TOME V
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je, combien il est raisonnable, combien il est différent des autres!
Je le crois, dit Eugénie; mais, mon enfant, ce n'est point un mari pour vous. Eh bien! répliquai-je avec vivacité, je me mettrai dans un couvent. C'est ce 4jue vous pouvez encore moins que tout le reste, répondit-elle. Voulez-vous l'aire l'héroïne de roman, et vous enfermer dans un cloître, parce qu'on ne vous donne pas l'amant que vous voulez? Croyez-moi, votre douleur ne sera pas éternelle : il vous sera aisé d'oublier Barbasan ; il ne faut pour cela que le bien vouloir; mais, dans un couvent, il ne suffît pas de vouloir être contente pour l'être. Gardez- vous de laisser apercevoir au marquis de N un dégoût qu'il ne vous pardonnerait jamais : il faut être bienséante, mais il ne faut pas être dédaigneuse.
Les discours d'Eugénie m'affligeaient et ne me persuadaient point. Je le lui reprochai en pleurant. Loin de s'offenser de mes plaintes, elle y répondit avec tant d'amitié, elle me parla d'une manière si touchante et si raisonnable, qu'elle me réduisit à lui promettre ce qu'elle voulut. Je devais fuir Barbasan, lui ôter toutes les occasions de me parler; et, si malgré mes soins il y parvenait, je devais le prier de ne plus venir chez mon père.
Crt article fut long-temps contesté; je disais que je n'en avais pas le droit. Ne vous faites pas cette illusion , me répondit-elle; si Baibasan est tel que vous me le représentez, il vous obéira; s'il est différent, il ne vaut pas le chagrin qu'il vous donne. Elle me fit promettre que je la viendrais voir, et que je ne lui cacherais rien.
Je la quittai avec une douleur de plus : elle avait porté dans mon cœur une triste lumière. Ma tendresse pour Barbasan ne me présageait que des peines; je trouvais cependant une douceur infinie à m'y abandonner ; j'imaginais même du plaisir à souffrir pour ce que j'aimais. J'étais à peine rentrée dans la maison, que madame la duchesse de N — vint présenter son fils dans les formes. J'avais tant pleuré, que mes yeux étaient encore rouges. La duchesse en prit occasion de me dire mille fadeurs sur le bon naturel qui me faisait craindre de quitter mes parens. Savez-vous bien , dit-elle à ma mère , qu'il y a plus de mérite que vous ne pensez, d'aimer tant une mère aussi jeune et aussi jolie que vous? Et m'adressant la parole : Ne donnez pas toute cette tendresse à cette maman ; je veux en avoir ma part. En vérité, poursuivit-elle, je sens que je l'aime de tout mon cœur. Elle parlait ensuite des ajustemens
qui me conviendraient, el toujours pnr-ci parlà quelques mots de la cour.
J'écoutais tous ces discours avec le plus grand dégoût. Peut-être que malgré mes dispositions l'amour-propre qui ne perd jamais ses droits se faisait sentir, et que Tair distrait et presque ennuyé du fils y avait autant de part que les propos de sa mère. Je l'avais observé regardant tantôt sa montre , tantôt la pendule : l'heure du spectacle approchait; quelle apparence que ma vue tînt bon contre la nécessité d'y aller étaler un habit de goût qu'il avait mis ce jour-là!
La duchesse, pour prévenir quelque impatience trop marquée de son fils, finit sa visite. Je vais travailler, dit-elle en nous quittant, à la duché; je meurs d impatience que nous finissions; il me semble que je ne tiendrai jamais assez tôt à tous vous autres; et tout de suite : mais, après 'out, pourquoi attendre? Ne sommes-nous pas bien assurés que notre enfant sera duchesse?
La vanité de ma mère me servit cette fois : comme le bienheureux tabouret était l'objet de
mon mariage, elle répondit à madame de N
qu'il convenait de s'en tenir aux ariangemens dont on était d'accord, et d'attendre que l'on eût fait passer sa duché sur la tète de son fils.
Je respiiai du petit délai que ce discours me
promt'tlait. La (lu de cette journée el les suivantes se passèrent comme à Tordinaire. M. le inanjuis de IN — venait se montrer dans les lieures où il n'avait rien de mieux à faire.
Quoique nous ne reçussions point les complimens, on parla de notre mariage. Je compris, à la tristesse de Barhasan, qu'il en était instruit; la mienne, que je no pouvais dissimuler, dut lui apprendre aussi ce que je pensais. Je le fuyais cependant; mais, il faut dire la vérili', moins pour le fuir que pour n'avoir pas à lui dire qu'il devait me fuir lui-même.
J'avais plus de liberté de faire ce que je voulais, depuis qu'on regardait mon établissement comme très-prochain; j'en profitais ])0ui rester dans ma chambre. Un jour, mon maître venait de me quitter; j'étais dans cet état de rêverie et d'attendiissement où la musique nous jette toujours quaisd nous avons quelque chose dans le cœur : j'avais les yeux attachés sur un papier que je ne vovais point, quand un bruit que j'entendis m'obligea de les lever, et me fit voir Barbasan à quekjues pas de moi , appuyé sur le dos d'une chaise, dans une contenance si triste , le visage si changé, qu'il m'aurait fait pitié' {juand je n'aurais eu que de l'indifférence pour lui.
Nous demeurâmes ([uejques momens sans
parler : je fis un mouvement pour entrer dans une chambre à côté, où travaillait la femme qui me servait. De grâce , un moment! me dit-il d'un air interdit. S'il n'y allait que de ma vie, je ne m'exposerais pas à vous déplaire; mais il s'agit du bonheur ou du malheur de la vôtre :
le marquis de N , que vous devez épouser,
est sans caractère , sans mœurs , et affecte même les vices qu'il n'a pas : loin de connaître et de sentir sa félicité, il est assez vain, assez présomptueux pour vous croire trop honorée de porter son nom ; la fortune que vous lui apporterez ne servira qu'à accroître ses ridicules; il oubliera qu'il vous la doit , que vous en devez jouir; il en fera à vos yeux l'usage le plus méprisable.
Suis-je la maîtresse? lui dis-je en essuyant quelques larmes qui s'échappaient de mes| yeux. Je ne prévois que trop les malheurs qui m'attendent. Et vous vous y soumettez ! s'écria Barbasan. Vous ne ferez point d'efforts auprès d'un père qui vous aime ! Soyez heureuse par pitié pour moi ; soyez heureuse pour m'empêclier de mourir désespéré. Hélas! lui dis-je, emportée par mon sentiment, je ne le serai jamais. Ah! vous le seriez , s'écria Barbasan en se précipitant à mes genoux , si la fortune ne m'avait pas traité si cruellement. Oui , un amour tel que le
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mien vous aurait trouvée, sensible; jo n'aurais connu d'autre gloire, d'autre félicité que celle de vous adorer.
Je ne sais ce que j'allais répondre quand j'aperçus le marquis de N à deux pas de nous,
qui regagnait la porte. 11 avait vu Barbasan à mes genoux; ii pouvait même avoir entendu ce qu'il m'avait dit. J'en fus troublée au dernier point : Que penserait-il de moi ? Et ce qui me touchait mille fois plus, qu'en penserait-on dans le monde? Je reprochai à Barbasan son indiscrétion , les chagrins qu'il m'allait attirer, et je finis par fondre en larmes.
Il était si affligé lui-même de la peine qu'il me causait, qu'il n'eut besoin pour sa justification que de sa douleur. Je lui avais dit d'abord avec vivacité de sortir de ma chambre; quoique je continuasse de le lui dire , ce n'était plus du même ton. Le cœur fournit toutes les erreurs dont nous avons besoin.
Cette aventure , qui aurait dû lui nuire auprès de moi, produisit un effet tout contraire. Je trouvais que nous avions une affaire commune : je vins à raisonner avec lui des suites qu'elle pourrait avoir, de la conduite que je devais tenir. Je me flattais que mon mariage serait rompu. Je n'ose l'espérer, me disait-il : le marquis de IN.... n'a ni assez d'amour ni as-
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soz d'honneur, pour avoir de la délicatesse.
Le peu d'amour du rival amenait naturellement des protestations de la vivacité du sien. Enfin, je ne sais comment tout cela s'arrangea dans ma tête, mais il me sembla que je pouvais l'écouter; et, avant que de nous quitter, je lui promis de lui rendre compte du tour que prendrait cette affaire. Je voulais qu'il fût quelques jours sans paraître dans la maison. Il ne voulut jamais y consentir : la prudence exigeait au contraire, disait-il, qu'il ne parût aucun changement dans sa conduite. La mienne était bien déraisonnable; mais j'avais dix-sept ans, le cœur tendre, une inclination naturelle pour Barbasan, et une aversion invincible pour le marquis de N....
Il vint souper comme à son ordinaire. Si j'avais pu douter qu'il avait vu Barbasan à mes genoux, son air et sa contenance m'en auraient fait douter : il me parla avec la même aisance, il attaqua Barbasan de conversation ; loin d'avoir de l'aigreur, il fut au contraire toujours de son avis.
Nous nous disions des yeux la surprise que cette façon d'agir nous causait : je m'imaginais que c'était par bon procédé et par ménagement pour moi qu'il voulait rompre sans éclat. Il me })ni'aissait alors digne de mon estime; mais je
DE l'amour. 4^
changeai bien de sentiment quand j'appris, deux jours apivs , qu'il pressait la conclusion de notre mariage plus que jamais, et qu'il mettait tout en usage auprès de ma mère, pour qu'elle ne sobstinàt plus à attendre que la duché fût sur sa tète.
Une conduite si indigne me redonna , avec l'éloignement que j'avais pour lui, le mépris le plus profond. Je me fis une nécessité de consulter Barbasan sur ce que j'avais à faire. Il avait si bien démêlé le caractère du marquis de N — , qu'il ne pouvait manquer de me donner des avis utiles.
Avec quelle rapidité les passions nous emportent , dès que nous leur avons cédé le moins du monde! Je me trouvai en intelligence avec mon amant : je lui entendais dire qu'il m'aimait; je lui laissais voir une partie de mes sentimens : je croyais qu'il m'était permis de lui parler en particulier ; que la bienséance n'en serait point blessée; qu'il suflisait (jue j'eusse une femme avec moi ; et cette femme, j'avais pris soin de la mettre dans mes intérêts. J eus donc plusieurs conversations avec Barbasan ; il trouvait toujours quelques prétextes pour les rendre nécessaires; il faut avouer qu'elles me le paraissaient autant qu'à lui.
Nous résolûmes que je parlerais à mon père ;
que je lui montrerais toute ma répugnance. Il est né, disait Barbasan , avec les meilleurs sentimens du monde : ses entours n'ont gâté en lui que l'extérieur, il lui reste un fonds de raison, qui pourra prendre le dessus. Il m'est souvent venu en pensée , continua-t-il , d'acquérir son amitié et celle de madame votre mère , par les mêmes voies que d'autres les ont acquises ; mais mon cœur y a toujours répugné. C'était, d'ailleurs , vous manquer d'une manière indigne , que de travailler à augmenter des ridicules dont vous gémissez.
Les sentimens vertueux que Barbasan faisait paraître n'étaient pas perdus pour lui : je m'en faisais une excuse de ma faiblesse.
Mon père se levait toujours assez matin ; je pris ce temps pour lui parler. Il fut étonné de me voir de si bonne heure. Je me mis d'abord à ses genoux , je lui pris la main , je la baisai plusieurs fois sans avoir prononcé une seule parole. Qu'avez-vous , me dit-il, mon enfant? Parlez-moi , vous savez que je vous aime. Ah! mon père , m'écriai-je, c'est ce qui soutient ma vie; c'est ce qui me donne de l'espérance. INon, vous ne me rendrez pas la plus malheureuse personne du monde ! vous ne me forcerez pas d'épouser le
marquis de N Mon père, continuai-je, en lui
baisant encore la main, que je tenais toujours,
DK l'a MO LU. 45
et en la mouillant de queUjues larmes, prenez pitié de votre fille !
Vous me faites de la peine, me dit-il d'un ton plein de bonté; remettez-vous, mon enfant. Mais pourquoi avez -vous tant d'aversion pour le marquis de N ? Est-ce qu'il ne vous aimerait pas? Il fait cent fois pis, répliquai -je, il me donne lieu de le mépriser; je suis sûre aussi qu'il n'a point d'estime pour moi; et, ce qui achève de le dégrader dans mon esprit, il n'a nul besoin d'estimer une fille dont il veut faire sa femme.
Où prenez-vous tout cela? dit mon père. Je n'en suis que trop sûre, répondis-je. Il allait sans doute me presser de lui dire quelles étaient ces sûretés , et je crois que je lui aurais avoué tout de suite mon inclination pour Barbasan , quand un homme, de ses amis, vint lui parler d'une affaire pressée. Mon père m'embrassa, et n'eut que le temps de me dire : Votre mère m'embarrasse , tâchez de la p:ap;ner.
Je l'aurais tenté inutilement ; mais la manière dont mon père avait parlé , me donna du courage : je restai persuadée que, s'il n'avait pas la force de s'opposer aux volontés de ma mère, du moins il me pardonnerait de lui désobéir. Je rendis compte de tout à Barbasan ; car je ne faisais rien'sans le lui dire ; nos intérêts étaient deve-
nus les mêmes. Je n'avais pourtant encore ose lui avouer que je me gardais pour lui ; mais sur cela , comme sur beaucoup d'autres choses , nous nous entendions sans nous parler.
Cependant les préparatifs des noces se faisaient. Le marquis de N ne prenait point le
dégoût que je tâchais de lui donner , et fermait les yeux sur l'intelligence de M. de Barbasan et de moi, et que, loin de lui cacher, je lui montrais au-delà de ce qu'elle était. Je touchais au moment d'éclater, quand j'en fus délivrée par un événement bien triste et bien douloureux.
Mon père , dont la santé avait toujours été admirable , fut attaqué d'une fièvre qui résista à tous les remèdes. Les amis et les parens firent des merveilles les premiers jours; mais la longueur de la maladie les lassa. L'antichambre, qui était pleine, du matin au soir, de ceux qui venaient savoir des nouvelles du malade, se vida insensiblement. Ma mère tint bon assez longtemps; mais enfin elle se lassa comme les autres; elle recommença à recevoir du monde, à donner à souper; et, pour y être autorisée, on ne manquait pas de dire que le mal de mon père n'était pas dangereux, qu'il ne lui fallait que du repos. Les médecins, pour plaire ta ma mère, tenaient le môme langage; mais ils ne pouvaient me rassurer : un pressentiment secret, la tris-
nr L AMOUR. /p
Icssc profonde donf j'Olais dévorée, m'avertissaient de mon mallienr.
J'étais cependant obligée de me montrer au souper; ma mère le voulait, et je ne voulais pas moi-même ajouter encore à rindécencc de sa conduite, par en avoir une tout opposée. Je prenais sur mon sommeil pour remplacer les heures que ces considérations m'obligeaient de passer hors de la chambre de mon père : j'avais obtenu de coucher dans un cabinet qui y touchait. Dès qu'il n'y avait auprès de lui que ceux qui devaient y passer la nuit, je me relevais pour obéir à mon inquiétude , et pour lui rendre des soins dont il me semblait que personne ne pouvait s'acquitter comme moi.
Un soir que je lisais auprès de lui, pour tâcher de lui procurer quelque repos, je m'apereus qu'il souffrait plus qu'à l'ordinaire. Son état, dont les suites me faisaient frissonner, me saisit au point que, quelques efforts que je fisse, mes larmes coulèrent, et que je fus contrainte d'interrompre ma lecture.
Mon père demeura quelque temps dans le silence; et, me tendant ensuite la main : Ne vous affligez point, mon enfant, me dit-il : il faut se soumettre : ma vie est entre les mains de Dieu ; il m'a fait la grâce de me donner le temps de me reconnaître. La longueur de ma maladie m'a
fiimiliarisé avec la mort. Je ne regrette (juc vous, ma chère Pauline j je vous laisse dans l'âge où les passions ont le plus d'empire : vous n'avez que vous pour vous conduire; votre mère est plus capable de vous égarer que de vous guider : que ne pouvez-vous voir les choses de l'œil dont je les vois présentement! mais les ai-je vues ainsi moi-même dans la santé? il a fallu toucher au moment où tout disparait , pour en sentir le néant. A quoi m'ont servi ces richesses accumulées avec tant de soin ? L'usage que j'en ai fait a été perdu môme pour le plaisir. Une vue confuse de ce que j'étais , de ce qu'on pensait de moi, a répandu sur ma vie une amertume qui m'a tout gâté; mais ces avertissemens secrets avaient moins de pouvoir que ma femme. Pouvais-je lui résister? elle m'aimait alors; je l'adorais. Hélas! poursuivit-il avec un soupir, c'est parce que je l'adorais qu'il eût fallu lui résister ! je l'ai livrée aux conseils pernicieux que donnent les exemples, et je meurs de la malheureuse certitude où je suis qu'elle les a trop suivis. Que m'importe après tout! continua-t-il en essuyant quelques larmes; c'est une raison de plus pour mourir sans faiblesse.
Ah! mon père, m'écriai -je en me jetant à genoux auprès de son lit, et en prenant ses mains que je baignais de mes larmes, par pitié
DE l'amour. /^J
pour moi , écartez des idées qui me tuent ! Voulez-vous m'abandonner? Que ferais-je! que deviendrais-je sans vous ! La douleur me suflbquait : je restai la tète penchée sur le bord (lu lit.
Mon père m'embrassa : Votre affliction, ma fille, me dit-il, me fait encore mieux sentir le procédé des autres. Elle m'a pourtant aimé, ajouta-t-il; mais elle ne m'aime plus. Vous ne devez pas craindre qu'elle vous presse à l'avenir pour le
marquis de N Je prévois ses desseins pour
vous , ma chère Pauline ; ne prenez , s'il vous est possible, un mari que du consentement de votre raison : défiez-vous de votre cœur ; ou , si vous l'écoutez , promettez-moi du moins de mettre à l'épreuve celui qu'il nommera : je vais vous en donner le moyen. Voilà un petit portefeuille qui contient presque tout mon bien : celui qui paraîtra après ma mort ne sera pas assez considérable pour que l'on songe à vous épouser par des vues d'intérêt. Si c'est un homme d'un rang élevé, vous récompenserez sa générosité et son amour en lui découvrant vos richesses : il vous en aimera davantage de lui avoir donné lieu, en les lui cachant, de s'être montré à vous par un si beau côté. Si, au contraire, celui que vous choisirez est d'une condition et d'un état médiocre, vous aurez le plaisir sensible, et qui
peut-L'tre est le plus grand de tons, de faire la fortune de ce que vous aimerez.
Mon père, en me parlant, me présentait toujours ce portefeuille, ou plutôt ce trésor,- car c'en était véritablement un. Loin de le prendre, je me levai et m'écartai du lit. Il me semblait que l'accepter c'était me donner une certitude du malheur qui me menaçait, que c'était avancer ce fatal instant. Frappée de cette idée, je sortis de la chambre avec la même promptitude et le même saisissement que si un précipice se fût ouvert devant moi. La douleur me suffoqua; j'allai me jeter sur un lit , où je donnai un libre cours à mes larmes. J'ai eu bien des malheurs : je ne sais cependant si j'ai eu des momens plus douloureux que celui-là.
Mon père, qui ne me vit plus, éveilla une garde qui était endormie , et m'envoya dire de revenir. Je ne pouvais m'y résoudre; je demandai s'il se trouvait plus mal : Non, me dit la garde, mais il souhaite que vous lisiez.
Je n'étais nullement en état de lire ; mes yeux étaient remplis de larmes, et les sanglots me suffoquaient. On dit à mon père , pour me donner le temps de me remettre, que j'étais montée dans mon appartement : il ordonna qu'on vînt m'y chercher. Je remis mon visage , et j'assurai ma contenance le mieux qu'il me fut possible.
Ce poilcfeuillo , que mon père tenait toujours, m'ol)li,«n;ait à me tenir éeaitée du lit.
Approclicz-vous, approcliez-vous, me dit mon père ; ne vous obstinez plus , si vous ne voulez me fâcher et me rendre plus malade; pren(>z ce que je vous donne. Non, mon père, lui dis-je, je ne m'y résoudrai jamais; vous me pereez le cœur de la plus vive douleur; vous voulez donc mourir! Mon Dieu! (}ue je suis misérable! Eh bien, répondit mon père, prenez ceci comme un dépôt que je vous confie : mon intérêt et mon honneur exigent qu'il soit entre vos mains : vous me le remettrez si Dieu me rend la santé; et, s'il dispose de moi, vous exécuterez ce qui est contenu dans un mémoire écrit de ma main. Prenez les mesures les plus sages pour que ceux à qui vous ferez remettre les sommes que je marque, ne puissent savoir de qui elles viennent; ils verraient trop que ce sont des restitutions: je mériterais d'en avoir la honte ; mais elle ne serait plus pour moi ; vous l'auriez toute seule, vous qui ne la méritez pas. Allez tout à l'heure, ma chère Pauline, poursuivit -il en mettant le portefeuille dans mon sein , et en me forçant absolument de le prendre ; enfermez ceci ; n'en parlez à personne , et laissez-moi reposer; j'en ai besoin.
Il fallut obéir. Les dernières paroles de mon
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père avaient môme diminue ma répugnance. Je voyais que les ordres qu'il me donnait ne pouvaient être confiés qu'à moi ; mais ma douleur n'en était pas soulagée; je souffrais au contraire une espèce de peine. Plus j'aimais mon père , plus il me marquait de confiance et de bonté, et plus il faisait pour moi , plus je m'affligeais qu'il eût des reproches à se faire.
Comme c'était à peu près le temps où je prenais quelques heures pour me reposer dans mon lit, je me couchai, non pour chercJier du repos (j'en étais bien éloignée), mais pour pleurer en liberté.
Ma mère achevait encore de m'accabler; je ne pouvais douter, par ce que je venais d'entendre, qu'elle ne fût l'unique cause de l'état où était mon père : cependant elle était ma mère; je devais l'aimer et la respecter. Comment accorder ce devoir avec l'éloignement que je prenais, malgré moi, pour elle? Je résolus du moins de me rendre maîtresse de mon extérieur, et de garder pour moi seule les connaissances que j'avais acquises, Barbasan luimême ne fut pas excepté du silence c|ue je m'imposai : il faut tout dire, un retour d'amour-propre ne me permettait pas de lui montrer quelqu'un à qui je tenais d'aussi près, par un côté si désavantageux.
DE l'a MOI' II. 5t
Mon pôro parut mieux ppn<Iniil plusieurs jours; j'en avais une joie digne de ce fpTil avait fait pour moi : ec pauvre homme en était louché; et, pour ne pas hi Irouhler, paraissait prendre des espérances dont il était fort éloigné. J'étais souvent seule auprès de lui ; il en profitait pour me dire des choses tendres, et jiour me donner des avis utiles : son sens droit, ses vertus naturelles agissaient alors sans obstacle. Vous trouverez des ingrats , me disait-il. Que vous importe? la reconnaissance est l'alFaire des autres; la vôtre est de faire le hien que vous pouvez; il le faudrait même pour le plaisir. .It; n'ai de ma vie eu d'instant plus délicieux que celui où je rendis un service considéiable à un homme que j'aimais : il l'ignora long-temps : il eût pu l'ignorer toujours, sans que j'y eusse rien perdu ; la satisfaction de m'en estimer davantage me suffisait. Je rapporte ce discours, parce qu'on verra dans la suite dans quel cas je m'en suis autorisée.
Barhasan n'avait pas imité les commensaux de la maison : il s'informait avec intérêt de la santé de mon père; et, quand il lui était permis de le voir, il demeurait dans sa chansbre aussi long-temps qu'il le pouvait. Il y avait d'autant plus de mérite, que ses soins étaient presque perdus pour lui : ma tendresse pour
mon père faisait taire loiit autre sentiment ; Barbasan s'en plaignait avec une douceur charmante. Vous n'êtes occupée que de votre père , me disait-il ; à peine vous apercevez-vous que je vous vois, que je vous parle; je m'en afflige; je ne sais cependant si je vous voudrais autrement : tout ce qui augmente l'estime que j'ai pour vous , tout ce qui confirme l'idée de perfection que je me suis formée de votre caractère , satisfait mon cœur.
Après quelques jours d'espérance , non-seulement je retombai dans mes craintes, mais j'eus la cruelle certitude que mon père ne pouvait en revenir. Il languit encore quelque temps, et mourut avec la résignation d'un homme pénétré des vérités de la religion, et avec la constance d'un philosophe. On nous conduisit, ma mère et moi , chez une de ses parentes : j'étais pénétrée de la plus vive douleur; ma mère, au contraire , avait peine à garder les dehors que la bienséance exige, et je m'aflîigeais encore de ce que j'étais seule affligée. Lorsque ma mère retourna dans la maison, je ne voulus point y retourner : je demandai la permission d'aller avec Eugénie. On me l'accorda sans peine : j'étais devenue un témoin, pour le moins , incommode.
Me voilà donc encore une fois dans le cou-
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