‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 17 sur 37 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Paris, 4 septembre 1673.

Je suis à Saint-Maur ; j'ai quitté toutes mes affaires et tous mes amis ; j'ai mes enfans et le beau temps , cela me suffit. Je prends des eaux de Forges ; je songe à ma santé ; je ne vois personne, je ne m'en soucie point du tout; tout le monde me paraît si attaché à ses plaisirs, et à des plaisirs qui dépendent entièrement des autres, que je me trouve avoir un don des fées, d'être de l'humeur dont je suis. Je né sais si madame de Coulanges ne vous aura point mandé une conversation d'une après -dînée de chez Gourville, où étaient madame Scarron et l'abbé Testu , sur les personnes qui ont le goût audessus ou au-dessous de leur esprit : nous nous jetâmes dans des subtilités, où nous n'entendions plus rien; si l'air de Provence, qui subtilise encore toutes choses, vous augmente no.^

visions là-dessus, vous serez dans les nues, P^ous avez le goût au-dessus de votre esprit , et M, de La Rochejoucaidt aussi , et moi encore , mais pas tant que vous deux. Voilà des exemples qui vous guideront. M. de Coulanges m'a dit que votre voyage était encore retardé : pourvu que vous rameniez madame de Grignan , je n'en murmure pas; si vous ne la ramenez point, c'est une trop longue absence. Mon goût augmente à vue d'œil pour la supérieure du Calvaire ; j'espère qu'elle me rendra bonne. Le cardinal de Retz est brouillé pour jamais avec moi , de m'avoir refusé la permission d'entrer chez elle. Je la vois quasi tous les jours. J'ai vu enfin son visage ^ : il est agréable , et l'on s'aperçoit bien qu'il a été beau; elle n'a que quaranîe ans, mais l'austérité de la règle l'a fort changée. Madame de Grignan a fait des merveilles d'avoir ^crit à la Marans : je n'ai pas été si sage, car je fus l'autre jour chercher madame de Schomberg *, et je ne la demandai point. Adieu, ma belle ; je souhaite votre retour avec une impatience digne de notre amitié.

' Les religieuses du Calvaire ont leur voile Laissé au parloir, excepté pour leurs proches parens, ou dans des cas particuliers.

* Madame de Schoniberg et niaKlame de Marans éfaient logées dans la même maison.

:ï28 lettres.

J'ai reçu les cinq cents livres, il y a longtemps. Il me semble que l'argent est si rare, qu'on n'en devrait point prendre de ses amies; faites mes excuses à M* Tabbé (de Coulanges) de ce que je l'ai reçu.

Paris, 8 octobre i68g.

Mon style sera laconique : je n'ai point de tête; j'ai eu la fièvre; j'ai chargé M. du Bois de vous le mander.

Votre affaire est manquée et sans remède; l'on y a fait des merveilles de toutes parts ; je doute que M. de Chaulnes en personne l'eût pu faire. Le roi n'a témoigné nulle répugnance pour M. de Sévigné ; mais il était engagé il y a long-temps; il l'a dit à tous ceux qui*pensaient à la députation; il faut laisser nos espérances jusqu'aux états prochains. Ce n'est pas de quoi il est question présentement : il est question^ ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en Bretagne, à quelque prix que ce soit. Vous êtes vieille : les rochers sont pleins de bois ; les catarrhes et les fluxions vous accableront; vous vous ennuierez; votre esprit de-

viendra triste et baissera ; tout cela est sûr , et les choses du monde ne sont rien en comparaison de tout ce que je vous dis. Ne me parlez point d'argent ni de dettes : je vous ferme la bouche sur tout. M. de Sévigné vous donne son équipage; vous venez à Malicorne; vous y trouvez les chevaux et la calèche de M. de Chaulnes; vous voilà à Paris; vous allez descendre à l'hôtel de Chaulnes ; votre maison n'est pas prête , vous n'avez point de chevaux, c'est en attendant ; à votre loisir vous vous remettez chez vous. Venons au fait : vous payez une pension à M. de Sévigné; vous avez ici un ménage; mettez le tout ensemble; cela fait de l'argent; car votre louage de maison va toujours. Vous direz : Mais je dois , et je paierai avec le temps. Comptez que vous trouvez ici mille écus, dont vous payez ce qui vous presse ; qu'on vous les ^prête sans intérêt, et que vous les rembourserez petit à peîit, comme vous voudrez. Ne demandez point d'où ils viennent, ni de qui c'est; on ne vous le dira pas; mais ce sont gens qui sont bien assurés qu'ils ne les perdront pas. Point de raisonnemens là-dessus, point de paroles, ni de lettres perdues. Il faut venir; tout ce que vous m'écrirez , je ne le lirai seulement pas : en un mot, ma belle , il faut ou venir , ou renoncer à mon an^itié, à celle de madame de Chaulnes et

à celle de madame de Lava rd in ; nous ne voulons point d'une amie qui veut vieillir et mourir par sa faute; il y a de la misère et de la pauvreté à votre conduite ; il faut venir dés qu'il fera beau.

Paris, 20 sej)tenibie 1690.

Vous avez reçu ma réponse avant que j'aie reçu votre lettre. Vous aurez vu , par celle de madame de Lavardin et par la mienne, que nous voulions vous faire aller en Provence , puisque vous ne veniez point à Paris. C'est tout ce qu'il y a de meilleur à faire : le soleil est plus beau , vous aurez compagnie; je dis même, séparée de madame de Grignan, qui n'est pa^ peu; un gros château, bien des gens; enfin, c'est vivre que d'être là. Je loue extrêmement monsieur votre fds de consentir à vous perdre pour votre intérêt; si j'étais en train d'écrire, ^e lui en ferais des complimens ; partez tout le plus tôt qu'il vous sera possible ; mandez -nous par quelles villes vous passerez, et à peu prés le temps ; vous y trouverez de nos lettres. Je suis ■dans des vapeurs les plus tristes et les plus

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cruelles où l'on puisse être ; il n'y a qu'à souffrir, quand c'est la volonté de Dieu.

C'est du meilleur de mon cœur que j'approuve votre voyage de Provence; je vous le dis sans flatterie , et nous l'avions pensé , madame de Lavardin et moi , sans savoir en aucune façon que ce fût votre dessein ^

Paris, 19 septembre 1691.

Ma santé est un peu meilleure qu'elle n'a été , c'est-à-dire que j'ai un peu moins de vapeurs ; je ne connais point d'autre mal : ne vous inquiétez pas de ma santé; mes maux ne sont pas dangereux; et, quand ils le devien- ^ draient, ce ne serait que par une grande langueur el par un grand dessèchement, ce qui n'est pas l'afFaire d'un jour : ainsi , ma belle , soyez en repos sur la vie de votre pauvre amie; vous aurez le loisir d'être préparée à tout ce qui arrivera , si ce n'est à des accidens imprévus , à quoi sont sujettes toutes les mortelles ,

' C'est ce que madame de Sévigné appelait Uapprobaiinii de ses docteurs.

et moi plus qu'une autre , parce que je suis plus mortelle qu'une autre; une personne en santé me paraît un prodige. M. le chevalier de Grignan a soin de moi; j'en ai une reconnaissance parfaite, et je l'aime de tout mon cœur. Madame la duchesse de Chauines me vint voir hier; elle a mille bontés pour moi; mon état lui fait pitié. Ma belle-fiUe a eu une fausse couche huit jours après être accouchée ; il y a assez de femmes à qui cela arrive ; c'est avoir été bien prés d'avoir deux enfans; sa fille se porte bien; ils n'en auront que trop. Notre pauvre ami Croisilles ^ est toujours à Saint - Gratien : il me mande qu'il se porte fort bien à sa campagne ; il faudrait que vous vissiez comme il est fait , pour admirer qu'il se vante de se porter fort bien; nous en sommes véritablement en peine , le chevalier de Grignan et moi. L'abbé Testu est allé faire un voyage à la campagne; nous le soupçonnons , M. de Chauines et mdi , d'être allé à la Trappe. La bonne femme, madame l'Avocat, est bien malade; il y a aussi bien longtemps qu'elle est au monde. Je suis toute à vous, ma chère amie, et à toute votre aimable et bonne compagnie.

L'on vient de me dire que M. de La Feuil-*

* Frère du maréchal de Câlinât.

lade ' était mort cette nuit; si cela est véritable , voilà un bel exemple pour se tourmenter des biens de ce monde.

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