II E C. N E
chez lui: il l'enf^awa à nous venir voir. One je snis faible , ma chère sœur ! Ga veston trouva le moyen de me parler en particulier : j'étais bien loin de le connaître assez pour èlre assurée de ses sentimens, et je lui fis l'aveu des miens. Ma sincérité , qui ne me permettait pas de croire qu'on pût tromper; mon cœur, qui me faisait juger du sien ; ma malheureuse sensibilité ; enfin jusqu'à la beauté du lieu, des jours, tout servait à m'attendrir , tout conspirait contre moi. Je ne vous redirai point les discours que Gaveston me tint pour me persuader ; ils ne sufliraient pas pour m'excuser de la promptitude de mon aveu ; je ne répéterais que ses discours , et je ne pourrais rendre la grâce et la séduction qui les accompagnaient. Bien loin de se laisser aller à cet air audacieux qui lui est naturel , je croyais voir en lui ce respect qui rassure, cette timidité qui caractérise les grandes passions, et qui faisait d'autant plus d'impression sur moi, qu'elle était plus éloignée de son caractère. Il avait trop d'expérience pour n'avoir pas pénétré mon secret ; mais il semblait l'apprendre : il en recevait l'aveu avec un transport qui tenait de la surprise, et qui était mêlé d'un doute qu'il affectait , pour se le faire assurer davantage. Que vous dirai-je, ma chère sœur? J'aimais , j'adorais Gaveston ; je ne lui cachai rien
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de co que je pensais ; ot , loin d'avoir des remords , je ni'applandissais de ma francliise. Je sentis une douceur inexprimable à la montrer tonte entière ; je crus connaître com])icn il la méritait. Nous nous quittâmes enfin contens l'un de 1 autre. Il trouva dans la suite de nouveaux moyens de nous voir ; et les dillicultés qu'il fallait surmonter pour y réussir lui donnaient tant d'occupation , qu'il n'avait pas le temps de m'être infidèle.
Le roi, qui avait dès lors le dessein de l'éloigner du prince de Galles, rappela mon frère, ([iii visitait depuis quelques années les cours de l'Europe , et lui donna la chai'ge de chambellan du prince. Gaveston y avait prétendu; et on crut qu'il ne pardonnerait pas au comte de Glocester de l'avoir emporté sur lui ; mais , loin de marquer de l'éloignement pour mon frère, Gaveston le prévint, au contraire, par mille marques d'estime : il fit plus , il engagea le prince, qui avait d'abord reçu le comte de Glocester avec beaucoup de froideur, à le bien traiter. Mon frère fut touché d'un procédé si noble, et il prit dès lors pour Gaveston cette amitié dont il lui a donné depuis tant de marques.
Peu de temps après, le comte de Glocester devint amoureux de madame Sterling, qui était jeune , jolie , et veuve depuis quelque temps. Ga-
veston connut son amour aussitôt qu'il le connut lui-même. Comme elle était encore dans la dépendance de sa famille , mon frère ne pouvait ni la voir, ni lui faire tenir ses lettres qu'avec beaucoup de ménagement. Gaveston , fertile en ressources par l'expérience de ses galanteries, se chargea de lui faciliter l'un et l'autre, et il en vint bientôt à bout. Il trouva le moyen d'introduire, la nuit, le comte de Glocester dans Tappartement de madame Sterling. Comme elle logeait chez son père, homme sévère sur le point d'honneur, Gaveston , pour assurer la sûreté des rendez-vous, passait dans la rue tout le temps que son ami était dans la maison. Tant de soins et tant de marques d'amitié ne trouvaient pas mon frère ingrat; il ne désirait qu'une occasion de donner à Gaveston des preuves de sa reconnaissance : c'était où celui-ci voulait le conduire. Après avoir affecté pendant quelques jours un air de tristesse, qui fut d'autant plus remarqué qu'il ne lui était pas ordinaire , il proposa à Glocester de venir se promener avec lui dans un jardin qui était peu fréquenté. Ils firent quelques tours de promenade, pendant lesquels mon frère ne put arracher de Gaveston que quelques paroles prononcées avec un air distrait et occupé. Pourquoi, lui dit mon frère, me f^iites-vous un secret de ce qui vous
occupe si fort? Vous n'êtes plus le même depuis (fuelques jours. Que voulez-vous que je pense de votre amitié, si vous ne me donnez pas dans votre confiance la même part que vous avez dans la mienne? C'est pour ne plus mériter vos reproches, lui dit-il, que je vous ai prié de venir ici ; mais je vous avoue que je n'ai plus la force de parler; je vais peut-être perdre cette amitié, qui m'est si chère, et môter une espérance qui, toute légère qu'elle est, fait pourtant mon bonheur. Non, lui dit mon frère, ma tendresse sera toujours la même , puisque je suis bien sûr que vous ne pouvez rien m'apprendre qui diminue mon estime pour vous. Souvenezvous du moins, dit Gaveston, que c'est à mon ami, et non pas au comte de Glocester, que je fais l'aveu de l'amour que j'ai pour sa sœur. Mon frère resta quelque temps sans parler, et puis tout d'un coup, embrassant de nouveau Gaveston : L'envie de deviner, lui dit-il , comment il était possible que ma sœur, presque ignorée de toute la terre, fût connue de vous, a causé mon silence. Wicn loin d'être fâché que vous l'aimiez, je suis fort aise, au contraire, que l'alliance vienne encore serrer les nœuds de notre amitié. Ma sœur sait-elle que vous l'aimez? Je ne vous demande point si elle vous aime : répondez à cette première question , et je serai éclairci de la
seconde. Gaveston répondit aux amitiés de mon frère par une entière confiance , et ne lui laissa rien ignorer de ce qui s'était passé entre nous.
Je blâmerais ma sœur, lui dit le comte de Glocester, et je ne sais même si je lui pardonnerais d'avoir reçu vos soins sans l'aveu de ceux dont elle dépend, si je ne trouvais, dans les sentimens que vous m'avez inspirés à moi-même , de quoi la justifier. Je ne vous promets pas de vous servir auprès d'elle, je vois que vous n'en avez pas besoin ; mais je vous servirai auprès de madame de Surrey, et je mettrai tout en usage pour qu'elle vous soit favorable auprès de mon grand-père. Donnez-moi, ajouta-t-il eu riant, une lettre de créance auprès de ma sœur; elle n'oserait se confier à moi, et j'ai besoin de concerter avec elle les mesures que nous devons prendre. Gaveston m'écrivit. Mon frère vint me voir le même jour, et me dit, en me donnant la lettre dont il était chargé, qu'il viendrait prendre la réponse le lendemain.
J'avais besoin de ce délai pour me remettre; j'étais dans une confusion telle que vous pouvez vous la représenter. Je passai la nuit à étudier ce que je dirais à mon frère : quoique sa conduite dut me promettre beaucoup d indulgence, je mourais de honte de ce qu'il savait ma faiblesse. 11 m'apporta un<; seconde lettre le lendemain , et
medtrnandasi j'avaisfail réponse. Jo suisfàthéc, lui (lis-je, de nrèlie mho à portée de reeevoir de j)areilles lettres; j'ai tant de peur d'avoir perdu votre estime, que je n'ai plus rien à dire à relui qui me les écrit. Je vous avoue, dit le comte, que j'aurais été très-aflligé, si je vous avais vue penser pour un autre comme vous pensez pour Gaveston ; mais j'ai tant d'estime et d'amitié pour lui, il vous aime si véiitablement, que, bien loin de m'opposer à l'inclinalioM que vous avez l'un pour l'autre, je ferai tous mes efforts pour qu'il obtienne l'agrément de notre famille. Je sais que sa naissance et sa fortune sont bien au-dessous de ce que vous pourriez prétendre; mais la faveur du prince, (ju'il possède toute entière, le mettra (ôt ou tard dans le rang le plus élevé.
Depuis ce jour, mon frère n'en passait aucun sans m'apporter des leltres de Gaveston : je ne dissimulai plus le plaisir qu'elles me faisaient. L'amitié que j'ai toujours eue pour le comte de Glocester était bien augmentée depuis qu'il était mon confident : nos conversations ne finissaient plus; et, ce qui m'y attachait davantage , c'étaient les louanges qu'il donnait à son ami. C'est toujours un plaisir d'entendre louer ce qu'on aime, mais ce plaisir est encore plus sensible, quand les louau-
[jes viciîîtcnt do quelqM'un c|ui nous est clicr.
11 faiiait, pour la satisfaction de Gaveston^ et un peu pour la mienne , qu'il pût être reçu chez ma tante. Mon frère le souhaitait presque autant que nous : il parla à madame de Surrey, et lui représenta qu'il fallait bien que )e connusse le monde , puisque je devais y vivre. Ce n'était pas par goût que madame de Surrey avait pris le parti de la retraite; d'ailleurs , quelque dévote que soit une femme , elle est toujours bien aise que des raisons de bienséance l'obligent à se permettre des amusemens qu'elle a presque toujours quittés à regret; elle consentit sans beaucoup de peine à ce que mon frère désirait.
Lorsqu'on sut à la cour que madame de Surrey voulait recevoir du monde, les hommes et les femmes s'empressèrent d'y venir.
Le comte de Pembrocke devint amoureux de moi dans ce temps-là : il ne perdait aucune occasion de me marquer son amour. J'étais si satisfaite de voir Gaveston, quoique je ne lui parlasse presque jamais, que j'en souffrais le comte de Pembrocke avec moins de peine. !1 est aimable, il pouvait me plaire, il pouvait obtenir l'aveu de ma famille ; Gaveston en fut jaloux ; s'il m'avait bien aimée , sa jalousie l'aurait rendu plus tendre; il aurait cru ne me
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pas assez mériter, et il aurait craint de me perdre; il m'aurait fait des prières, et non pas des reproclies; mais il avait plus de vanité (pie d'amour. Il m'écrivit d'abord des lettres remplies de plaintes , et s'approchant de moi pendant que madame de Surrey était occupée à parler à quelqu'un : Je vous félicite, mademoiselle, me dit-il, de vos conquêtes. Savez-vous, ajouta-t-il, qu'on ne conserve pas long-temps les premières, quand on a tant de plaisir à en fiiire de nouvelles. J'aimais de trop bonne foi pour m'alarmer de la jalousie de Gavcston ; et bien loin d'être blessée du ton dont il me parlait, je lui lins compte de sa vivacité. Il n'était cependant guère possible que je manquasse de politesse pour un homme du rang du comte de Pembrocke : mais Gaveston ne goûtait point mes raisons; il me quitta brusquement aussitôt que je voulus lui en parler; il passa deux jours sans m'écrire. Je m'en plaignis à mon frère : il me dit que Gaveston était au désespoir; que, si je l'avais aimé , je lui aurais fait le sacrifice du comte de Pembrocke , sans qu'il l'eût demandé; et que, bien loin d'avoir quelque égard pouisa peine , j'avais regardé le comte de Pembrocke des mêmes yeux. J'aimais Gaveston; je me rangeai de son parti contre moi-même ; je crus avoir tort, puisqu'il était fâché; et je me re-
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prochai l'amour de Pembrocke, comme si j'avais eu dessein de le lui inspirer. J'en promis le sacrifice, et je l'écrivis à Gaveston; il s'apaisa, et nous nous raccommodâmes. Je fus pénétrée de joie de quelques mots qu'il me dit; nos yeux reprirent leur ancienne intelligence. Gaveston était satisfaiî ; il en paraissait plus aimable, et je l'en aimais davantage de cette satisfaction que je lui avais donnée. L'embarras était de tenir parole : Pembrocke , malgré mes froideurs, et presque mes incivilités, ne se rebutait point ; j'en étais désespérée ; je voyais à tout moment la jalousie de Gaveston prête à s'allumer. Un jour qu'ils étaient tous deux chez madame de Surrey avec plusieurs personnes de la cour, on y proposa une partie de promenade dans un jardin , à un mille de Londres. Gaveston , qui n'osait me donner la main , la donnait à ma tante; je ne pus refuser celle de Pembrocke. Gaveston, qui marcliait avant moi avec madame de Surrey, tourna la tête et jeta sur moi un regard où je lus sa colère. Je n'y pus faire autre chose que de feindre de m'être fiiil mal au pied en marchant. Je fis un cri , en disant que je ne pouvais aller plus loin ; on m'aida à rentrer dans la ehambr(\ Je ne sais si Pembrocke avait vu la manière dont Gavestvn m'avait regardée; mais il ïie lut \mnt la
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dupe de mon artifice. Je vois bien, dil-il , mademoiselle , que c'est moi qui vous ai porté malheur. J'éviterai à l'avenir de causer de pareils accidens ; mais je vous demande de vouloir m'entendre encore une fois : je ne vous dirai rien que de conforme au respect que j'ai pour vous. Il sortit en même temps, et me laissa très-interdite et très-embarrassée. Le prétendu accident qui m'était arrivé avait ronqm la promenade ; tout le monde s'empressait à me demander de mes nouvelles. Gaveston s'approcha de moi comme les autres , et trouva le moyen de me parler un moment. Qui n'aurait été trompé à tout ce qu'il médit de tendre pour me remercier de ce que je venais de faire } Cette marque de ma complaisance lui persuadait que j'avais de la bonté pour lui, et c'était le souverain bonheur. Hélas! je le croyais, et peut-être le croyait-il aussi lui-même. La plupart des hommes prennent un sentiment vif d'amour-propre pour de l'amour; je servais si bien celui de Gaveston, qu'il croyj'.it être tendre, quand il n'était que reconnaissant; je lui dis que Pembrocke avait demandé à me parler ; il se croyait si sur de mon cœur, qu'il consentit à cette conversation. Je l'eus dés le lendemain. Ma tante s'était accoutumée à me voir avec les hommes qui venaient chez elle : il aiiixiiit
môme assez souvent, quand elle avait affaire , de me laisser dans sa chambre avec ses femmes. Elle était entrée dans son cabinet , quand le comte de Pembrocke arriva. Je m'étais mise sur un lit pour continuer la feinte de la veille. Sa vue m'embarrassa ; il s'en aperçut. Ne craignez point, me dit-il, mademoiselle, ce que j'ai à vous dire; je ne suis pas assez malheureux pour être en droit de vous faire des reproches ; je me plains seulement de mon malheur ; et peut-être me serait-il moins sensible , si je ne prévoyais le vôtre : oui, mademoiselle", ce rival, que vous me préférez, n'est pas digne de vous; il ne connaîtra plus le prix de votre cœur, dès qu'il croira en être assuré; il lui faut des obstacles à vaincre, et, tout malheureux que je suis , je vois que je lui ai fait ombrage. Je me retire , non pas pour faire cesser ses inquiétudes, mais pour vous donner cette marque de respect. Je trouvai tant de franchise dans le procédé du comte de Pembrocke, et j'en ai tant moi-même, que, si je ne lui avouai pas ma faiblesse , je n'eus pas non plus la force de la lui désavouer. J'entends , mademoiselle , me répondit-il , tout ce que vous n'osez me dire : ma conduite vous prouvera que je mérite votre sincérité. Peut-être connaîtrez- vous quelque jour combien l'attachement que j'ai pour vous
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est tlifierent de celui de mon rival • je vous demande alors de vous souvenir que mon cœur n'a jamais été sensible que pour vous. Je vois, ajouta-t-il en me regardant, que ce que je viens de vous dire vous déplaît ; mais pardonnez quelque chose à un homme à qui vous avez inspiré un amour qui ne finira jamais, et à qui vous venez d'ôter toute espérance. Quelques personnes qui entrèrent mirent fin à une conversation que je ne pouvais plus soutenir. Le comte de Pembrocke sortit, et partit le lendemain pour la campagne. Les premiers jours qui suivirent son éloignement , furent pleins de douceur. Gaveston redoubla d'attention et de vivacité.
Plusieurs hommes de la cour me rendirent des soins ; mais il est vrai qu'une femme n'a point d'amans quand elle n'en veut point avoir. Les miens se lassèrent d'une persévérance inutile , et me laissèrent jouir du plaisir de prouver à Gaveston que je ne voulais plaire qu'à lui. Ce temps heureux, et le seul heureux de ma vie, ne dura guère; j eus bientôt lieu de m'apercevoir que l'esprit de Gaveston avait plus besoin d'occupation (jue son cœur. Au lieu de cette vivacité qu il marquait auparavant pour trouver une occasion de me dire un mot, il laissait échapper celles qui se présentaient naturelle-
ment : c'était moi qui me plaignais; j'avais pris son rôle, et il n'avait pas pris le mien : mais quelle difierence dans nos procédés! je n'avais point examiné si ses inquiétudes étaient raisonnables ; je m'affligeais de ce qui l'affligeait ; je n'avais jamais vu que sa peine, et j'avais mis tout en usage pour la faire cesser. Lui, au contraire , m'écoutait avec une espèce de joie tranquille ; je lisais dans ses yeux que le plaisir d'être aimé ne lui laissait point d'attention pour les peines que ma tendresse me donnait.
Mon frère, à qui je confiais mes inquiétudes, n'était nullement propre h cette confidence; son amour pour madame Sterling ne lui apprenait pas ces délicatesses; c'était de ces sortes d'attachemens où le cœur n'a point de part. Sa maîtresse et lui se brouillèrent pourtant comme s'ils s'étaient bien aimés. Gaveston fut encore chargé de négocier la réconciliation ; il vit plusieurs fois madame Sterling; on ne pailla d'abord que de ce qui faisait le sujet de leur entrevue.
Chez les femmes de ce caractère, le plaisir d'un nouveau triomphe l'emporte toujours sur l'intérêt de l'amant. Gaveston était l'homme de Sa cour le mieux fait et le plus à la mode : que de raisons pour éveiller la coquetterie de madame Sterling! II était à peu près dans les mêmes dispositions qu'elle; d'ailleurs, la singula-
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rite (If l'aventure le piquait. Que vous dirai -je? Ils manquèrent à ce qu'ils devaient à l'amitié et à l'amour; et, comme ils avaient l'un et l'autre intérêt de cacher leur perfidie, mon frère obtint sa {i;râce et fut reçu à l'ordinaire.
Gaveston me voyait avec la même assiduité. Je ne sais si les reproches qu'il se faisait l'attendrissaient pour moi ; mais j'étais plus coutente de lui que je ne l'avais été depuis quelque temps.
Un jour que j'étais occupée à assortir des pierreries , une de mes femmes me montra une bague d'un très -grand prix que je me souvins d'avoir vue à Gaveston. Je voulus savoir de qui elle la tenait; elle me dit qu'elle n'était point à elle, et que Gaveston l'avait donnée à sa sœur qui était femme de chambre de madame Sterling. Un présent de cette conséquence me fit naître de grands soupçons; mais je ne pus alors en savoir davantage : il fallut aller dms l'appartement de ma tante où j'étais attendue. Gaveston y était. Ce que je venais d'apprendre me donnait une inquiétude que je ne pouvais dissimuler. Il s'en aperçut; et, s'approchant de moi sous quelque prétexte : D'où vient, me dit- il, mademoiselle, l'air que je vous vois? J'en dois être alarmé. Je n'ai point d'inquiétude, répondis-je, ou du moins je n'en devrais point avoir.
Ces paroles , et le Ion avec lequel je les pronoiïeai, l'étonnèrent; il n'osa me parler davantage dans ce moment; et, prenant le temps qu'on était occupé à regarder des marchandises de France, qu'on apportait à madame de Surrey: Que vous m'alarmez, dit-il, mademoiselle! ce que vous m'avez dit et l'attention que je vous vois, depuis deux heures , d'éviter mes regards, me font craindre d'être le plus malheureux des hommes. 11 prononça ces mots avec un air si attendri, qu'à mon ordinaire je crus être injuste de le soupçonner. Il me vint dans l'esprit que la bague avait é(é donnée pour mon frère. Cette idée fut bientôt la plus forte dans mon esprit, et j'agis avec lui le reste de la journée comme à l'ordinaire. Dès que je fus seule, mes soupçons me revinrent. Je fis appeler cette femme. Elle était à moi depuis peu de temps , ainsi elle ignorait quel intérêt je pouvais prendre à ce qui regardait Gaveston. Elle a de l'esprit : elle comprit bien vite de quoi il était question; elle m'assura qu'elle serait instruite de tout ce que je voudrais savoir. J'attendis cet éclaircissement avec l'impatience et le trouble que vous pouvez vous figurer. Il s'agissait d'apprendre si un homme (jue j'aimais, et dont je me croyais aimée, était digne de ma tendresse ou de mon indignation. Quelle situation! il n'en est pas de plus cruelle.
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Je; fus deux jours dans cet état, pondant lesquels, pour ne pas être obligée de voir du monde, je feignis une légère indisposition. Enfin, j'apj)iis ce que je craignais tant de savoir, que Gaveston était coupable et ne méritait pas d'être aimé. Ma femme de chambre, instruite par sa sœur, me rapporta les détails de cette intrigue. J'aurais pu pardonner une galanterie; mais comment pardonner la tromperie qu'il avait faite à son ami? Il n'y avait pas moyen de l'excuser là-dessus , et je vous avoue que j'en étais sensiblement affligée. Je vis bien qu'il fallait rompre. Je continuai pendant quelques jours de garder la chambre pour m'aflerniir dans mes résolutions. Mon frère m'embarrassait : il me semblait que je ne devais pas lui dire ce que je savais de la conduite de son ami. Les querelles entre les hommes sont toujours daup^ereuses; mais c'était bien moins la prudence que la crainte de faire du mal à un homme que je croyais pourtant haïr. Je me déterminai enfin de dire à mon frère qu'il y avait encore si peu d'apparence que la fortune de Gaveston put devenir telle qu'il la faudrait pour obtenir le consentement de mon grand-père , que je croyais qu'il était de mon devoir de ne plus recevoir ses soins. Eh! pourquoi donc les avez-vous reçus? me dit mon frère avec une espèce de colère.
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Parce que vous m'y autorisiez, lui répondis-je, et que j'espérais que les choses changeraient. Espérez-le donc encore, me répliqua-t-il, et ne désespérez pas mon ami, si vous ne voulez me désespérer moi-même. La vivacité de mon frère, qui rendait Gavcston encore plus coupable, me donna la force de lui résister. Je lui fis si bien voir que ma résolution était prise , et je la colorai de tant de raisons, qu'il fut obligé de se rendre et de prendre la commission de dire à Gaveston ks dispositions où j'étais. 11 était chez madame deSurrey, où il attendait mon frère pour savoir de mes nouvelles. Ils sortirent ensemble : dès qu'ils furent seuls, mon frère rendit compte, avec tous les ménagemens de l'amitié la plus tendre, de la conversation qu'il venait d'avoir avec moi. Quelle surprise pour Gaveston qui se croyait aimé, et qui n'avait jamais pensé qu'il pût cesser de l'être ! L'amour-propre et l'amour qu'il avait pour moi lui causaient la plus sensible douleur qu'il eût encore éprouvée. Il ne pouvait comprendre d'où lui venait son malheur : l'aventure de madame Sterling n'en pouvait être cause, puisque mon frère l'ignorait. Il le pria de se charger d'une lettre. Mon frère vint me l'apporter : il fit inutilement tout ce qu'il put pour que je l'ouvrisse; il fallut la reporter à Gaveston telle qu'il la lui avait don-
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née. J'en usai de luùme do plusieurs aufirs; et> pour aclicver de le désespérer, milord Penibrocke, qui u'avait pas trouvé daus l'absence les secours qu'il en avait espérés, était revenu de la campajijne aussi amoureux qu'auparavant : il n'avait pu résister au plaisir de me revoir. Je le reçus mieux que je n'avais fait jusque-là. Il ne se flatta point de devoir à lui-même ce changement; comme il ne voyait plus Gaveston si souvent chez madame de Surrey, et qu'il s'aperçut que, quand il y était, il n'osait me parler, il comprit la vérité : il m'en parla avec tant d'honnêteté et de discrétion , qu'il augmenta l'estime que je ne pouvais m'empèchor d'avoir pour lui. Insensiblement je m'accoutumai à lui parler plus qu'à un autre : à la vérité , c'était de choses indifférentes; mais c'était toujours une distinction, et il en sentait le prix. Gaveston ne pouvait contenir sa jalousie. Je l'évitais avec tant de soin, qu'il n'avait pu ni me faire des reproches, ni savoir le sujet de sa disgrâce. La colère où j'étais s'accrut encore par une circonstance que le hasard me fit savoir. Deux hommes s'étaient battus à l'entrée de la nuit dans la rue où logeait madame Sterling ; Gaveston 4es "avait séparés. Je jugeai qu'il ne s'était trouvé là si à propos, que parce qu'il voulait entrer chez cette femme. J'avais été plusieurs fois ten-
tée de lui accorder l;i conversation qu'il me demandait avec tant d'instance; mais le plaisir que j'imaginais à l'accabler de reproches m'était suspect.
Mon frère, fâché de la manière dont je traitais son ami, était froid avec moi, et ne me parlait plus en particulier. Le comte de Pembrocke, au contraire, ne perdait pas une occasion de me marquer la vivacité de son amour. Son père, qui vivait encore dans ce temps-là, désirait beaucoup une alliance comme la nôtre; il ne fut pas plus tôt informé de la passion de son fds, qu'il en parla à mon grand-père, dont il était ami. Le vieux comte de Glocester entra avec plaisir dans le projet : il lui promit qu'il en parlerait à madame de Surrey. Pour moi, il comptait sur mon obéissance, et crut qu'il était inutile de me faire part de ses desseins.
Milord Pembrocke, charmé d'avoir une aussi agréable nouvelle à donnera son fils, qu'il aimait tendrement, le fit appeler. Remerciez-moi, lui dit-il ; je viens de conclure votre mariage avec mademoiselle de Glocester : si vous m'aviez fait votre confident , j'aurais travaillé plus tôt à vous rendre heureux. Le comte de Pembrocke, surpris et troublé par la crainte que je ne le soupçonnasse d'avoir été de moitié dans les démarches que son père avait faites auprès de mon
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grand-[)ére, gardait le silence, l^'espéranee dont il était flatté et la crainte que je ne voulusse pas consentir à son ])onlieur, le partageaient tour à tour. Enfin, prenant son parti : Je vous demande en giàce , monsieur, lui dit-il, de n'aller pas plus loin avec le duc de Glocester, et de l'engager à ne point parler à madame de Surrey. J'ai besoin de quelque temps pour me résoudre à l'engagement que vous voulez que je prenne; je vous demande cette complaisance. Milord Pembrocke, qui savait son lils amoureux, Fut Irès-étonné de lui trouver si peu d'empressement. Il lui représenta tous les obstacles qui pouvaient naître; mais son lils demeura ferme à demander du temps, et l'obtint. Je n'avais jamais reçu de lettre de lui; je fus très-étoiinée (juand une de mes femmes m'en remit une. Mon piemier mouvement fut de la lui renvoyer; mais, comme je connaissais son respect pour moi, je crus que , pusqu'il m'écrivait, il avait quelque chose de très-important à me dire : j'ouvris sa lettre. Il me mandait qu'il était de la dernière importance pour moi que je lui accordasse une coiiversation; et, comme il était dilïicile que ce put ètie chez ma tante, il me proposait d'aller à l'abbaye des bénédictines, dont sa tante est abbesse, et où ma sœur est religieuse. Je ne fis aucune dilbculté de lui parler : il m'assurair
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que ce serait en présence de ma sœur. Je ne soupçonnai point le comte de Pembrocke de vouloir me tromper : je jugeai qu'il s'agissait de quelque chose d'important, et je me déterminai, comme il me le proposait, d'aller à l'abbaye. Le jour fut pris au lendemain. Je vous prie, mademoiselle, me dit-il aussitôt qu'il me vit seule avec ma sœur, de croire que je n'ai point de part à ce que je vais vous apprendre, et que, quelque grand que fût pour moi le plaisir qu'on me promet, je ne l'accepterai jamais, si c'est un malheur pour vous. Il me conta ensuite ce qui s'était passé entre milord Pembrocke et lui. Il faut vous aimer, ajouta-t-il, mademoiselle, aussi parfaitement que je vous aime, pour avoir eu la force de cacher ma passion. Quel plaisir de pouvoir dire que vous êtes la plus adorable personne du monde et la mieux adorée! Je vous ai sacrifié ce plaisir; votre intérêt le demandait : il fallait, pour ne point vous exposer à des désagrémens , me charger seul de la suite de cette affaire. Rien n'était plus noble et plus généreux que le procédé du comte de Pembrocke. J'en fus touchée jusqu'au point de verser des larmes; il s'en aperçut, et se jetant à mes pieds : Laissez-vous attendrir, me dit-il, mademoiselle, pour un homme pour qui vous avez déjà quelque estime : le temps et mon amour feront le reste, surtout
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«juniid votre devoir scia pour moi. J'avais laissé parler le eomte Ut; Teiiibroeke sans lui répoiulre; je rêvais proiondémeiit à ce que je devais faire. La raison était pour lui; mais mon cœur n'en était pas d'accord. Vous ne me répondez point? me dit-il ; peut-être êtes-vous moins touchée du sacrifice que je vous fais, que de la peine de me devoir quelque chose. Non, lui répondis-je enfin, je suis pénétrée de reconnaissance ; mais accordez-moi à moi-môme le temps que vous avez demandé. Ilélas! me dit le comte, qu'il y a d'ingratitude à être reconnaissante comme vous l'êtes ! N'importe, je vous ai rendue la maîtresse de mon sort, et, quoi qu'il m'en coûte, je souscrirai à ce que vous ordonnerez; mais souffrez du moins les témoignages d'une passion dont vous serez peutêtre touchée, quand elle vous sera bien connue.
J'étais déterminée à vaincre la malheureuse inclination que j'avais pour Gaveston, et l'admiration que me donnait le procédé du comte de Pembrocke me faisait tant d'illusion, que je me flattai que je n'avais besoin que d'un peu de temps, et que je l'épouserais ensuite sans aucune répugnance; et, si je ne le lui promis pas , je le lui laissai du moins espérer. Nous nous séparâmes ; il était content, et je crovais presque l'être.
Je me mis au lit en rentrant cliez ma tante :
j'avais besoin d'être seule pour d(^meler mes propres seiitimens. Je me livrai d'abord à toute l'estime que j'avais pour le comte de Pcmbrockej mais, plus je l'estimais, plus je trouvais que je ne devais l'épouser que quand je serais sûre que je pourrais l'aimer. Il devint encore plus assidu chez madame de Surrey. Je lui donnais toutes les occasions de me parler que la bienséance me permettait : je m'exagérais à moi-même son mérite et ce qu'il avait fait pour moi ; j'évitais Gaveston avec soin, et il me semblait que cet effort me coûtait moins tous les jours.
Mon frère n'avait aucune connaissance de ce qui s'était passé entre milord Pembrocke et le duG de Glocester; j'avais cru ne lui en devoir point parler : mais , comme Gaveston faisait toujours des tentatives pour me voir, et que la liberté qu'il avait acquise chez madame de Surrey pouvait enfin lui en faire naître l'occasion, je me déterminai à dire à mon frère ce que je lui avais caché jusque-là , pour qu'il l'engageât à ne plus faire des démarches inutiles pour lui, et embarrassantes pour moi. Il m'écoutaavec surprise. Est-il possible , me dit-il, que vous puissiez vous résoudre à faire le malheur d'un homme qui vous adore, et à me rendre malheureux moi-même? car vous n'ignorez pas que les malheurs de mon ami sont les miens. Si quelque autre m'avait dit.
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en fiivcur de Gaveston, tout ce que mon frère nie disait, peut-être en aurais-jc c^té touchée; mais plus il me parlait pour lui, plus il me le faisait voir coupable. Je fus presque tentée de lui dire ce que je savais de sa perfidie; mais les mêmes raisons qui m'avaient arrêtée m'airêtérent encore : il me quitta très-mécontent de n'avoii* pu rien gagner sur mon esprit. Quelque chagrin qu'il eût d'avoir à annoncer une aussi fâcheuse nouvelle à son ami, il fallait pourtant la lui dire, il alla chez le prince, où il com])lait 1(; trouver : on lui dit qu'il n'y avait point paru; que le prince était enfermé avec le roi, et qu'il ne verrait personne ce soir-là. Gaveston entrait au palais comme mon frère en sortait. Ils raisonnèrent quelque temps sur cette conférence du prince et du roi, qui n'était pas ordinaire. Mon frère reconduisit Gaveston chez lui, et commençant par l'embrasser avec beaucoup de tendresse : Vous savez, mon cher Gaveston, lui dit-il, que j'avais toujours espéré que nous serions unis par les liens du sang , comme nous le sommes par ceux de l'amitié. Quoi! s'écria Gaveston, mademoiselle de Glocester veut m'abandonner! je m'étais flatté que ses froideurs, dont je ne connaissais point la cause, ne tiendraient point contre mon amour; je les ai supportées par respect pour elle, sans oser presque m'en plaindre. Mais,
puisque ce respect tourne contre moi, je veux la voir, je veux lui parler, je veux lui demander raison de son changement, je veux lui montrer tout mon désespoir; elle en sera touchée. Je l'aime trop pour ne pas conserver un peu d'espérance. Par pitié, faites que je lui parle, disaitil à mon frère ; vous seul pouvez me rendre un service auquel ma vie est attachée. Si elle persiste après cela dans son dessein, je ne vous importunerai plus de mes plaintes.
Le comte de Glocester souhaitait presque autant que Gaveston qu'il pût me voir; cependant il ne consentit à rien qui pût intéresser ma réputation. Après avoir cherché plusieurs moyens, ils s'arrêtèrent à celui de gagner le portier de madame de Surrey, et de l'obliger, dès que Gaveston serait chez elle, de renvoyer tout le monde. Mon frère se chargea d'adresser à ma tante un homme pour traiter avec elle d'une affaire qui l'intéressait beaucoup. Tout s'exécuta le lendemain , comme ils l'avaient réglé ; je vis entrer Gaveston, et, peu après, l'homme qui était envoyé par mon frère. Il semblait que ma tante eût été d'accord avec eux. Je voulus me retirer quand elle entra dans son cabinet; elle m'ordonna de rester, et dit à une des femmes de demeurer avec moi. Cette femme n'était point suspecte à Gaveston; il avait mis presque
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tous les gens de madame de Surrey dans ses intc^rèts. Dus qu'il ne fut vu que d'elle, il se jeta à mes pieds. Je ne partirai point d'iei , mademoiselle, me dit-il , que vous ne m'ayez appris quel est mon crime. Peut-être n'étais-je pas digne des bontés que vous avez eues pour moi; mais enlin vous les avez eues; vous m'avez laissé croire que je ne vous étais pas indifférent; je suis le même que j'étais alors, par quel malheur ai-je perdu un bien qui faisait tout mon bonheur? Je ne veux point chercher à vous attendrir par les marques de mon désespoir; tout grand qu'il est, je saurai vous le cacher, s'il ne doit qu'exciter votre pitié : c'est à votre cœur seul que je veux devoir le retour de vos bontés. Parlez, mademoiselle, dites-moi un mot; mais songez que la réponse que vous m'allez faire décidera de mon sort; et, sans vous importuner de mes plaintes, je saurai me venger sur moimême de mon malheur. Le ton dont il me parlait était le ton d'un homme vérilablement touché, et je crois qu'il l'était; il m'aimait alors, et il m'aimerait encore, si la vanité de plaire n'était en lui plus forte que tout autre sentiment. J'étais cependant si prévenue de ses perfidies, quejerécoutaispres([ueavec indifférence. J'eusse bien voulu les lui leprocher; mais je trouvais (fue je me vengeais encore mieux, en
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lui laissant croire que mon changement n'avait point de cause.
Mais, malgré mes résolutions , quelques mots qui m'échappèrent allaient m'attirer un éclaircissement , sans l'arrivée de mon fi ère. lise jeta, en entrant, sur une chaise, comme un homme accablé de douleur. Mes inquiétudes n'étaient que trop bien fondées , mon cher Ga veston , lui dit-il , le prince m'a envoyé chercher , pour me charger de vous apprendre qu'il a été obligé de consentir à votre exil; il a résisté autant qu'il a pu; il n'a cédé que dans la crainte d'augmenter , par sa résistance, la colère du roi; il craint même que vous ne soyez arrêté ; il vous prie de passer sur les terres de France , où vous serez à l'abri de la rage de vos ennemis. Eh ! que m'importe leur rage ! répondit-il ; mademoiselle de Glocester vient de me mettre au point de ne les plus craindre ; la vie m'est odieuse. Je ne fuirai point comme veut le prince ;j irai au contraire me présenter au roi ; quelque irrité qu'il soit , il ne saurait me rendre plus misérable que je le suis. La disgrâce de Gaveston m'avait changée en un moment ; je ne le voyais plus coupable; je ne le voyais que malheureux; et le retenant, comme il se disposait à sortir : Non, non, lui dis-je, vous n'iic/ point, et.
si vous m'aimez , vous fcrc/ tout oe qu'il faut pour vous mettre eu sûreté. Quoi ! s'écria-L-il eu se jetant de nouveau à mes pieds avec des transports de joie qu'il ne pouvait contenir; vous vous intéressez encore à moi , vous ne voulez pas que je périsse? Grand Dieu ! que je suis heureuv! La joie le transportait au point qu'il n'était plus maitre de ses actions. Il m'embrassait les genoux, il baisait mes mains, sans que je pusse l'en empêcher. J'avoue que ce moment fut aussi doux pour moi que pour lui. Je ne contraignais plus mes sentimens , et, bien loin de me reprocher ma tendresse , j'avais un plaisir vif à sentir que j'aimais. Mon frère se désespérait de ne pouvoir se faire écouter de Gaveston. Il fallut que je fisse usage de mon pouvoir, pour l'obliger à songer aux mesures qu'il y avait à prendre. Nous convînmes qu'il fallait dire à madame de Surrey ce qui se passait. Son amitié pour Gaveston , et plus encore sa haine pour le gouvernement, nous assuraient son secours. Aussi entra-t-elle effectivement avec beaucoup de vivacité dans tout ce que lui et mon frère proposèrent. Elle promit d'assurer la fuite de Gaveston. Ils convinrent qu'il passerait le reste de la journée chez elle; qu'on n'y recevrait personne , et que mon fi'ère et un gentilhonune attaché à notre maison, en qui on pouvait pren-
dre confiance, le conduiraient , à Tentrëe de la nuit, au port, où il trouverait un vaisseau qui ferait voiledans le moment qu'il serait embarqué. Nous eûmes plusieurs occasions de nous parler jusqu'au moment qu'il partit. J'étais pressée alors de lui expliquer mes sujets de plainte, non pas pour entendre ses justifications, il n'en avait plus besoin , mais pour me justifier moimême. Il me dit tout ce qu'il voulut, et je crus tout ce qu'il me dit.
La joie dont nos cœurs étaient pleins ne nous laissa pas sentir toute l'amertume de notre séparation. Les mesures pour assurer sa fuite étaient d'ailleurs si bien prises, qu'il n'y avait presque aucun lieu de craindre. Le plaisir de le voir suspendait mes craintes; mais aussitôt que je l'eus perdu de vue, je ne vis que des périls et je vis tous ceux qui étaient possibles. Mon frère devait venir nous rendre compte de ce qui se serait passé : il n'y avait pas une heure qu'ils étaient partis, que je m'alarmais de ce qu'il n'était pas encore de retour; et, quoique la nuit fût fort sombre, je me tenais à la fenêtre, et le plus petit bruit me faisait tressaillir. Je passai plusieurs heures dans cet état : chaque moment ajoutait quelque chose à mes alarmes ; enfin mon frère parut, et me fit un signe dont nous étions convenus; et, comme il était trop tard pour entrer
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cliez ma tante, il ivinit au lendemain à m'en dire davantage.
Ils avaient été arrêtés par le prince, qui avait voulu embrasser son favori avant de s'en séparer, et l'assurer lui-même qu'il partagerait un jour son pouvoir (vous voyez qu'il lui a tenu parole). Mon frère me rendit compte de toute leur conversation : Gaveston l'en avait prié, et l'avait chargé de m'assurer qu'il ne souhaitait cette fortune qu'on lui promettait, que pour être moins indigne de moi. J'avais été si occupée de ma joie et de ma crainte, que je n'avais presque pas pensé à la situation où j'étais avec le comte de Pembrocke : d'ailleurs , quand on est bien plein d'un sentiment, on croit qu« tout ce qui le favorise sera aisé, surtout quand les difficultés ne sont pas présentes. Mais, quand il fut question d'examiner avec mon frère la conduite que je devais tenir, nous nous y trouvâmes très-embarrassés par les espérances que je lui avais laissé concevoir. La franchise était le seul parti honnête et le seul digne de moi : quoiqu'il put être périlleux, je m'y déterminai sans balancer. Cependant il était instruit de tout ce qui s'était passé; on lui avait dit, à la porte de madame de Surrey, qu'elle n'y était pas, justement dans le moment que Gaveston y entrait : on lui avait fait , dans la journée , la même réponse plusieurs
fois. Pour s'éclaircir, il avait pris le parti de se tenir dans la rue, et, comme mon frère et le gentilhomme attendaient un peu plus loin, il vit Gaveston, assez avant dans la nuit, sortir seul de la maison de madame de Surrey. Quelle vue pour un homme amoureux, à qui on avait laissé prendre des espérances? Il se crut trompé de la manière la plus outrageante ; et si , par respect pour lui-même , il ne se proposa pas de se venger, il se promit du moins de me faire sentir combien je lui paraissais différente de ce que je lui avais paru. Il vint le lendemain chez ma tante dans ces dispositions. Je crus m'apercevoir qu'il avait quelque chose de fâcheux dans l'esprit, et je jugeai, par la façon dont il me regardait, que j'y avais part; j'en fus déconcertée : j'étais embarrassée de ce que j'avais un peu de tort.
Le prince était chez ma tante, en sorte qu'il n'était pas possible de me parler en particulie r sans être remarqué. Le comte de Pembrocke, jusque-là plein de circonspection , crut en être dispensé : il vint se mettre auprès de moi ; et me regardant avec un sourire amer : Puis-je vous demander, mademoiselle, me dit-il, si Gaveston m'est favorable, et s'il vous a conseillé de consentir à mon bonheur?
Ces paroles et le ton dont elles étaient accom-
pagnées firent disparaître les torts que je croyais avoii' un moment auparavant, et me redonnèrent toute ma fierté. Je n'ai besoin des conseils de personne, lui dis-je, monsieur, pour vous prier de cesser de me rendre des soins cpii seraient inutiles. Je vous obéirai, me répondit-il en se levant; mais mon rival se sentira peut-être quelque jour d'une vengeance qu'il m'est du moins permis de faire tomber sur lui : il sortit aussitôt. Mon frère, qui était dans la chambre, comprit à ma rougeur une partie de ce qui venait de se passer. Nous ne doutâmes point que le comte de iV'mbrocke ne fût informé que Gaveston avait passé tout un jour avec moi, et les domestiques que nous questionnâmes nous apprirent ce que je viens de vous dire. Je devais craindre son ressentiment; mais j'étais si contente du sacrifice que je faisais à Gaveston, j'imaginais tant de plaisir à le lui écrire , que cette pensée m'occupait toute entière, et ne laissait place à aucune autre.
Le comte de Pembrocke était véritablement amoureux : il se repentit bientôt de ce qu'il avait fait. L'absence de Gaveston diminuait sa jalousie et réveillait ses espérances : il mit tout en œuvre pour m'apaiser; il employa ma sœur: elle me parla pour lui, elle me peignit le désespoir où il était de m'avoir déplu; mais je n'en fus point