LIVRE PREMIER
LiE règne d'Edouard I"'. ne fut presque qu'une suite de victoires; la principauté de Galles était soumise et réunie à la couronne; l'Ecosse , conquise trois fois, paraissait enfin accoutumée au joug. Les Anglais, amusés par tant de triomphes , n'avaient pas eu le temps de former des factions : d'ailleurs l'admiration qu'ils avaient pour les grandes qualités d'Edouard , avait retenu leur inquiétude naturelle; et, pendant un régne de trente-six ans, il n'avait presque trouvé aucune opposition à ses volontés. Mais Edouard connaissait trop bien sa nation, pour ne pas sentir que cet état de calme était pour elle un état forcé. La faction des barons n'était pas détruite; elle
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pouvait reparaître et faire éprouver à son successeur les mêmes revers qu'elle avait fait éprouver à Henri III, son père. Ces malheurs lui paraissaient d'autant plus à craindre , qu'il ne voyait dans le prince de Galles aucune des qualités nécessaires pour s'attirer des grands et du peuple ce respect , seul capable de les contenir dans le devoir.
Le prince de Galles, peu propre aux affaires, pour lesquelles il avait de l'éloignement , n'était sensible qu'aux plaisirs. Cet attachement pour ses favoris , qui lui fut depuis si funeste, paraissait déjà. Edouard, qui en craignait les suites, crut devoir éloigner Gaveston , gentilhomme de Guyenne qui avait été élevé avec le prmce , et celui de tous pour lequel il avait le plus de goût. Ce favori fut exilé au delà de la mer, et le roi obligea son fds à s'engager par serment de ne le rappeler jamais.
Il crut encore qu'il fallait , par une nouvelle alliance avec la France, assurer au dehors la tranquillité du régne de son successeur. Le mariage d'Isabelle, fdle de Philippe le Bel, et du prince de Galles fut arrêté. La cour de France et celle d'Angleterre devaient se rendre à Boulogne pour en faire la cérémonie, quand la révolte presque entière de l'Ecosse obligea Edouard à d'autres soins.
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Il marcha à la tète de la plus belle armée (ju'il eut mise sur pied , pour conquérir ce royaume une quatrième fois; mais il fut arrêté à Carlisle par une maladie violente, et il mourut à Bruhe , petite ville d'Ecosse, où il voulut être transporté, afin de mourir dans le pays qui avait été tant de fois le théâtre de sa gloire. Le prince de Galles fut aussitôt proclamé roi , et prit le nom d'Edouard II. Le roi son père lui avait recommandé en mourant de ne quitter les armes (pie lorsqu'il aurait remis les Ecossais dans l'obéissance , de ne jamais rappeler Gaveston , et de conclure son mariage avec Isabelle ; mais , de toutes les volontés d'Edouard , cette dernière fut la seule exécutée.
Le nouveau roi , content de l'hommage de quelques seigneurs écossais , quitta l'Ecosse et se pressa de passer à Boulogne : il avait ordonné à Gaveston de s'y rendre. Ce favori avait irçu de la nature tout ce qu'il faut pour plaire : sa taille, quoique médiocre, était si bien prise c{u'on n'y trouvait rien à désirer : il avait tous les traits réguliers ; sa j)hysionomie était vive et spirituelle. Personne n'avait plus de charmes et d'agrémens dans l'esprit. Généreux , naturellement porté à faire du bien , peut-être aurait-il joui de sa fortune avec modération , si elle ne lui avait pas ('ié disputée; mais l'orgueil
des grands fit naître le sien, et il soutint avec Iiaiitenr un rang qu'il n'avait pris d'abord qu'avec quelque sorte de peine.
On juge bien (jue Gaveston devait réussir auprès des femmes; aussi n'en avait-il trouvé presqu'aucune qui ne se crut honorée de ses soins. Ses succès passés lui donnaient une audace qui lui en assurait de nouveaux. Il était cependant amoureux , et l'amour subsistait dans son cœur, malgré les infidélités dont le désir de plaire le rendait souvent coupable.
Edouard , charmé de revoir un homme que l'absence semblait lui avoir rendu encore plus cher, voulut le combler de biens. Gaveston accepta les libéralités de son maître , bien moins par un principe d'ambition que par un autie motif. Il se laissa donner le titre de comte de Cornouaille , qui avait toujours été affecté aux princes du sang royal. Le duc de Lancastre , cousin germain du roi, ne vit qu'avec indignation un titre, qui devait lui appartenir, possédé par un étranger : il prit dés lors pour le favori une haine que l'amour et la jalousie portèrent dans la suite aux derniers excès.
La fortune ne pouvait susciter à Gaveston un ennemi plus dangereux. Le duc de Lancastre était né avec le désir de commander ; mais , comme il ne pouvait espérer d'être roi, il vou-
D EDOUARD II, igc)
lut se faire un parti (jui le rendit redoutable au roi même. Tous les mécontens trouvaient auprès de lui un appui assuré : il soulageait de son bien ceux qui se plaignaient des charges publiques ; et , en redoublant par-là leur haine pour le gouvernement, il se les attachait encore plus fortement. Son extérieur était modeste; et, quoiqu'il fût magnifique en tout, il paraissait cependant ennemi du faste. Tant de vertus apparentes lui avaient attiré l'estime publique, et personne n'avait osé le condamner, dans quelques occasions où les apparences ne lui avaient pas été favorables.
La plupart des seigneurs anglais, blessés de l'élévation de Gaveston , s'unirent encore plus étroitement au duc de Lancastre. Mais toutes ces haines furent suspendues par les réjouissances du mariage d'Edouard et d'Isabelle. Philippe avait amené sa fille à Boulogne. Les deux cours étalaient à l'envi tout ce qu'elles avaient de magnificence. Les femmes de la première qualité d'Angleterre étaient venues à Boulogne pour faire leur cour à la reine, ou pour former sa maison : elles étaient presque toutes belles et bien faites ; mais la beauté de mademoiselle de Glocester surpassait toutes les autres , et, quoique très-différente, ne pouvait être comparée qu'à celle de la reine. Mademoiselle de