RUE GÎT-LE-COEUR, ]M
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liisaao nemo in amore sapil.
PfiOl'EBT.
PREMII^RE PARTIE.
Mon grand-père avait acquis de grands biens dans une charge de finance, et laissa mon père à portée de les accroître par la même voie. Des richesses acquises avec tant de facilité persuadent volontiers à ceux qui les possèdent qu'elles leur sont dues , et ne leur laissent qu'une esj)èce de mépris pour ceux que la foi tune n'a pas aussi-bien traités.
Mon père était né pour penser plus laisonnablement ; il ne lui manquait, pour avoir de l'esprit et du mérite , que la nécessité d'en faire usage; maison ne sent guère cette nécessité , quand on jouit d'une grande fortune qu'on n'a pas eu la peine d'acquérir. Les lalens et les
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pensées saines sont presque toujours le fruit du besoin ou du malheur.
Ma mère dtait d'une condition pareille à celle de mon père. Ils joignirent, par leur mariage, des richesses à des richesses , et je naquis dans le sein d'une abondance , que ma qualité de fdle unique ne me donnait à partager avec personne.
Mon éducation s'en ressentit. A peine avais-je les yeux ouverts, que je savais déjà que j'étais une ficrande héritière. Non-seulement on satisfaisait mes fantaisies; on les faisait naître. On m'accoutumait à être hère et dédaigneuse. On voulait que je dépensasse , mais on se gardait bien de m'apprendre à donner. Enfin , on n'oubliait rien pour me rendre digne de l'état de grande dame , que je devais avoir un jour.
L'usage est établi de mettre , à un certain âge, les filles dans un couvent , pour leur faire remplir les premiers devoirs de la religion. La vanité décida de celui où je devais être. Une abbaye célèbre fut choisie , parce qu'on y mettait toutes les filles de condition , et qu'il était du bon air d'y être élevée. Le faste me suivit dans le couvent ; on n'eut garde de me laisser à la nourriture ordinaire , dont toutes les pensionnaires , qui valaient mieux que moi , s'accommodaient; il me fallait des mets particuliers. Ma fille est délicate, disait ma mère (car il est de l'essence
d'une riclio hérilièro de Tètre) : elle ne serait pas nourrie. Cette santé, prétendue délieate , était cependant très - robuste ; mais, ce qu'elle ne demandait pas , la vanité de mes parcns le demandait. Il me fallait , à toute forée, des distinctions : on voulut que j'eusse, par le même principe , outre une femme pour me servir, une gouvernante en titre. Quoique ce ne fut pas l'usage de la maison, les religieuses, éblouies de la grosse pension, consentirent à tout.
Il n'est guère de lieu où les richesses imposent plus que dans les couvens : les filles qui y sont renfermées , dans le besoin continuel où elles sont d'une infinité de petites choses , regardent avec respect celles dont elles espèrent de les recevoir; aussi eus -je bientôt une cour assidue. Loin de s'occuper à me corriger, on me louait à l'envi. J'étais la plus aimable enfant qu'on eût jamais vue. On me donnait partout la première place, et on me remplissait la tète de mille impertinences. Mon père et ma mère , charmés de ce qu'on leur disait de moi , redoublaient leurs présens , et j'en étais encore mieux gâtée. J'étais parvenue à ma quatorzième année, que je n'avais encore reçu ni chagrin ni instruction. Une petite aventure qui m'arriva me donna l'un et l'autre.
Ma gouvernante me faisait manger quelcpiefois
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au réfectoire, pour étaler aux yeux de mes compagnes ma magnificence. Je faisais part à mes complaisantes de ce qu'on me servait ; les autres n'en tàtaient pas : c'était une leçon que ma gouvernante m'avait donnée, que je suivais cependant avec peine : il y avait dans le fond de mon cœur quelque chose qui répugnait à tout ce qu'on me faisait faire.
Mademoiselle de Renonvilie, d'une des premières maisons de Picardie, aussi sottement fière de sa noblesse qu'on voulait que je le fusse de mes richesses , ne s'était jamais abaissée à venir chez moi : elle fit plus ce jour-là; elle s'empara de la place que j'avais coutume d'occuper. J'allais en prendre une autre , quand ma gouvernante , offensée de ce manque de respect , s'avisa de vouloir me faire rendre la mienne.
Cette dispute fut longue et vive. La Renonvilie exagéra les avantages de sa naissance , et n'épargna point les traits les plus piquans sur la mieime. Pendant ce temps-là, j'avais les yeux baissés ; je ne savais que faire de toute ma personne : je sentais confusément du dépit , de la colère et de la honte. Ce que j'entendais m'était tout nouveau , et me faisait naître des idées qui étonnaient mon petit orgueil.
Une religieuse plus raisonnable que les autres, et vérilabh'ment laisonnable , vint me tirer de
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celle einbarrassaiile situation , et m'emmena dans sa chambre.
Dès que nous y fûmes , je me mis à pleurer de tout mon cœur. Savez-vous ce qu'il faut faire? me dit la religieuse, il faut, au lieu de pleurer, être bien aise de n'avoir point de tort. Ilélas ! non ,je n'en ai aucun, répondis-je en continuant de pleurer ; si ma gouvernante ne m'en avait empêchée, je me serais mise ailleurs, et je n'aurais pas le chagrin que j'ai ; ce qui me fâche , c'est que les pensionnaires qui me font le plus de caresses étaient bien aises de me voir morlifiée : Que veut dire mademoiselle de Renonvilie , que je lui dois du respect? pourquoi lui en devrais-je? Vous ne lui en devez point aussi, répondit la religieuse; mais elle est fille de qualité , et vous ne l'êtes pas.
Ces distinctions étaient toutes nouvelles pour moi; mais, par une espèce d'instinct, je craignais d'en demander Texplicalion. Eugénie (c'était le nom de la religieuse) n'attendit pas mes questions. Vous avez le cœur bon, me dit-elle, et je vous crois l'esprit assez avancé j)our être capable de ce que j'ai à vous dire. On ne vous a mis jusqu'ici que des idées fausses dans la tête, et il faut vous en défaire.
\otre père a acquis son bien par des voies (;t dans des emplois peu honorables : c'est une ta-
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che qui ne s'efface jamais entièrement. Mais pourquoi, dcmandai-je , cette noblesse est-elle tant estimée? C'est, me répondit-elle, que son origine est presque toujours estimable : d'ailleurs il a fallu quelques distinctions parmi les hommes ; celle-là était la plus facile.
Ma mère, qui vint me voir, interrompit cette conversation. Ma gouvernante s'empressa de lui exagérer l'affront que je venais de recevoir : ma sortie fut résolue sur-le-champ; je n'en fus pas fâchée. J'éprouvais avec mes compagnes à peu près la même honte que si elles m'avaient vue toute nue. Je regrettais pourtant Eugénie : elle m'avait dit, à la vérité, des choses fâcheuses; mais elle ne m'avait pas méprisée; une lueur de raison, qui commençait à m' éclairer, me faisait sentir que j'avais besoin de ses instructions.
J'allai la trouver dans sa cellule; je l'embrassai de tout mon cour, et à plusieurs reprises. Ce que vous faites , me dit-elle , ma chère enlant, prouve votre heureux naturel : il serait bien triste que vous ne fussiez pas raisonnable ; vous êtes faite pour l'être; mais les exemples que vous allez avoir devant les yeux vont vous séduire ; vous êtes encore bien jeune pour y résister. Je vous aime : je veux que vous m'aimiez aussi. Venez me voir souvent, je vous donnerai mes avis; et, si vous avez confiance en moi, je
VOUS forai l'vilor des ridiculos^ et prut-rtro des malljciirs réels.
Je l'embrassai une seconde fois ; nous pleurâmes toutes deux en nous quittant, et eette conversation fut le commencement d'une liaison à laquelle je dois le peu que je vaux. Eujjénie m'a éclairée sur la plupart des choses ; elle me les a fait voir telles qu'elles sont ; et, si elle ne m'a pas empêchée de faire de grandes fautes , elle me les a du moins fait sentir.
Dès que je fus retournée dans la maison paternelle , on songea à me donner des maîtres que je n'avais pu avoir dans le couvent : les plus chers furent préférés. On se persuade , quand on est riche, que les talens s'achètent comme une étoffe. Heureusement la nature avait mis ordre que la dépense ne fût pas perdue avec moi. J'étais née avec les plus heureuses dispositions : je fus bientôt la meilleure écolière de mes maîtres. J'avais, outre cela, une figure charmante : il y a si long -temps que j'étais belle, qu'il n'y a plus de vanité à dire que je l'étais en perfection.
Etre belle, être excessivement riche, c'était plus qu'il n'en fallait pour attirer les prétendans; aussi vinrent-ils en foule : heureusement mon père s'étali mis dans la tète de ne me marier qu'à dix-liuit ans.
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Ma mère seule eût été bien capable d'atlirer du monde chez elle : si elle n'était pas aussi régulièrement belle que moi , elle ne laissait pas de l'être beaucoup ; et , si elle n'eût voulu être que ce qu'elle était, elle eût été tout-à-fait aimable : mais elle voulait être une femme de condition; elle en prenait, autant qu'elle pouvait, les airs et les manières ; ce n'est pas tout : elle voulait avoir plus d'esprit que la nature ne lui en avait donné. Il y a de certaines expressions que les gens du grand monde mettent de temps en temps à la mode, qui signifient tout ce qu'on veut, qui ont été plaisantes la première fois qu'on en a fait usage, mais qui deviennent précieuses ou ridicules, quand on s'avise de les trop répéter.
Ma mère tombait à tout moment dans cet inconvénient : les façons communes de parler n'étaient point de soîi. goût , les élégantes ne lui étaient pas familières; elle s'y méprenait presque toujours : je ne sais si c'était pour se donner le temps de les trouver , ou si elle y entendait finesse ; mais elle traînait toutes ses paroles.
Que la façon libre dont je parle de ma mère ne prévienne point contre moi, je n'ai jamais manqué à ce que je lui devais ; je l'ai aimée tendrement , et j'étais quelquefois au désespoir du soin qu'elle prenait de gâter tout ce qu'elle
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avait (Je l)on et d'aimal)i(' : je m'imaginais que mon exemple la corrigerait; j'avais pour cela une altention continuelle à éviter tout ce qui avait la plus légère apparence d'aft'ectation.
Du caractère dont je viens de la dépeindre , on juge bien qu'elle ne voulait vivre qu'avec les personnes de qualité : les noms, les titres faisaient tout auprès d'elle. Avec quel soin, avec quelle dépense allait-elle se chercher parmi ces gens-là des ridicules et des dégoûts ! N'importe, tout était supporté pour avoir le plaisir de se montrer aux spectacles avec une duchesse, et pour dire à ([uchpies complaisans du second ordre : La duchesse une telle, le duc un tel, viennent souper chez moi.
Ces jours si agréables n'étaient cependant pas sans embarras : il fallait écarter de la maison ces mêmes complaisans à qui mon père avait donné le droit de venir familièrement, et dont ma mère aurait eu honte. Quelques petits parens étaient dans le même cas, et augmentaient les embarras ; car on ne voulait point absolument les montrer, et ils n'étaient nullement disposés à se cacher.
Je me rappelle encore , avec une sorte de honte, ce qui se passait les jours où les grandes compagnies devaient venir. Tout était dés le matin en l'air dans la maison. Les instructions
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que ma mère distrilniait commençaient par mou père : on ne pouvait le renvoyer comme les autres; il fallait du moins tacher de lui donner les manières convenables. C'était, comme je l'ai dit, un bon homme qui aurait eu naturellement le sens droit, si sa femme lui en avait laissé le pouvoir; mais^ à force de lui vanter l'excellence de vivre dans ce qu'elle appelait la bonne compagnie, il s'en était coiffe presque autant qu'elle. On lui avait surtout recommandé des airs aisés : il est difficile de ne pas confondre une liberté honnête avec la familiarité; l'usage du monde apprend seul ces différentes délicatesses; aussi mon père et ma mère s'y méprenaient-ils toujours.
Jamais de titres , jamais de monsieur, môme en leur parlant : ils n'en venaient pas avec moins d'empressement dans la maison. La liberté d'y amener qui on voulait, et plus encore peut-être le plaisir de se moquer de nous, ne laissaient pas sentir à ces grands seigneurs et à ces grandes dames, qu'il y avait autant d'indécence à eux d'y venir, qu'à nous de sottise de les recevoir.
Ma mère ne pouvait se dispenser d'être coquette, l'état de jolie femme et de femme du grand monde l'exige: la difficulté était d'avoir des amans de bon air. Un homme qui eût été
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i]v la cour lui t'ul ùùi foiiriur la tô(e; mais cos messieurs ont aussi leurs maximes: il sérail du ticrnier ridicule d'accorder des soins suivis à une bourgeoise , et de s'y attacher sérieusement.
Ma présence ne nuisait à rien. L'usage qui ne permettait pas à une mère d'avoir des prétentions quand sa fille paraissait dans le monde était changé dès ce temps-là; chacune avait ses adorateurs; il arrivait même assez souvent que l'on commençait par la mère, surtout lorsqu'il était question de mariage.
Entre les familiers de la maison, le chevalier de Dammartin était le plus autorisé; c'c§t lui qui donnait le ton. La malignité, plus encore la vanité, le rendait caustique et médisant; il méprisait tout le monde, pour s'estimer plus à son aise. A force de parler contre la noblesse des autres, on s'était persuadé l'excellence de la sienne : la même voie lui avait acquis la réputation de vertu et de piobité. Il s'était établi juge. H décidait souverainement en tout genre; mais il ne parlait pas tous les jours. Il était établi qu'il avait de l'humeur, on la respectait; je crois en vérité qu'on lui en faisait un mérite. Mon père était le seul pour qui il n'en eût point; il lui souriait même quelquefois: ii est vrai que cette faveur .précédait toujours
(jiicIqiHS emprunts, ((u'on ne rendait jamais.
Les autres hommes ([ui nous faisaient l'honneur de venir se moquer de nous étaient la plupart des petits-maîtres : beaucoup de suflisance, un babil intarissable, une très- grande ignorance, un souverain mépris pour les mœurs, nuls principes : vicieux par air, et débauchés par oisiveté; voilà ce qu'ils étaient tous.
Je passai prés d'une année après ma sortie du couvent, sans être admise dans les grandes compagnies : on voulut auparavant me laisser acquérir la bonne grâce du maître à danser , m'instruire de ce qu'on appelle le Savoir- vivre , la politesse, et surtout me donner le bon ton.
Si je voulais me laisser aller aux réflexions , cette matière m'en fournirait beaucoup; mais elles seraient également inutiles à ceux qui sont capables d'en faire, et à ceux qui n'en font jamais.
Je regagnais mon appartement aussitôt qu'on avait dîné ; j'y passais peut-être les plus doux momens que j'ai passés de ma vie. Dès que mes maîtres m'avaient quittée, je lisais des romans que je dévorais. Un fonds de tendresse et de sensibilité que la nature a mis dans mon cœur me donnait alors des plaisirs sans mélange. Je m'intéressais à mes héros; leur malheur et leur
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honlicur étaient les miens. Si cette lecture me préparait à aimer, il faut convenir aussi qu'elle me donnait du goût pour la vertu : je lui dois encore de m'a voir éclairée sur mes amans.
Le marquis du Fresnoi, qui s'attacha à moi dès que je parus dans le monde, fut le premier qui donna lieu à mes remarques ; je lui plaisais plus qu'il ne voulait qu'on le crût ; aussi n'avait-il garde d'employer les petits soins et les complaisances; il cachait, au contraire, autant qu'il lui était possible, l'attention qu'il avait à me suivre et à me rep:arder.
Je crois qu'il eût voulu me le cacher à moimême; du moins, s'il eût osé, il m'en eût demandé le secret. Rien n'était plus plaisant que les peines qu'il prenait pour donner à ses galanteries un air cavalier; c'était comme s'il m'eût dit : Je vous conseille de m'aimer; mais le ton devenait différent, quand le hasard lui fournissait l'occasion de me parler en particulier. L'amour, qui n'avait rien alors à démêler avec la vanité , se montrait tendre et devenait timide.
Toute jeune que j'étais , le contraste de cette conduite me paraissait parfaitement lidicule, et me donnait pour M. du Fresnoi des sentimens trés-différens de ceux qu'il voulait m'inspirer. Il ne fut pas long-temps sans avoir des rivaux :
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ma beaiUë et la qualité de grande liéritière lui en donnaient de deux espèces ; ceux qui voulaient m'épouser, et ceux qui croyaient leur honneur intéressé à attaquer toutes les jolies femmes. Je ne sais auquel de ces deux motifs je dus Tamour du marquis de Crevant; il était assez aimable, sans être cependant exempt des airs et des défauts des gens de son âge.
J'allais tout conter à mon Eugénie : elle riait de mes dégoûts et de mes surprises. Gardezvous comme vous êtes , me disait-elle , le plus long-temps que vous pourrez. Votre père vous aime; profitez de cette tendresse pour choisir un mari qui vous rende heureuse. Votre raison et votre cœur ne parlent encore pour personne. Je voudrais bien que le cœur se tût toujours : mais je crains qu'il ne se mêle un jour de vos affaires plus qu'il ne faudrait. Vous avez un fonds de sensibilité qui m'alarme pour le repos de votre vie. Vous êtes perdue, mon enfant, si vous trouvez quelqu'un qui sache aimer et vous persuader qu'il vous aime.
Hélas! je touchais au moment où cette prédiction devait s'accomplir. Ma mère, avide de tous les lieux où l'on pouvait se montrer, retint une loge pour îa première représentation d'une pièce. Nous devions y aller avec une duchesse
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(jiii nous avait prises pour pis-aller , et qui trouva une compagnie plus convenable.
Nous voilà donc , ma mère et moi , seules dans le premier balcon. Le théâtre était plein de tout ce qu'il y avait de gens de condition à la cour et à la ville. Ma mère, pour jouir de la gloire de connaître la plupart d'entre eux , ne cessait de l'aire des révérences. Pour moi, uniquement occupée du plaisir d'entendre la pièce, et du soin de cacher les larmes qu'elle me faisait répandre, je ne voyais personne; mais l'impatience d'entendre le bruit que faisait le marquis du Fresnoi , attira mes regards sur lui. Il disputait sur le mérite de la pièce avec un homme que je ne connaissais point, ou plutôt il lui reprochait de l'écouter; car ces messieurs condamnent ou approuvent, sans savoir le plus souvent de quoi il est question. Comme il vit que je le regardais, qu'il entendait qu'on se récriait autour de lui sur ma beauté, il crut qu'il pouvait, sans se faire tort, venir un moment dans notre loge.
Je m'aperçus que celui avec qui il avait parlé lui demanda avec empressement , lorsqu'il eut repris sa place, qui nous étions. C'est la fille et la femme d'un homme d'alfaires, répondit-il ; la fdle est jolie, comme vous voyez; de plus ils ont un bon cuisinier ; voilà ce qui m'^ fait
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faire connaissance avec eux. Vous n'êtes donc point amoureux? dit celui à qui il parlait. Mais comme cela, répondit M. du Fresnoi. Si vous n'avez rien de mieux à faire, je vous y mènerai souper ce soir; vous me ferez môme plaisir : je vais engager encore deux ou trois hommes de mes amis ; car il n'est pas mal d'être les plus forts dans cette maison.
Quelque répugnance que le comte de Barbasan (c'est le nom de celui h qui il parlait) eût d'être présenté par quelqu'un dont il connaissait tous les ridicules , le désir de me voir l'emporta, et la partie fut acceptée. Ils vinrent tous deux, après la pièce, à la porte de notre loge. La présentation de M. de Barbasan fut faite légèrement : ils nous mirent dans notre carrosse, montèrent dans le leur, et furent aussitôt que nous au logis , où il y avait déjà du monde.
Quelle différence de Barbasan à tout ce que j'avais vu jusque-là! Je ne parle point des grâces de sa figure; je me flatte que, si elles avaient été seules, elles n'auraient pas fait d'impression sur moi ; mais son esprit, son caractère, voilà ce qui me toucha : j'eus le temps de prendre bonne opinion de l'un et de l'autre dès ce premier jour.
La conversation roula d'abord sur la pièce ; nos petits-maîtres la déclarèrent détestable : je
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l'ai (lit à lîarhasaii , dit h; marciiiis du Frcsiioi. Ajouk'z, répliqua iîarhasaa, que vous me l'avez dit dés le premier acte : pour moi , je ne suis point si pressé de juger; je vais à la tragédie pour donner de l'occupation à mon cœur; si je suis touché, je n'en demande pas davarjtage;je ne chicane point l'auteur sur la façon; je lui sais gré, au contraire, des peines qu'il a prises pour me donner un sentiment trésagréable.
De la pièce, qui était l'histoire du jour, on passa aux aventures de la cour et de la ville. Barbasan soutint toujours sou caractère: il doutait; il excusait; enfin, il eût voulu qu'on n'eut point cherché à avoir de l'esprit aux dépens d'autrui.
Le jeu finit les disputes. Barbasan ne joua point; je ne jouai point aussi. Nous restâmes seuls désœuvrés : je m'aperçus qu'il avait les yeux attachés sur moi; j'en fus embarrassée. Pour assurer ma contenance , je m'approchai de la table où l'on jouait. Il n'osa d'abord m'y suivre : heureusement un incident qui attira des contestations, lui en donna le ])rétexte. Je crois qu'il me regarda toujours; pour moi , je n'osai lever les yeux, quoique j'en eusse grande envie.
Je n'eus pas besoin de liie avant de me met-
tre au lit, comme j'en avais la coutume : un trouble agréable, que je n'avais jamais éprouvé, remplissait mon cœur. La figure de Barbasan se présentait à moi. Je repassais tout ce que je lui avais entendu dire; je m'applaudissais de penser comme lui : je n'osais m'arrêter sur l'attention qu'il avait eue à me regarder; je n'y pensais qu'à la dérobée. Ma nuit se passa presque entière de cette sorte. Je fus fàcliée ensuite de n'avoir pas dormi. Je craignis d'en être moins jolie.
Ma toilette , qui ne m'avait point occupée jusque-là, devint pour moi une affaire sérieuse. Je voulais absolument être bien; je ne me contentais point sur le choix de mes ajustemens. Où devez- vous donc aller? me dit ma femme de chambre , étonnée de ce qu'elle voyait. Sa question m'étonna moi-même et m'embarrassa ; le sentiment qui me faisait agir m'était inconnu.
Quelques-uns de ceux qui avaient soupe le soir avec nous , vinrent y diner le lendemain. On parla du souper. Comment avez-vous trouvé Barbasan? dit un de nos petits-maîtres, en s'adressant à ma mère; il ne manque pas absolument d'esprit ; et , pour lui homme qui n'a pas été dans un certain monde, il n'y est point trop déplacé. Quel est-il? dit ma mère. On prétend ,
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répondit celui qui avait pailé , (ju'il est d'une ancienne maison de Gascogne; mais je n'en crois rien. Pourquoi n'en parlerait-il point? pourquoi ne s'en ferait-il pas valoir? ce secours ne serait-il pas nécessaire à quelqu'un qui n'a aucune fortune? Il a mieux que la fortune, dit le commandeur de Pienncs, qui n'avait pas encore parlé : il a des sentimens d'honneur. A l'égard de sa naissance , je puis vous répondre que tel qui vante la sienne, et qui en rompt la fête à tout propos, lui est très-inférieur par cet endroit; mais, quoiqu'il connaisse le prix que ces sortes de choses ont dans le monde, il n'a pas le courage de leur donner une valeur qu'elles n'ont pas à ses yeux.
Je ne puis dire le ])laisir que me fit cet honnête homme , moins, à ce que je croyais, du hicn qu'il avait dit de Barbasan, que de ce qu'il avait humilié l'orgueil du petit-maître.
Nous sortîmes de bonne heure pour faire des visites : jamais elles ne m'avaient paru si ennuyeuses. Ce fut bien pis encore; ma mère, qui n'avait point de souper arrangé chez elle, s'arrêta dans une maison. Je fus louée , admirée môme ; mais ce n'était pas pour tous ces gens-là que j'avais pris tant de peine d'être jolie.
Revenue au logis, je lus avec soin la liste des visites; le nom que je cherchais ne s'y trouva
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point; j'en fus j)iqiiée, et n'eus garde de m'avouer îa cause de mon dépit; je le mis sur le compte de l'impolitesse que je trouvais à ne pas venir remercier ma mère : il me parut que c était la traiter trop cavalièrement.
Nous sortîmes encore plusieurs jours de suite, et Barhasan se trouva enfin au nombre de ceux qui étaient venus à notre porte : il était visible qu'il n'avait voulu que se faire écrire. Je crus qu'il ne nous trouvait pas assez bonne compagnie pour lui : cette pensée me revint plusieurs fois pendant la nuit : il ne me parut plus si aimable; mais je pensais trop souvent qu'il ne l'était pas. Ce dépit me rendit presque coquette. Je voulais plaire. Mon amour-propre, ébranlé par l'indifiérence de Barbasan , avait besoin d'être rassuré.
Les spectacles , les promenades me servaient à merveille; j'y faisais toujours quelques recrues d'amans. Une espérance secrète d'y trouver mon fugitif, de me montrer à lui environnée d'une foule d'adoi^ateurs, était jiourtant ce qui me soutenait. Je le cherchais des yeux dans tous les endroits où j'étais : dès que je m'étais convaincue qu'il n'y était point, mon désir déplaire s'éteignait; les amans dont je n'avais plus d'usage à faire , me devenaient insupportables.
Le hasard me servit enfin mieux que mes re-
cherches. Nous sortîmes un malin pour aller chez un peintre qui avait des tableaux d'une beauté singulière. Barbasan y était. Quoiqu'il y eut assez de monde, je l'eus bientôt aperçu; et, en vérité, je crois que je ne vis que lui. Le cœur me battit; j'avais peur qu'il ne sortit. iNIa mère, qui ne voyait là personne de sa connaissance, ne fit pas façon de l'appeler. 11 vint à nous d'un air embarrassé. Elle lui fit des reproches de ce qu'il nous avait négligées : il répondit qu'il s'était présenté plusieurs fois à notre porte. Quand on veut me trouver, dit ma mère, il faut venir diner ou souper avec moi ; aujourd'hui , par exemple. Je suis désespéré, répondit Barbasan; j'ai un engagement indispensable. Demain donc, dit ma mère. Je ne suis pas plus libre demain, répliqua-t-il.
Piquée de tant de refus, je ne pus me tenir de dire , d'un ton qui se ressentait de ce qui se passait en moi : Ma mère , pourquoi le contraindre? Monsieur a mieux à faire. Je vois encore la façon dont il me regarda alors : ses yeux tendres et timides me disaient : Vous êtes bien injuste !
Les tableaux parcourus , que nous ne regardions ni Tun ni l'autre , nous sortîmes. A peine fûmes-nous de retour au logis, que Barbasan y arriva. 11 dit qu'il avait trouvé le moyen de se
dégager; que, si nous voulions de lui, il passerait la journée avec nous.
Le voilà établi dans la maison, et moi d'une gaieté qui ne m'était pas ordinaire. Tout prit une nouvelle face à mes yeux : ceux même qui ne me donnaient auparavant que de l'ennui , me faisaient naître des idées plaisantes. Je crois que Barbasan était dans la même situation. Nous étions pleins, l'un et l'autre, de cette douce joie que l'on ressent quand on commence d'aimer, et que Ton paie ensuite si chèrement.
La journée se passa comme un moment, et il en fut de même de plusieurs qui lui succédèrent; car Barbasan n'en passait plus sans nous voir. Comme je n'examinais point mes sentimens, je ne me donnais pas le tourment de les combattre. 11 s'établissait cependant une intelligence entre M. de Barbasan et moi. Nous nous faisions de petites confidences sur tous ceux de la société : un coup d'œil nous avertissait l'un et l'autre que le ridicule ne nous échappait pas. Notre intérêt conduisait nos remarques : les femmes, si elles étaient jolies , attiraient mes railleries ; et les hommes , surtout ceux qui voulaient être amoureux de moi, celles de Barbasan. Je n'étais plus si pressée d'aller voir Eugénie: l'amitié devient bien faible quand on commence à être occupé de sentimens plus vifs; et, si elle
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reprend ses droits, ce n'est que lorsque le besoin de la conliance la rend nécessaire. Je n'en dtais pas encore là. Lorsque je la revis, et que je voulus, comme à mon ordinaire, lui conter ce que j'avais fait et ce que j'avais vu de nouveau , je me trouvai embarrassée ; mon cœur battit bien fort, quand il fallut nommer le comte de Barbasan. 11 semblait qu'Eugénie me devinait : elle me fit plusieurs questions sur son compte; je ne pus résister au plaisir d'en dire du bien; et, dès que j'eus commencé à parler de lui, je ne sus plus m'arréter; je parlai de sa figure, de son esprit, de sa sagesse.
Il se déguise peut-être mieux , dit Eugénie. Oh ! pour cela, non, répondis-je avec vivacité ; je l'ai bien examiné. Pourquoi cet examen ? répliqua-t-elle. Je meurs de peur qu'il ne vous plaise plus qu'il ne faudrait. Prenez garde à vous, mon enfant : quel malheur, si vous alliez vous mettre dans la tète un homme que vous ne pouvez épouser! car je conclus, par ce que vous venez de me dire , que ce Barbasan n'est pas dans le rang où l'on vous cherche un mari : gardez votre cœur pour celui à qui vous devez le donner.
La cloche, qui l'appelait à l'église, ne lui permit pas de poursuivre ; mais elle m'en avait assez dit. Quelle triste lumière elle porta dans
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mon àme ! Je revins au logis , pensive , rêveuse ; je n'avais pas le eouraj^e de m'examiner; je craignais de me connaître; je me rassurai pourtant un peu sur ce que Barbasan ne m'avait rien dit qui ressemblât à l'amour. Il ne me paraissait pas possible que je pusse aimer quelqu'un qui ne m'aurait pas aimée.
Nous allâmes à un concert où il y avait toujours beaucoup de monde ; j'y portai les nouvelles pensées dont j'étais occupée, Barbasan se mit vis-à-vis de moi, et s'aperçut que j'étais distraite; il crut même que j'évitais de le regarder. Inquiet, alarmé de ce cbangement , il m'en demanda la cause, dès qu'il put me parler. Je n'ai rien, lui dis-je d'un air qui disait que j'avais quelque cbose. Je ne suis en droit , iHipondit-il , ni de vous questionner, ni de me plaindre; mais, par pitié, parlez-moi.
Ces mots furent accompagnés d'un regard qui me donna l'intelligence de ce qui se passait dans nos cœurs ; nous nous entendîmes dans le moment; nous gardâmes tous deux le silence; et, pour la première fois , nous nous trouvâmes embarrassés d'être ensemble. Il fut rêveur le reste de la soirée, et je continuai de l'être.
Je repassai toute la nuit ce qu'Eugénie m'avait dit. Les regards, la rêverie de M. de Barbasan , ne me laissaient plus la liberté de dou-
ter (le ses scntimcns : je l'eusse voulu alors; ce doute eût été un soula^jenient pour moi ; je m'en serais autorisée pour ne pas examiner les. miens.
Que faire? Quel parti prendre? Pouvais-je interdire à Barbasan la maison de mon père? je n'en avais pas le droit. La morale des passions n'est pas austère : je conclus que je ne devais rien changer à ma conduite , et attendre , pour m'inquiéter, que j'en eusse des raisons plus légitimes. Que savais-je ce qui pourrait arriver, et ce que la fortune me réservait?
Malgré mes résolutions , mon procédé n'était plus le même pour Barbasan, ni le sien pour moi. Nous avions perdu l'un et l'autre la gaieté qui régnait auparavant entre nous. Nous nous parlions moins : les choses que nous nous disions autrefois n'étaient plus celles que nous eussions voulu nous dire ; Barbasan n'y perdait rien : je l'entendais sans qu'il me parlât.
Je passai quelque temps de cette sorte, dans un état qui n'était tout-à-fait bon , ni tout-à-fait mauvais. Mon père et ma mère eurent souvent alors des conférences , qui ne leur étaient pas ordinaires : il ne m'entra point dans l'esprit que j'y eusse part; je n'y en avais cependant que trop pour mon malheur.
Je ne l'ignorai pas long-temps. Mon père
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m'envoya chercher un matin. Je le trouvai seul avec ma mère , qui m'annonça la première que
j'allais être mariée avec M. le marquis de N ,
fils du duc du môme nom. Elle eut tout le temps de me faire un étalage aussi long qu'elle voulut des avantages de ce mariage; que je serais à la cour, que j'aurais un tabouret ; et , comme c'était à ses yeux le plus haut point de la félicité, elle finit par me dire : Vous êtes trop heureuse; j'ai apporté à votre père autant de bien que nous vous en donnons; j'étais plus belle que vous ; voyez la différence de nos établissemens.
Mon père, tout subjugué qu'il était, se sentit piqué de cette comparaison. Mon Dieu! ma femme , lui dit-il, je connais plus d'une duchesse nui voudrait avoir autant d'argent à dépenser que vous.
Ce discours m'autorisa à marquer mes répugnances : On m'avait promis, dis-je, qu'on ne songerait à me marier qu'à dix-huit ans; je ne les ai pas encore; je ne me soucie point d'être duchesse.
Si vous ne vous en souciez pas, nous nous en soucions, nous, dit ma mère d'un ton aigre. Mais , ma mère, répondis-je, mon père dit luimême que vous êtes plus heureuse. Votre père pense bassement, répliqua-t-elle : allez vous
DE L AMO UR. ô I
coiffer; je dois sortir, peut-être vous mènerai-je avec moi.
Si j'avais été seule avec mon père, je lui aurais montré ma douleur; je sentais qu'il m'aimait pour moi; j'apercevais au contraire dans ma mère une tendresse qui ne tenait qu'à elle ; elle avait d'ailleurs un ton de hauteur et des manières qui m'en imposaient.
Je remontai dans mon appartement, dans un état bien différent de celui où j'en étais sortie un peu auparavant. J'avais un poids sur le cœur trop pesant pour le soutenir seule : il me fallait quelqu'un à qui je pusse parler ; je n'avais qu'Eugénie, je courus chez elle.
Deux heures de peine et de trouble avaient apporté sur mon visage un si grand changement, que, dès qu'elle me vit, elle me demanda avec inquiétude si j'étais malade. Je le voudrais, répondis-je en pleurant; je crois que je voudrais être morte. Qu'avez-vous donc, mon enfant? me dit-elle. Dépèchez-vous de parler; vous me donnez une véritable inquiétude. Hélas! répliquai-je, je suis la plus malheureuse personne du monde ; mon père et ma mère viennent de m'annoncer que je suis promise à
à M. le marquis de N Que ferai-je? ma chère
Eugénie, gardez-moi avec vous; j'aime mieux passer ma vie dans le couvent, que d'épouser
un homme que je hais, qui ne veut de moi que pour mon hien , qui croit me faire trop d'honneur, qui me méprisera dès que je serai sa femme. Je ne suis touchée, ni de la condi-r tion , ni du rang : à quoi me servirait tout cela avec un mari qui me donnerait mille dégoûts , mille mortifications! Que je suis à plaindre! conseillez-moi , je vous en prie.
Vous obéirez, répondit Eugénie. Ah! vous ne m'aimez plus! m'écriai-je; vous voulez que je sois malheureuse! Je veux, répliqua-t-elle, que vous soyez raisonnable. Vous n'avez pas même de prétexte pour refuser le marquis de N.... Pourquoi voulez-vous qu'il vous méprise? pourquoi toutes ces chimères? êtes-vous la première fille de votre espèce qui aura été transplantée à la cour? ayez un maintien convenable; votre naissance alors, loin de vous nuire, vous servira : mettez, par votre conduite, le public dans vos intérêts, et votre mari lui-même n'osera vous manquer. Mais , répliquai-je , je le hais, et je le haïrai toujours.
Eugénie fixa quelques momens ses yeux sur moi , et m'obligea à baisser les miens. Vous craignez, me dit-elle, que je ne lise dans votre cœur. Hélas ! mon enfant , j'y lis depuis long-temps : le marquis de N — ne vous paraît haïssable que parce que Barbasan vous pa-?
rail ainiahlc. .!«' n«: vous en ai point parlé ; je sentais que vous vous seriez appuyée de ma j)énétration pour vous justifier à vous-même vos sentimens. A quoi pensez-vous? conLinua-telle. Que voulez-vous faire de cette inclination? voulez-vous vous rendre malheureuse ? car vous ne sauriez vous flatter de l'épouser.
Le nom de Barbasan , l'impossibilité d'élre à lui , que je n'avais envisajjée jusque-là que vaguement, me remplirent d'un sentiment si tendre et si douloureux , qu'en un instant mon visage se couvrit de larmes. Vous me faites pitié, me dit Eugénie. Parlez-moi; ne craignez point de me montrer votre faiblesse; si je vous condamne, je vous plains aussi; vous avez besoin de conseils , vous avez besoin de courage. Barbasan sait-il l'inclination que vous avez pour lui? Hélas! m'écriai-je, comment la saurait-il! je ne la sais pas moi-même. Vous a-t-il parlé? continua-t-elle. Quelle est sa conduite? quelle est la vôtre?
J'étais dans cet état où la confiance est un véritable besoin : l'amitié qu'Eugénie me marquait, m'y engageait encore; et puis le plaisir de parler de ce qu'on aime! Je contai donc avec le plus grand détail, non-seulement tout ce que Barbasan m'avait dit, mais ce que je lui avais entendu dire. Si vous saviez, ajoutai-