‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 5 sur 37 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La paix était faite entre la France et FEs- *pagne ; te mariage du roi était achevé après beaucoup de difficultés ; et le cardinal Mazarin , tout glorieux d'avoir donné la paix à la France , semblait n'avoir plus qu'à jouir de cette grande fortune où son bonheur l'avait élevé : jamais ministre n'avait gouverné avec une puissance si absolue ; et jamais ministre ne s'était si bien servi de sa puissance pour l'établissement de sa grandeur.

La reine -mère S pendant sa régence, lui avait laissé toute l'autorité royale, comme un l'ardeau trop pesant pour un naturel aussi paresseux que le sien. Le roi -* , à sa majorité, lui avait trouvé cette autorité entre les mains, et n'avait eu ni la force, ni peut-être même-Fenvie de la lui ôter. On lui représentait les troubles que la mauvaise conduite de ce cardinal avait excités, comme un effet de la haine des princes pour un ministre qui avait voulu donner des bornes à leur ambition; on lui faisait considérer le ministre comme un homme qui seul avait tenu le timon de l'état pendant l'orage qui l'avait agité, et dont la bonne conduite en avait peut-être empêché la perte.

Cette considération , jointe à une soumission sucée avec le lait, rendit le cardinal plus absolu sur l'esprit du roi , qu'il ne l'avait été sur celui de la reine. L'étoile qui lui donnait une autorité si entière s'étendit même jusqu'^ l'amour. ^ Le roi n'avait pu porter son cœur hors de la famille de cet heureux ministre; il l'avait donné, dès sa plus tendre jeunesse , à la troisième de ses nièces, mademoiselle de Mancini '^; et, s'il

' Anne cl'Autriclie.

^ Depuis madame de Soissons.

le retira quand il fut dans un âge plus avancé, ce ne fut que pour le donner entièrement à une quatrième nièce , qui portait le même nom de Mancini ^ , à laquelle il se soumit si absolument, que Ton peut dire qu'elle fut la maîtresse d'un prince que nous avons vu depuis maître de sa maîtresse et de son amour.

Cette même étoile du cardinal produisait seule un effet si extraordinaire. Elle avait étouffé dans la France tous les restes de cabale et de dissension; la paix générale avait fini toutes les guerres étrangères ; le cardinal avait satisfait en partie aux obligations qu'il avait à la reine , par le mariage du roi qu elle avait si ardemment souhaité, et qu'il avait fait, bien qu'il le crût contraire à ses intérêts.

Ce mariage lui était même favorable , et l'esprit doux et paisible de la reine ne lui pouvait laisser lieu de craindre qu elle entreprît de lui oter le gouvernement de l'état; enfin, on ne pouvait ajouter à son bonheur que la durée, mais ce fut ce qui lui manqua.

La mort interrompit une félicité si parfaite ; et , peu de temps après que l'on fut de retour du voyage oii la paix et le mariage s'étaient achevés, il mourut au bois de Vincennes, avec

' Depuis madame Colonne.

une fermeté beaucoup plus philosophique que chrétienne.

Il laissa par sa mort un amas infini de richesses. Il choisit le fils du maréchal de La Meilleraie ^ pour l'héritier de son nom et de ses trésors : il lui fît épouser Hortense ^ , la plus belle de ses nièces ^ et disposa en sa faveur de tous les établissemens qui dépendaient du roi , de la même manière qu'il disposait de son propre bien.

Le roi en agréa néanmoins la disposition , aussi -bien que celle qu'il fit, en mourant, de toutes les charges et de tous les bénéfices qui étaient pour lors à donner. Enfin , après sa mort, son ombre était encore la maîtresse de toutes choses, et il paraissait que le roi ne pensait à se conduire que par les sentimens qu'il lui avait inspirés.

t" Cette mort donnait de grandes espérances à ceux qui pouvaient prétendre au ministère ; ils croyaient, avec apparence, qu'un roi qt.i venait de se laisser gouverner entièrement , tant pour les choses qui regardaient son état que pour celles qui regardaient sa personne, s'abandonnerait à la conduite d'un ministre qui ne voudrait se mêler que des affaires publiques , et qui ne

* Depuis duc de Mazarin.

* Depuis madame de Mazarin.

prendrait point connaissance de ses actions particuliéres.-

II ne pouvait tomber dans leur imagination qu'un homme pût être si dissemblable de luimême , et qu'ayant toujours laissé l'autorité de roi entre les mains de son premier ministre, il voulût reprendre à la fois et l'autorité de roi et les fonctions de premier ministre.

Ainsi beaucoup de gens espéraient quelque part aux affaires , et beaucoup de dames , par des raisons à peu près semblables , espéraient beaucoup de part aux bonnes grâces du roi. Elles avaient vu qu'il avait passionnément aimé mademoiselle de Mancini , et qu'elle avait paru avoir sur lui le plus absolu pouvoir qu'une maîtresse ait jamais eu sur le cœur d'un amant ; e'^es espéraient qu'ayant plus de charmes, elles auraient pour le moins autant de crédit ; et il y en avait déjà beaucoup qui prenaient pour modèle ^e leur fortune celui de la duchesse de Beaufort ^

Mais, pour faire mieux comprendre l'état de la cour après la mort du cardinal Mazarin , et la suite des choses dont nous avons à parler, il faut dépeindre en peu de mots les personnes de la maison royale, les ministres qui pouvaient pré-

' Gabrielle d'Estrées, maîtresse de Henri IV.

tendre au gouvernement de l'état, et les dames qui pouvaient aspirer aux bonnes grâces du roi.

La reine-mère, par son rang, tenait la première place dans la maison royale ; et , selon les apparences , elle devait la tenir par son crédit ; mais le même naturel qui lui avait rendu l'autorité royale un pesant fardeau , pendant qu'elle était toute entière entre ses mains , l'empêchait de songer à en reprendre une partie , lorsqu'elle n'y était plus. Son esprit avait paru inquiet et porté aux affaires pendant la vie du roi son mari; mais, dès qu'elle avait été maîtresse et d'elle-même et du royaume, elle n'avait pensé qu'à mener une vie douce, à s'occuper à ses exercices de dévotion , et avait témoigné une assez grande indifférence pour toutes choses. Elle était sensible néanmoins à l'amitié de ses enfans : elle les avait élevés auprès d'elle avec une tendresse qui lui donnait quelque jalousie des personnes avec lesquelles ils cherchaiefxt leurs plaisirs; ainsi elle était contente, pourvu qu'ils eussent l'attention de la voir, et elle était incapable de se donner la peine de prendre sur eux une véritable autorité.

La jeune reine était une personne de vingtdeux ans, bien faite de sa personne, et qu'on pouvait appeler belle, quoiqu'elle ne fut pas agréable. Le peu de séjour qu'elle avait fait en

DE M A D A M E II K \ R I E T T E . yf)

France, et les impressions qu'on €n avait données avant qu'elle y arrivât, étaient cause qu'on ne la connaissait quasi pas, ou que du moins on croyait ne la pas connaître, en la trouvant d'un esprit fort éloigné de ces desseins ambitieux dont on avait tant parlé. On la voyait tout occupée d'une violente passion pour le roi , at-* tachée dans tout le reste de ses actions à la reine sa belle-mère , sans distinction de personnes, ni de divertissemens, et sujette à beaucoup de chagrin , à cause de l'extrême jalousie qu'elle avait du roi.

Monsieur, frère unique du roi, n'était pas moins attaché à la reine sa mère. Ses inclinations étaient aussi conformes aux occupations des femmes, que celles du roi en étaient éloignées. Il était beau et bien fait ; mais d'une beauté et d'une taille plus convenables à une princesse qu'à un prince : aussi avait-il plus songé à faire ^ admirer*sa beauté de tout le monde , qu'à s'en servir pour se faire aimer des femmes, quoiqu'il fût continuellement avec elles ; son amour-propre semblait ne le rendre capable que d'attacherment pour lui-même.

Madame de Thianges ', fille ainée du duc de

' Mademoiselle de Rocliechouart , sœur aînée de madame ^e Montespan.

Mortemarf , avait paru lui plaire plus que les autres; mais leur commerce était plutôt une confidence libertine qu'une véritable galanterie. Jj'esprit du prince était naturellement doux, bienfaisant et civil , capable d'être prévenu , et si susceptible d'impressions , que les personnes qui l'approchaient pouvaient quasi répondre de s'en rendre maîtres , en le prenant par son faible. La jalousie dominait en lui , mais cette jalousie le faisait plus souffrir que personne, la douceur de son humeur le rendant incapable des actions violentes que la grandeur de son rang aurait pu lui permettre.

Il est aisé de juger, par ce que nous venons de dire , qu'il n'avait nulle part aux affaires , puisque sa jeunesse , ses inclinations et la domination absolue du cardinal étaient autant d'obstacles qui l'en éloignaient.

Il semble qu'en voulant décrire la maison royale, je devais commencer par celir qui en' est le chef : mais on ne saurait le dépeindre que par ses actions; et celles que nous avons vues jusqu'au temps dont nous venons de parler étaient si éloignées de celles que nous avons vues depuis , qu'elles ne pourraient guère servir à le faire connaître. On en pourra juger par ce que nous avons à dire : on le trouvera sans doute un des plus grands rois qui aient jamais

DE MADAME HE]VRIETTÈ. Si

été , un des plus honnêtes hommes de son royaume, et l'on pourrait dire le plus parfait, s'il n'était point si avare de l'esprit que le ciel lui a tionné, et qu'il voulût le laisser paraître tout entier, sans le renfermer si fort dans la majesté de son rang.

Voilà quelles étaient les personnes qui composaient la maison royale. Pour k ministère, il était douteux entre M. Fouquet, surintendant des finances , M. Le Tellier, secrétaire d'état , et M. Colbert '. Ce troisième avait eu, dans les derniers temps, toute la confiance du cardinal Mazarin : on savait que le roi n'agissait encore que selon les sentimens et les mémoires de ce. ministre; mais l'on ne savait pas précisément quels étaient les sentimens et les mémoires qu'il avait donnés à Sa Majesté. On ne doutait pas qu'il n'eût ruiné la reine-mère dans l'esprit du roi , aussi-bien que beaucoup d'autres ^ersonnes^; mais on ignorait celles qu'il y avait établies.

M. Fouquet , peu de temps avant la mort du cardinal, avait été quasi perdu auprès de lui pour s'être brouillé avec M. Colbert. Ce surintendant était un homme d'une étendue d'esprit €t d'une ambition sans bornes, civil, obligeant

• Depuis contrôleur général des finances.

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