‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 12 sur 41 · TOME V. g · texte numérisé non relu

TOME V. g

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d'abord annoncé que ma vie était dans le plus grand péril , commencèrent , quelques jours après , à concevoir de l'espérance.

A mesure que l'extrême danger diminuait , mes inquiétudes augmentaient. La discrétion que j'avais toujours reconnue dans le comte de Ligny, et le besoin de m'ouvrir à quelqu'un , m'obligèrent à lui parler. Nous convînmes qu'il enverrait au Paraclet un bomme à lui , qui devait tacher de vous parler : j'eusse bien voulu vous écrire ; mais je n'en avais ni la force , ni môme la liardiesse.

Celui qui avait été charge d'aller au Paraclet, nous rapporta que vous n'y étiez plus, que vous étiez chez madame de Polignac, où il avait vainement tenté de vous parler. Ces nouvelles me jetèrent presque dans le désespoir. Comment se flatter que les faibles bontés que vous m'aviez marquées tiendraient contre des torts assez apparens et contre les soins de mon rival ?

Le comte de Ligny tâchait en vain de me consoler; il était lui-même obligé de convenir que mes craintes étaient légitimes. Je voulais, tout faible que j'étais, aller moi-même chez madame de Polignac ; mais les efforts que je voulais faire retardaient encore ma guérison; et, pour achever de m'accabler, le duc d'Epernon lomba malade dans le même temps, et

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inouiul sans avoir voulu m'acooixlcr l(> pai-doii que je lui lis demander. Les calomnies de lîellomont avaient aelievé de l'irriter contre moi: il avait eu l'audace de lui dire que je l'avais at-» laqué le premier, et (jue je ne m'étais porté à cette violence que parce qu'il avait voulu me représenter mes devoirs.

Cette imposture exigeait de moi que je le visse encore l'épée à la main : j'attendais avec impatience que mes forces me le permissent, quand un intérêt plus pressant m'a fait différer ma vengeance. Le comte de Ligny entra, il y a trois jours, dans ma chambre, avec un air de joie dont je fus étonné : Réjouissez -vous, me dit-il, le comte de Blanchefort, ce rival si redoutable, vient de faire part au roi de son mariage avec la sœur du connétable.

Mademoiselle d'Essei avait écouté jusque-là le marquis de La Valette avec un saisissement de douleur, qu'elle avait eu peine à cacher; mais elle n'en fut plus la maîtresse.

Quoi ! s'écria-t-elle en répandant un torrent de larmes, le comte de Blanchefort est marié! Ces paroles furent les seules qu'elle put prononcer : elle tomba en faiblesse. Le marquis ôv La \aletle n'était guère dans un état différent: la vue de mademoiselle d'Essei mourante, et mourante pour son rival, lui t^ii.sait sentir tout,

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ce que l'amour et la jalousie peuvent faire éprouver de plus cruel. Il fut quelques momens immobile sur son siège ; enfin l'amour fut le plus fort ; il prit mademoiselle d'Essei entre ses bras pour tacher de la faire revenir.

Dans le même temps qu'il appelait du secours, madame du Paraclet , étonnée de ne point voir mademoiselle d'Essei, venait la chercher : sa surprise fut extrême de la trouver évanouie dans les br.as d'un homme quelle ne connaissait point ; mais le plus pressé était de la faire revenir. Son évanouissement fut très-long; elle ouvrit enfin les yeux , et , les portant sur tout ce qui l'environnait, elle vit le marquis de La Valette à ses pieds , qui lui tenait une main qu'il mouillait de ses larmes. La crainte de la perdre avait étoulTé la jalousie : il eût consenti dans ce moment au bonheur du comte de Blanchefort.

Laissez-moi, marquis, lui dit-elle en retirant sa main ; votre amour et votre douleur achèvent de me faire mourir. Que je vous laisse, mademoiselle! s'écria-t-il; vous le voulez en vain : il faut que je meure à vos pieds , du désespoir de n'avoir pu vous toucher, et de vous trouver sensible pour un autre. Comment a-t-il touché votre cœur? Quelle marque d'amour vous a-t-il donnée ? Par quel endroit a-t-il mérité de m'être préféré? Je suis donc destiné à être trahi

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OU nH'prisé! Hélasîje venais mettre ma fortune à vos pieds, et c'est de mon rival que vous voulez tenir ce que mon amour voulait vous donner !

Les larmes et les sanglots de mademoiselle d'Essei lempèchèrent long- temps de répondre ; enfin , prenant tout d'un coup son parti : Je vais vous montrer, lui dit-elle, que je suis encore plus malheureuse et plus à plaindre que vous. Le comte deBlanchefort est mon mari; la raison, et peut-être encore plus le dépit dont j'étais animée contre vous , m'ont déterminée à lui donner la main ; et , dans le temps que son honneur et le mien demandent la déclaration de notre mariage, j'apprends qu'il est engagé avec une autre. Vous voyez, par l'aveu que je vous fais, que je suis , du moins , digne de votre pitié ; et j'ose encore vous dire, ajouta-t-elle en répandant de nouveau des larmes , que , si le fond de mon cœur vous était connu , je le serais de votre estime.

Oui , madame , répliqua le marquis de La Valette : il ne m'est plus permis de vous parler de mon amour; mais je vais , du moins, vous prouver mon estime , en vous vengeant de l'indigne comte de Blanchefort. Vous m'estimez, répondit mademoiselle d'Essei, et vous me proposez de me venger d'un homme à qui j'ai donné ma foi! Ah! mademoiselle, dit le marquis de

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La Valette, avec une exdème douleur, vous l'aimez ! Tamour seul peut retenir une vengeance aussi lëgilime que la vôtre.

Je vous l'ai déjà dit, répliqua-t-elle, et peutêtre vous Tai-je trop dit; la raison seule et les conseils de madame de Polignac m'avaient déterminée; mais la trahison du comte de Blanchefort ne m'affranchit pas de mes devoirs ; il sera père de cette misérable créature , dont je serai la mère; et pourrais-je ne pas respecter ses jours, et pourrais-je aussi me résoudre à exposer les vôtres? Adieu, monsieur, lui dit-elie encore; le ciel sera peut-être touché de mon innocence et de mon malheur ; c'est à lui de me venger , si je dois l'être : mais ne me voyez plus , et laissez-moi jouir de l'avantage de n'avoir à pleurer que mes malheurs , et non pas à rougir de mes faiblesses.

M. de La Valette, que l'admiration et la pitié la plus tendre attachaient encore plus fortement à mademoiselle d'Essei, ne s'en sépara qu'avec la plus sensible douleur. Ce qu'il m'en coûte pour vous obéir, lui dit-il en la quittant, mérite du moins que vous daigniez vous souvenir que le pouvoir que vous avez sur moi est sans bornes.

Elle n'en était que trop persuadée pour son repos. Je suis la seule au monde, disait -elle à

iiiailame du Paracicl, pour qui la (idôlité d'un lioinnie tel que le marquis de La \ alette soit un nouveau malheur; tous mes sentimens sont eonlraints, ajoutait-elle, je n'ose ni me permertre de haïr, ni me permettre d'aimer.

Elle resta dans eette maison aussi lon(j-t mps qu'il fallait pour cacher son malheureux état. Elle écrivit encore à M. de Blanchefort ; elle lui manda la naissance d'un garçon dont elle était accouchée; toutes ses répugnances cédèrent à ce que l'intérêt de cet enfant demandait d'elle ; rien ne fut oublié dans cette lettre pour exciter la pitié de M. de Blanchefort ; et tout fut inutile. Non-seulement il ne lui fil aucune réponse, il ne daigna pas même s'informer où elle était.

Mademoiselle d'Essei , quoique ce procédé l'accablât de la plus vive douleur, ne laissa pas de soutenir le personnage de suppliante pendant près de six mois que son fils vécut; mais, dés qu'elle l'eût ))erdu, elle écrivit à M. de Blanchefort sur un ton bien différent. Voici ce que contenait cette lettre.

« La mort de mon fils rompt tous les liens » qui m'a Hachaient à vous ; je n'ai rien oublié » pour lui sauver la honte que vous avez atta- » chée à sa naissance. Voilà le motif des dé- « marches que j'ai faites , et que j'ai faites si

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» inutilement. Je souhaite que le repentir fasse )) naître en vous la vertu , dont vous savez si » bien affecter les dehors, tandis que le fond » de votre cœur cache des vices si odieux. »

Après avoir écrit cette lettre , mademoiselle d'Essei se crut libre , et elle se disposa à prendre le voile dans l'abbaye du Paraclet. A peine y avait-il deux mois qu'elle était dans le noviciat, quand la femme qui l'avait autrefois amenée dans cette maison y vint avec un homme que son air et une croix de l'ordre de IMalte annonçaient pour un homme de condition.

Ils demandèrent à madame l'abbesse des nouvelles de la jeune fille appelée mademoiselle d'Essei , qu'on avait remise entre ses mains il y avait douze ans. Elle est dans cette maison, répondit l'abbesse , et l'intention de ses parens a été remplie, elle est religieuse. Ah! s'écria cet homme, il faut qu'elle quitte le cloître ; il faut qu'elle vienne consoler une mère de la perte d'un mari et d'un fds unique, et jouir du bien que la mort de son frère lui laisse, et qui la rend vme des plus grandes et des plus riches héritières de France. Permettez, dit-il à madame du Paraclet , que je puisse la voir et lui parler; la qualité de son oncle m'en donne le droit.

On alla chercher la jeune novice; et, dès

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qu'elle parut, son oncle s'empressa de lui ap- ]M endre qu'elle élait fille du duc de Joyeuse ; que l'envie de rendre son frère un plus jjrand sei.ojneur avait cn^aj^é son père et sa mère à lui cacher sa naissance , et ta la faire élever dans un cloitre , où l'on voulait qu'elle se fit relij'jieusc ; mais qu'il semblait que le ciel eût pris plaisir à confondre des projets aussi injustes; que ce frère, à qui on l'avait sacrifiée, était mort; que son père ne lui avait survécu que peu de jours. J'ai été témoin de son repentir, dit M. le Bailli de Joyeuse, et je suis dépositaire de ses dernières volontés. Venez , continua-t-il en s'adressant à sa nièce, prendre possession des grands biens dont vous êtes la seule héritière. Oubliez, s'il vous est possible, l'inhumanité qu'on a exercée envers vous , et à laquelle je me serais opposé de toute ma force , si j'en avais eu le moindre soupçon.

Ce que vous m'apprenez , monsieur, dit mademoiselle de Joyeuse, ne changera en moi que mon nom : rien ne saurait m'obliger à rompre les engagemens que j'ai pris. Vous n'avez point encore d'engagement, reprit M. le Bailli, puisque vous n'avez pas prononcé vos vœux. Les vœux, répliqua mademoiselle de Joyeuse , m'engageraient avec les autres ; mais le voile que je porte, suflit pour m'engager avec moi-même.

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Les raisons et les prières de M. le Bailli ne purent ébranler la résolution de mademoiselle de Joyeuse. Sans se plaindre de sa mère , elle représentait avec douceur, et cependant avec force, que la manière dont elle avait été traitée la dispensait de l'exacte obéissance. Madame du Paraclet , à qui M. le Bailli eut recours, étaif trop instruite des malheurs de mademoiselle de Joyeuse et de sa façon de penser, pour laisser quelque espérance à M. le Bailli. Après quelques jours de st^our au Paraclet , pendant lesquels mademoiselle de Joyeuse prit connaissance des biens dont elle avait à disposer, le Bailli partit pour aller annoncer à madame de Joyeuse la résolution de sa fille, et l'impossibilité de la faire chanfier.

Cependant la lettre qu'elle avait écrite au comte de Blancîiefort avait non-seulement fait naître son repentir, mais lui avait redonné tout son amour. Il avait cru jusque-là qu'elle reviendrait à lui dès qu il le voudrait. La certitude, au contraire, d être haï, méprisé, les reproches qu'il se faisait d'avoir perdu, par sa faute , un bien dont il connaissait alors tout le prix, lui faisaient presque perdre la raison. Son mariage avec la sœur du connétable n'avait pas eu lieu : rien ne rempôchait d'aller confirmer SCS cDgagemens avec mademoiselle d'Essei :

il se flattait quelquefois que les mômes raisons qui les lui avaient fait aeceptcr les lui feraient accepter encore , et qu'elle ne résisterait point à la fortune et au rang qu'il j^ouvait lui donner.

Il partit pour le Paraclet, dans la résolution de mettre tout en usage, jusqu'à la violence même , pour se ressaisir d'un bien sur lequel il croyait que la vivacité de sou amour lui avait rendu ses droits. Quel nouveau sujet de désespoir, quand il sut la véritable condition de mademoiselle d'Essci , et l'engagement qu'elle avait pris! Sa douleur était si forte et si véritable, que madame du Paraclet, qui lui avait annoncé des nouvelles si accablantes, ne put lui refuser quelque pitié , et ne put se défendre de parler à mademoiselle de Joyeuse. Obtenez de grâce, lui disait-il, qu'elle daigne m'entendre : sa vertu lui parlera pour moi : elle se ressouviendra de nos engagemens : elle ne voudra point m'exposer et s'exposer ellemême aux elFets de mon désespoir.

La perfidie du comte de Blanchefort, répondit mademoiselle de Joyeuse quand madame du Paraclet voulut s'acquitter de sa commission, m'a aiFrancbie de ces engagemens qu'il ose réclamer : je ne crains point les elîets de son désespoir : qu'il rende , s'il en a la hardiesse , mon aventure publique : ma honte sera ensc-

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velie dans cette maison , et j'aurai moins de peine à la soutenir que je n'en aurais de voir et d'entendre un homme pour qui j'ai la plus juste indignation et le plus profond mépris.

Ces premiers refus ne rebutèrent point M. de Blancliefort : il mit tout en usage pour parler à mademoiselle de Joyeuse ; et , n'ayant pu y réussir, il attendit, caché dans une maison du bourg, le temps où elle devait prendre les derniers engagemens , résolu d'y mettre obstacle ; mais , lorsqu'elle parut avec le voile qui la couvrait; qu'il aperçut le drap mortuaire sous lequel elle devait être mise; qu'il se représenta que c'était lui, que c'étaient ses perfidies qui l'avaient contiainte à s'ensevelir dans un cloître ; que cet état, peut-être si contraire à son inclination , lui avait paru plus doux que de vivre avec lui , il se sentit pénétré d'une douleur si vive, et fut si peu maître de la cacher, qu'on l'obligea de sortir de l'église.

M. le vicomte de Polignac, neveu de madame l'abbesse, qui était présent, le mena dans l'appartement des étrangers : son désespoir était si grand, qu'il fallut le sauver de sa propre fureur. Enfin, après bien de la peine, il obéit à l'ordre de partir qu'on lui donna de la part de mademoiselle de Joyeuse, et se retira dans une de ses terres, occupé uniquement de son amour et

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du bien (jiril avait perdu : une maladie de langueur termina au bout de quelques mois sa vie et ses peines.

Cependant la scène qui s'était passée dans Tèp^lise, si nouvelle pour les religieuses, excita leurs murmures : les plus accréditées représentèrent à madame du Paraclet qu'un éclat de cette espèce demandait que mademoiselle de Joyeuse tut examinée de nouveau , et ([ue la profession fût différée. 11 fallut se soumettre à cette condition. Le temps qu'on avait demandé pour cet examen n'était pas encore écoulé quand M. de La Valette arriva au Paraclet. Le chanp-cment de fortune et d'état de mademoiselle de Joyeuse ne lui avait pas été long-temps caché : si , par respect pour elle , il s'était soumis à l'ordre qu'elle lui avait donné de renoncer à la voir, il n'en avait pas été moins attentif et moins sensible pour elle. Quoiqu'il n'eût conservé aucvuie espérance, il u'avait cependant jamais envisagé l'horreur d'une séparation éternelle : cette idée se présenta à lui pour la première fois, lorsqu'il sut que mademoiselle de Joyeuse avait pris !e voile.

Il courut à l'abbaye du Paraclet. Mademoiselle de Joyeuse ne put se résoudre à le traiter comme elle avait traité M. de Blanchefort : elle vint au parloir où il l'attendait. Ils furent assez long- temps sans avoir la force de parler ni l'un

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ni l'autre : le marquis de La Valette, suffoqué par ses larmes et par ses sanglots, après avoir considéré mademoiselle de Joyeuse presque ensevelie dans l'habillement bizarre dont elle était revêtue, restait immobile sur la chaise où il était assis. Je n'aurais pas dû vous voir, dit enfin mademoiselle de Joyeuse. Ah! s'écria le marquis, que vous me vendez cher cette faveur! Je mourrai , oui , je mourrai à vos yeux si vous persistez dans cette résolution. Mes malheurs, répliqua mademoiselle de Joyeuse , ne m'ont pas laissé le choix de ma destinée ; il faut vivre dans la solitude, puisque je ne saurais plus me montrer dans le monde avec honneur. Eh ! pourquoi, dit M. de La Valette, vous faire cette cruelle maxime ? pourquoi vous punir de ce que le comte de Blanchefort est le plus scélérat des hommes? Il n'en coûte guère, répliqua mademoiselle de Joyeuse, de quitter le monde quand on ne peut y vivre avec ce qui nous l'aurait fait aimer.

Que me faites-vous envisager? s'écria le marquis de La Valette. Serais-je en même temps le plus heureux et le plus malheureux des hommes? Non , poursuivit-il en la regardant de la manière la plus tendre, je ne renoncerai point à des prétentions que votre cœur semble ne pas dédaigner. J'avoue , répliqua mademoiselle de

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Joyeuse, i\\n\ si je l'avais (VoiUr , il n'cùl parlé que pour vous. 11 faut vous avouer plus, ajouïa-t-elle; ce fut pour me venger de vous, dont je croyais avoir été trompée, que je me précipitai dans l'abîme des malheurs où je suis tombée. Accordez-moi donc , interrompit le marquis de La Valette, la (ijloire de les réparer. C'est assez pour moi , répliqua mademoiselle de Joyeuse , que vous ayez pu en concevoir l'idée ; mais j'en serais bien indigne si j'étais capable de m'y prêter. Quand ma funeste aventure serait ignorée de toute la terre , quand j'aurais une certitude entière que vous l'ignoreriez toujours, il me suflirait de la savoir, il me suflirait de la nécessité où je serais de vous cacher quelque chose , pour empoisonner le repos de ma vie.

Ah î dit le marquis de La Valette avec beaucoup de douleur, je me suis flatté trop légèrement , et vous-même vous vous êtes trompée ; vous avez cru me vouloir quelque bien, seulement parce que je ne vous suis pas aussi odieux que M. de Blanehefort. Il serait à souhaiter pour mon repos, reprit-elle, que je fusse telle que vous le pensez : croyez cependant que l'oubli des injures que j'ai reçues n'est pas le seul sacrifice que j'aie à faire à Dieu en me donnant à lui. Il faut , ajouta-t-elle , finir une conversation trop difficile à soutenir pour l'un et pour

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l'autre. Adieu, monsieur, je vais faire des vœuK au ciel pour votre bonheur; souvenez-vous quel- ({uefois à quoi j'eusse borné le mien.

Elle sortit en prononçant ces paroles, et laissa le marquis de La Valette dans un état plus aisé à imaginer qu'à représenter. Madame du Paraclet, que mademoiselle de Joyeuse en avait priée, vint pour remettre quelque calme dans son esprit. Il ne fut de long-temps en état de lui répondre ; ses actions , ses discours se ressentaient du trouble de son âme; il voulait voir mademoiselle de Joyeuse, il voulait lui parler encore une fois : Je ne lui demande, disait-il, que quelque délai; je me soumettrai ensuite à tout ce qu'elle voudra m'ordonner.

La sensibilité que mademoiselle de Joyeuse s'était trouvée pour M. de La Valette la pressait, au contraire , de se donner à elle-même des armes contre sa propre faiblesse : De grâce, ditelle à madame du Paraclet , obtenez du marquis qu'il me laisse travailler à l'oublier ; obligezle de s'éloigner : ce qu'il m'en coûte , ajouta-telle, pour le vouloir, ne le dédommage que trop.

M. de La Valette ne pouvait se résoudre à ce départ auquel on le condamnait; mais madame du Paraclet lui représenta avec tant de force la peine qu'il faisait à mademoiselle de Joyeuse, et

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riinililité de sa résistance, qu'il se vit contraint dohéir. Toujours occupé de sou amour et de ses regrets , il passa deux années dans une de ses icires, et ne retourna à la cour que lorsque la nécessité de remplir les fonctions de sa charge l'y obligea.

Mademoiselle de Joyeuse qui , en prononçant ses vœux, avait pris le nom d'Eugénie , eut peu de temps après la douleur sensible de perdre madame l'abbesse du Paraclet. Il ne lui fut plus possible, après cette perte, de rester dans un lieu où tout la lui rappelait : elle obtint de venir «î Paris dans l'abbaye de Saint-Antoine. Les arrangemens qu'elle avait pris en disposant de son bien, la mirent en état d'y être reçue avec empressement.

M. le marquis de La Valette , après son retour à la cour, apprit qu'elle y était, et lui fit demander la permission de la voir. Soit efFectivement que le temps, l'absence, et la perte de toute espérance, eussent produit sur lui leur effet ordinaire, ou qu'il eut la force de se contraindre, il ne montra à Eugénie que les sentimens qu'elle pouvait recevoir. Le commerce qui s'établit dés lors entre eux leur a fait goûter à l'un et à l'autre les charmes de la plus tendre et de la plus solide amitié. Eugénie a voulu en vain le déterminer à se marier; il lui

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a loiijonrs répondu qui! voulait se .garder tout entier pour l'amitié.

Vous voyez, me dit Eugénie, quand elle eut achevéde meeonter son histoire, que, si les malheurs que Fou a épiouvés dans le monde étaient une sûreté pour trouver de la tranquillité et du repos dans la retraite, personne n'avait plus de droit de l'espérer que moi : j'avoue cependant, à la honte de ma raison, qu'elle m'a souvent mal servie, et que mes regards se sont plus d'une fois tournés vers ce monde, où j'avais éprouvé tant de différentes peines.

Puisque mes aventures, dis-je, ne sont pas ignorées, le mariage ne saurait être pour moi qu'une source de peines. Eugénie me répondit que le président l'avait prévenue sur cet article ; qu'il ne demandait de ma part qu'une entière sincérité : la vérité est auprès de lui presque de niveau avec l'innocence ; d'ailleurs vous n'avez rien à avouer (jui blesse l'honneur.

Je n'étais pas aussi persuadée qu'elle de l'indulgence du président d'IIacqueville : je ne pouvais croire qu'il voulût d'une femme qui avait poussé aussi loin le mépris de toute sorte de bienséance : je me îlattais que l'aveu que j'en ferais le dégoûterait de m'épouser, et que , sans qu'il y vi'A de ma faut;', ce mariage, dont je ne

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|X)UTais m'onifR'clu'r de scntii- les avaiitarjos, cl pour loqiicl j'avais cependant tantde répn;j;nanee, se tronvcrait rompu.

Il fallait ne .;juère counailre le cœur humain pour concevoir une pareille pensée. Les mallieurs, les trahisons ({uune jolie femme a éprouvés ne la rendent que plus intéressante : les miens d'ailleurs n'étaient qu'une suite de ma bonne foi ; et , en peignant mon cœur si tendre , si sensible , je ne fis qu'augmenter le désir de s'en faire aimer, et j'en fis naître l'espérance. Le président d îlacqueville m'écoutait avec une attention où il élait aisé de démêler le plus tendre intérêt; et, lorsque je voulais donner à mes folies leur véiitablc nom, il me les jusfifiait à moi-même: toute autre aurait fait ce que j'avais fait, se serait conduite comme moi : il faisait plus que de me le dire , il le ])ensait.

Jeus avec lui plusieurs convci'sations de cette espèce, qui durent le convaincre de ma franchise. Je fus convaincue aussi que j'étais aimée comme je pouvais désirer de l'être. Mon esprit était persuadé ; mais il s'en fallait beaucoup que mon cœur fût touché. Eugénie et le commandeur de Piennes ne cessaient de me dire qu'il suifisait , quand on était honnête personne, d'estimer un mari; mais^ sans le dépit et la ja-

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lousie dont j'étais animée, leurs raisons eussent été sans succès.

Un homme de confiance, que j'avais envoyé à Francfort il y avait déjà quelque temps , revint alors : j'appris de lui que la femme de Barbasan était allée le joindre ; qu'elle avait amené avec elle l'enfant dont elle était accouchée , et qu'il n'avait pas été possible de découvrir le lieu où ils s'étaient retirés.

Cette attention de se cacher ne pouvait regarder que moi. Je crus qu'on craignait de ma part quelque trait de passion pareil à mon voyage de Francfort. Je voulais ôter à mon ingrat une crainte si humiliante : je voulais, quelque prix qu'il put m'en coûter, le convaincre qu'il n'était plus aimé : je me figurais encore qu il sentirait ma perte dès qu'elle deviendrait irréparable. Voilà ce qui me déroba la vue du précipice oîi j'allais me jeter, et ce qui m'arracha le consentement qu'on me demandait.

Mon courage se soutint assez bien pendant le peu de jours qui précédèrent mon mariage. Si je n'étais pas gaie, je ne montrais du moins aucune apparence de chagrin. M. d'Hacqueville était comblé de joie, et me peignait sa reconnaissance de façon à augmenter celle que je lui devais.

Mais quel changement produisit en moi ce

oiti terrible , ce oui qui me séparait pour jamais de ce que j'aimais ! Que devins-jc, grand Dieu ! quand je me vis dans ce lit que mon mari allait partager avec moi! Toutes mes idées furent bouleversées. Je me trouvais seule coupable; ju trahissais Barbasan ; si je Tavais bien aimé, aurais-je dû m'autoriser de son exemple? Il pouvait revenir à moi : je m'ôlais le plaisir de lui pardonner; je m'ôtais du moins celui de penser à lui, de l'aimer sans crime. Etais-jc digne de la tendresse de M. d'llac(jueville? jN était-ce pas le tromper que de l'avoir épousé, le cœur rempli de passion pour un autre?

Après avoir renvoyé tous ceux qui étaient dans la chambre, il me demanda la permission de se mettre au lit. Mes larmes et mes sanglots turent ma première réponse. L'état où vous me voyez, lui dis-je enfin, ne vous apprend que trop ce qui se passe dans mon cœur. Ayez compassion de ma malheureuse faiblesse; n'exigez j)oint ce que je n'accorderais qu'au devoir : laissez à mon cœur le temps de revenir de ses égaremens : je suis trop pleine d'estime et d'amitié pour vous, pour n'en pas triompher.

Que me demandez -vous, madame? s'écria mon mari. Comprenez-vous le supplice auquel vous me condamnez? 11 se fut après ce peu de mots : nous restâmes tous deux dans un morne

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silence. Je rinterrompis après quelques momens pour lui demander pardon. C'est à moi , madame, me dit -il, à vous le demander : je vous ai forcée par mes importunités à vous faire à vous - même la contrainte la plus af- *freuse. J'en suis bien puni. Ne craignez rien de ma part; je ne serai du moins jamais votre tyran. Je vous prie seulement, ajouta-t-il en se levant pour passer dans un cabinet, et je vous en piie , pour votre intérêt plus que pour le mien, de dérober à tout le monde la connaissance de ce qui vient de se passer entre nous. Cette précaution n'était pas nécessaire; ma conduite me paraissait à moi-même si blâmable que je n'étais nullement tentée d'en parler.

Je passai la nuit à me repentir et à m'applaudir de ce que je venais de faire. Je connaissais mon injustice ; je me la reprocbais ; mais je ne pouvais m'empécher de sentir une secrète joie d'avoir donné au comte de Earbasan une marque d'amour que j'eusse pourtant été désespérée qu'il eût pu savoir.

M. dHacqueville sortit de ma chambre sur le matin, et me dit seulement qu'il me conseillait de feindre d'être malade, pour lui donner un prétexte de reprendre son appartement. Cette feinte indisposition nous exposa à beaucoup de plaisanteries. Eniin, après quelques jours , nous

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fûmes traités comme de vieux mariés, et Ton iio |)ri( ])lus [j.'udc à nous.

A rexc('[)li()n d'un seul point, je mettais toii( en usage pour contenter M. d'Hacqueville. Tous ses amis devinrent bientôt les miens : je me conformais à tous ses goûts ; mes soins et mes attentions ne se démentaient pas un moment ; mais nos tètc-à-tè(e étaient dilliciies à soutenir; nous trouvions à peine quelques mots à nous dire. M. d'IIacqueville me regardait, soupirait et baissait les veux ; il commençait souvent des discours qu'il n'osait achever ; il me serrait les mains, il me les baisait; il m'embrassait, quand nous nous séparions , avec une tendresse qui me disait ce qu'il n'osait me dire.

Je sentais qu'il n'était point heureux, et j'en avais honte; je me reprochais sans cesse de faire le malheur de quelqu'un qui n'était occupé que de faire mon bonheur. Et quel obstacle encore s'opposait à mes devoirs! une passion folle, dont mon amour-propre seul aurait dû triomphei'. La tristesse où M. d'Hacqueville était plongé , l'effort généreux qu'il faisait pour me la cacher excitaient ma pitié , et m'attendrissaient encore. L'estime, l'amitié, la reconnaissance, me compos;jient une sorte de sentiment qui me ht illu- ^>iun ; et , à force de vouloir l'aimer, je me persuadais que je l'aimais; je désirais sortir de l'état

de contrainte où nous étions l'un et l'autre. Je lui avais d'abord parlé , sans beaucoup de peine, du penchant malheureux qui m'entraînait vers Barbasan ; quand je crus en avoir triomphé, je me trouvai embarrassée de le lui dire.

Nous avions passé 1 automne dans une maison de campagne que mon mari, toujours occupé de me plaire, avait achetée, seulement parce que j'en avais loué la situation. Comme elle était à peu de distance de Paris, nous y avions toujours beaucoup de monde. J en étais souvent importunée; c'était, de plus, un obstacle au dessein qui me roulait dans l'esprit, et que la mélancolie de mon mari me pressait d'exécuter.

Enfin, quelques jours avant celui oîi nous avions fixé notre retour à Paris, nous nous trouvâmes seuls. J'étais resiée dans ma chambre , pour quelque légère indisposition; il vint m'y trouver , et s'assit au pied d'une chaise longue où j'étais couchée.

Mon Dieu! lui dis-je, que le monde est quelquefois importun ! Je ne sais si vous êtes comme moi ; mais j'avais besoin d'un peu de solitude. Que ferons-nous de cette solitude? me répondit M. d'IIacqueville; et, tombant tout de suite à mes genoux : Je vous adore , ma chère Pauline, poursuivit-il, vous connaissez mon cœur, vous savez si je connais le prix du vôtre. Serai-je

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loujolirs malheureux? Je baissai les yeux. IMoa niaii prit ma main, la baisa et la mouilla de (jueiques larmes. Je n'étais pas éloignée d eu répandre. Me pardonneroz - vous ? lui dis -je. Mon mari ne me répondit cpie par les transports les plus vifs. Ses earesses n'étaient interrompues que pour me rendre de nouvelles grâces.

Après s'être mis en possession de tous ses droits , il m'en demandait encore la permission ; il eut bien voulu partager mon lit, mais, comme c'était une nouveauté pour mes femmes, je ne pus m'y résoudre , et mon mari voulut bien se prêter aux précautions que j'exigeais pour cacher notre commerce. Ce mystère, qui laissait toujours à iM. dlîacqueville quelque chose à désirer, soutenait la vivacité de sa passion , et lui donnait pour moi ces attentions, ces soins, qui ne sont mis en usage que par les amans , et dont ils se dispensent même bien vite quand ils se croient aimés.

A notre retour, Eugénie, que nous voyions presque tous les jours, remarqua avec plaisir la joie et la satisfaction de M. dlîacqueville. Je n'étais pas de même ; mais je n'avais plus ce trouble et cette inquiétude dont on ne se délivre jamais entièrement quand on s'écarte de ses devoirs. Enfin, je faisais ce que je pouvais pour

me trouver heureuse, et je l'étais autant qu'on peut l'être par la raison.

Notre maison de campagne avait acquis de nouveaux charmes pour M. d'Hacqueville ; il voulut y retourner dès le commencement de la belle saison. Quelques arrangemens domestiques m'obligèrent à le laisser partir seul.

Le lendemain de son départ, je reçus un billet par le curé de notre paroisse. On me priait , au nom de Dieu , de venir dans un endroit qu'on m'indiquait; on ajoutait qu'on avait des choses importantes à me dire , et qu'il n'y avait point de temps à perdre. Le curé, homme d'honneur, s'offrit de me conduire. Ce billet, et ce qu'il contenait, me donnèrent une telle émotion, que je n'eus pas l'assurance de demander à mon conducteur 1 éclaircissement de cette aventure.

Dès que je fus entrée dans la chambre où il me mena , et à portée du lit , une personne qui y était couchée fit un effort pour se mettre sur son séant. Je vous demande pardon, madame, me dit-elle d'une voix faible et tremblante, d'oser paraître devant vous. Je suis cette malheureuse qui vous ai causé tant de peines; c'est moi qui vous ai séparée de ce que vous aimiez; c'est moi qui ai causé les malheurs de l'un et de l'autre; et c'est moi qui cause son éloignement et peut-être

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sa mort; mais IVfat où je suis vous domande jji'iU'c. Avez pitié (le moi ; daifjnez adoucir l'amertuiiic de mes derniers momens par un pardon gériéreux. J'ose plus encore , j'ose implorer votre bonté pour une misérable créature : c'est le fruit de mon crime; mais c'est l'enfant de celui que vous avez aimé, et ma mort va le laisser sans aucun secours.

Les larmes que cette femme répandait en abondance i'empècliérent de continuer. Je suis naturellement bonne , et j'eusse été sensiblement toucbée de l'état où je la voyais, si un vif sentiment de jalousie n'eût étouffé tout autre sentiment. Cet étalage de tout ce qu'elle avait fait contre moi , le pardon qu'elle me demandait , étaient une nouvelle injure; je m'en sentais humiliée.

Le bon ecclésiastique , qui n'avait garde de j)énétrer ce qui se passait dans mon cœur, m'exbortait avec tout le zèle que la cbarité lui inspirait, d'avoir pitié et de la mère et de l'enfant. L'un et l'autre, dis-je enfin, n'ont aucun besoin de moi. Madame de Barbasan, ajoutai-je, a des titres pour demander la restitution des biens de son mari. lîélas ! niadame , s'écria douloureusement celte personne, je ne suis point sa femme. Vous ne l'êtes point? lui dis-je avec beaucoup de surprise. Non, madame : je vois ce qui vous

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a donné lieu de le croire. Ecoutez-moi un moment; je vous dois à vous, madame , et à M. de Barbasan l'aveu de ma honte. Qu'importe ce que j'en souffrirai ; mes peines ne méritent pas d'être comptées ; elles ne sont que trop dues à mes folies.

Je suis fdle du geôlier à qui le soin des prisons du Chàtelet était commis. Ma mère , qui mourut en accouchant de mon frère et de moi , n'avait point laissé d'autre enfant à mon père. La ressemblance, assez ordinaire entre les jumeaux, était si parfaite entre nous , qu'il follait , pour nous reconnaître dans notre première enfance, nous donner quelque marque particulière; et, dans un âge plus avancé, ceux qui n'y regardaient pas de bien près y étaient encore trompés.

Une pe.tite partie de société nous avait engagés à prendre les habits l'un de l'autre le jour que M.deBarbasan fut conduit au Chàtelet. Mon père, qui me trouva la première , m'ordonna d'aller avec lui conduire le prisonnier dans la chambre qui lui était destinée. Je m'aperçus, quand nous y fûmes, qu'il y avait quelques marques de sang sur ses habits : je lui demandai, avec inquiétude , s'il n'était point blessé. Il ne l'était point , et j'en sentis de la joie. Son air noble , sa physionomie, les grâces répandues sur toute sa per-

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Roniie firent dès ce moment leur iinjuession sur moi.

Quelle difTérence de la nuit qui suivit , avec toutes celles que j'avais passées jusque-là ! J'étais dans une agitation que je prenais pour reiï'et de la simple pitié ! Hélas ! si j'avais connu quel sentiment s'établissait dans mon cœur, peut-être aurais-je eu la force de le combattre et d'en triompher. J'obtins le lendemain de mon frère que j'irais à sa place servir le prisonnier.

Je devançai le temps où le nouveau-venu devait être interrogé , pour lui offrir mes soins : la tristesse dont il était accablé se répandait dans mon àme. Je n'ai guère passé d'heure plus agitée que celle que dura son interrogatoire : il semblait que le péril me regardait. Les témoins qui lui étaient confrontés me paraissaient mes propres ennemis. Chaque jour, chaque instant ajoutait à ma peine. J'entendais dire à mon père, que je ne cessais de questionner, que l'affaire devenait trés-fàcheuse, et que les suites ne pouvaient en être que funestes.

La maladie de M. de Barbasan arrêta les procédures , sans ralentir la haine de ceux qui voulaient le perdre, et me fit éprouver une inquiétude encore plus cruelle que celle où j'étais livrée.

Je ne quittais presque point le malade : je

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n'avais pas même besoin pour cela d'user de déguisement : il faisait si peu d'attention à moi , qu'à peine en étais -je aperçue. Combien de larmes le danger où je le voyais me faisait-il répandre! Ce danger augmentait encore mon attendrissement, et ma passion en prenait de nouvelles forces. Enfin, après avoir lutté plusieurs jours entre la vie et la mort, sa jeunesse et la force de son tempérament le rétablirent.

Ce fut dans ce même temps qu'on fit des propositions pour la liberté du prisonnier. L'établissement dont mon père jouissait lui paraissait, préférable à une fortune plus considérable, pour laquelle il eût fallu abandonner sa patrie , et s'exposer même aux plus grands périls ; mais sa tendresse pour mon frère et pour moi l'emporta : il céda à nos prières et à nos importunités, et nous le déterminâmes enfin à ce qu'on souhaitait de lui. Je n'avais point fait mystère à mon frère de ma passion; je la lui avais montrée aussi violente qu'elle était, bien sûre que l'amitié qu'il avait pour moi l'engagerait à me servir.

Je lui avais persuadé que j'étais aimée autant que j'aimais; que M. de Barbasan m'épouserait dès que nous serions en sûreté. Mon frère était chargé d'accompagner M. de Barbasan , et mon père et moi devions prendre une route diflerente de la leur. Au moment du départ , mon fréic

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ronsentil à me donner sa place: la chose ('tait d'autant plus facile, que nous ne pouvions partir (jue la nuit , et qu'il avait ùlô. résolu enti'c nous que je suivrais mon père avec desliabits d'honuiie: mon frère s'était chargé de lui apprendre, lors- (ju'ils seraient en chemin , mon prétendu mariage. Je disais que , s'il en eut été instruit plus lot, il en eût parlé à jM. de Barbasan , et lui eût par-là donné lieu de soupçonner que je me méfiais de lui.

Comment vous peindre ce qui se passait dans mon cœur? Mes alarmes sur la réussite de notre entreprise , l'impatience d'en voir arriver le moment , et la joie que j'allais goûter d'être avec M. de Barbasan, de ne partager avec personne le plaisir de le servir , toutes ces différentes pensées me donnaient un trouble et une agitation peut-être plusdifliciles à soutenir qu'un état purement de douleur. Le moment marqué pour notre fuite fut retardé par un accident qui faillit à me faire mourir de frayeur.

J'étais déjà dans la chambre de M. de Barbasan; je lui avais donné un habit de religieux, à la faveur duquel il pouvait sortir comme s'il fût venu de confesser quelque prisonnier malade, lorsque mon père vint nous avertir qu'il avait ordre de ne se point coucher. Cet ordre , dont nous n'imaginions pas les motifs, nous fit crain-

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(Iro ({lie notre dessein n'eût été découvert , et nous jeta dans le désespoir. Nous en fûmes heureusement quittes pour la peur : il ne s'agissait que d'un prisonnier qu'on devait amener cette même nuit : il arriva vers le minuit; et son arrivée, qui occasiona plusieurs allées et venues dans la prison , servit encore à favoriser notre fuite.

Nous arrivâmes à Nancy sans aucune mauvaise rencontre , et sans que M. de Barbasan eût le moindre soupçon de mon déguisement. Après quelques heures de repos, nous remontâmes à cheval. Mon cher maitre (c'était le nom que je lui donnais , et que mon cœur lui donnait encore plus que ma bouche ) mourait d'impatience d'être à Mayence. L'empressement qu'il eut de demander ses lettres , avant même que nous fussions descendus de cheval , l'avidité avec laquelle il lut et relut celle que le caractère me fit juger d'une femme, tout cela me fit sentir mon malheur. Ce qui se passait dans mon cœur me donnait l'explication de ce que je voyais ; M. de Barbasan aimait.

Combien de soupirs , combien de larmes cette cruelle connaissance me fit-elle verser ! La jalousie avec toutes ses horreurs vint s emparer de moi. J'accusais M. de Barbasan d'ingratitude, presque de perfidie. Il aurait dû

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deviner mes sentimens : il aurait dû deviner ce que j'étais : se serait-il mépris s'il n'avait pas élé j)révenu pour lUie autre? Pardonne/moi , madame; je ne pouvais m'imaj^iner que cette autre eut fait autant pour lui. Mon pays abandonné, mon père, mon frère, pour qui j'aurais donné ma vie dans d'autres temps, exposés aux plus grands dangers : enlin , que n'avais-je point fait! Hélas! disais-je, je m'en tenais payée par l'espérance d'être aimée. Un moindre bien m'aurait satisfait : il m'eut sulïi qu'il n'eut eu pour personne les sentimens (pTil me refusait. Il me passa plusieurs fois dans la tète de me jeter à ses pieds , de répandre devant lui les larmes que je dévorais en secret; mais un reste de pudeur, que je n'avais pas encore perdu, me retint.

Les bottes qu'il portait, et qui n'étaient pas faites pour lui, l'avaient blessé si fort, que nous fûmes obligés de séjourner plusieurs )oiu's à Mayence. Comme les nouvelles qu'il attendait n'en étaient pas retardées, M. de Barbasan se résolut à se reposer. Je fus chargée, deux jours après, d'aller à la poste chercher ses lettres. Voici, madame, où commencent mes trahisons : j'en trouvai deux ; l'une de ce caractère à qui je voulais tant de mal, et l'autre de celui d'un homme. J'ouvris d'abord la première : ma eu-

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