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voir ou pour lui écrire; qu'il fallait se résoudre à tine absence et à un silence éternels ; que cette conduite était la seule qui pût le rendre digne d'avoir touché un cœur comme le sien.
Emilie ne s'acquitta que trop facilement d'un ordre si cruel pour Mendoce. Il pensa expirer de douleur en lisant sa lettre ; il trouvait tant de dureté dans le procédé de la comtesse, qu'il s'imagina que son dépit lui donnerait la force d'obéir; mais son cœur se révolta bientôt contre ce premier mouvement : bien loin de se soumettre aux défenses rigoureuses qu'elle lui faisait, il résolut d'aller secrètement lui-même à la fontaine d'Averroës. Il crut cependant qu'il ne devait rien précipiter, et qu'il devait donner le temps à l'inclination que la comtesse avait pour lui d'agir en sa faveur. Cette princesse, qui craignit que Mendoce n'exécutât pas les ordres qu'elle lui avait fait prescrire , et qui n'osait plusi s'assurer d'elle-même après Tépr^bve qu'elle avait faite de sa faiblesse, feignit que les eaux lui faisaient mal, et elle obligea le comte de Savoie à la ramener à Turin.
Mendoce, en apprenant ce départ, perdit le peu d'espérance qui lui était resté; il en demeura accablé : mais enfin , malgré sa douleur, il ne pouvait s'empêcher d'admirer une vertu qui le désespérait. Il revint à Carthagéne avec une
affliction et une tristesse dans le cœur, qui lui en rendirent le séjour insupportable : il ne songea plus qu'à quitter des lieux où tout lui retraçait le souvenir d'une personne qu'il fallait oublier. Son inclination naturelle le portait à la guerre; il résolut de l'aller chercher loin de ses états : la fortune lui fournit une occasion d'exécuter ce dessein.
Un jour que ce prince était sur le rivage de Carthagéne, il aperçut une flotte que la violence de la tempête poussait sur cette côte. Il envoya dom Ramir au port, ordonner qu'on reçût ceux que la tempête y jetait, et qu'on leur offrît tous les secours dont ils auraient besoin. Ils étaient dignes de l'attention de Mendoce; c'étaient ces fameux Normands , si connus dans les anciennes histoires d'Italie. Tancrède, comte de Hauteville, d'une des premières maisons de Nor- *L%andie, av^^it douze fds de deux lits .-comme son bien regardait l'aîné, selon la coutume de la nation , les cadets ne pouvant compter que sur leur courage et sur leurs épées , six de ces jeunes seigneurs prirent la résolution d'aller au delà des monts chercher une fortune qu'ils ne pouvaient espérer dans leur patrie. Ils surent que l'empereur de Grèce voulait entreprendre de recouvrer l'île de Sicile, où les Sarrasins, qui s'en étaient emparés, régnaient depuis deux
cents ans, et que Maniasse était chargé de cette expédition. La conquête de la Sicile leur parut propre à commencer leurs premiers exploits. Le comte d'Eu, parent du duc de Normandie, que des raisons secrètes engageaient à s'éloigner de sa patrie , partit aussi avec eux.
La flotte où ces jeunes héros s'embarquèrent pour aller trouver Maniasse fut long-temps sans pouvoir aborder l'île de Sicile ; toujours repoussée par des vents contraires, elle fut battue d'une furieuse tempête, qui l'obligea à relâcher dans le port de Carthagène. Mendoce reçut ces seigneurs avec la magnificence qui lui était naturelle ; mais rien ne leur parut si digne de leur admiration que toute la personne de Mendoce : elle était faite pour plaire ; ses moindres actions avaient des charmes et des agrémens qu'on n'a jamais vus qu'à lui seul; il avait infiniment d'esprit, et il l'avait orné de tout,vCe qui pett rendre un prince accompli; il parlait plusieurs langues , et surtout la française , dans laquelle il s'énonçait avec beaucoup de grâce et de facilité. Pendant le séjour que les Tancrède firent à Carthagène pour faire radouber leurs vaisseaux , le comte d'Eu et Mendoce eurent le temps de se connaître et de prendre beaucoup d'amitië l'un pour l'autre. Comme ils ne se contraignaient point lorsqu'ils étaient ensemble, ils
s'aperçurent bientôt du profond chagrin dont ils étaient pénétrés. Le comte d'Eu fut le premier qui témoigna à Mendoce l'envie qu'il avait d'en savoir le sujet. Puis-je me flatter, lui dit-il un jour qu'il trouva ce prince encore plus rêveur qu'il n'avait accoutumé de l'être, que vous ne me refuserez pas de m'apprendre ce qui cause le trouble dont vous paraissez agité? Je ne veux savoir vos peines que pour les partager ; c'est même une sorte de douceur qui les diminue , que d'en parler avec un ami qui s'y intéresse ; et je suis si persuadé de cette vérité , que je m'imagine un grand adoucissement aux miennes de pouvoir vous les confier; je ne vous cacherai donc point ce qui m'a fait quitter une cour où je tenais un rang assez considérable; vous saurez, quand vous le souhaiterez, les secrets les plus cachés de ma vie; j'espère le même retour de votre part.
* > Mendocç, touché de l'amitié et de la confiance du comte d'Eu, et se trouvant dans ces momens où le cœur aime à s'épancher, ne balança point à lui apprendre son amour pour la comtesse de Savoie , et jusqu'aux moindres circonstances de tout ce qui lui était arrivé avec elle. Le comte d'Eu entra dans les déplaisirs de Mendoce comme un véritable ami, et qui sait par sa propre expérience ce quil en coûte d'avoir un cœur
trop tendre; il promit à Mendoce un aveu sincère de toutes ses faiblesses. Comme il était fort tard, ces deux princes se séparèrent. Le lendemain matin , le comte d'Eu tint la parole qu'il avait donnée ; il se rendit auprès de Mendoce : il ne fit pas languir son impatience ; il prit ainsi la parole :