‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · TESTAMENT DE M. DE LAFRESNAYE · texte numérisé non relu

TESTAMENT DE M. DE LAFRESNAYE

Sur l'avis et les menaces que m'a faites depuis long-temps madame de Tencin , de m'assassiner ou de me faire assassiner, ce que j'ai même cru qu'elle exécuterait il y a quelques jours , sur ce qu'elle iDf emprunta un de mes pistolets de poche que j'ai eu le courage de lui donner; et comme, de ma connaissance particulière elle a fait tout ce qu'elle a pu pour faire assassiner M. de Noce , et que son caractère la rend capable des plus grands crimes, j'ai cru que la précaution de faire mon testament , ainsi qu'il suit, était raisonnable.

Je déclare que je veux vivre et mourir dans la foi catholique , apostolique et romaine , dans laquelle je persévérerai jusqu'au dernier moment de ma vie.

J'ai le cœur pénétré de la plus vive douleur en voyant que mon bien suffit à peine pour payer me» dettes. J'ai perdu plus de cinq cent mille livres

IxXXviij NOTICE.

pendant le cours de l'année 1 725 , et depuis ce temps j'ai vécu dans la plus t^rande économie, me plaignant même le nécessaire pour tâcher de purj^er mes dettes. J'ai rempli enfin ce qu'exigeait de moi la probité. J'en prends à témoin tous ceux avec lesquels j'ai vécu.

Je déclare que M. Colin n'a crédité de quatrevingt-mille livres reçues de M. de Saint-Mars, sans que M. de Saint -Mars l'ait approuvé dans aucun temps ; ainsi M. Cotin n'est débiteur de M. de Saint- Mars de cette p«Trtie. C'est un témoignage que j^ai toujours cru devoir à la vérité.

Madame de Tencin a , à moi appartenant , entre ses mains, un certificat de dix actions primées par le sieur Chabert pour mon compte , ainsi qu'il l'a déclaré. Outre cela , elle a le transport d'un contrat de cinquante mille livres sur l'île de Rhé , que j'ai acquis de M. Poncet et mis sous son nom. M. Jourdain , qui a passé le contrat , a fait passer la contrelettre à mon profit. Elle a un contrat de quarantecinq mille livres , ou du moins une obligation passée par Massuau à mon profit, dont je lui ai fait un transport simulé. M. Chèvre, qui a passé le transport, a fait faire la contre-lettre ; l'un et l'autre le déclareront. Je lui ai rerais le total entre ses mains , aussibien qu'un billet de quarante mille livres, dont je n'ai reçu aucune valeur, parce que ce dépôt, nie disait-elle, la rendrait sûre de moi. Elle est coutumière du fait. On trouvera djuis mes papiers une protestation contre un billet de deux cent mille

NOTICE. Ixxxix

livres quelle m'avait fait faire, qui a été remis à M. Gotin. Je joins , à ce testament , une lettre qu'elle écrivit audit sieur Cotin , dans le temps d'une querelle que j'eus avec elle; cette lettre prouve le commerce qu'il y a entre elle et moi . Quand j'ai voulu retirer mes effets d'entre ses mains, j'ai été surpris de trouver une scélérate qui m'a dit qu'elle ne me rendrait rien que je ne lui eusse payé le billet de quarante mille livres , que c'était le moindre paiement qu'elle pût recevoir pour avoir couché avec moi. Cette misérable a eu pour moi les façons les plus indignes, et si monstrueuses que le souvenir m'en fait frémir : mépris public, noirceurs, cruautés, tout cela est trop faible pour exprimer la moitié de tout ce que j ai essuyé ; mais sa grande haine est venue de ce que je l'ai surprise, il y a un .in, me faisant infidélité avec Fontenelle, son vieil amant, et de ce que j'ai c'écouvert qu'elle avait, avec son neveu d'Argental, le même commerce qu'avec moi. Cette infâme a couché avec moi pendant qtiatre ans, au vu et au su de tous ses domestiques , d'une partie de ses parens et de ses amis; et après cela, elle n'a pas eu honte de me traiter publiquement comme un valet, et par ses friponneries m'a mis hors d'état de payer mes dettes , sans jamais s'être souvenu un instant qu'elle seule avait causé ma ruine, pour m'avoirlié avec des fripons, avec lesquels pourtant elle ne s'est jamais entendue, comme on l'a soupçonné.

Je finis en réclamant la justice de M. le Duc et celle de M. le garde-d es-sceaux. Ils ne doivent pas

>tC NOTICE.

souffrir que cette malheureuse continue plus lonj;temps sa vie infâme. Elle est entrée relij^ieuse au couvent de Mont-Fleuri , près Grenoble ; ils doivent l'obliger d'y retourner, pour faire pénitence de ses péchés.

Les déclarations que je fais par le présent testament m'ont paru nécessaires pour l'intérêt de mes créanciers. Je prends Dieu à témoin qu'elles sont dans l'exacte vérité , et que la passion ne m'y a rien fait ni changer ni ajouter.

Paris, le 18 février 1726.

Sig/ié Lafresnaye.

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