‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 18 sur 41 · R È G IV E · texte numérisé non relu

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Glocester avait le regard tendre , et je ne sais quoi de passionné dans toute sa personne. Isabelle, au contraire, était belle de cette beauté qui pique plus qu'elle ne touche : les qualités de son âme répondaient à sa figure; elle était plus susceptible de passion que de tendresse ; plus capable de bien haïr que de bien aimer ; impérieuse, fière, ambitieuse et douce, complaisante , bonne même quand son intérêt le demandait. Comme elle était dans la première jeunesse , elle paraissait n'avoir de goût que pour les plaisirs. La coquetterie remplissait son ambition : mais cette coquetterie é(ait encore plus le désir de dominer que celui de plaire. Le duc de Lancastre, flatté de la confiance que la reine lui marquait, s'attacha à elle dans l'espérance de la faire servir à ses projets; et , séduit par les charmes de cette princesse , son cœur alla plus loin qu'il ne voulait. Ce ne fut d'abord que dans la vue de plaire à Philippe le Bel, que Gaveston fit sa cour à la reine; mais ses soins furent reçus de façon à l'engager d'en rendre de nouveaux. Il se promit une conquête plus brillante , que toutes celles qu'il avait faites jusque-là; et, si elle ne flattait pas son cœur, elle flattait trop sa vanité pour la négliger.

Mortimer, d'une des premières maisons de

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Normandie, dont les ancêtres avaient passé en AnMeterre à la suite de (iiiillaïune le Contiué-^ rant, n'avait pas de moindres prélenlions. Il avait vu Isabelle dans un voyage qu'il avait fait en France, à la suite d'Edouard I"., et il avait conçu, dès ce temps-là, un violent amour pour elle : quoiqu'il ne lui eût montré que de l'ad^ miration et du respect , elle avait pénétré ses sentimens, et lui en avait su gré.

Les trois amans d'Isabelle cherchèrent à se distinguer dans toutes les fêtes qu'on faisait pour elle. Il y eut plusieurs tournois à Boulogne, où les chevaliers prirent des livrées et des devises galantes. Mortimer seul affecta d'y paraître sans aucune distinction. Les dames l'en raillèrent le soir chez la reine, qui l'en railla elle-même; et, comme elle avait cru en être aimée, il y avait dans son ton, sans qu'elle s'en aperçût, une sorte d'aigreur.

Il est vrai, dit-elle, que Mortimer me donnerait mauvaise oj)inion de la galanterie anglaise, si je ne la connaissais que par lui.

Il y a des situations , madame, lui dit Mortimer, en s'approchant d'elle d'un air soumis, où l'on n'ose se permettre d'être galant.

Lair avec lequel il regarda la reine, aurait sulïi pour lui faire entendre ce qu'il voulait Ini dire : elle ne put s'empêcher d'en rougir; çt,

pour n'avoir pas l'embarras de se taire, elle fit mine d'avoir quelque chose à dire au roi qui entrait dans la chambre. Mortimer, content d'avoir été entendu , fut encore plus assidu à lui faire sa cour : il ne perdait aucune occasion de se montrer à elle ; elle ne pouvait presque lever les yeux sans voir Mortimer. Il avait toutes ces attentions qui deviennent plus flatteuses à mesure qu'elles tombent sur de plus petites choses.

Malgré tant de soins , le comte de Cornouaille était préféré : il offrait à la vanité d'Isabelle un triomphe plus flatteur. C'était l'emporter sur toutes les femmes, que de s'attacher un homme à qui toutes avaient voulu plaire ; mais cette préférence n'était point une exclusion dans le cœur de la reine pour ses autres amans.

Les deux cours se séparèrent après deux mois de séjour à Boulogne. Le roi, qui avait remis son couronnement après la conclusion de son mariage , fit tout préparer pour la cérémonie : il voulut que Gaveston y portât la couronne de saint Edouard, dont on se servait toujours dans ces occasions , et celle qui était destinée à couronner la reine. Les grands seigneurs d'Angleterre , de tout temps en possession de cet honneur, ne purent se le voir enlever par un étranger, sans en marquer tout leur mécontentement.

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Leurs plaintes allèrent si loin, que la reine en fut alarmée : elle en parla à Gaveston. Nous les connaissez, lui dit-elle; ils passent dans un moment du murmure jusqu'à la sédition : cédezleur une prérogative dont ils sont si jaloux. Je ne puis céder, madame, lui dit-il, une distinction , un honneur qui a quelque rapport à votre majesté; et, puisque la fortune ne m'a pas donné la couronne de l'univers pour la mettre à vos pieds, souffrez du moins que je porte un moment celle qui vous est destinée.

Vous êtes si accoutumé , répondit la reine , aux discours de galanterie, que les choses qui en sont les moins susceptibles prennent ce tourlà dans votre esprit; mais songez que je vous parle sérieusement. Je serais plus coupable, madame , d'oser dire une galanterie à votre majesté, que de lui avouer une vérité qu'il n'a pas été en mon pouvoir de dissimuler. Cette déclaration était trop précise pour n'être pas entendue; mais la reine, trop favorablement disposée pour le comte de Cornouaille, n'avait pas la force de s'en offenser.

Je vous ordonne, lui dit-elle d'un ton qui démentait son discours, de ne me plus parler; je ne veux ni vous croire, ni me fâcher contre vous.

Le couronnement se fit comme il avait été

arrêté. Gaveslon y parut avec une magnifR^enee^^ qui acheva d'irriter les grands seigneurs. Ceux dont le ressentiment parut le plus vif, furent le comte de Pembrocke, le comte de Warwick , et le comte d'Arondel. Le premier avait un motif pour haïr Gaveston encore plus fort quq l'ambition : il était éperdument amoureux de mademoiselle de Glocester; et cette belle personne, par une fatalité dont elle gémissait, avait une inclination pour Gaveston, dont elle ne pouvait triompher. Elle eut la douleur de s'aper-r cevoir des soins qu'il rendait à la reine, et de ne pouvoir s'en dissimuler le motif. Elle était naturellement douce : sa jalousie conserva le même caractère. Elle s'affligeait sans concevoijc de haine pour sa rivale, ni de ressentiment poui: un ingrat.

Comme elle avait perdu son père et sa mère de très-bonne heure , elle avait toujours été sous la conduite de madame de Surrey , sa tante, et ce n'était que depuis qu'elle était à la cour, qu'elle était auprès de la comtesse d'Herefort, sa sœur aînée. Quoique madame d'Herefort eut plusieurs années de plus que mademoiselle de Glocester, elle ne lui avait jamais fait sentir aucune supériorité. Ses manières, si propres à gagner la confiance d'une jeune personne pleine de vertu, firent leur effet. Mademoiselle de Glo-

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cester se reprocliait do n'avoir pas fait à sa sœur l'aveu de ce qui se passait dans son cœur. Elle cherchait un moment propre à cette confidence ; mais les embarras du voyage de Boulogne et la cérémonie du couronnement, où les deux sœurs devaient paraître, les avaient si fort occupées, qu'elles n'avaient presque pas eu le temps de se parler en particulier depuis qu'elles étaient ensemble. Un jour que la comtesse gardait le lit pour quehjue légère indisposition , et que mademoiselle de Glocester était seule auprès d'elle : Je vous trouve plus rêveuse qu'à l'ordinaire, ma chère sœur, lui dit la comtesse; avez-vous quelque peine que j'ignore? Je ne veux les savoir que pour les partager avec vous. Comme pourrai-je, répondit mademoiselle de Glocester en se jetant dans les bras de sa sœur, vous avouer mes faiblesses? Oui , ajouta-t-elle , je dois vous les dire, et pour me punir, et pour m'aider de vos conseils.

Vous savez que le duc de Glocester, notre grand père , confia, après la mort de mon père et de ma mère, mon éducation à madame de Surrey, sa fille. Elle a passé une partie de sa vie à la cour; et la part qu'elle avait dans les bonnes grâces de la reine Isabelle , lui en donnait presque dans toutes les intrigues et les affaires de ce temps-là; mais, après la mort de

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cette princesse, elle ne trouva plus les mêmes agrémens. Marguerite de France, qu'Edouard épousa en secondes noces, donna à madame de Surrey des dégoûts qu'elle sentit vivement, et qui l'obligèrent de sortir de la cour. Il fallait ne pas donner à cette retraite un air de disgrâce; et, ce qui était aussi nécessaire, il fallait mettre quelque occupation à la place des affaires et des intrigues. La dévotion satisfaisait à tout cela ; et ma tante fut dévote. Les femmes et les hommes qu'elle recevait chez elle ne pouvaient convenir à une fille de mon âge. Je n'allais dans aucune assemblée , et je ne sortais que pour accompagner ma tante à l'église. Elle allait toujours dans celle où il y avait quelque dévotion particulière ; et , comme la foule y est toujours plus grande, un jour que j'avais peine à m'en démêler, un homme que je ne connaissais point s'empressa de me faire faire place. Comment est-il possible , me dit-il en me donnant la main pour m'aider a marcher, qu'une beauté comme la vôtre n'attire pas les respects de tous les hommes? Je suis cependant bien heureux ([ue la grossièreté de ces gens-ci m'ait donné occasion de voir une aussi belle personne , et de lui rendre un petit service. Ma tante, qui entendit qu'on me parlait, se retourna, et me fit signe de la suivre. Je n'eus que le temps de faire la

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i'c\ L'iTiR-e à celui qui m'avait parlé , sans oser presque le regarder. Je ne le vis cependant que trop pour mon repos. Il vint se mettre à quelque distance de nous ; et quoique je ne levasse pas les yeux, il me semblait cependant qu'il n'avait cessé de me regarder. Je le trouvai plusieurs jours de suite dans les églises où j'allais. Ma tante, surprise de le voir dans un lieu où son air et sa parure annonçaient quelque dessein , voulut savoir qui il était : elle fit questionner ses gens, qui ne firent aucun mystère du nom de leur maître. Nous apprîmes que c'était Gaveston, le favori du prince de Galles. Madame de Surrey le soupçonna d'être amoureux de moi. Elle le connaissait par plusieurs aventures qui avaient fait du bruit dans le monde. Plus il lui parut aimable, plus elle le trouva dangereux : aussi ne songea-t-elle qu'à lui ôter toutes les occasions de me voir.

Je n'eus plus la permission de sortir que les jours que j'étais indispensablement obligée d'aller à l'église, encore choisissait-on les églises les plus éloignées et les moins fréquentées. IMais tous ces soins ne servirent qu'à me faire encore mieux remarquer les empressemens de Gaveston : c'était toujours la première personne que je voyais. Nous sortions aussitôt que ma tante l'avait aperçu , et nous allions achever nos dévotions dans un autre

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endroit. C'était avec aussi peu de fruit : nous retrouvions toujours Gaveston. Enfin , lassée de le fuir inutilement à la ville , madame de Surrey me mena à la campagne. Gaveston trouva le moyen de m'y occuper toujours de lui , même par les soins qu'il fallait qwe je prisse pour l'éviter : il paraissait tous les jours dans quelque nouveau déguisement , et il se conduisait de manière , qu'il semblait qu'il ne cherchait qu'à me voir, et qu'il craignait presque d'être vu. Toutes mes femmes étaient gagnées, surtout une d'elles en qui j'avais plus de confiance : elle ne perdait aucune occasion de me parler de Gaveston ; elle me faisait valoir les soins qu'il prenait pour me plaire : elle me répétait sans cesse que le plus aimable de tous les hommes , le plus accoutumé à voir ses soins récompensés, quittait tous les plaisirs de la cour pour venir passer une partie de son temps, caché dans une maison de paysan , seulement pour me voir sans être vu. Ces discours ne faisaient que trop d'impression sur moi. J avais eu cependant le courage de refuser une lettre dont elle s'était chargée, et je lui avais défendu d'accepter à l'avenir de pareilles commissions.

Gaveston, qui voulait me parler, imagina d'acheter une terre qui joignait le parc de la maison de madame de Surrey: il en fit offrir un prix si

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fort aii-dt'ssus de sa valeur , que le iiiaicîu' en lut bientôt conclu; et, sous jirétexle du voisinage, il fit demander à ma tanle la permission de la voir. C'eut été une incivilité trop marquée de le refuser. Cette première visite se passa en politesses; ma tante ne me perdait pas de vue : Gaveston ne me put dire un seul mot; mais il trouva le moyen de me donner une lettre. Il fallait la prendre ou faire voir à ma tanle que je la refusais : pour éviter cet inconvénient, et peut-être encore plus pour lire cette lettre, je me déterminai à la recevoir. Gaveston resta encore quelque temps avec noiis ; et , quoique j'eusse un très-grand plaisir à le voir, je mourais d'envie qu'il s'en allât, pour avoir la liberté de voir ce qu'il m'avait écrit.

Dès que je fus dans ma chambre , je décachetai celte lettre avec un battement de cœur que je ne puis vous exprimer. Elle aurait du m'ouvrir les yeux sur le caractère de Gaveston : quoiqu'elle parlât d'amour , elle n'était point tendre ; mais mon sentiment y ajoutait ce qui y manquait. Je la relus plus d'une fois ; je la portais toujours sur moi, et il m'arrivait souvent de mettre la main dans ma pociie pour avoir la satisfaction de m'assurer qu'elle y était. Il ne fut pas possiI)le à ma tante d'éviter les visites de Gaveston. Le prince de Galles vint

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