LIVRE SECOND
Les alarmes de mademoiselle de Glocester n'étaient que trop bien fondées : les ennemis du comte de Cornouaille se multipliaient tous les jours, et il en accrut le nombre par la magnificence qu'il affecta de montrer aux tournois qui se firent deux jours après le couronnement. Le prince Louis , qui avait accompagné la reine sa sœur, en Angleterre, en avait fourni le dessein : il s'agissait de décider par les armes qui l'emportait, pour la beauté , des Françaises ou des Anglaises. Le duc de Lancastre et les comtes de Glocester et de Cornouaille soutenaient la
beauté des Françaises ; le prince Louis , les comtes d'Arondel et de Pembrocke s'étaient chargés de la défense des Anglaises; ils devaient courir d'abord les uns contre les autres , et ensuite contre tous venans.
Ces six chevaliers avaient chacun leurs raisons particulières pour le parti où ils s'étaient engagés; le seul comte de Glocester y avait été entraîné par sa complaisance pour le comte de Cornouaille.
Le jour qui précéda celui qui était marqué pour le tournoi, toute la cour était chez la reine, et la fête du lendemain faisait le sujet de la conversation.
Je sens, dit cette princesse au duc de Lancastre , tout le prix de votre complaisance : vous voulez, par égard pour moi, prendre part à des amusemens qui doivent paraître bien frivoles à un homme aussi sage que vous. Les choses où vous prenez quelque part , madame , lui dit-il , cessent d'être frivoles pour moi; et je renoncerais à cette sagesse dont votre majesté me flatte, si elle me parlait un autre langage. • Ce discours pouvait être une simple galanterie, mais la reine ne s'y méprit pas. La conquête du duc de Lancastre était de celles qu'une femme du caractère d'Isabelle ne pouvait négliger. Je suis bien aise, répondit-elle au duc,
d' F. no [ A RU I 1. ^47
fil It' rcj^ardunt de la manieio la iilus sùdiiisanté, (|iic votre raison soit dans mes intérêts; et examinant des bijoux qu'on lui apportait pour les prix qu'elle devait donner : Je vais, ajouta-t-elle , elioisir ce que j'aurai le plaisir de vous donner demain. Après en avoir pris plusieurs, elle ordonna au comte de Glocester de porter à mademoiselle de Glocester, qui n'était pas à la cour ce soir-là, ceux qui étaient destinés pour les chevaliers des An,f^laises , et que niadenioiselle de Glocester devait donner. Elle était seule dans sa chambre, la tète appuyée sur une de ses mains, tenant une lettre qu'elle mouillait de quelques larmes. Que voisje! lui dit le comte de Glocester, vous pleurez I Le comte de Cornouaille peut-il vous écrire quelque chose qui vous afTli,oe? Hélas! répliqua-t-elle, cette lettre est du comte de Pembrocke : pourquoi faut-il que je lui aie inspiré ce que je n'ai pu inspirer au comte de Coinouaille , et ce que je voudrais n'inspirer qu'à lui! Vous êtes blessée, dit le comte de Glocester, du parti qu'il a pris dans le tournoi ; mais c'est une (galanterie qui ne tire point à conséquence. Tout est de conséquence quand on aime , répliqua mademoiselle de Glocester. Pourquoi du moins ne cherche-t-il pas à me tromper? Que ne vient-il me dire même de
mauvaises raisons? Il craint mes reproches, et il ne craint pas ma douleur. Le comte de Glocester, persuadé de la sincérité des sentimens de son ami , fit de son mieux pour l'excuser : il s'acquitta ensuite de la commission de la reine. Je ne puis, lui dit-elle, m'en charger; je vous avoue que je n'ai ni la force de voir le comte de Cornouaille recevoir un prix des mains de la reine, ni celle de m'exposer à en donner à un autre qu'à lui; mais M. de Glocester combattit la répugnance de sa sœur par des raisons de bienséance, auxquelles elle fut obligée de se rendre.
Elle parut le lendemain dans le lieu destiné pour les courses, sur un balcon qu'on avait placé à côté de celui de la reine; et, malgré sa tristesse, elle était d'une beauté qui décidait du moins la question entre elle et cette princesse. La franchise avait été promise à tous ceux qui voudraient combattre , en sorte que beaucoup de Français avaient passé la mer pour faire preuve de leur adresse et de leur galanterie.
Après les fanfares accoutumées , le prince Louis et le duc de Lancastre commencèrent à courir l'un contre Tautre avec assez d'égalité; les comtes de Glocester et d'Arondel leur succédèrent , et firent admirer leur bonne .'^n'àce et
I) K DOr AR D I r. !» jo
leur adresse. Milord Pembrocke et le comte de Cornouaille parurent ensuite.
IMais, avant que de commencer, ils s'avancèrent tous deux comme de concert au milieu de la carrière. Ce n'est pas la beauté des dames anglaises en général qui m'obligea combattre, dit milord Pembrocke ; mais je soutiens (ju'il n'est rien de si parfait que mademoiselle de Glocester.
Il ne s'agit pas toujoui^ , répliqua le comte de Cornouaille, d'avoir une cause juste, il faut encore savoir la défendre , et nous allons voir qui de vous ou de moi s'en acquitte le mieux.
L'amour et la fortune favorisaient également le comte de Cornouaille; il remporta tout l'avantage de cette course. Celui que milord Pembrocke obtint ensuite contre plusieurs clievaliers ne le dédommagea pas, et ce ne fut qu'avec une confusion mêlée de dépit, qu'il alla recevoir un prix des mains de mademoiselle de Glocester. Le jour était prés de finir quand il parut à la barrière un chevalier couvert d'armes; noires, qui défia le duc de Lancastre. Les juges du camp ne voulaient plus permettre de combat ; mais le duc de Lancastre s'avança fièrement contre son adversaire. Tout vaillant qu'il était ^ il ne put soutenir l'impétuosité du chevalier uoir; il fut renversé et tomba entre les pieds
25o RÈGNE
des chevaux ; le chevalier descendit aussitôt du sien , et , s'approchant du duc de Lancastre : Relève-toi, lui dit-il, et viens, si tu le peux, l'épëe à la main, défendre toutes tes injustices. La voix de celui qui parlait n'était que trop connue au duc. Oui, dit-il en se relevant avec fureur, quoique je dusse t'abandonner à la rigueur des lois , je ne dédaignerai pas de te punir moi-même. Il se commença alors entre eux un combat où la rage était seule consultée : bientôt les armes de l'un et de l'autre rougirent de leur sang ; et il aurait peut-être été funeste à tous les deux , si le roi n'avait promptement ordonné qu'on les séparât. Le comte de Warwick, un des juges du camp, attaché au duc de Lancastre , s'avança des premiers : il voulait qu'on s'assurât du chevalier aux armes noires; mais le comte de Glocester, charmé de la valeur de ce brave inconnu, réclama pour lui la franchise promise à tous ceux qui voudraient combattre; et, pour empêcher qu'on ne lui fit insulte, il le fit accompagner par deux gentilshommes de sa suite.
Le combat du comte de Cornouaille et du chevalier au panache couleur de feu, n'était guère moins animé; ils fournirent leur carrière avec assez d'égalité; mais cette égalité ne les satisfaisait ni l'un ni l'autre. Ils voulurent en-
iV KDOL A RD 1 I. 25 I
core rompre (|uclqiies lances, et la victoire, après avoir été quelque temps incertaine, se déclara pour le comte de Cornouaille.
La fortune te favorise , lui dit Tiurounu ; mais mon courage me vengera , dans une occasion plus sérieuse, d'un avantage que tu ne dois aujourd'hui qu'à ta seule adresse. Il s'éloigna après avoir prononcé ces mots, et sortit de la barrière avec tant de vitesse, qu'on l'eut bientôt perdu de vue.
Tandis que le comte de Warwick faisait conduire le duc de Lancastre chez lui , et que M. de Cornouaille répondait aux questions du roi et de la reine sur l'inconnu qu'il venait de combattre, mademoiselle de Glocester était occupée des plus tristes réflexions.
Mortimer n'avait pu se déguiser à des yeux que l'intérêt d'un amant aimé rendait encore plus clairvovans : elle l'avait reconnu pour celui qui venait de défier le comte de Cornouaille. La honte de sa défaite allait encore augmenter sa haine pour le favori, et cette haine n'était que trop redoutable, par le caractère de Mortimer et ses liaisons avec tous les ennemis du comte de Cornouaille.
Un souper et un bal chez la reine devaient terminer les plaisirs de cette journée ; mais cette princesse, attentive à ménager le duc de Lan-
252 RÈG.\E
castre , ne voulut permettre aucun plaisir dans un temps où les blessures qu'il venait de recevoir pouvaient mettre sa vie en danger : elles étaient graves , et les maux de l'esprit étaient encore au-dessus de ceux du corps. Cette aventure pouvait donner connaissance de ce qu'il avait tant d'intérêt de cacher : d'ailleurs, quelle honte d'avoir été vaincu aux yeux de la reine ! comment paraître devant elle? comment répondre aux questions qu'on ne manquerait pas de lui faire? quel moyen prendre pour empêcher l'inconnu de rester en Angleterre et de tenter quelque entreprise? L'impossibilité où il était d'agir par lui-môme l'obligea de se confier au comte de Warwick, qui était resté auprès de lui. Je crois, lui dit-il, pouvoir compter absolument sur vous ; j'ai besoin de votre secours et de votre discrétion : il est important pour mon repos et même pour mon honneur de savoir en quel lieu s'est retiré celui qui m'a blessé, et s'il serait possible de le mettre en lieu de sûreté , jusqu'à ce que j'aie consulté avec vous ce que je dois faire. Le comte de Warwick, infiniment sensible à la confiance du duc de Lancastrc , l'assura de son zèle , et le quitta pour exécuter ses ordres. Cependant le comte de Cornouaille, qui n'avait presque point vu mademoiselle de Glocester depuis son retour de Boulogne, alla
D ÉnOUAR D II. 25^
le Irndeniain chez elle. Les avantages qu'il avait remportés, surtout contre le comte de Pemlirocke, lui donnèrent un air de satisfaction dont elle ne put s'empêcher d'être hlessée. 11 me semble, lui dit-elle, que ce n'est pas ici que vous devez apporter la joie de vos triomphes. Et pourquoi, mademoiselle, lui répliqua-t-il , ne vous montrerais-jc pas cette joie , puisque vous en êtes l'objet? Le désir de paraître seul digne de vous adorer a redoublé mon adresse , et c'est à ce désir que je dois le plaisir sensible d'avoir appris au comte de Pembrocke qu'il n'appartenait qu'à moi de vous défendre. Vous aviez apparemment le même dessein , lui dit-elle, quand vous avez combattu l'inconnu ; il m'a même paru que vous apportiez plus de soin pour obtenir cette dernière victoire. J'ai été attaqué avec tant d'ardeur, dit le comte de Cornouaille, qu'il fallait ou succomber ou employer pour vaincre tout ce que j'ai de force. Avouez , lui dit-elle, que si vous avez été flatté de triompher à mes yeux de ]\L de Pembrocke, vous l'avez été encore davantage des triomphes que vous avez remportés aux yeux de la reine. Je prévois, ajouta-t-elle , les malheurs que vous vous préparez ; que ne pouvez-vous oublier dans ce moment l'intérêt que je prends à vous !
Ce n'est point vos conseils , mademoiselle ,
répondit-il , que je veux suivre, c'est vos ordres que je veux exécuter : prescrivez-moi la conduite que je dois tenir, et comptez sur ma soumission.
Le plaisir de trouver un amant aimé tel qu'on le désire est trop sensible pour ne pas s'y abandonner. Mademoiselle de Glocester en crut les protestations du comte de Cornouaille : ils concertèrent la manière dont il devait se conduire avec la reine. Le comte avoua qu'il lui avait parlé et qu'il en avait été écouté favorablement.
Elle vous aime , dit mademoiselle de Glocester, et voilà ce qui m'alarmait. Je ne vous reproche point ce que vous avez fait contre moi ; mais je ne puis vous pardonner ce que vous faites contre vous. La reine vous haïra sitôt qu'elle ne se croira plus aimée. Conduisez-vous de façon qu'elle ne puisse se plaindre , et songez qu'il en coûtera moins à mon cœur de soupçonner votre fidélité que d'avoir à craindre pour vous.
Le comte de Cornouaille aimait véritablement mademoiselle de Glocester ; et , quoiqu'il ne fût que trop souvent entraîné par ses légèretés , il n'y avait aucun moment dans sa vie où il n'eût tout sacrifié pour elle. La bonté et la douceur de cette belle personne le pénétrèrent d'amour et de reconnaissance : il employa, pour lui marquer l'un et l'autre , toutes ces expressions que
,nn
n EDO LA Kl) 11. 2.)')
le cœur fournit si bien quand il os( véritableiiicnl louché, et que lui seul peut bien fournir.
Le prince Louis , qui avait reçu plusieurs prix des mains de mademoiselle de Glocester, vint lui rendre visite : il avait conçu le dessein de lui plaire, et c'était dans cette vue qu'il avait eu ridée du tournoi. Nous vous devons beaucoup, lui dit-il, mademoiselle, de ne vous être pas montrée hier aussi belle qu'aujourd'hui. Aucun chevalier des dames françaises n'aurait eu l'audace de combattre , et j'aurais été privé de la gloire d'être récompensé par les plus belles mains du monde.
Le prince Louis prenait mal son temps pour faire écouter ses discours. Mademoiselle de Glocester était contente de son amant; elle croyait en être aimée, et cette situation ajoutait encore à l'éloignement naturel qu'elle avait pour toute coquetterie. Aussi répondit-elle au prince avec un respect si froid , qu'il n'eut pas la hardiesse de continuer; il la suivit chez la reine, et, s'il ne lui parla pas, il tâcha du moins par ses empressemens de lui faire entendre ce qu'il n'osait lui dire. Le comte de Cornouaille , qui n'avait point vu la reine depuis les courses, parut devant elle avec cet air de confiance que le succès donne toujours.
La reine chercha «\ lui dire des choses obli-
géantes sur ce qui s'était passé la veille. Il y répondit avec cette grâce qui accompagnait toutes ses actions. Isabelle voulait être aimée; elle crut l'être, et son inclination pour le comte de Cornouaille en devint plus forte.
Le roi , qui revenait de chez le duc de Lancastre , parla beaucoup de l'inconnu aux armes noires, et voulait chercher à deviner qui il était. Je n'ai point remarqué, dit la reine, qu'il y eût de la singularité dans ses armes.
Mortimer, qui était derrière son fauteuil, désespéré de la façon dont elle venait de traiter le comte de Cornouaille, ne fut pas maître de sa jalousie, et s'approchant de son oreille : Eh! madame, lui dit-il, votre majesté a-t-elle vu quelque chose que l'heureux Gaveston? 11 sortit sans attendre la réponse, et laissa la reine plus étonnée qu'offensée de sa hardiesse : il fut traité , quand il se présenta devant elle , aussi favorablement qu'il l'avait toujours été.
Le comte de Warwick , qui s'était acquitté des ordres qu'il avait reçus du duc de Lancastre, avait su que l'inconnu avait été accompagné par deux gentilshommes du comte de Glocester, et qu'il était actuellemeiit chez le comte de Cornouaille.
M. de Lancastre n'avait pas besoin de ce nouveau motif pour haïr le comte de Cornouaille.
l) F. DO LA K n H. 257
Que n'osera point cet audacieux favori, tlisait-il au comte de Wanvick, puisqu'il ose prendre ouvertement la défense de mon ennemi? ]Ne doutez pas que lui et Glocester n'aient quelque projet qn'il est important à la sûreté publique de découvrir. Je vous charge de ce soin , et vous connaîtrez combien il est nécessaire de traverser les liaisons de ces deux hommes et de l'inconnu , quand je vous aurai confié les raisons que j'ai pour les craindre.
Le duc de Lancastre, accoutumé à n'exercer la générosité que pour servir son ambition, ne jugeait pas mieux des comtes de Cornouaille et de Glocester. Cependant cette générosité, qu'il était si éloigné de comprendre , avait été le seul motif de l'asile que M. de Cornouaille accordait à l'inconnu. Ces deux gentilshommes du comte de Glocester, chargés de le conduire, s'étaient aperçus que le sang qu'il perdait l'allait faire tomber en faiblesse. Ils n'hésitèrent pas à le faire porter chez le comte de Cornouaille , dont la maison était près du lieu où ils étaient. On mit le blessé dans un appartement. Les chirurgiens, qui furent promptement appelés, déclarèrent que la perte du sang avait été si considérable, que, quoique les blessures fussent légères, on ne pouvait, sans exposer sa vie, le transporter ailleurs.
xoMic V. jy
258 RKG\E
Pendant les premiers jours , les comtes de Glocester et de Cornonaille se contentèrent de s'informer de ses nouvelles, et ne cherchèrent point à le voir. Mais aussitôt que l'inconnu fut en état de sortir de sa chambre, il leur fit demander la permission de les remercier. Il s'acquitta de ce devoir d'un air si noble, qu'il augmenta l'envie qu'ils avaient déjà de le connaître.
Si on jugeait des choses par ce qu'elles sont effectivement, lui dit le comte de Glocester, c'est M. de Cornonaille et moi qui vous devrions des remercîmens de nous avoir donné occasion de servir un aussi brave homme que vous; et, si nous ne craignions, ajouta le comte de Cornonaille, d'être indiscrets, nous vous supplierions de vous faire connaître plus particulièrement à nous. Les raisons que j'ai de me cacher, répondit l'inconnu, disparaissent quand il s'agit de vous prouver mon obéissance. Je me trouve môme heureux que la curiosité que vous daignez avoir me donne lieu de vous marquer par ma confiance une reconnaissance dont apparemment je ne pourrai jamais vous donner d'autres
marques. Je suis de la maison de , une des
plus illustres de Normandie , et qui a eu l'avantage de s'allier plusieurs fois à ses souverains. Mon aïeul; attaché à ses premiers maîtres, ne
n KDoiAim 1 1. 25i)
vit qu'avec chagrin iio(rt« province réunie à la monarchie française; il conserva toujours son attachement pour les rois clAn.crlcterre. Mon père, élevé dans les mêmes sentlmens, dédaigna long-temps de se montrer à la cour de France, persuadé d'ailleurs qu'un nom comme le sien, soutenu de beaucoup de mérite, lui suffisait. Une charge considérable, qui était à sa bienséance, vint à vaquer: il la demanda avec la fierté d'un homme qui sent ses avantages; mais les ministres sont ordinairement plus^attentifs à mettre dans les places ceux qui conviennent à leur politique que ceux qui conviendraient aux places. Mon père fut refusé, et se relira cliez lui avec un mécontentement qu'il n eut pas soin de dissimuler.
Une révolte qui arriva à Rouen, au sujet d'un nouvel impôt qu'on voulait y établir, fournit
aux ennemis de M. de le prétexte dont ils
avaient besoin pour le perdre : il fut accusé d'àvoir des intelligences avec le roi d'Angleterre, et d'avoir, de concert avec le prince, fonienté la révolte. On lui fit son procès , et il porta sa tête sur un échafaud , bien moins pour expier un crime qui n'a jamais été bien éclairci, que pour délivrer les ministres d'un homme que son mérite leur rendait redoutable. Mon extrême jeunesse me déroba la connaissance de mon malheur. Ma
mère ne survécut à mon père que de quelques mois ; elle chargea , en mourant , mon grandpère maternel de mon éducation. Tous les biens de notre maison avaient été confisqués , et le peu qu'on en put sauver fut remis à mon grandpère. Les hommes sont bien plus glorieux de porter un nom illustre, qu'ils ne sont humiliés des taches que le crime a attachées à ces noms; aussi ne me fit-on quitter le mien que parce qu'il était odieux à la cour, et qu'il était devenu une exclusion à la fortune. Je pris celui de Saint-Martin, et je ne parus dans le monde que comme un simple gentilhomme; mais la connaissance de ce que j'aurais du être me faisait souffrir de ce que j'étais. Les progrès que je faisais dans toutes les choses qu'on m'enseignait firent naître pour moi, dans le cœur de mon grand-père, une ambition qu'il n'avait jamais eue pour lui-même; il espéra que je rétablirais notre maison dans son ancien lustre. Comme le malheur de mon père avait été principalement fondé sur ses liaisons avec le roi Edouard, il jugea que c'était à la cour de ce prince que je devais tenter la fortune. Je fus envoyé à Londres à l'âge de vingt ans , et adressé à milord Lascy , à qui j'appartenais , et qui se faisait honneur de tirer son origine de notre maison. Je l'instruisis de ma véritable
d'Edouard II. 261
condition; je le priai de me faire obtenir de l'emploi à la guerre, et d'attendre, pour me faire connaître, que j'eusse acquis quelque réputation. Milord Lascy me reçut comme un homme dont l'alliance l'honorait, et ne voulut pas que je logeasse ailleurs que chez lui. A l'égard de l'emploi que je demandais, il n'était pas à portée de l'obtenir. Le roi Edouard, qui avait reconnu en lui une ambition démesurée, l'avait toujours écarté des affaires, et en avait fait par-là un républicain zélé. Sous prétexte de maintenir la liberté, milord Lascy satisfaisait sa jalousie contre ceux qui obtenaient dans le gouvernement une place qu'il aurait voulu occuper. Le duc de Lancastre, à qui il avait reconnu des inclinations pareilles aux siennes , lui avait paru propre à être chef d'un parti. Dans cette vue, il s'était attaché à lui, lui avait promis sa fille, qui était le plus grand parti d'Angleterre, et fondait sur cette alliance les plus grandes espérances pour l'avenir.
Mademoiselle de Lascy n'avait encore que douze ans : elle était élevée chez son père. Je ne vis d'abord en elle qu'un enfant qui avait les grâces et les agrémens de son âge; et, si milord Lascy ne m'avait engagé à lui enseigner quelques airs français qu'elle avait envie d'apprendre,
je l'aurais vue long-temps sans péril ; mais ce fut riiabitude de la voir , la familiarité qui naît insensiblement de cette habitude, qui me perdirent. Je fus assez long-temps à me tromper moi-même; je ne me croyais pas amoureux, parce que je ne voulais pas l'être; mais mon indifférence pour toutes les autres femmes, le plaisir que je trouvais auprès de mademoiselle de Lascy , celui de lui donner des leçons , celui de les lui faire répéter mille fois, me firent connaître malgré moi ce que je voulais me dissimuler. Tout ce que la raison et la reconnaissance peuvent faire penser se présenta à mon esprit : je ne me flattai point sur une passion dont je voyais la folie, et qui répugnait en quelque sorte à l'exacte probité. C'était violer l'asile que milord Lascy m'avait donné , que d'être amoureux de sa fille; je résolus donc de mettre tout en usage pour me guérir. Le remède le plus efficace, et apparemment le seul, aurait été de m'éloigner; mais je comptai plus que je ne devais sur ma raison. Au lieu de fuir mademoiselle de Lascy, je crus en faire assez de ne la voir que dans le temps où j'y étais indispensablement obligé. Mademoiselle de Lancastre, quoique plus âgée que mademoiselle de Lascy, la voyait souvent; elle m'avait rencontré plusieurs fois, et m'avait beaucoup
n'Èno L AU n i r. 2GS
mieux traité que n'aurait dû l'être un lionune tel que je le paraissais. Ses bontés me fireiil naître la pensée de la voir chez elle, alin de me donner une oceupation qui me contrai.jjuit à m'éloigner de mademoiselle de Lascy.
Mademoiselle de Lancastre n'était pas pro[)re à faire une diversion dans mon cœur. Au lieu de ces grâces simples et naïves de mademoiselle de Lascy, mademoiselle de Lancastre ne faisait rien qui ne lût le fruit d'une étude profonde; elle était fière et dédaigneuse pour l'honneur de sa beauté; mais cette fierté ne se faisait sentir qu'à ceux qui lui étaient sou-mis; elle enq^loyait, pour se faire aimer, tout ce que la coquetterie peut avoir de plus séduisant. Je ne fus pas jugé indigne d'augmenter son empire; elle eut pour moi des attentions, que la passion que j'avais dans le cœur rendait inutiles et m'empêchait même de remarquer. Depuis que je connaissais mes sentimens pour mademoiselle de Lascy, j'étais plus sérieux et plus réservé avec elle. Elle s'en aperçut. D'où vient, me dit-elle un jouiavec un air chagrin où j'apercevais pourtant beaucoup de douceur, que vous ne m'appelez plus votre écolière? Je n'ose aussi vous dire mon maître, et j'en suis fâchée; car j'aimais à vous donner ce nom. Un sentiment si tendre.
qu'elle ne me découvrit que parce qu'elle ne le connaissait pas elle-même, me pénétra du plaisir le plus sensible que j'aie peut-être goûté dans ma vie. Je fus prêt à me jeter à ses pieds, et à lui dire que je l'adorais; mais le respect que j'avais pour elle m'arrêta. Je trouvai que je me rendrais indigne de ses bontés, si j'en abusais au point de lui déclarer une passion qu'elle ne devait pas écouter.
Je ne sais cependant si j'aurais pu contenir ma joie, si M. de Lancastre n'était venu interrompre notre conversation. Mademoiselle de Lascy le reçut avec tant de marques de froideur, que, malgré celle qu'il avait lui-môme pour elle, il en fut blessé. Milord Lascy, à qui il s'en plaignit, et dont le caractère était dur et impérieux, parla à sa fdle en maître qui veut être obéi. Je ne vous demande point, lui ditil, si vous avez de l'inclination pour le duc de Lancastre; il lui suffit, aussi-bien qu'à moi, que vous soyez instruite de vos devoirs. Ce devoir demande que vous vous occupiez de lui plaire : songez-y , et tachez de mériter l'honneur qu'il veut vous faire.
Mademoiselle de Lascy, jeune et timide, ne répondit à son père que par des pleurs qu'il ne daigna pas même remarquer.
Pendant qu'elle était dans l'appartement de
d'édouari) II. 265
son père, j'étais dans le mien , oceupé de mille réflexions. Je sentais que cette passion qne je voulais combattre devenait tous les jours plus forte. La disposition que j'avais cru apercevoir dans mademoiselle de Lascy était encore une nouvelle raison pour m'éloigner. Je la rendrais malheureuse; j'empoisonnerais sa vie; et, quelque flatteur, quelque doux que fût pour moi le plaisir de la trouver sensible, je ne devais pas l'acheter au prix de tout son bonheur. Je résolus de parler à milord Lascy, pour le presser de me mettre à portée de me faire connaître . Quoique je n'eusse aucune espérance, le dessein de rétablir ma fortune et l'honneur de notre maison était plus vif dans mon cœur; il me semblait que je devais à mademoiselle de Lascy qu'elle pût du moins se souvenir sans honte des bontés qu'elle avait eues pour moi. J'entrai dans l'appartement de son père , dans le moment qu'elle en sortait : il me conta ce qu'il venait de lui dire. Elle paraît avoir de l'amitié pour vous , ajouta-t-il ; elle écoutera vos conseils. Il ne s'agit pas pour elle du choix d'un mari : ce choix est fait et ne peut se changer. Vous trouverez vousmême, dans l'alliance du duc de Lancastre, des secours pour relever votre maison : il ne Aoudra pas laisser dans l'obscurité un homme
qui lui appartiendra d'aussi près, et pour lequel il a déjà de l'estime.
Je ne veux point devoir à cette considération, lui dis-je , milord , l'amitié du duc de Lancastre. Daignez vous souvenir des espérances que vous m'avez données , et mettez-moi à portée de mériter son estime et la vôtre. Je vis dans une obscurité dont je suis honteux , et qui n'est pas pardonnable à un homme qui n'a rien à attendre que de son courage. M. de Lascy loua ma résolution, et me proposa de suivre le duc de Lancastre à la guerre d'Ecosse, où le roi lui donnait un corps de troupes à commander.
J'avais de la répugnance à m'attacher au duc de Lancastre ,• mais j'avais encore plus de désir de sortir de mon obscurité.
J'acceptai le parti que milord Lascy me proposait. Il me présenta le même jour au duc de Lancastre ; et, pour l'obliger à plus d'égards , il lui dit ma véritable condition.
Je ne vis mademoiselle de Lascy que le lendemain : je la trouvai triste ; il paraissait à ses yeux qu'elle avait pleuré. Elle n'avait auprès d'elle qu'une femme qui l'avait élevée, et qui avait sur elle l'autorité d'une mère. Venez, me dit cette femme, dès que j'entrai, m'aider à consoler mademoiselle , de ce qu'elle sera la seconde dame d'Angleterre. Je ne me soucie
n'ÉnouARn ii. sOy
point, répondit mademoiselle de L.iscy , de toutes les (grandeurs avec le duc de Lanças! le; on me dit qu'il faudrait laimer s'il était mon mari, et je ne l'aimerai jamais. Mais, répondit madame Ilde (c'est le nom de cette femme), vous n'aviez point autrefois cet éloignemeni pour lui. Je croyais, dit mademoiselle de Lascy, que tous les hommes lui ressemblaient. J'avais écouté jusque-là , sans prendre part à la conversation. Par un sentiment de probité, et un peu aussi pour ne pas me rendre suspect , je voulus dire quelque chose en faveur du duc de Lancastre; mais mademoiselle de Lascy m'arrêta au premier mot. Quoi ! me dit-elle , vous êtes aussi pour lui ! est-ce que vous voulez que je l'aime ? Ces marques si naturelles de l'inclination que mademoiselle de Lascy avait pour moi auraient fait tout mon bonheur, si j'avais pu m'y livrer; mais le plaisir que je sentais était empoisonné par l'idée que je la rendrais malheureuse.
Quelques jours avant notre départ , mademoiselle de Lancastre vint la voir; j'étais dans sa chambre avec quelques personnes : on parla de la guerre d'Ecosse ; mademoiselle de Lascy brodait une écharpe, et paraissait appliquée à son ouvrage. Vous voilà bien occupée? lui dit mademoiselle de Lancastre; je vous demande cette
écharpe pour mon frère, elle lui portera bonheur ; mais il faut , pour que le charme soit entier, ajouta-t-elle en riant, que vous fassiez aussi des vœux pour lui. Mademoiselle de Lascy, embarrassée, et d'un ton d'enfant, répondit que son ouvrage n'était pas achevé; quelqu'un qui survint fit chartger la conversation. J'allai prendre congé de mademoiselle de Lancastre la veille de notre départ. Elle me dit beaucoup de choses flatteuses sur la joie qu'elle avait de me voir attaché au duc de Lancastre , et sur la peine que lui faisait mon éloignement. Il me parut encore qu'elle voulait que j'en entendisse plus qu'elle ne m'en disait. Comme je sortais de son appartement, une de ses femmes me donna de sa part une écharpe magnifique, et ajouta que mademoiselle de Lancastre remplissait les conditions qu'elle avait elle-même imposées pour que ce présent ne me fût pas inutile. Je me trouvai heureux de ce que la bienséance ne me permettait pas de la voir. On remercie toujours de mauvaise grâce une belle qui vous a fait une galanterie , quand on n'a que du respect pour elle.
Il fallait aussi que je prisse congé de mademoiselle de Lascy : j'aurais dû éviter de la trouver seule; mais l'elFort que je me faisais de m'arracher d'auprès d'cHe, avait épuisé ma raison.
d' ÉDOi A n I) II. 269
et je ne pus me refuser le plaisir de la voir encore une fois sans témoin.
Je vous attendais , me dit-elle aussitôt qu elle nie vit. J'ai travaillé toute la nuit pour finir Técharpe que mademoiselle de Lancastre voulait que je donnasse à son frère. C'est à vous <jue je la donne ; aussi-bien ne porterait-elle pas bonJieur au duc de Lancastre.
Quelle différence de ce présent à celui que je venais de recevoir ! avec quelle joie je le reçus î Je ne fus pas maître de mon transport. Eh! qui aurait pu l'être à ma place .^ Je me jetai aux genoux de mademoiselle de Lascy ; je lui pris la main, que je lui baisai mille fois. Vos bontés , lui dis-je , me rendent le plus malheureux de tous les hommes. La vivacité avec laquelle je lui baisais la main , l'air avec lequel je lui parlais, la firent rougir sans qu'elle sût pourquoi elle rougissait; elle me dit encore mille choses que je ne devais qu'à son extrême ignorance ; mais cette ignorance, qui m'était si favorable, l'empêchait aussi de m'entendre; et, quoique je ne voulusse pas lui dire que je l'aimais, j'étais pourtant désespéré qu'elle ignorât mes sentimens.
Nous allâmes joindre l'armée sur les frontières d'Ecosse. J'eus le bonheur, dès la première campagne, de faire une action qui m'at-
(ira quelque cslime, et, dans la suite, je soutins avec assez d'avantage la réputation que je m'étais acquise : je sauvai la vie à milord Lascy, et je dégageai presque seul le duc de Lancastre d'un gros d'ennemis dont il s'était laissé envelopper. Le roi, qui en fut instruit, voulut me voir; je lui fus présenté. Ce prince ne se borna pas à donner des éloges stériles à ma valeur; il me confia le commandement d'un poste important : le moment me parut favorable pour me faire connaître sous mon véritable nom ; mais milord Lascy, à qui je le proposai, me dit que, dans le dessein où Edouard était de s'allier avec la France , la connaissance de ce que j'avais fait nuirait plus à ma fortune qu'elle ne l'avancerait; qu'il fallait attendre quelque circonstance favorable ; que j'avais rendu le nom de Saint-Martin assez recommandable pour que je le pusse porter encore quelque temps sans impatience. Je me rendis aux raisons de M. de Lascy; nous restâmes plus de deux ans en Ecosse , où le duc de Lancastre commandait. Les réflexions, les soins dont j'étais chargé, le désir de la gloire avaient un peu affaibli l'idée de mademoiselle de Lascy ; je me représentais sans cesse, pour affermir ma raison, qu'elle épouserait le duc de Lancastre; que, quoique milord Lascy me dût la vie , il ne renoncerait
d'édouvro h. 271
])as, on ma favoiii' , à une alliance sur laquelle il avait des espérances qui remplissaient son amhition ; que mademoiselle de Lascy était si jeune quand je l'avais quittée, qu'elle ne se souviendrait pas même de l'inclination qu'elle m'avait marquée, ou que, si elle s'en souvenait, ce serait peut-être pour se la reprocher. Muni de toutes ces réilexions, je pris le chemin de Londres. Mais les premiers regards de mademoiselle de Lascy me redonnèrent tout mon amour. Sa heauté, son esprit et sa raison avaient acquis alors leur perfection. Ce n'était plus cet enfant dont les discours et les actions ne tiraient pas à conséquence : la bienséance la plus scrupuleuse réglait toutes ses démarches : ces petites libertés, ces espérances flatteuses dont j'avais joui auparavant, me furent retranchées. La douleur que j'en eus me fit sentir combien j'étais amoureux ; je désirais de parler à mademoiselle de Lascy ^ sans être d'accord avec moi-même de ce que je voulais lui dire. Il me parut qu'elle m'évitait; et je n'en fus que plus pressé de chercher à la voir. Ce moment tant désiré vint enfin; et, bien loin d'en profiter, j'étais embarrassé au point de n'oser jeter sur elle les yeux. Sa contenance n'était pas plus assurée que la mienne; nous restâmes assez longtemps dans le silence. Mademoiselle de Lascy