SECONDE PARTIE
La cour était revenue à Paris aussitôt après la mort du cardinal. Le roi s'appliquait à prendre une connaissance exacte des affaires : il donnait à cetèe occupation la* plus grande partie de son temps , et partageait le reste avec la reine sa femme.
Celui qui devait épouser mademoiselle de Mancini au nom du connétable Colonne arriva à Paris , et elle eut la douleur de se voir chassée de France par le roi : ce fut à la vérité avec tous les honneurs imaginables. Le roi la traita dans son mariage , et dans tout le reste , comme
si son oncle eût encore vécu ; mais enfin on lai maria, et on la fit partir avec assez de précipitation.
Elle soutint sa douleur avec beaucoup de constance , et même avec assez de fierté ; mais , au premier lieu où elle coucha en sortant de Paris, elle se trouva si pressée de sa douleur, et si accablée de Textrême violence qu'elle s'était faite, qu'elle pensa y demeurer; enfin elle continua son chemin, et s'en alla en Italie, avec la consolation de n'être plus sujette d'un roi dont elle avait cru devoir être la femme.
La première chose considérable qui se fit après la mort du cardinal, ce fut le mariage de Monsieur avec la princesse d'Angleterre. Il avait été résolu par le cardinal ; et , quoique cette alliance semblât contraire à toutes les règles de la politique , il avait cru qu'on devait être si assuré de la douceur du naturel de Monsieur, et de son attachement pour le roi , qu'oii ne devait point craindre de lui donner un roi d'Angleterre pour beau-frère.
L'histoire de notre siècle est si remplie des grandes révolutions de ce royaume, et le malheur qui fit perdre la vie au meilleur roi' du monde,
* Charles I*"". , qui eut la tête tranchée à Londres le 9 fé> Vrler 1649.
DE MADAME HENRIETTE. g5
"sur un échafaud, par les mains de ses sujets , et qui contraignit la reine sa femme à venir chercher un asile dans le royaume de ses pères, est un exemple de l'inconstance de la fortune qui est su de toute la terre.
Le changement funeste de cette maison royale fut favorable en quelque chose à la princesse d'Angleterre. Elle était encore entre les bras de sa nourrice , et fut la seule de tous les enfans de la reine sa mère ^ , qui se trouva auprès d'elle pendant sa disgrâce. Cette reine s'appliquait toute entière au soin de son éducation ; et , le malheur de ses affaires la faisant plutôt vivre en personne privée qu'en souveraine, cette jeune princesse prit toutes les lumières , toute la civilité et toute l'humanité des conditions ordinaires, et conserva dans son cœur et dans sa personne toutes les grandeurs de sa naissance royale.
• Aussitôtque cette princesse commença à sortir de l'enfance , on lui trouva un agrément ex^ traordinaire. La reine-mère témoigna beaucoup d'inclination pour elle; et, comme il n'y avait nulle apparence que le roi pût épouser l'infante sa nièce, elle parut souhaiter qu'il épousât cette princesse. Le roi, au contraire, témoigna de
' Henriette de France, fille de Henri IVj
g6 HISTOIRE
Ta version pour ce mariage , et même pour sa personne; il la trouvait trop jeune pour lui, et il avouait enfin qu'elle ne lui plaisait pas , quoiqu'il n'en pût dire la raison. Aussi eût-il été difficile d'en trouver : c'était principalement ce que la princesse d'Angleterre possédait au souverain degré que le don de plaire et ce qu'on appelle grâces; et les charmes étaient répandus en toute sa personne , dans ses actions et dans son esprit , et jamais princesse n'a été si égaler* ment capable de se faire aimer des hommes et adorer des femmes.
En croissant, sa beauté augmenta aussi, en sorte que, quand le mariage du roi fut achevé, celui de Monsieur et d'elle fut résolu. Il n'y avait rien à la cour qu'on pût lui comparer.
En ce même temps , le roi ' son frère fut rétabli sur le trône par une révolution presque aussi prompte que celle qui l'en avait chassé. Sa mère voulut aller jouir du plaisir de le voir paisible possesseur de son royaume ; et , avant que d'achever le mariage de la princesse sa fille, elle la mena avec elle en Angleterre. Ce fut dans ce voyage que la princesse commença à reconnaître la puissance de ses charmes. Le duc de
' Qui fut rétabli en 1660 , Charles II.
DE MADAME HENRIETTE. gj
Bnckingham , fils de celui qui fut décapité ' , jeune et bien fiût, était alors fortement attaché à la princesse royale ^ sa sœur, qui était à Londres. Quelque grand que fût cet attachement , il ne put tenir contre la princesse d'Angleterre ; et ce duc devint si passionnément amoureux d'elle , qu'on peut dire qu'il en perdit la raison. La reine d'Angleterre était tous les jours pressée par les lettres de Monsieur de s'en retourner en France , pour achever son mariage qu'il témoignait souhaiter avec impatience; ainsi, elle fut obligée de partir, quoique la saison fût fort rude et fort fâcheuse.
Le roi son fds l'accompagna jusqu'à une journée de Londres. Le duc de Buckingham la suivit, comme tout le reste de la cour; mais , au lieu de s'en retourner de même , il ne put se résoudre à abandonner la princesse d'Angleterre , et demanda au roi la permission de passer en France* de sorte que , sans équipage et sans toutes les choses nécessaires pour un pareil
K voyage , il s'embarqua à Portsmouth avec la
B reine.
mk Le vent fut favorable le premier jour; mais.
Ht le lendemain , il fut si contraire , que le vais-
' Il ne fut pas décapité ; mais il fut assassiné par Felton. * Depuis femme de l'électeur Palatin.