‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 24 sur 41 · TOME V · texte numérisé non relu

TOME V

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beaucoup de troupes dans les montagnes. J'espérais, dans le cours de cette guerre, pouvoir me battre avec le duc de Lancastre.

Mes services furent acceptés j nos succès, auxquels j'eus le bonheur d'avoir part, furent rapides. Nous chassâmes les Anglais de tous leurs postes; mais je n'en voulais qu'au duc de Lancastre, et il ne paraissait point. Je voulus du moins me venger sur les terres qui lui appartenaient. J'attaquai la place de..., et je l'emportai l'épée à la main.

Vous savez où va la fureur des soldats dans ces occasions. Je parcourais la ville pour empêcher le massacre, quand je vis un homme qui défendait sa vie contre plusieurs de ces furieux. Il me présenta son épée, et, comme il avait déjà reçu plusieurs blessures, je le fis conduire dans ma tente, et j'ordonnai qu'on eût soin de le secourir. Aussitôt qu'il fut en état de marcher, il demanda à me voir pour obtenir que je le misse àrançon. Notre surprise fut extrême quand nous nous reconnûmes; nous avions fiiit nos premières campagnes ensemble sous le duc de Lancastre, auquel il était particulièrement attaché.

Ce que je vois est-il possible? me dit-il; le chevalier de Saint-Martin dans le parti de nos ennemis! Vous approuveriez mes raisons, lui dis-je, s'il m'était possible de vous les dire.

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Vous n'en avez pas besoin, me répli(|ua Cidlé; je sais que vous êtes un homme d'honneur, et cela me suflit. Nous avions été amis tout le temps que nous avions fiiit la guerre ensemble; nous rappelâmes avec plaisir notre ancienne amitié; le service que je venais de lui rendre, et la manière généreuse dont j'en agis avec lui, achevèrent de me l'acquérir, et il me protesta mille fois qu'il sacrifierait volontiers pour mes intérêts la vie que je lui avais conservée.

Ce malheureux amour, qui était toujours dans le fond de mon cœur, me donnait une curiosité (pie je ne pouvais vaincre, et que je n'osais satisfaire. Mon trouble m'aurait trahi en prononçant ce nom si odieux, et qui cependant était encore cher à mon souvenir. Je faisais à Cidlé mille questions , dans l'espérance qu'il me parlerait enfin de la seule chose que je voulais savoir. Ce moyen me réussit. Un jour qu'il me rendait compte de l'état de sa fortune : Je dois beaucoup, me dit-il, au duc de Lancastre, et j'ai ou pour lui un attachement qui était encore fortifié par l'estime que j'avais pour lui; mais je vous avoue que cette estime ne peut s'accorder avec le traitement qu'il fait à la duchesse de Lancastre : elle est enfermée dans un château; nulle société ne lui est permise, et ceux qu'on a laissés auprès d'elle sont plus occupés de la

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tyranniser que de ki servir, depuis la mort de niiloj'd Lascy. Le duc de Lancastre, qui voulait niellre ce château hors d'insulte, me confia ce soin; j'y ai été pendant prés d'un mois, et, malgré la vigilance des gardes de la malheureuse duchesse, je l'ai vue plusieurs fois, et je ne l'ai jamais vue que baignée de larmes. Des discours qui lui sont échappés m'ont fait comprendre que la plus sensible de ses peines n'était pas celle qui avait d'abord excité ma pitié : il m'a paru qu'elle avait dans l'àme une douleur profonde dont elle était uniquement occupée. Sa jeunesse et sa beauté , qu'on voyait encore malgré son extrême abattement, me donnèrent tant de com-» passion, que, si elle avait voulu accepter mes services , il n'est rien que je n'eusse tenté pour la secourir.

Ce que je venais d'entendre de la situation de cette malheureuse femme me changea en un moment. J'avais voulu vingt fois la poignarder : je ne pus soutenir, sans un extrême attendrissement, l'idée de l'état où elle était réduite. Ses larmes, cette langueur, cette beauté môme qu'elle n'avait plus, la rendaient encore plus touchante pour moi. Je m'étais suÛi tant que je n'avais été rempli que de fureur : ce n'était plus de même; j'étais dans un état de tristesse et de. douleur, où le cœur a besoin de se répandre.

n'ÉDO r A p. n i i. 29:»

ri je i!P pus int" ri^ruscr la consoliilioi» de pailcr : j'rtais sur (raillciii-s do la discrrlioii (!<• (îidlt'. Jo lui av(>u;n mon amour; je ne Itii cachai pas que javiiis lieu de croire (|iie j'étais aimé; mais la crainte de jendre odieuse cette personne don! j'avais été si crnellcnif-nt tralii , me fit taire h; reste de mon aventure. Cidié m'offrit d'aller dans le lieu où elle était gardée : Comme j'y ai été long-temps, me dit-il , par l'ordre du duc de Lancaslre, j'y serai reçu; je parlerai à la duchesse, et je concerterai avec elle les moyens de la tirer d'esclavage.

Je n'en demande pas tant de votre amitié, h'.i dis-je, mon cher Cidlé; je veux seulement qu'elle sache que je vis , et que vous examiniez avec soin l'impression que cette nouvelle fera sur elle. Cidlé partit sous le prétexte d'aller chercher sa rançon , et je restai dans une confusion de pensées et de sentimens qu'il m'est impossible de vous représenler. Je me demandais ce que je voulais faire de mon amour ])our une femme qui s'en était rendue si indigne. Je souhaitais qu'elle pût n'être pas si coupable; et, contre toute sorte d'apparence, il y avait des momens où j'espérais, et j'en venais euRn à sentir que je serais heureux si j'en étais encore aimé. Mais, disais-je , n'a- 1 -elle pns mis entre nous un obstacle invincible? CeKe idée, qui ranimait ma ja-

loiisic, me redonnait presque tonte ma fureur.

Cidlé revint après quelques jours, et m'apporta cette lettre.

(( Je ne me plains plus de ce que j'ai souffert et » de ce que je souffre, puisque vous vivez j oui , » monsieur , quelque redoutable , quelque terri- » ble que vous dussiez être pour moi, votre mort, )) que j'ai crue certaine , était le plus sensible de » mes malheurs ; elle m'a coûté autant de larmes )) que le souvenir d'une faiblesse qui m'a rendue » si criminelle ; peut-être vous trouveriez- vous )) vengé , par mon seul repentir , plus cruelle- » ment que vous ne vous vengeriez vous-même ; » mais , quand il serait possible que je cessasse » d'être pour vous un objet odieux, quand vous » pourriez oublier que je suis coupable, je m'en » souviendrai toujours; je n'ose même souhaiter » de pleurer à vos pieds ; je n'ose vous dire que » mon cœur n'a pas cessé un moment d'être à )) vous ; ce serait une consolation , et je n'en mé- )) rite aucune. Adieu, monsieur; est-il possible » que je m'en sois rendue indigne ? »

Que devins -je à la lecture de cette lettre! Comme l'amour se ralluma dans mon cœur ! La pitié me rendait encore plus tendre et plus sensible ; toutes les offenses qu'on m'avait faites s'effacèrent de mon souvenir ; je ne fus plus occupé que de ce que ma femme souffrait; et, sans

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