rome seule l'honora de quelques regrets. Le dernier espoir de la puissance ultramontaine en France s'évanouissait en lui ; Benoit XIV , dont sa sœur avait été l'amie zélée et la fidèle correspondante , en exprime naïvement son déplaisir , dans une lettre qu'a publiée l'éditeur des Mémoires de Saint- Simon.

« Vous aviez l'oreille du roi , lui dit le >j pontife; après vous, qu'est-ce qui reste? A » qui le pape peut- il écrire confidentielle- » ment pour faire savoir à Sa Majesté ce » qu'il faut qu'elle sache .^ Qui, dans le con- » scil , voudra ou pourra parler pour nous )) dans les différentes occasions ? Notre très- » cher cardinal , nous vous conjurons de » ne pas nous abandonner. Souvenez-vous » qu'un bon soldat meurt sur la brèche. »

Cette pathétique exhortation fut en pure perle -, Tencin , septuagénaire, s'exila dans

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son diocèse de Lyon •, la disgrâce du pouvoir le rendit à un troupeau dont il avait si long-temps oublié qu'il était le pasteur. Il faut lui rendre cette justice, qu'il s'y montra doux et tolérant , et qu'il y fut le protecteur de ces mêmes jansénistes qu'il avait toujours poursuivis. La persécution n'était plus un moyen de succès, il cessa d'être persécuteur.

Le tnaréclial de Richelieu racontait que passant à Lyon, pour se rendre à son commandement de Languedoc, il alla voir le cardinal de Tencin à sa maison de campagne , et qu'étant entré brusquement, il l'avait surpris en contemplation devant une jeune beauté demi-nue , dont les doigts se promenaient sur une harpe élégante, et qui charmait la vieille éminence des accens enchanteurs d'une musique voluptueuse.

C'est justement à cette époque qu'il fulminait contre les encyclopédistes des mandemens, où il les dénonçait comme ennemis de la religion et des mœurs.

Les dernières années de madame de Tencin ne furent pas les moins brillantes de sa

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vie : elle ne chercha point dans la dévotion l'ouMi des orages qui avaient agité sa jeunesse ; son âme n'avait point vieilli , elle avait conservé toute son énergie , et ce besoin d'activité qui ne saurait s'accommoder du calme monotone d'une vie contemplative. Elle s'était fait une autre cour de toutes les célébrités littéraires de son époque, elle en était en quelque sorte la reine ^ et n'ayant pu devenir la directrice des affaires de l'état , elle s'était résignée à tenir le sceptre de la philosophie et du belesprit.

La république des lettres a ses vanités, ses jalousies et ses cabales ; c'était toujours du mouvement. Elle y retrouvait encore l'image de ce monde politique où elle avait joué un si grand rôle. Douée d'un esprit brillant et délié, de ce ton exquis, de cette élégance de manières que donne une longue expérience des cours , initiée à tous les mystères du demi-siècle qui venait de s'écouler ; gracieuse , séduisante , riche de souvenirs, tenant une bonne maison, ayant une belle fortune dont elle faisait les bon*-

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neurs avec autant de goût que de magnillcence, elle n'eut pas de peine à fixer autour d'elle l'ëlite brillante des talens et des illustrations littéraires, et ses dernières années s'écoulèrent au milieu de toutes les jouissances des arts et de tous les plaisirs de l'esprit.

Marmontel a tracé , de sa société , l'esquisse suivante , qui peut en donner une juste idée :

« M. de La Popelinière, dit-il, me mena

» chez madame de Tencin pour lui lire

» ma tragédie â!Aristomène. L'auditoire

» était respectable. J'y vis rassemblés Mon-

» tesquieu, Fontenelle, Mairan, Marivaux,;

» le jeune Helvétius , Astruc, je ne sais qui

» encore, tous gens de lettres ou savans, et

» au milieu d'eux une femme d'un esprit et

» d'un sens profond , mais qui , enveloppée

» dans son extérieur de bonhomie et de

» simplicité , avait plutôt l'air de la ména-

» gère que de la miaîtresse de la maison.

» C'était là madame de Tencin. J'eus be-

») soin de tous mes poumons pour me faire

» entendre de Fontenelle; et, quoique bien

WOTICE. Ixvij

» prés de son oreille , il me fallait encore » prononcer chaque mot avec force et à >; haute voix ; mais il m'ëcoutait avec tant M de honte , qu'il me rendait doux les ef- M forts de cette lecture pénihle.

» Elle fut, comme vous pensez bieuj » d'une monotonie extrême, sans inflexion, » sans nuances. Cependant je fus honoré >) des suffrages de l'assemblée. J'eus même M l'honneur d'être du dîner de madame de n Tencin , et, dès ce jour-là, j'aurais été in- » scrit sur la liste de ses convives, mais » M. de La Popelinière n'eut pas de peine » à me persuader qu'il y avait là trop d'esw prit pour moi , et en effet je m'aperçus >♦ bientôt qu'on y arrivait préparé à jouer » son rôle *, et que l'envie d'entrer en scène n n'y laissait pas toujours à la conversation M la liberté de suivre son cours facile et na- « turel. C'était à qui saisirait le plus vite , M et comme à la volée, le moment de pla- » cer son mot, son conte, son anecdote, » sa maxime ou son trait léger et piquant ; » et pour amener l'à-propos, on le tirait M quelquefois d'un j3eu loin. Dans Mari-

Ixvifj ' NOTICE.

» vaux, l'impatience de faire preuve de fi- » nesse et de sagacité, perçait visible- « ment ^ Montesquieu, avec plus de calme, M attendait que la balle vînt à lui , mais » ilUattendait^ Mairan guettait l'occasion ; » Astruc ne daignait pas l'attendre ; Fonte- » nelle seul la laissait venir sans la cher- » cher^ Helvétius , attentif et discret, re- » cueillaitpoursemer un jour. »

Ce tableau piquant et dramatique de la société de madame de Tencin ressemble un peu à celui de tous les bureaux d'esprit ; mais quelle réunion d'hommes célèbres !

quel foyer de lumières et de génie ! Toutes les supériorités sociales cherchaient alors à se mettre au niveau des supériorités intellectuelles -, les titres que donne la naissance recherchaient l'alliance des titres que donne le talent ^ la cour était lîère d'être admise aux petites entrées du Parnasse : c'était le siècle d'or des lettres et de la philosophie. De nos jours , quelques coteries sont restées avec tout ce que les anciennes avaient de ridicule , avec rien de ce qu'elles avaient d'illustre. Humble et inconstante sollici-

NOTICE. Ixix

leuse de tous les pouvoirs du moment, la littérature, qui voyait les grands s'élever jusqu'à elle, s'abaisse sous le joug de la protection dégradante des commis. Les académies recherchent les preuves de mérite dans les preuves de noblesse , et le biazon des grandes familles est désormais le livre oii elles trouvent la raison de leurs choix. A peine de loin en loin notre institut , par un reste de pudeur, fait quelques sacrifices aux muses; l'opinion est une puissance qui ne donne ni place ni pension , et c'est la seule que n'encensent pas les représentans officiels des lettres. Sous le dernier siècle , elles étaient un noble véhicule. Le nôtre n'a voulu eu faire qu'un flexible instrument; et, en abdiquant leur indépendance , elles ont perdu leur éclat et leur dignités

Marmontel^ dans le passage de ses Mémoires qui vient d'être cité, ne nous fait connaître que la société de madame de Tencin. Il en est un autre , non moins curieux, oii il la peint elle-même, et qui

Ixxi NOTICE.

donne une juste idée du caractère de cette femme extraordinaire.

« J'allais, dit-il, voir quelquefois tête >) à tête madame de Tencin à sa maison )> de campagne de Passy. Je m'étais refusé » à l'honneur d'être admis à ses dîners de » gens de lettres ; mais lorsqu'elle venait se » reposer dans sa retraite, j'allais y passer » avec elle les momens où elle était seule, et » je ne puis exprimer l'illusion que me fai- » sait son air de nonchalance et d'abandon» » Madame de Tencin , la femme du royau- », me qui dans sa politique remuait le » plus de ressorts à la ville et à la cour, ;» n'était pour moi qu'une vieille indolente. » Vous n'aimez pas, me disait-elle, ces » assemblées de beaux-esprits; leur préj> sence vous intimide ; eh bien ! venez » causer avec moi dans ma solitude, vous » y serez plus à votre aise , et votre natu- >» rel s'accommodera mieux de mon épais » bon sens. Elle me faisait raconter mon » histoire dès mon enfance, entrait dans » tous mes intérêts , s'affectait de tous mes » chagrins , raisonnait avec moi mes vues

NOTICE. Ixxj

et mes espérances, et semblait n'avoir dans la tête autre chose que mes soucis. Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et d'activité^ cet air naïf, cette apparence de calme et de loisir ne me cachaient-ils pas ? Je ris encore de la simplicité avec laquelle je m'écriais en la quittant : ha bonne femme! Le fruit que je tirai de ses conversations , sans m'en apercevoir , fut une connaissance du monde plus saine et plus approfondie. Par exemple , je me souviens de deux conseils qu'elle me donna : l'un fut de m'assurer une existence indépendante des succès littéraires^ et de ne mettre à cette loterie que le superflu de mon' temps. Malheur, me disait-elle, à qui attend tout de sa plume \ rien de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire; l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien.

w L'autre conseil fut de me faire des amies plutôt que des amis ; car au moyen des femmes, disait-elle, on fait tout ce

Ixxij NOTICE.

qu'on veut des hommes , et puis ils sont les uns trop dissipés, les autres trop prëoccupe's de leurs inte'réts personnels pour ne pas négliger les vôtres , au lieu que les femmes y pensent , ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui vous touche ; demain à son rouet , à sa tapisserie , vous la trouverez y rêvant , cherchant dans sa tête le moyen de vous servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous hien d'être autre chose que l'ami; car, entre amans, dès qu'il survient des nuages , des hrouilleries , des ruptures , tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle assidu , complaisant , galant même si vous voulez , mais rien de plus, entendez-vous ?

» Ainsi , dans nos entretiens , le naturel

de son langage m'en imposait si hien^ que

je ne pris jamais son esprit que pour du

bon sens. »

On retrouve dans ce portrait madame

de Tencin telle qu'elle est dépeinte dans

cette Notice. On y voit cet art de s'insinuer

JVOTiCE. Ixxiij

dans la confiance, cette séduction qui sait entrer dans tous les cœurs , et cette longue expérience d'une vie agite'e par les intrigues et les passions les plus orageuses. Les conseils qu'elle donne aux gens de lettres de s'assurer d'abord une honorable indépendance sont extrêmement sages, et le sont peut-être plus encore aujourd'hui qu'à l'ëpoque dont parle Marmontel ; car la littérature ne dépendait alors que du public , maître en effet bien capricieux et bien inconstant, et de nos jours elle est sous la tutelle mille fois plus ombrageuse et plus despotique d'un pouvoir qui n'encourage que pour corrompre , et qui persécute tout ce qui refuse d'être corrompu.

A la vérité il est un certain nombre de littérateurs qui savent fort bien se mettre à l'abri des inconvéniens que signale madanoie de Tencin j leurs ouvrages sont d'avance assurés et, comme ils font un livre de même qu'on fait une paire de souliers , ils sont toujours sûrs de leur salaire.

Marmontel, d'après son récit, ne semble pas profondément convaincu de la

Ixxiv NOTICE.

boDté de madame de Tencin ; on dirait qu'il se reproche d'avoir ëtë un instant la dupe de cet air de nonchalance et d'aban- ■don qu'elle affectait dans ses entretiens intimes. L'abbé Trublet a dit , sur cette femme célèbre , un mot plus caractéristique. On vantait un jour devant lui son affabilité et sa douceur : « Oui , dit-il , si elle » avait intérêt de vous empoisonner, elle j) choisirait le poison le plus doux. » Il y a dans cette saillie une cruauté qui décèle le ressentiment d'une vanité blessée , et rien n'est si implacable que l'orgueil d'un homme de lettres renforcé de tout celui d'un homme d'église.

Duclos , qu'on ne saurait accuser de partialité pour madame de Tencîn , la présente sous un aspect moins odieux ; il assure qu'elle était aussi ardente dans ses amitiés que dans ses haines, et ce caractère explique très-bien l'empire qu'elle exerça sur les hommes de lettres de son temps. Les gens médiocres la recherchaient parce qu'ils en avaient besoin, et les gens de mé- ;ri le parce qu'ils en avaient peur. Ce qui

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est honorable pour elle , c'est la constance de Fontenelle, qui resta son ami après tant d'aventures qui auraient dû l'éloigner d'elle; il est vrai qu'il n'était pas homme à se tourmenter d'une infidélité , et qu'il n'a jamais pu être assez amoureux pour être jaloux. 11 savait que les passions ardentes usent la vie , et il a voulu vivre long-temps. Personne ne pouvait le mieux connaître que madame de Tencin; aussi disait-elle un jour en lui posant la main sur le cœur : « Ce n'est pas un cœur que vous avez là , » mon cher Fontenelle, c'est de la cervelle » comme dans la tête. »

On a cité d'elle une multitude de mots, à la fois piquans et profonds, qui prouvent qu'elle avait bien observé cette scène du monde sur laquelle elle avait joué un si grand rôle. « Les gens d'esprit, disait-elle^ » font beaucoup de fautes en conduite » parce qu'ils ne croient jamais le monde » assez bête, aussi bête qu'il est. »

Elle leur donnait deux fois par semaine des dîners où régnait une aimable liberté <jt dont elle faisait les honneui-s avec cette

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aisance , avec ce ton exquis que donnent l'habitude de la meilleure compagnie et cette facilité de m:œurs qui caractérisait l'époque où commença sa célébrité.

On a fait beaucoup de bonnes et de mauvaises plaisanteries sur les petits présens à l'aide desquels elle entretenait l'amitié des gens d'esprit , que , par une piquante contre-vérité , elle appelait ses bêtes. Au premier jour de l'an, elle les gratifiait tous de deux aunes de velours , et cette générosité bizarre , il est vrai , a donné lieu à une multitude de quolibets d'assez mauvais goût. Quelques critiques ont fait éclater contre cette distribution gratuite , un courroux qui a quelque chose de trop sérieux et de trop pédantesque.

Il faut être de bien mauvaise humeur pour s'armer d'une lourde massue contre un de ces usages de société dont l'origine est presque toujours fort innocente. Il y avait du moins , il faut en convenir , un véritable esprit d'égalité dans les singulières élrennes que donnait madame de Tencin

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car elles étaient les mêmes pour toutes les fortunes et pour tous les rangs. Certes , ce n'était pas là un grand moyen de corruption *, on s'entend mieux maintenant à séduire les gens d'esprit , et s'il en est quelques-uns qui croient que c'est même trop de deux aunes de velours , le plus grand nombre trouverait probablement que ce n'est pas assez.

Avec une imagination si ardente et un esprit si distingué, il était difficile que madame de Tencin se bornât à être la protectrice des lettres et qu'elle ne les cultivât pas elle-même. Héroïne de tant de romans 5 elle devait se livrer de préférence à l'attrait d'un genre de composition qui a illustré tant de personnes de son sexe, et qui exigeant surtout une observation exacte de la société , et une connaissance profonde des passions les plus orageuses de la vie , lui ouvrait une carrière oii tous les succès seraient faciles à son esprit et à son expérience.

Les ouvrages qu'elle a laissés ont été jugés dignes de figurer parmi les modèles du

Ixxvilj NOTicr.

genre, et c'est déjà avoir jugé leur mérite* que de les avoir placés dans la même collection que les romans de madame de La Fayette. La Harpe , dans son Cours de Littérature , a aussi fait ce rapprochement honorable pour madame de Tencin. Après avoir fait l'éloge le plus complet et le plus mérité de la Princesse de Cleves, il ajoute : (f II n'a été donné qu'à une autre femme >* de peindre un siècle après, avec un succès M égal , l'amour luttant contre les obsta- M clés et la vertu, j) '

C'est à propos du Comte de Commin^ ges qu'il s'exprimait ainsi , et c'est à coup sûr le chef-d'œuvre de son auteur. Il est peu de romans qui produisent des émotions si vives et si profondes, et qui offrent en même temps des leçons plus utiles. La mort sublime d'Adélaïde , ses adieux à l'objet infortuné de son amour, offrent un des tableaux les plus pathétiques et les plus déchirans qu'il soit possible de tracer^ aussi cette catastrophe a-t-elle inspiré à Dorât une héroïde, et à d'Arnaud- Baculard un drame qui , joué dans les prer

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mières années de la révolution , a fait couler des larmes abondantes sur tous les théâtres du royaume. Cet ouvrage dramatique , d'ailleurs assez pauvrement conçu et assez médiocrement écrit, n'a dû la vogue qu'il a obtenue qu'au seul mérite du sujet , et toute la gloire de son succès revient de droit à madame de Tencin

hes Malheurs de V amour et le Siège de Calais ne sont pas d'une lecture moins attachante; les épisodes y sont peut-être un peu prodigués, mais ils se rattachent au fond du sujet avec tant d'art qu'ils augmentent l'intérêt alors même qu'ils semblent le suspendre; les caractères sont tracés avec vigueur, ceux de Barbazan et du comte de Canaple sont d'un pinceau original et gracieux. 11 y a dans ces deux romans un tumulte d'événemens et de passions qui ne laisse pas un instant le lecteur en repos, et qui cependant ne produit jamais d'obscurité et de confusion. On dirait que l'auteur a mis dans ses ouvrages , toute l'activité de sa vie et tous les orages de son cœur. Une demi - teinte de volupté

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en révèle souvent les tendres laiblesses , mais un goût exquis n'en laisse paraître que ce qui n'est pas de nature à effaroucher la pudeur. On voit que si madame de Tencin a vécu dans la société de Dubois , elle a passé sa vie dans l'intimité de Fontenelle.

Il faut avouer que c'est une situation un peu scabreuse que celle du comte de Canaple, qu'une méprise nocturne met dans les bras de la vertueuse madame de Granson 5 c'est le bonheur de cet amant qui est la source de toutes ses peines ; il l'expose à autant de traverses que les héros de roman en éprouvent ordinairement pour jouir de la faveur qu'il a obtenue. On assure que cet ouvrage est dû à la gageure qu'avait faite madame de Tencin de commencer un roman par oii les autres le finissent. C'est un tour de force dont elle s'est tirée avec un art infini ; il est vrai que c'est de cette manière que presque tous les romans commençaient sous la Régence.

Elle n'a point fini son dernier ouvrage intitulé : Anecdotes de la cour et dit

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renne d'Edouard II ^ roi d^ Angleterre.

Il a elé achevé par madame Elle Je Beaumont qui en a fait la troisième partie. Ce n'est pas une chose facile de reprendre le lil d'une composition au secret de laquelle le premier auteur n'a point initié celui qui la continue, d'imiter si parfaitement sa manière et son style que l'œil le plus exercé ne puisse y apercevoir aucune différence. Madame Elie de Beaumont a complètement vaincu cette difliculté.

Les ouvrages de madame de Tencin n ont paru qu'après sa mort. La malignité, ou plutôt l'envie de quelques écrivains , qui a toujours voulu dérober aux femmes célèbres une partie de leur gloire littéraire , n'a pas manqué de publier que les romans de madame de Tencin appartenaient à ses nombreux amis , et la société au sein de laquelle elle a terminé sa vie leur a servi de prétexte pour donner quelque poids à cette injuste accusation. Quelques auteurs , plus impartiaux , croient seulement qu'elle a été aidée par

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son neveu Pont de Veyle ; mais cette allégation ne repose sur aucune preuve, et n'a d'ailleurs rien de vraisemblable, car il n'y a aucune espèce d'analogie entre les romans de madame de Tencin et le genre de talent qu a montré Pont de Veyle dans le Somnambule , le Fat puni , le Complaisant , et quelques autres bagatelles e'chappëes à sa plume.

Cet écrivain était fils de madame de Ferriol, sœur de madame de Tencin , qui avait épousé un receveur général des finances du Daupbiné, et qui, sans jouer à Paris un aussi grand rôle que la Chanoinesse , fut cependant mêlée dans quelques intrigues de son temps. Elle était fort liée avec lordBolingbroke, qui lui a adressé un grand nombre de lettres, et c'est par le crédit de ce seigneur étranger qu'elle fit obtenir à son frère l'abbé la ricbe abbaye ai Abondance qui dépendait de l'évécbé de Genève , et qui était à la nomination du duc de Savoie.

Madame de Ferriol eut deux fils , Pont de Veyle , et d'Argental devenu si célèbre par l'amitié et la correspondance de Vol-

NOTICE. Ixxxiij

taire. L'éditeur des œuvres de Bolingbroke prétend que le comte de Comminges a été écrit par d'Argental , mais on ne sait sur quelle autorité il appuie cette assertion qui est tout-à-fait invraisemblable.

D'après l'auteur de V Histoire de Paris , madame de Tencin avait composé , dans sa jeunesse , un autre ouvrage qui n'a pas été imprimé et qui ne le sera vraisemblablement jamais. Il avait pour titre : La Chronique scandaleuse du genre humain, et c'est le cardinal Dubois qui, voulant plonger de plus en plus le régent dans la (Jébauche, avait donné à madame de Tencin l'idée de ce singulier ouvrage. Elle avait recbercbé dans les Annales de la Grèce et de Rome tout ce qu'il y avait de plus voluptueux dans les fêtes des courtisanes, et en avait formé un tableau capable de réveiller les sens engourdis du prince et de lui faire désirer la réprésentalion de ces spectacles impudiques. Le duc de Riclielieu parle de ce livre comme existant, et assure même l'avoir lu.

Madame de Tencin mourut le 4 décem-

Ixxxiv ^ NOTICE.

bie 17495 ^ ï'^gG ^^ ^8 Qï^s, et termina dans le sein des lettres et de l'amitié une carrière qui avait été agitée par tant d'intrigues et par tant de scandales. On a recueilli, dans cette Notice , tous les faits qui se rattachent au rôle qu'elle a joué sur la scène du monde. Comme le nom de cette femme célèbre se trouve mêlé à toute l'histoire de son temps, et que son influence ou son crédit ont fait mouvoir presque tous les ressorts secrets des événemens qui se sont passés sous la Régence et sous une grande partie du règne de Louis XV, il a paru indispensa])le de jeter un coup d'œil ra,pide sur deux époques où elle a figuré d'une manière si remarquable. Son frère occupe une grande partie de ce travail , mais on ne peut écrire la vie de l'un sans tracer à la fois celle de l'autre , et leurs noms sont inséparables.

La mémoire de madame de Tencin n'est pas à l'abri de reproches; on n'a dissimulé ni ses défauts, ni ses faiblesses; et, quelque enclin que soit un éditeur à peindre sous des couleurs flatteuses l'écrivain dont

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il puhlie les ouvrages , on a pensé que la vérité historique était due aux personnages qui , comme madame de Tencin , appar- ^ tiennent à l'histoire.

Les grâces de son esprit doivent rendre la postérité indulgente sur les torts de sa conduite. Nous lui devons des compositions charmantes , et nous lui devons d'Alembert.

Etienne.

AOTICE. IxXXvij

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