‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 13 sur 41 · G2 L KS M A I, M F, C US · texte numérisé non relu

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l'iosité était excitée par un intérêt trop pressant pour pouvoir m'en défendre. J'en fus punie : ce que je lus ne m'apprit que trop que celle qui l'avait écrite méritait d'être aimée, et je m'en désespérais. Je n'avais point encore pris mon parti de la supprimer : celle que j'ouvris ensuite m'y détermina.

Elle était d'un homme qui paraissait votre ami aussi-bien que celui de M. de Barbasan : il l'exhortait par honneur, par reconnaissance , par amour même , de renoncer à vous : Voulezvous, lui disait-il, en faire une fugitive? Voulez-vous qu'elle devienne la femme d'un proscrit? Soyez assez généreux pour vous laisser soupçonner de légèreté. Nous ferons valoir, madame Eugénie et moi , votre changement , et nous tâcherons d'établir la tranquillité dans le cœur de quelqu'un à qui vous devez trop pour ne pas lui rendre le repos, quelque prix qu'il puisse vous en coûter.

Cette lettre, que je lus et relus, m'affranchit de tout scrupule. Bien loin de me repentir d<> ce que je venais de faire , je trouvai que je rendais un très-grand service à M. de Barbasan , de travailler à le guérir d'une passion qui ne pouvait jamais être heureuse. Le plus sûr moyen était de supprimer toutes vos lettres. Je commençai par celle que je tenais^ il me parut

très-important, au contraire, do lui rendre celle de cet ami, que je recachetai.

J'examinai , avec une attention inquiète , l'impression qu'elle faisait sur lui. Hélas! il ne put la lire d'un œil sec; sa douleur, son accablement, furent si extrêmes, et j'en étais si attendrie , qu'il y avait des momens où j'étais tentée de lui rendre celle que je retenais : mais ma passion, que je masquais de l'intérêt même de jM. de Barbasan, m'arrêta et m'affermit dans le projet que j'avais formé. Tous les paquets qui arrivèrent furent supprimés. Je ne laissai passer que ceux de cet ami, dont les conseils étaient si conformes à mes desseins.

Le chagrin de M. de Barbasan aigrit sou mal; nous fûmes obligés de séjourner à Mayence pendant plusieurs mois. Nous en partîmes enfin ; mais à peine eûmes-nous fait deux journées que je me trouvai hors d'état de poursuivre le voyage. La fièvre qui me prit fut d'abord si violente, que M. de Barbasan, par humanité et par un sentiment d'amitié (car il en a eu pour moi aussi long-temps qu'il a ignoré qui j'étais), s'arrêta au bourg où nous étions, avec d'autant moins de peine que c'était le chemin des courriers.

Je fus plusieurs fois au moment d'expirer. Mes rêveries auraient découvert à M. de Bar-

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basan et mon sexe et mes sentimens , s'il y avait fiu't attention; mais je crois qu'il les ignorerait encore, si une femme qu'on avait mise auprès de moi pour me servir ne l'en eût instruit. Les soins qu'il faisait prendre de moi firent croire à cette femme que je lui étais fort chère : elle voulut se faire un mérite de garder notre secret. M. de Barbasan ne comprenait rien aux assurances qu'elle ne cessait de lui donner de sa discrétion. Enfin, à force de questions, il l'obligea de lui parler clair. La découverte d'une chose qui me perdait d'honneur rafïligea sensiblement, et autant que s'il avait eu à se la reprocher. Il résolut, dés que je serais rétablie , de me chercher un mari , et de me mettre jusque-là dans un couvent.

A mesure que mon mal diminuait, ses visites furent plus courtes et moins fréquentes : j'en étais désespérée, et n'osais m'en plaindre d'autre façon que par la joie que je lui marquais lorsque je le voyais.

Quelques jours après que j'eus quitté la chambre , il me fit dire de passer dans la sienne : cet ordre n'avait rien qui dût m'étonner; j'en fus cependant troublée; un pressentiment m'avertissait du malheur qui me menaçait. Que devins-je, grand Dieu! lorsque après m'avoir fait asseoir, et m'avoir dit qu'il n'igno-

i";ii( plus ce que j'étais, il finit par m'anuoncer qu'il l'allait nous séparer.

Ma douleur fut presque sans bornes quand j'entendis ce funeste arrêt. Pourquoi, dis-je , a-t-on pris tant de soin de ma vie? Pourquoi m'a-t-on arrachée à la mort? C'était alors qu'il fallait m'abandonner ; je serais morte du moins avec la douceur de penser que , si vous eussiez connu mes sentimens , vous en auriez été touché , et j'ai, au contraire, l'affreuse certitude que je vous suis odieuse. Pourquoi , si vous ne me haïssez pas, vouloir que je vous quiUe? Pourquoi m'envier te bonheur de rester auprès de vous? S'il faut, pour obtenir celte grâce , vous promettre que je ne vous donnerai jamais aucune connaissance de mes sentimens, que je me rendrai maîtresse de mes actions, de mes j)aroles; je vous le promets. Oui, je vous aime assez pour vous cacher que je vous aime. Le plaisir de vous voir, d'habiter les mêmes lieux, me sullira. Enfin, que ne dis-je point! Mais tout fut inutile : il demeura ferme sur le jjarli du couvent. J'obtins seulement , après beaucoup de larmes, que celui où j'entrerais serait dans le lieu où M. de Barbasan fixerait sa demeure.

Nous partîmes le lendemain de cette conversalion. Jour malheureux ! jour funeste pour

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M. de Bai'basan et pour moi ! nous descendimes dans une hôtellerie si pleine de inonde, qu'à peine pûmes -nous obtenir une très -petite et très-mauvaise chambre. Il n'y avait qu'un lit : M. de Barbasan , par égard pour mon sexe , et aussi à cause de la langueur où j'étais encore , voulut que je l'occupasse : je m'en défendis autant que je pus ; mais il fallut obéir.

Peu de momens après que je fus couchée, j'eus une espèce de faiblesse qui obligea M. de Barbasan à s'approcher de mon lit. Il avait pris mon bras pour me tâter le pouls ; je lui retins la main lorsqu'il voulut la retirer; je la serrai quelque temps entre les miennes avec un sentiment si tendre que je ne pus retenir mes larmes : elles tombaient sur cette main que je tenais ; il en fut apparemment plus touché qu'il ne l'avait été jusque-là.

Que vous dirai-je, madame? Il oublia dans ce moment ce qu'il vous devait, et j'oubliai ce que je me devais à moi-même. Il n'est guère possible qu'un homme de l'âge de M. de Barbasan puisse résister aux occasions , surtout quand il se voit passionnément aimé.

Au bout de quelque temps, je m'aperçus que j'étais grosse : loin de m'en affliger, j'en eus une extrême joie. M. de Barbasan ne fut pas de même: il en eut au contraire un très-vif cha-

grill. Pent-èliv mon é(at lui irpicsenlail-il plus vivement le tort qu'il avait avec vous , et même avee moi. Il ne pouvait oublier cju'il me devait la vie. Mon père, dans la vue d'assurer pour toujours un protecteur à mon frère et à moi , ne lui avait pas laissé ignorer ce (juc nous avions fait pour lui : sans doute cette considération , plus encore que mes larmes, l'engagea à ne pas m'abandonner. J'obtins que je resterais avec lui jusqu'au temps que je pourrais entrer dans un couvent.

Nous arrivâmes à Francfort , où je pris les habits de mon sexe ; on me fit l'honneur de croire que j'étais sa femme. Cette opinion me llattait trop pour ne pas chercher à raccréditer. M. de Barbasan, qui ne voyait personne, n'en était point informé. J'avais pris aussi le soin d'empêcher mon père et mon frère de nous joindre à Francfort, sous le prétexte qu'il fallait attendre que nous fussions à Dresde , où je supposais que nous devions fixer notre séjour.

La solitude dans laquelle nous vivions, quelques agrémens que l'on trouvai! en moi, fireni penser que ÎM. de Barbasan était très-amoureux et même jaloux. Ma conduite ne détruisait pas ces soupçons. Je ne le quittais presque jamais. Sa tristesse, qui augmentait tous les jours, lui faisait chercher les promenades les plus solilai-

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