LIVRE TROISIÈME
Le récit de M. de Saint-Martin fit l'impression la plus forte sur les comtes de Glocester et de Cornouaillc. L'humanité seule pouvait exciter en eux les mouvemens les plus vifs; mais Gavcston peut-être joignit à ce sentiment celui de la haine qu'une sorte de jalousie lui inspirait contre le duc de Lancastre. La reine , soit par égard ytouv son rang, soit par une suite de sa hauteur, lui donnait des préférences qui choquaient l'orgueil du comte. Il sentait sa supériorité sur Lancastre par son mérite personnel : ce mérite existait sans doute; Gaveston était aimahle ; mais sa vanité lui exagérait encore les qualités brillantes ({ui le faisaient remarquer. Il ne
pouvait soiilTrir de n'être pas partout l'objet des soins et de l'attention, et de ne l'être pas exclusivement.
C'était surtout chez la reine qu'il eut voulu jouir de ce triomphe . sa vanité l'avait engagé à chercher à lui plaire; il n'avait aucun autre sentiment pour elle : vain et léger, il était peu susceptible d'un véritable attaciiement. Autant qu'il pouvait aimer, il aimait mademoiselle de Glocester ; mais il voulait plaire à la reine, pour qu'on sût qu'il lui plaisait. Isabelle, moins capable encore d'aucun sentiment profond et délicat, ne voulait qu'étendre ses conquêtes. Le duc de Lancastre, si fort au-dessus du comte de Cornouaille par son nom et par son rang, lui paraissait mériter ])lus d'attention, et sous cet aspect flattait davantage la vanité de sa coquetterie. Gaveston, qui s'en était aperçu, en était ulcéré, et fui charmé de trouver l'occasion d'abaisser le duc , en jie paraissant agir que par les motifs les plus nobles de la justice et de la bonté. Il assure Saint-Martin de sa protection et de son zèle; il laisse Glocester près de lui ; il vole faire les recherches les plus exactes sur cette affreuse aventure; à force de soins il découvre madame Ilde ; cette malheureuse femme, plongée dans la misère, et cachée dans le réduit le plus obscur pour éviter la colère du duc do Laucastre, lui
apprend ([iic c'est mademoiselle de Lancaslre cpii a causé tous ces crimes et tous ces malheurs, outrée de jalousie de l'amour de Saint-Martin j30ur mademoiselle de Lascy : amour dont elle n'avait eu d'abord que de légers soupçons, qui ne s'étaient que trop réalisés dans le temps de la maladie de cette infortunée. Elle avait, à prix d'argent, gagné le perfide Jain : il était son espion ; c'est de lui qu'elle sut et la fuite , et le mariage, et le projet d'aller en France. Elle alla tout apprendre à son frère et à milord Lascy. Ce dernier, outré de colère et de désespoir, voulait dans ses premiers mouvemens aller poignarder sa fille et Saint-Martin : mademoiselle de Lancastrc l'adoucit ; sa haine n'eût pas été satisfaite de la mort de sa rivale, elle la réservait à de plus grands maux. Quant à Saint-Martin , elle prit de sang-froid le projet de le ùùre périr. Après avoir calmé le père en lui montrant la possibilité de faire revenir sa fille et de la faire obéir, elle n'eut pas de peine à persuader à Lancastre, que le mieux était d'éviter l'éclat; qu'il fallait, aussitôt que mademoiselle de Lascy serait revenue , la forcer à l'épouser ; empêcher surtout que rien ne transpirât au-dehors. Après l'avoir épousée, lui dit-elle, vous la traiterez aussi rigoureusement que vous le voudrez ; héritière des maisons de Liiicoln , de Salisbuiy, ses
hieris immenses vous dëdommaoerout du mal-
heur d'avoir une femme si méprisable : pourvu que son déshonneur ne soil pas publie , que vous importe? Le duc adopta facilement les idées de sa sœur. 11 avait f^iit subir à sa preniièie épouse un sort pareil à celui qu'il destinail à la seconde : cette malheureuse femme était d'unr famille obscure ; ses parens étaient morts ; l'ayant épousée sans amour, et uniquement pour jouir de ses biens, honteux de cette alliance, il l'avait tenue captive dans un de ses châteaux , sous prétexte que sa santé lui rendait nécessaire Tair de la campagne. Les traitemens qu'il lui fit subir sont horribles. A peine eut-elle mis au monde un fds, qu'il la bannit de sa maison, et, l'accablant de mépris, il la confina dans la retraite , où elle mourut eu peu de temps de langueur et de chagrin. Personne n'avait soupçonné ces horreurs. Lancastre était profondément faux , et cachait sous les dehors les plus imposans l'àme la plus noire. Le peuple avait pour lui de la vénération : les grands estimaieiU en lui l'homme respecté du peuple. C était de ces réputations qu'il est même dangereux de cherche)' à examiner : il avait tout le sang-tV()i<l qu'il faut pour la soutenir intacte, malgré les crimes secrets et les injustices cachées. Milord Lascy le croyait riiormne du monde le plus ver-
liK'iix ; ot, furieux contre sa fil lo, trop luiircux que Laiicastre clai[;nàt Tépouser, il éfail h'ivn certain que ce malheureux père le laisserait le maître absolu de son sort. Le duc ne balança donc pas à adopter les idées de sa sœur : ce fut elle qui dicta la conduite de Jain , et qui conduisit le poignard. Elle avait commencé par s'assurer de mademoiselle de Lascy; enlevée et ramenée chez son père , on l'avait forcée d'écrire la Iclire que Jain porta. Ce scélérat, revenu chez milord Lascv, assura que Saint-Martin était mort; tout confirma cette nouvelle; mademoiselle de Lascy la crut. Comment peindre ses larmes, son désespoir! Ce n'était pas assez de la perte d'un amant, d'un époux chéri; son père lui ordonna, malgré ses aveux, d'épouser Lancastre; elle n'y voulut jamais consentir. Lu prêtre eut la bassesse d'entrer dans le plus vil complot, gagné sans doute, ainsi que deux témoins, par les promesses du duc de Lancastre : mais, tout résolu qu'était ce malheureux de se prêter à tout ce qui pourrait servir à cimenter cet odieux lien, il ne pouvait cependant entendre oui , quand mademoiselle de Lascy disait non, et qu'elle le répétait à travers les sanglots qui étouffaient sa voix , et avec toute la force que lui laissait la crainte où la présence d'un père irrité lavait jetée. Aucune autre personne que ce
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père, Lancastre, sa sœur, la malheureuse victime et les témoins , n'assista à cet horrible mariage, qui fut célébré dans la chapelle du château. Éperdue et tremblante, mademoiselle de Lascy, traînée à l'autel avec violence, se vit livrée au duc de Lancastre. Un coup d'œil foudroyant de son père, lancé sur elle dans l'instant décisif, la glaça d'effroi et la réduisit au silence. Ce silence fut vite interprété; on le regarda comme un consentement, et, malgré ses efforts, on joignit leurs mains. Sortie de la chapelle, elle sut vaincre la frayeur qui l'accablait, pour protester, en présence de tout ce qui l'entourait, contre un hymen auquel elle n'avait donné aucun consentement : elle se reprocha , comme un crime, et se reprochera toujours, l'elfet de sa terreur et l'instant du silence dont on avait si cruellement abusé. Le prêtre feignit de croire que toute cette résistance n'était qu'une suite de l'embarras que cause la pudeur aux jeunes personnes bien nées , dans des circonstances semblables. Les témoins parurent penser de même. Indignée de ces affreux discours, partagée entre le désespoir et la crainte , elle tomba dans un «•tat de convulsion : aussitôt qu'elle eut repris l'usage de ses sens, elle jura que jamais elle ne verrait Lancastre comme son époux. Lancastre lui dit d'un ton froid et dur, qu'elle pouvait être
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assurée «jiril nv la traiterait jamais comme sa femme, qu'elle n'en était plus clip;ne; mais que, pour sauver l'honneur de sa famille, elle passerait pour Tètre; et, dès le lendemain, il ordonna qu'on la menât à ce château qui avait déjà servi de prison à sa première femme. INIilord Lasey, malgré sa colère, ne put voir sans douleur le sort qu'on préparait à sa fille : il partit avec elle, et la conduisit dans cet odieux séjour : il plaignit son malheur, et cherchait les moyens de l'adoucir; mais à peine quelques mois fiirent-ils écoulés, que ce père infortuné fut attaqué d'un mal violent dont il mourut en douze heures. On n'ose, dit madame Ilde, se livrer aux idées terribles que cet événement a fait naitre. Il est diflicile de penser que cette mort ait été naturelle; quoi qu'il en soit, de ce moment, ajouta-t-elle, je fus traitée avec une dureté sans exemple; ma malheureuse maîtresse fut livrée aux gens du duc de Lancastre : ce fut sa sœur qui ordonna et dirigea tout. Je fus oblip-ée de chercher un asiie contre la colère du frère et de la sœur. Sans secours, sans ressource, je vins me cacher dans ce quartier isolé , où je vis avec peine du produit de mon travail. Je n'ai pu rien savoir depuis ce temps, dit-elle à Gaveston ; mais, si ma chère maîtresse vit encore, elle est bien malheureuse. Le comte de Cornouaille, in-
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struit de ces faits, amena avec lui madame Ilde, et la présenta à Saint-Martin. Leur entrevue fut touchante; ils se rappelèrent, en présence de Gaveston, mille détails intéressans. 11 les recueillit tous, et composa de toute cette aventure un mémoire frappant : il présenta ce mémoire au roi. Ce jeune monarque, qui d'ailleurs ne voyait rien que par les yeux de Gaveston, ordonna aussitôt que madame de Saint-Martin fût rendue à son époux. La chose se passa avec un éclat terrible pour Lancastre. Il ne lui fut pas même permis d exposer ses prétendues raisons; et, ce qu'il y eut d'affreux, c'est que ce jugement , le plus juste au fond qu'il fût possible de prononcer, eut l'air, par la chaleur qu'y mirent le roi et son favori, d'un jugement inique. Les grands en furent révoltés, le regardant comme le fruit indigne du crédit de Gaveston : le peuple en gémit comme d'une injustice atroce contre le plus vertueux des hommes. Ce n'est pas assez de faire le bien, il faut encore le faire avec prudence : mais Gaveston avait d'autres motifs que ceux de l'équité; et, quoiqu'au fond il fit une action excellente, il ne devait pas se plaindre de l'opinion du public; c'était par hasard ({u'il servait la vertu : tout ce qui ressent la faveur est suspect. Ce jugement donc, tout juste qu'il était, acheva d'aigrir les esprits, et j)ré-
para les funestes événemens qu'on verra dans la .suit(\
Dès que l'ordre du roi fut donné , Gaveston fut chercher lui-même madame de Saint-Martin, avec une nombreuse escorle, dans le cliàteau où elle était captive. 11 la trouva plongée dans Tétat le plus affreux. Sa langueur était si profonde, qu'elle n'éprouva aucune émotion à l'arrivée de tous ces gens armés. Le comte de Cornouaille, s'étant fait ouvrir l'espèce de cachot qui lui servait de chambre dans une des tours de ce château , la trouva renversée sur son lit ; on vit auprès d'elle, sur une table, quelques alimens qui paraissaient y être depuis quelques jours, et où elle n'avait pas touché. Il eut peine à la tirer de l'espèce d'insensibilité où elle était; enfin , lui ayant dit qu'il venait la chercher par ordre du roi, pour la ramener à son époux, elle jeta un cri perçant. Ehl non, madame, c'est à votre cher Saint-Martin. Saint-Martin! Ah! ditelle avec l'affreux sourire du désespoir, on a découvert qu'il n'était pas mort! Que lui a-t-on fait? 11 n'est plus. Non, madame, il respire, il vous aime; vous lui êtes rendue, vos liens affreux avec Lancastre sont rompus. Est-il possible? n'est-ce pas un songe? Non, madame, venez, arrachez-vous de cet affreux séjour, et retournez avec un époux qui vous adore. Elle se
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leva avec précipitation; mais, quand elle eut fait deux pas, elle tomba dans un évanouissement profond ; les secours lui furent prodigués. A peine revenue de cet état, on la fit partir. L'escorte était magnifique et nombreuse : elle arriva dans Londres comme en triomphe. Gaveston la conduisit chez lui avec le plus grand appareil. Elle trouva son époux couché dans son lit ; elle courut à lui ; il lui tendit les bras , sans pouvoir prononcer un seul mot. Les mouvemens qu'il éprouva dans cet instant furent si vifs , que la plaie qu'il avait à la poitrine se rouvrit. Son sang coulait avec la plus grande abondance ; les chirurgiens appelés bandèrent cette plaie : mais ils ne purent empêcher les suites de ce funeste accident. L'infortunée madame de Saint-Martin avait à peine joui du bonheur si grand de revoir un époux adoré , que , couverte de son sang , elle eut à trembler pour sa vie. Ce spectacle affreux , loin de l'abattre dans l'état de faiblesse où elle était elle-même , redoubla ses forces ; elle aida aux chirurgiens , elle veilla à tout ; mais à peine son cher Saint-Martin fut-il secouru, qu'elle tomba dans une sorte de léthargie ; état heureux , sans doute, puisqu'il la préserva de plus grands maux. Saint-Martin expira le lendemain , en rendant grâce à Gaveston , et en lui recommandant sa malheureuse épouse. Le comte de Cor-
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lîouaille avait de. l'àmc et de la noblesse ; il se re.o-arda , dès ce moment, comme le protecteur unique de madame de Saint-Martin , et , pour la servir comme elle méritait de l'être, il songea d'abord à lui procurer un asile déceni ; il sentit qu'il ne convenait pas qu'elle restât chez lui après la mort de son mari. Glocester , auquel il confia ses scrupules , forma à l'instant le projet de proposer à madame de Sun-cy de recevoir chez elle la trop infortunée madame de Saint-Martin. Ga veston saisit avec ardeur cette idée. Mademoiselle de Glocester, dit-il, sera son amie, sa consolatrice; elle ne sera point malheureuse. Glocester eut à peine fait cette proposition à sa tante , qu'elle l'accepta. Madame de Surrey avait le cœur bon et compatissant; mais mademoiselle de Glocester, qui joignait à ces excellentes qualités une délicatesse, une finesse de sentiment extrêmes, ne vit pas de bonheur plus grand que celui de voler au secours de madame de Saint- Martin. Elle communique son empressement à sa tante ; toutes deux partent à l'instant, et vont chez le comte de Cornouaille y chercher la femme la plus malheureuse qui fût au monde. Elles la trouvèrent dans un affaissement si affreux, qu'on craignit qu'elle n'expirât pendant le transport. Cependant les apprêts des funérailles de son mari, dont elle ignorait la mort , la crainte
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de quelques-unes de ces indiscrétions si terribles et si ordinaires dans ces cruels instans , firent prendre le parti de l'arracher de cette maison. On rhabilla, on la transporta chez madame de Surrey, sans qu'elle s'en fût presque aperçue. Aussitôt arrivée, on la mit an lit; et mademoiselle de Glocester prit à son chevet une place qu'elle ne quitta plus.
Le comte de Cornouaille fit faire les obsèques de l'infortuné Saint-Martin ( dont alors on dit le véritable nom) avec la plus grande pompe. Sa malheureuse épouse, après une espèce de léthargie de plusieurs heures , reprit un peu de connaissance; et se trouvant dans une maison étrangère, entourée d'étrangers, dans un état affreux de faiblesse et d'eiïioi , elle ne pouvait ni n'osait faire aucune question. Madame Ilde lui apprit dans quel lieu elle était , et quelles étaient les dames qui la soip'naient. Elle les regarda avec des yeux remplis de tendresse et de terreur. Mademoiselle de Glocester redoubla de soins et d'attentions; madame de Surrey la combla de caresses. Cette dame veillait à lui procurer tous les secours possibles, tandis que son excellente nièce, pleurant auprès d'elle , semblait ressentir ses propres douleurs. Avissitot que l'infortunée madame de Saint-Martin put proférer quelques
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mots, elle prononça celui de son époux, en regardant autour d'elle , et surtout dans les yeux de mademoiselle de Glocestcr, avec une curiosité mêlée d'horreur.
Celle-ci, sans lui dire un seul mot, lui prit la main , la serra entre les siennes , et l'arrosa de ses larmes. Madame de Saint-Martin poussa un cri perçant , et retomba dans l'état le plus violent : on crut qu'elle expirerait : les secours furent redoublés : elle revint encore celte fois et parut plus calme : elle demanda Gaveston ; il parut. C'est donc là, lui dit-elle en lui tendant la main , le fruit de tous vos soins ! Il n'est plus , il n'est plus ! et la joie de
me revoir a causé sa mort! Malheureuse
que je suis! Eh! que ne me laissait-on dans ce cachot!... il vivrait encore!... Pardonnez, pardonnez, monsieur, dit-elle au comte de Cornouaille; hélas! l'excès du malheur aigrit l'àme, et peut quelquefois rendre ingrat : je ne le suis pourtant pas, ajouta-t-elle en soupirant; non, monsieur, je ne le suis pas. Calmez-vous, madame, lui dit Gaveston, et soyez sûre que vous êtes entourée d'amis auxquels vous êtes bien chère. Les premiers jours se passèrent dans les conversations les plus tendres entre mademoiselle de Glocester et cette infortunée; mais, malgré tous les soins, sa santé devenait de moment