‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 27 sur 41 · I O RÈGNE · texte numérisé non relu

I O RÈGNE

en moment plus déplorable; des évanouissemens succédaient sans cesse aux douleurs les plus aiguës; elle ne pouvait prendre absolument aucune nourriture ; et mademoiselle de Glocester, qui avait pris pour elle l'attachement le plus vif, voyait avec douleur la fin prochaine de sa trop sensible et trop malheureuse amie. C'était dans les légers intervalles de ses douleurs, que ces deux amies parlaient ensemble, et se communiquaient leurs senti mens. Madame de Saint- Martin revenait souvent à déplorer les malheurs que causait l'amour aux âmes sensibles; elle se rappelait les progrès de celui qu'elle avait senti, elle semblait prévoir, dit-elle, dès les premiers temps , les maux qu'il occasionerait, elle l'avait combattu de toutes ses forces , mais vainement : c'est la vivacité de celui de son amant qui l'avait vaincue. Ces discours, souvent répétés par madame de Saint-Martin , faisaient sur mademoiselle de Glocester une impression dont, malgré tous ses maux, cette dame s'aperçut. Un jour qu'elle la vit plus agitée qu'à lordinaire : Aimeriez-vous , ma chère amie, lui dit-elle, et seriez-vous malheureuse? Ah! je croyais ne plus avoir de chagrins à redouter, et je sens que celui-là me serait affreux. Parlez, et ne me laissez pas mourir en emportant cette inquiétude. Madc-

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inoiseile de Gloccsler , (ouchéc jus<ni"aii fond du cœur de la beauté de l'àme de madame de Saiut-Maitin, qui, plongée dans des malheurs dont l'imagination s'effraie, s'occupait encore des siens : Trop digne amie, lui dit-elle, votre intérêt pour moi est si touchant, que je vous prouverai combien j'y suis sensible, en vous montrant mon âme toute entière. Alors elle lui peignit , sans aucun déguisement, son amour pour Gaveston , ses craintes , ses soupçons , et tout ce qui causait les agitations extrêmes de son cœur. ÎNIadame de Saint-Martin avait de si glandes obligations au comte de Cornouaille ; il s'était montré pour elle si grand et si généreux, qu'elle ne voyait en lui (pi'un héros: c'est ainsi qu'elle s'en exprimait avec son amie ; elle n'envisageait ses galanteries pour la reine que comme de simples politesses dusage dans les cours , et elle mit tout en œuvre pour inspirer les mêmes idées à mademoiselle de Glocester. Trop de délicatesse, lui disait-elle, est nuisible, même en amour; elle foit souvent naître la jalousie, qui est le plus terrible des maux , et pour celui qui l'éprouve , et pour celui qui en est l'objet. Estimer ce qu'on aime est le premier devoir. Les jeunes hommes, surtout ceux qui vivent à la cour , sont obligés à ces sortes de galanteries : ils peuvent aimer ex-

clusivemeiit , mais leurs égards ne doivent jamais être exclusifs. Vous connaissez cette cour et les goûts de la reine : Gaveston a dû s'y soumettre. Auriez- vous l'injustice de vouloir lui attirer ses mcpris, et peut-être sa haine? Mademoiselle de GKjcester aurait pu répondre,elle sentait qu'elle aurait eu beaucoup à dire ; mais elle aimait, et elle était charmée de trouver des raisons de justilier son amant : elle parut donc céder à celles de madame de Saint- Martin. Gaveston venait très-souvent la voir. Elle voulut un jour l'entretenir seule, sous le prétexte de ses affaires : elle lui vanta le mérite extrême de mademoiselle de Glocester , et lui dit qu'un des plus grands services qu'il lui eût rendus , avait été de lui faire connaître cette charmante personne. Gaveston parla d'elle avec l'enthousiasme d'un amant. Madame de Saint-Martin, malgré ses précautions, lui fit naître l'idée des soupçons de mademoiselle de Glocester, et lui conseilla de ne plus s'exposer à lui en donner de semblables. Gaveston s'observa davantage : il apprit d'ailleurs que la reine protégeait ouvertement M. de Lancastre , dont les blessures étaient guéries; il sut que ce seigneur, depuis sa guérison, avait été plusieurs fois admis à sa cour, avec une distinction marquée, et que Mortimer blâmait hautement

la conduite du roi vi celle de son favori dans cette grande afï'aire. Gaveston , qui vit bien que Mortimer l'emportait sur lui auprès de cette princesse, ulcéré des discours qu'elle avait tenus à son sujet, et réellement amoureux de mademoiselle de Glocester, saisit un moment favorable , en présence de madame de Saint- Martin , pour s'excuser des aventures du tournoi. Un amant très-aimable et très-aimé est presque toujours sûr d'obtenir son pardon : il l'obtint. Madame d'IIerefoit , sœur de mademoiselle de Glocester, n'aimait point Gaveston ; sa bauteur et sa légèreté lui déplaisaient : d'ailleurs , elle n'eût pas vu sans douleur une alliance qu'elle jugeait indigne de la grandeur de sa maison j et, de plus, elle chérissait les vertus du comte de Pembrocke , qui n'avait jamais confié qu'à elle l'excès de sa tendresse pour mademoiselle de Glocester. Ce jeune et vertueux seigneur brûlait pour elle de la passion la plus vive et la plus pure. Madame d'Herefort connaissait l'àme et les sentimens de l'amant le plus délicat qui fut jamais : elle désirait ardemment le bonheur de sa sœur; il n'était donc pas possible qu'elle vît sans amertume la préférence qu'elle donnait à Gaveston. Après lui avoir fait sentir, avec les ménagemens les plus adroits , ce qu'elle pensait à ce

sujet , et n'espéraiil plus de réussir auprès d'elle , elle tâcha de taire envisager les choses à sa tante sous le même aspect qu'elle les voyait. Madame de Surrey , quoique touchée de la faveur dont jouissait Gaveston , trouvait cependant cette alliance très-inférieure : d'ailleurs, la fortune de ce favori, toute brillante ([u'elle était, n'avait rien de solide ni d'assuré.

M. le comte de Pembrocke était bien préférable à tous égards; il aimait toujours éperdument mademoiselle de Glocester ; madame d'ilerefort en était bien sûre : et , s'il ne parlait plus, c'était par un excès d'amour et de respect. Madame de Surrey, réfléchissant à toutes ces choses , fit passer les mêmes idées dans l'esprit des [)arens de mademoiselle de Glocester. Toute la famille, excepté le frère, était résolue à refuser l'alliance de Gaveston , et Gaveston était plus aimé de mademoiselle de Glocester qu'il ne l'avait jamais été. Ce qu'il avait fait pour madame de Saint-Martin , ses soins pour elle, la vive reconnaissance de cette infortunée , ajoutaient encore un nouveau lustre aux qualités brillantes qu'elle adorait en lui. Plus assidu près d'elle , faisant éclater son amour, ne partageant plus ses soins, il n'avait jamais paru plus aimable. Elle apprit avec douleur les intentions de sa fa-

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mille : ce fut dans un «Mitrcticii avec sa tanlr (jirclK' démêla ses soMlimciis. Une passion vive donne beaueoup de pénétration ; madame de Surrey croyait n'avoir presque rien dit, et mademoiselle de Glocesler savait tout; elle en fut accablée. Madame de Saint-Martin s'aperçut de son trouble et de sa douleur; elle en voulut savoir la cause. Son amie lui confia tout ce qu'elle venait d'apprendre. Rassurez-vous, lui dit cette tendre amie, je sais un moyen de vous rendre heureuse, et je l'emploierai ; tachez seulement, et en peu de jours, de rassembler ici vos parens et M. le comte de Cornouaille. Mademoiselle de Glocester, qui ne pouvait deviner ni prévoir le projet de madame de Saint -Martin, voulut le combattre. Que voulez-vous faire, lui dit-elle, dans l'état déplorable de faiblesse où vous êtes? une telle scène peut vous causer les plus grands maux. C'est précisément cette extrême faiblesse, reprit la malade, qui rend la chose très -pressante : de grâce , ne me refusez pas cette consolation. Madame de Saint-Martin , tourmentée de cette idée, pressa tant mademoiselle de Glocester, que, forcée de céder à ses instances, elle trouva le moyen de rassembler auprès de son lit toute sa famille et M. de Cornouaille. Alors cette dame, rassemblant ses forces, leur parla ainsi :

Je n'ai plus qu'un instant à vivre : il ne me reste qu'un vœu à former, c'est de vous voir unie avec le comte de Cornouaille , dit -elle à mademoiselle de Glocester ; ses qualités héroïques lui doivent, à vos yeux, tenir lieu d'ancêtres : je sais qu'il vous adore ; il me l'a avoué : je me suis aperçue que vous ne dédaignez pas son amour ; je mourrais sans regrets si , avant que d'expirer, je voyais unies et heureuses les deux personnes du monde qui me sont les plus chères. Dans cet instant, madame d'IIerefort et madame de Surrey, se regardant avec étonnement, marquèrent leur surprise. Madame de Saint-Martin, qu'elles avaient interrompue, recommença le même discours, et finit par prier Gaveston et mademoiseîle de Glocester d'accepter la donation de tous ses hiens. Cette sensible et généreuse personne, fondant en larmes, refusa de recevoir ses offres. Eh quoi ! dit la mourante, m'ôterez-vous le dernier plaisir et le seul bonheur que j'ai eu dans ma vie? Je n'ai plus de parens; ceux qui me restent au moins sont tréséloignés et ne tiennent plus à moi ; ils m'ont indignement abandonnée : c'est au comte de Cornouaille que je dois le seul instant de joie dont j'ai joui depuis que je respire : je l'ai payé bien cher, cet instant! Vos soins, ma chère et tendre consolatrice, me font descendre avec moins

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li'aniei îiiiiio au tomljeaii Daignez, daignez

accepter les l)iens que je possède, jouissez - en tous deux , et que mon souvenir vous occupe quelquefois. Les momens sont précieux, ajouta-t- elle; ne pourrais -je voir, avant que de mourir, former ces nœuds si désirés? Gaveslon, se jetant à genoux près de son lit, regardait avec le plus grand attendrissement et madame de Saint-Martin et mademoiselle de Glocester. Celle-ci, baignée de ses larmes, ne répondit que par des sanglots. Glocester prit la parole : Vos vœux seront remplis, madame, s'écria-t-il , je cours demander au roi son consentement. Madame d'IIerefort et les autres parens, étonnés et interdits, laissent partir le jeune Glocester. Il vole vers Edouard. A peine eut-il demandé ce consentement , que le roi Taccorda avec un transport de joie inexprimable. L'idée de la distance que la naissance de Gaveston mettait entre lui et mademoiselle de Glocester, sa propre nièce, ne lui vint pas même dansTesprit. Glocester accourt avec l'ordre du roi ; car c'était plus qu'un consentement. Les parens de mademoiselle de Glocester , frappés de la grandeur de la fortune que madame de Saint-Martin laissait en faveur de ce mariage , n'ayant plus d'objections à faire à Gaveston de ce côté-là , et d'ailleurs subjugués par la volonté du roi , ne résistèrent

point. Le comte de Pembrocke, qui tenait scrupuleusement à mademoiselle de Glocester la parole qu'il lui avait donnée de ne plus la fatiguer d'un amour importun, mais qui était toujours pénétré pour elle des senîimens les plus tendres et les plus passionnés , courut chez madame d'Herefort à la première nouvelle de ce prochain mariage. Madame d'Herefort connaissait l'excès de sa tendresse , et aurait désiré de pouvoir- la favoriser. Croyez-vous , lui ditil , qu'elle puisse être heureuse avec Gaveston? Hélas! non, lui répondit-elle, ce sont deux caractères trop mal assortis ; mais elle l'aime. Il suffît, dit en soupirant M. de Pembrocke; le premier des biens est de s'unir à l'objet aimé : mon arrêt est prononcé , j'y souscris. Si j'avais pu espérer lui plaire quelque jour, aucun ordre ne m'eût effrayé; j'aurais su tout faire révoquer , et l'obtenir ; mais son cœur s'est déclaré ; c'est le premier et le véritable droit de Gaveston : ce droit est sacré , je le respecte. Puisse-t-elle n'avoir jamais à se repentir d'un tel choix ! je le désire , oui , je le désire ardemment. Il quitta alors madame d'Herefort , les yeux pleins de larmes et le désespoir dans le cœur, et partit pour ses terres le même jour. Les préparatifs du mariage furent commandés aussitôt que le consentement du roi

fut donné, et trois jours après mademoiselle do Glocester devint l'épouse de Gaveston. INladame de Saint-Martin , par un dernier cfïort de son amitié, se fit transporter à l'église, pour être témoin de ces nœuds qu'elle avait en quelque sorte formés. Son état jeta un nuage triste sur cette pompe nuptiale : Gaveston parut le plus heureux des hommes ; mademoiselle de Glocester éprouva tout ce qu'un cœur comme le sien devait sentir en se donnant à l'homme qu'elle adorait depuis si long-temps. Mais le spectacle affreux des douleurs d'une amie si tendre, sa mort qu'elle envisageait comme prochaine, altéraient tout le charme de ces premiers momens ; son âme était livrée aux sentimens les plus tendres , et aux secousses les plus vives ; elle ne put jouir , même dans ces jours qui devaient être délicieux , d'un seul instant de bonheur. Trop alarmée sur le danger si évident de cette amie mourante, elle se livra toute entière aux soins de prolonger sa vie , et laissa son époux s'occuper des soins plus agréables de manifester sa joie. Malgré les vœux et les efforts de l'amitié , l'infortunée madame de Saint- Martin succomba enfin sous le poids de ses maux; elle mourut peu de temps après ce mariage , laissant ses immenses possessions aux deux nouveaux époux , après leur avoir recom-

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mandé la fidèle madame Ildc, que madame de Cornouaille garda toujours auprès d'elle , et qu'elle combla de bienfaits.

Gaveston , aussitôt après la mort de madame de Saint-Martin, se voulut mettre en possession de ses terres. Les héritiers de cette dame, qui réunissait les biens des maisons de Lincoln et de Salisbury, furieux de se voir ainsi ravir par un étranger une fortune immense , résolurent de mettre tout en œuvre pour l'empôcher d'en jouir ; mais il avait et toute la faveur du roi , et tout le pouvoir que donne cette faveur : il en lit usage avec une imprudence incroyable. Loin de vouloir s'expliquer avec eux , de chercher à adoucir leur perte par des manières honnêtes et de léecers sacrifices , il les menaça de sa vengeance, s'ils faisaient contre lui les moindres mouvemens. Madame de Cornouaille aurait bien désiré qu'il en agît autrement; elle le pressa en vain de mettre plus de douceur dans ses procédés : il la pria de ne se point tourmenter de cette affaire, et de le laisser agir comme il pensait le devoir faire. Elle fut un peu blessée du peu d'ascendant qu'elle avait sur lui dans une circonstance si importante ; mais son amour extrême lui fit trouver dans son cœur des raisons de justifier son époux : elle ne lui parla plus de cette affaire. Les héritiers de madame de

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Saint-Martin , poussôs à bout par les hauteurs de M. de Cornouaille , se liguèrent contre lui avec le duc de Lancastre. La reine n'avait plus pour le favori de son mari d'autre sentiment que celui de la haine, depuis surtout qu'il avait laissé éclater son amour pour mademoiselle de Glocester, et qu'elle ne pouvait se dissimuler que la passion qu'il avait feint d'avoir pour elle n'était qu un jeu. Il avait eu l'imprudence de le dire assez haut, soit par l'envie de paraître plus attaché à mademoiselle de Glocester, et d avoir l'air de faire de grands sacrifices à ses charmes , soit, ce qui est plus vraisemblable et plus conforme à son caractère , uniquement pour contenter sa vanité. Il se vantait que ses vœux n'avaient pas été mal reçus. Mille traits ironiques sur la liaison de cette princesse avec Mortimer, sur le bonheur de celui-ci de rester vainqueur par sa désertion volontaire, désertion (pTun amour plus vrai l'avait, disait-il, forcé de faire; des parallèles sans fin de la beauté, des grâces et des vertus de mademoiselle de Glocester, avec la figure, la conduite et les mœurs de la reine; enfin tout ce qui peut piquer une femme sur les points les plus délicats, avait été prodigué par lui contre la reine avec une indiscrétion incroyable. Ses ennemis, et il en avait beaucoup , ne laissèrent pas échapper

cette occasion de le perdre dans l'esprit d'Isabelle. Il ne fut pas difficile de la |)ersuader : elle aimait alors Mortimer, et Mortimer haïssait depuis long -temps Gaveston. La reine et lui se réunirent à ses ennemis. Mademoiselle de LancasJre, toujours terrible dans ses vengeances , qu'elle poursuivait mepie après la mort de madame de Saint- Martin, était encore la plus furieuse. Un jour que le roi , entouré de sa cour et des principaux seigneurs du royaume , mangeait en public, dans la grande salle de Westminster, une femme masquée vint lui présenter une lettre. Edouard eut l'imprudence de la faire lire tout haut, ignorant apparemment ce qu'elle contenait. On lui reprochait, dans cette lettre, avec la plus grande amertume, tous les abus de son régne, sa lâcheté, sa tyrannie, et surtout son attachement pour Gaveston , qu'on nommait l'ennemi de la nation et l'auteur de tous les crimes et de tous les malheurs. Cette lettre était si fortement écrite ; les maux actuels y étaient peints avec tant de force ; l'inimitié pour le favori était poussée à un si haut point, par l'abus qu'il avait fait de la faveur du roi , par sa hauteur et son imprudence, que, loin qu'aucun cri s'élevât pour lui dans cette assemblée, où la présence du monarque devait, à ce qu'il semble, produire cet effet, un silence morne, un mur-

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mure sourd , furent tout ce que cette lettreopéra. La dame masquée s'en retourna aussi tranquillement qu'elle était venue. Cette dame n'était autre chose que mademoiselle de Lancastre. Mortimer, favori de la reine, et mortel ennemi de Gaveston, se mit à la tète du parti qui voulait le perdre. Le duc de Lancastre, respecté du peuple par les dehors de sainteté qu'il affectait, regardé comme une victime du pouvoir de Gaveston, qui ne lui avait, disait- on, enlevé sa femme que pour se faire donner par elle des biens immenses; Lancastre, dis-je, était de tous ses ennemis le plus dangereux. Malgré la prétendue austérité de ses mœurs, il devint un des courtisans de la reine : elle le haïssait; mais Tenvie de subjuguer Gaveston lui fit oublier tout autre sentiment; tout ce qui était ennemi du favori du roi devenait, à ce seul titre , l'ami de la reine.

Gaveston , loin de chercher à regagner les esprits, affectait une hauteur, un luxe et une insolence révoltante. Sa tendre et sensible épouse, d'abord tout occupée de son amour et de ses regrets pour son amie, concentrée dans les sentimens qui occupaient toutes les facultés de son âme, n'avait pas porté plus loin ses regards. Revenue un peu de ce premier étourdissemcnt, elle ne se plaignait que des distractions conti-

nuelles qui lui enlevaient son mari. Elle vît ensuite avec douleur qu'il n'avait pas en elle la confiance qu'elle avait espérée , et dont elle sentait qu'elle était digne ; elle en fut aflïigée , et ne s'en plaignit pas. Elle ne confia rien de ses chagrins secrets à personne , pas même à madame de Surrey. Peu à peu elle aperçut de la froideur dans les soins de son mari ; elle eut môme lieu de penser que le mariage ne lui avait point fait perdre ses anciens goûts pour la galanterie. Son cœur était ulcéré; mais son maintien toujours le môme, sa bonté, son égalité, sa douceur et ses égards, ne s'étant jamais démentis, on croyait qu'elle ne voyait rien, qu'elle ne s'apercevait de rien ; et beaucoup de gens pensaient que c'était elle qui avait introduit le grand luxe qui régnait dans sa maison.

Cependant, la reine, qui, sous prétexte des fêtes et des plaisirs dont elle embellissait sa cour, rassemblait autour d'elle tous les mécontens, et trouvait le moyen de les entretenir , ces jourslà , avec plus de liberté , fit annoncer un bal masqué. Toute la cour s'y rendit. Gaveston, piqué au vif contre la reine , d après les rapports qu'on lui avait faits, parut à ce bal : il y vint sous le déguisement qu'il crut le plus propre à le bien cacher : il s'approcha de cette princesse, qui n'était point masquée; il lui tint d'abord des

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propos vagues (h; .«galanterie ; elle v répondit avec enjouement : il coiitinua, et en vint à embarrasser la reine. H vanta le bonheur de quel- <|u'un qu'il ne nomma point; mais il fit bien entendre que c'était Mortimer. Elle examina alors plus attenlivement ce masque : il n'était pas si bien déguisé qu'elle ne le reconnût aussitôt qu'elle en voulut prendre le soin. Dés qu'il fut animé par la conversation , le son de sa voix seul l'aurait trahi tant sa légèreté l'empéchail de mettre à rien la moindre prudence. Elle feignit de ne le pas connaître; il crut pouvoir se livrer à son ressentiment , et continuer sur le ton le plus ironique à vanter ses charmes, ses talens et ses grâces. En vérité, beau masque , lui dit-elle, vous êtes si galant, que je regrette de ne vous avoir pas eu pour défenseur dans les tournois. Les beautés françaises ne pouvaieïit avoir un chevalier plus digne d'elles ; c'est dommage que vous ne vous soyez point présenté alors, vous eussiez eu plus de succès encore que celui auquel nos intérêts étaient confiés. Gaveston vous eût cédé son rôle , tout brillant qu'il était; il a cependant, pour plaire, des avantages bien rares , de ces avantages auxquels on ne résiste point. Mademoiselle de Glocester doit en convenir, il n'est pas commun de trouver des amans qui sachent si à projios

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employer de si grands moyens. Qu'il est redoutable, cet amant-là! La reine souriait malip^nement en disant ces derniers mots. Gaveston , oubliant qu'il était sous le masque, lui demanda avec chaleur, de quels moyens elle entendait parler. Quoi donc! dit-elle, se faire donner des provinces entières , par une femme qu'on enlève à force ouverte à son mari, venir ensuite, armé d'un ordre du roi, épouser une fdle du plus haut rang, et réduire sa famille au silence sur une alliance si disproportionnée , et vous n'appelez pas cela de grands moyens ! Oh ! je vous le répète , on ne peut y résister. Mais je ne sais s'ils sont aussi nobles qu'ils sont puissans. Gaveston, outré de colère, ne lui répondit que par des railleries sanglantes sur sa conduite; il lui rappela , du ton le plus ironique , de certaines petites anecdotes du temps de leur liaison , et finit , après les traits les plus piquans , par lui faire entendre qu'il était plus aisé d'être le défenseur de la beauté des dames françaises que d'être persuadé de leur vertu. La reine , outrée à son tour, ne garda plus de mesure; elle se leva, le nomma par son nom , en le montrant du doigt et le traitant d'impudent, et dit que, si le roi ne lui faisait justice, en la vengeant de son insolence, elle saurait bien l'y forcer. Le bal fut interrompu. La reine, furieuse

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Cl iiR'iiaçauU-, i[uilla rasscnibléo. Le loi voiiliil « 11 vain l'adoucir. Gaveston irétait pas de caractère à pardcr plus de méiia,<n'inoiis : oulré de co- Icre , sur de lamilié, ou plutôt de la laihlessc; de son maître , cpii se ranj^ea de son parti , il ota son masque, et tint alors les propos les plus insultans sur le compte de la reine. Malgré les ellorts du roi pour ren(}a.j;er à se contenir, cette scène lit l'éclat le plus scandaleux. Les seigneurs et les barons prirent tous d'abord et ouvertement le parti d'Isabelle. Leur prétexte lut le respect violé par Gaveston , pour la majesté royale, dans la personne de la reine insultée. Mais le vrai motif de leur révolte ne fut autre que leur mépris pour la faiblesse du roi, et leur haine invétérée contre son favori. Cet imprudent y avait mis le comble, en jetant des ridicules ineffaçables sur la plupart des gens de la cour. Ce n'était pas son plus grand crime; mais c'est celui qu'on lui pardonna le moins, ainsi qu'il arrive toujours. Telle fut l'origine de la guerre civile qui désola le royaume pres([ue tout le reste de ce rèif^ne malheureux. Edouard et Gaveston, seuls de leur parti, résolurent de quitter Londres, où dominaient alors Isabelle, les seigneurs et les barons, et de se retirer à Yorck. Ce fut le ûwori (jui détermina le roi à cette retraite, parce qu'il fut informé que le

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roi de France, instruit par la reine sa fille des afiVonts qu'elle avait reçus de lui , avait juré d'en tirer vengeance et de le faire périr.

Cette princesse avait fait savoir au roi son père les abus que Gaveston faisait de son pouvoir; que ce pouvoir s'étendait jusque sur elle ; que c'était lui qui lui enlevait l'amour de son mari, dont elle ne recevait que des mépris : elle s'était peinte comme très-malheureuse, et malheureuse par l'ascendant qu'avait pris sur son époux un homme méprisé par ses mœurs,, peu fait par sa naissance pour le rang qu'il occupait, et qui était haï de toute la nalion. Le roi de France, outré des procédés de son gendre et du malheur de sa fille, avait résolu, quoi qu'il pût en arriver, la perte de celui qui en était la cause. Gaveston fut instruit et de sa colère et de sa résolution. Il n'en parla point à Edouard, et résolut de faire tête à l'orage, avec l'apparence de la plus grande tranquillité. Le prétexte du voyage d'Yorck fut la guerre qui se faisait alors contre le roi d'Ecosse , Robert Bruce. Gaveston voulut faire croire que c'était pour être plus à portée de savoir ce qui se passait à l'armée, commandée par Cumin, qu'il se transportait à Yorck avec le roi. Ce prince, par le conseil de son favori, fit partir Giocester pour cette armée, et le décora d'uu

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(;rade considérable. Son projet était de disposer les troupes en sa fiiveur à tout événement, et le comte de Glocester était plus propre qu aucun autre à préparer les esprits. Brave, franc, généreux, nul ne pouvait leur être plus agréable. 11 partit aussitôt avec ses instructions, et prit congé de sa sœur sans l'instruire de rien.

Madame de Cornouaille n'avait point élé à ce bal si funeste, et il lui arriva ce qui arrive presque toujours dans ces circonstances, d'être la dernière informée de l'éclat affreux qui s'y était fait. Ce fut enfin madame de Surrey qui le lui apprit; il fallait bien qu'elle sût l'état actuel de la cour. Elle en gémit, et ne put s'empêclier de représenter à son époux, avec sa douceur ordinaire, quelies pouvaient être les suites de ce malheur. Il prétendit que ce n'était que son amour pour elle qui l'avait fait s'emporter ainsi ; que c'était elle que la reine avait en vue d'insulter, et qu'il n'avait pu le souffrir; qu'il lui siérait mal de lui reprocher une vivacité dont elle était la cause. Madame de Cornouaille, s'étanL déjà aperçue qu'il ne voulait jamais avoir tort , ne répondit que par des larmes qu'elle ne put retenir. Mais elle lui demanda s'il ne cherchait point des moyens pour apaiser la colère de la reine, et pour faire cesser de si grands troubles. Il lui dit de l'air et du ton

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le plus tranquille, qu'il n'en ëLait pas besoin,* ([ue ses ennemis seuls avaient à trembler ; que le roi et lui, agissant de concert, avaient pris le parti d'aller à Yorck, et qu il fallait qu'elle se j)réparât à y venir avec eux. Ce ne fut pas sans de vives alarmes et de tendres regrets, qu'elle fit les préparatifs de ce départ. Elle quittait mesdames d'Herefort et de Surrey; elle allait seule avec son époux dans un nouveau séjour (ju'elle voyait entouré des plus grands dangers. 11 fallut cependant partir. Arrivée à Yorck, le comte de Cornouaille la conjura de ne rien négliger pour y étaler toute la pompe de la plus p:rande maffnifîcence.

C'est, dit-il, madame, tout ce que j'exige de vos bontés, et tout ce que vous pouvez faire (jui me soit le plus avantageux. Le roi parta- Ticait leur table et leur logement. Madame de Cornouaille , quoique vivement affectée d'autres idées, remplit avec la plus grande exactitude les désirs de son mari. Tout ce que la volupté a fait imaginer de plus agréable dans tous les genres, tout ce que les arts ont créé, fut rassemblé dans cette cour, dont on faisait les honneurs avec une splendeur dont on n'avait point encore d'exemple. Son àme était cependant en proie aux plus mortelles inquiétudes; mais, comme elle ne recevait aucune nouvelle de

d'kDOUARD 11. 55 1

Londres (son mari interceptait ses lettres), qu'elle ne voyait régner autour d'elle que plaisir et sérénité, qu'à chaque fête nouvelle, le roi et Gaveston, charmés de ses attentions, lui en marquaient leur reconnaissance, et qu'enfin c'était le plus sur moyen de leur plaire à tous doux, elle sut vaincre ses plaintes et bannir ses réflexions, pour se livrer toute entière aux soins qu'ils attendaient de sa complaisance. Peut-être imagina-t-elle, et il y a lieu de le présumer, que ces jeux, ces fêtes, ces bals, ces tournois, ces festins, qu'elle ordonnait avec tant d'intelligence et de grâce, étaient des choses que la bonne politique prescrivait à son mari. La confiance que sa tendresse lui donnait en lui , l'ignorance profonde où il la laissait sur tout ce qui ce passait ailleurs, la tranquillité du monarque, toutes ces circonstances réunies auraient pu séduire une personne plus âgée et plus habile que madame de Cornouaille.

Un mois environ se passa ainsi. Un jour que le roi et M. de Cornouaille étaient, avec leur suite, à prendre le divertissement de la chasse, et que madame de Cornouaille, fatiguée des soins de la veille, était restée au lit, pour prendre quelque repos, une de ses femmes entra dans sa chambre, et vint, en marchant lép;èrement, ouvrir ses rideaux. Ou'v a-t-il?

lui dit-elle. Madame, répondit cette femme, un inconnu vient d'arriver; il demande à vous entretenir un moment en secret; il dit qu'il a des choses importantes à vous communiquer, et qu'il n'y a pas un instant à perdre. Qu'on le fasse entrer, dit-elle un peu agitée. Quelle fut sa surprise, en voyant paraître le comte de Pembrocke! Pardonnez, lui dit-il, madame; il faut des raisons aussi fortes et aussi pressantes , pour m'engager à cette démarche, et à la liberté que je prends. Daignez m'entendre seul un instant. Madame de Cornouaille ne lui demanda que le temps de se lever; il se retira, et aussitôt qu'elle se fut mise en état de le recevoir, elle le fit rappeler, et éloigna ses femmes. — Quelles peuvent être les choses si importantes et si secrètes que vous avez à me communiquer, monsieur? — Vous n'ignorez pas ce qui se passe, madame? Madame d'Herefort vous en a instruite? — Non, monsieur ; il y a plus d'un mois que je n'ai reçu de ses nouvelles.— Il n'est pas possible! Elle vous a écrif, en ma présence , plusieurs fois , et vous a tout

mandé Madame de Cornouaille, pâle et

tremblante, lui répéta qu'elle ne savait absolument rien, et qu'elle n'avait point reçu de lettres de sa sœur. Je vous en apporte une, madame, lui dit-il; elle ne sait à quoi attribuer

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votre silence; daignez la lire. Madame de Cornonaille l'ouvrit; elle ne contenait que ces mots ; « Mon trouble est si grand , ma chère » et malheureuse sœur, que je ne puis écrire; » mettez toute votre confiance dans M. de Pem- » brocke, le plus digne des hommes. Suivez » ses conseils , ou vous êtes perdue. Adieu, ma » chère, ma tendre sœur; vos maux et votre » silence me mettent au désespoir. »

Madame de Cornouaille , cfTrayée, le pria de s'expliquer, et lui répéta qu'elle ne savait exactement rien. Eh bien ! madame, lui dit-il, les yeux pleins de larmes , c'est encore un des malheurs auxquels j'étais réservé , que d'avoir à vous apprendre les vôtres. Sachez donc , puisqu'il n'est plus possible de vous rien cacher, que la reine , et les principaux seigneurs se sont unis et confédérés contre le roi et contre votre époux, unique objet de leur fureur; qu'ils ont levé des troupes ; que le roi de France , par amour pour sa fille, et par haine contre M. de Cornouaille , fournit de l'argent , et envoie des soldats ; que le vieux comte de Lincoln , à la tète de la confédération, a fait nommer le duc de Lancastre général de Tarmée; que le comte de Warwick , les comtes d'Arondel et de AVar , et l'archevêque de Cantorbéry sont au nombre des confédérés ; que presque tous

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les barons s'y sont joints , et que l'armée est rassemblée et considérable. J'ai fait inutilement les plus grands efforts pour rompre ces

projets. Mon seul but est de vous servir

J'ai été autrefois l'ennemi de Gaveston , je ne vous le cache pas : on est même surpris que je ne le sois plus. Mais , du jour que vous l'avez rendu.... le plus heureux des hommes , du jour qu'il a reçu votre main, il est devenu sacré pour moi. Je viens donc vous avertir que les confédérés s'approchent , qu'ils veulent investir la ville , s'emparer du château, s'assurer du roi , saisir votre époux , et peutêtre. . . . Eh bien! lui dit-elle , . . . . achevez. Hélas! ajouta- 1- il en baissant les yeux, les momens sont trop chers pour que je puisse mettre à ces affreuses nouvelles les ménagemens nécessaires.... Vous n'avez pas un moment à perdre ,... et peut-être le faire périr. Madame de Cornouaille , rassemblant ses forces , ne remercia M. de Pembrocke qu'en lui serrant la main avec tout le transport de la reconnaissance , et lui demanda ses conseils. Faites à l'instant avertir le roi et votre époux , lui dit-il ; ils sont actuellement à la chasse ; envoyez plusieurs courriers bien fidèles et bien surs ; empêchez qu'ils ne rentrent ici , et forcez - les de choisir un autre asile

D É DOUAR I) 1 i. :).) J

où ils piiisscnt être on sûre lé , jusqu'à ce que les aHaires aient pris un autre tour. Madam(> de Cornouaille fit partir à Tiustant les plus fidèles de ses gens , avec les instructions nécessaires. Le comte de Pembrocke guida et partagea SCS soins pendant cette cruelle journée. Elle n'apprit que vers le soir, que le roi et Gaveston avaient enfin été rencontrés par ses courriers , et qu'ils avaient pris le parti de se retirer à Newcastle , où ils allaient se fortifier et faire avancer des troupes. Son mari ne lui écrivit qu'un mot ; il lui recommandait de quitter Vorcî: aussitôt, de ne point venir à Newcastle , et de se retirer à l'instant en lieu de sûreté ; mais il ne lui en indiquait aucun ; il ne lui donnait aucun moyen , ni aucun secours. Elle sut alors , par ses gens , que le roi et Gaveston n'ignoraient pas ce qui se tramait contre eux ; mais que tout leur soin avait été de le lui cacher , et qu'ils avaient jusqu'à ce moment réduit à ce mystère toutes leurs précautions, croyant sans doute écarter forage, en feignant de le braver. Les voilà en sûreté, du moins pour quelques jours , lui dit le comte de Pembrocke; mais vous, madame, qu'allez vous devenir? Je ne sais , lui dit-elle... Dans l'état où je suis, à quoi puis-je me déterminer ? Je voudrais au moins que ma retraite

fût (h'cente. Je voudrais me voir entre les bras des miens. Mais mon frère est en Ecosse ; je n'ai que lui au monde... Venez , venez , madame , je vais vous faire conduire secrètement et sous une bonne escorte , chez madame d'Herefort ; vous y serez cachée , et en sûreté. Le ciel me punit bien cruellement , lui dit-elle , monsieur de Pembrocke ; c'est vous , c'est vous seul qui vous occupez de moi !.. Un profond soupir succéda à cette réflexion , qu'elle se repentit d'avoir faite tout haut. Daignez , lui dit-elle ^ tout préparer ; je m'abandonne à vos soins ; il y a long- temps que votre probité m'est connue , et que mon estime pour vous est sans bornes. Elle partit le soir même y sous la conduite de M. de Pembrocke , et bien escortée : ils arrivèrent à Londres au bout de trois jours de marche. Tout ce qu'on peut réunir de soins et d'attentions au respect le plus profond , fut employé par le comte de Pembrocke , pour soulager, servir et consoler l'aimable infortunée qui lui était si chère. Il ne laissa pas échapper un seul soupir ; il ne la vit pas un seul instant qu'en présence de ses femmes ; il sut se contraindre au point de ne pas se permettre un seul regard ; il ne l'avait pourtant jamais tant aimée. Madame de Cornouaille n'eut pas le plus léger motif

D K DOUAR n II. Sôy

(l'inquiétude sur la situation où elle se trouvait , situation hum délicate. Fugitive , sans parens , n'ayant d'autre appui que celui d'un homme qui avait été son amant déclaré , et dont elle avait rejeté les vœux pour li:i préférer l'époux qui causait tous ses malheurs ; cet époux la négligeait au point de la laisser dans cet abandon cruel , après avoir tout exigé de sa complaisance. Sans ces allreuses réflexions, qui déchiraient son cœur , elle eût voyagé aussi tranquillement que si ses proches parens l'eussent seuls entourée. L'àme de cette femme infortunée était trop belle et trop sensible pour n'être pas pénétrée d'un procédé si noble et si vertueux. Ils arrivèrent à Londres la troisième nuit de leur voyage. M. de Pembrocke remit ce dépôt précieux entre les mains de madame d'Herefort et de madame de Suriey , qyi s'étaient réunies ; il reçut leurs remercîmens avec cette sorte d'impatience que la politesse seule peut cacher. JMadame de Cornouaille , étouffée par ses sanglots , ne put proférer que des paroles mal articulées. Il quittaccs dames au bout d'un moment ; il promit à madame de Cornouaille tous les services qu'il serait en son pouvoir de lui rendre , et se retira , les laissant toutes trois remplies pour lui de la plus haute estime et de la plus vive reconnaissance.

5^8 KÈGNE

Ce fut alors que madame de Cornouaille apprit avec plus de détails l'excès de ses malheurs , et celui de 1 imprudente audace de son mari. Le chagrin le plus profond , l'inquiélude la plus vive , les efforts qu'elle avait faits depuis plus d'un mois , la fatigue qu'elle avait éprouvée , toutes ces choses réunies lui enflammèrent le sang. Le lendemain de son arrivée à Londres , elle se sentit transir et brûler , la fièvre la saisit , elle tomba dans l'état le plus violent, un délire affreux la mit bientôt hors d'état de sentir tous ses maux. Son digne conducteur ignora sa maladie : dés le lendemain de son arrivée , il partit de Londres , pour tâcher de rendre tous les services qui pouvaient dépendre de lui à l'infortunée qui lui était si chère. Quels efforts ne fit-il pas pour sauver Gaveston ! M^is l'imprudence qui l'avait conduit sur le bord de l'abîme, l'y précipita.

Cependant, l'armée des confédérés, qui grossissait chaque jour, vint à Yorck le lendemain du jour où le roi et son favori en étaient partis. Après les plus grandes recherches et les meilleures instructions , les chefs de cette armée résolurent d'aller assiéger Newcastle, où ils surent qu'Edouard et Gaveston s'étaient retirés. On répandit par tout le royaume des manifestes fulminans contre le favori ; il y était déclaré

n' i: DO r A lî n i i. 3!!',)

l'ennenii do l'ôjjlisc «M de IClat; rarchcvèqnc de CanJorhéry lança contre Ini les foudres de rexcommunication. Laneastre et Wanvick, le plus liabile des confédérés, étaient à la tète de ce parti. La reine le soutenait de tout son pouvoir, et son pouvoir était immense, par la protection déclarée du roi de France , son père. Pour comble de maux, l'armée d'Ecosse fut battue par Edouard Bruce , frère du roi , et la défaite fut complète. Le comte de Glocester y fut blessé au défaut de la cuirasse, en combattant avec une bravoure héroïque, malgré le sang (|u'il perdait; mais, son cheval tué sous lui, l'ayant renversé, il tomba entre les mains des ennemis, et fut fait prisonnier. Ce fut pour Gaveston le coup le plus funeste dans les circonstances. Glocester l'aimait; et, si l'on pouvait faire quelques reproches à ce jeune seigneur, ce n'était que de son attachement extrême pour le favori, attachement qui avait été jusqu'à lui sacrifier sa sœur, dont il avait, avec trop de soin et de zèle, entretenu la passion. Il fut donc pris à cette bataille, et conduit au château d'Edimbourg. Alors il ne resta pas au comte de Cornouaille un seul ami en état de le servir. Les faveurs inouïes dont il était comblé, l'abus indécent et terrible de son autorité et de la faveur extrême dont il jouissait , lui at-

liraient encore moins d'envieux , que son caractère vain, imprudent et téméi-airc, joint à ses manières ironiques, ne lui avait fait d'ennemis. Il n'était pas un seigneur qui n'eût éprouvé l'amertume de ses railleries : plus il y mettait d'esprit, plus elles étaient ofTensanfes. Les ridicules, quand il les donnait, étaient ineffaçables. La plupart de ses sarcasmes, contre les personnes de la cour les plus considérables , avaient passé dans les provinces. Celui de tous les grands qu'il avait le moins épargné, était le duc de Lancastre. Aussi la fureur de ce dernier était-elle d'autant plus grande, que son maintien était plus doux et plus réservé. Il avait d'ailleurs un motif de haine et de ressentiment, qu'aucun autre ne pouvait avoir; et sa sœur, mademoiselle de Lancastre, ne faisait encore que l'animer davantage s'il était possible. La reine , restée à Londres avec Mortimer, dirigeait de là les opérations. Ce furent eux qui répandirent les manifestes, et qui achevèrent d'échauffer les esprits.

Le siège de Newcastle fut donc résolu. Le roi et Gaveston, en ayant été avertis secrètement, par les soins du comte de Penibrocke, prirent encore la fuite, et se retirèrent au château de Scarborough , s'y croyant plus en sûreté. Mais la situation déplorable de leurs affaires força

D* i: DO t A K I) 1 I. S4 I

le roi (lo quitter son favoii. Il pai tit ciaiis Tcspoir de rassembler le j)eiij)le, et de s'en composer une armée. Leurs adieux furent tristis, ils semblaient alors voir ])lns clair dans leur sort, et sentir leurs malheurs. Le roi lecommanda fortement au gouverneur du ehàtcau la personne de Gaveston. C'est, lui ilit-il en partant, ce que j'ai au monde de plus précieux.

Les barons , étant entrés dans Newcastle peu d'instans après la fuite du roi et du comte de- Cornouaîlle, s'emparèrent de tout ce qu'ils y trouvèrent. Les équipages de Gaveston furent saisis; on y découvrit des richesses immenses en bijoux et pierreries, et presque tous les joyaux de la couronne. Tout fut inventorié avec la plus grande publicité. On peut juger de reffet que produisit sur les esprits une telle découverte; il n'en était pas besoin pour qu'on hait le favori; mais, dès qu'on l'eut faite, il fut abhorré.

Le duc de Laneastre, ayant appris que le roi avait laissé son favori dans le château de Scarborough , vint l'y assiéger. Il s'y défendit avec courage; mais, au bout de quelques jours , ne pouvant plus tenir faute de vivres, il demanda à capituler.

Laneastre était pour lors absent; il était allé s'opposer à la réussite des projets du roi. Le

comte de Cornouaille obtint donc l'honneur d'une capitulation. Il demanda deux choses : à n'être jugé que par ses pairs, et qu'on le fit parler au roi ; il obtint l'une et l'autre.

Dés qu'Edouard eut appris que le comte de Cornouaille était pris et au pouvoir des barons, il leur fit demander avec instance la grâce de le voir et de lui parler. Il les conjura surtout de lui sauver la vie. Son désespoir était sans bornes; il promit tout, si on lui rendait son cher Ga veston : A ce prix, disait ce prince, je donnerai sur tous les î^riefs toutes les satisfactions que l'on voudra. Il mit en œuvre tout ce qui lui restait de son faible pouvoir, pour se faire rendre son favori ; mais les chefs de l'armée et les barons > qui ne respiraient que haine et que vengeance, le refusaient absolument. Le comte de Pembrocke , si justement estimé de tous par ses rares vertus et sa probité si reconnue, parut alors à leur assemblée; c'était pour la première fois. On crut, en le voyant entrer, que, devant haïr celui qui lui avait enlevé mademoiselle de Glocester , il venait grossir le nombre de ses ennemis. Mais, aussitôt qu'on l'eut écouté , ou fut bien surpris de le voir, au contraire, employer, pour sauver Gaveston, tous les ressorts de l'éloquence. U avoua les défauts du coupable; mais il sut si bien re-

n F, DO (A rt n I I. "^^^

lever l'éclat de ces (jiialités biillaiiLcs (jiii l'avaient fait admirer, qu'une partie considérable de l'assemblée se trouva émue en sa l'aveui". Alors, sentant ses avantages, INI. de Pendjrocke rappela les articles de la capitulation faite avec le comte de Cornouaille. La liberté de j)arler an roi lui avait été promise. Cette promesse était une chose sacrée; on ne pouvait y manquer sans blesser toutes les lois de l'honneur. Ensuite il parla, avec noblesse et francliise, du res})ect dû à la majesté des rois; il peignit d'une manière si touchante les malheurs d'Edouard, suj)pliant pour obtenir seulement la vue de son ami; il mit tant de pathétique et d'adresse dans son discours, qu'il persuada à la plupart qu'on en agissait avec trop de rigueur; qu'il serait d'ailleurs bas et déshonorant de manquer à la parole donnée à Gaveston par la capitulation ; qu'Edouard avait des ressources, et qu'il serait dangereux de le pousser au désespoir. 11 fit entrevoir des lueurs d'espérance sur un heureux changement dans le caractère de ce prince éprouvé par le malheur. Il peignit les maux terribles d'une guerre civile, et finit par dire qu'il ne demandait point qu'on relàchfit Gaveston. 11 offrit de le prendre sous sa garde, avec promesse de le représenter toutes les fois qu'il en serait besoin. Il demanda entin qu'on lui pcr-

mit de le mener au roi, et il donna sa parole de le ramener.

Après de vifs débats dans l'assemblée, le résultat fut, à la pluralité des voix , et malgré les réclamations du duc de Lancastre et du comte de Warwick, que la demande du comte de Pembrocke lui serait accordée , et que Gaveston , qu'il promettait de représenter , resterait sous sa garde. L'assemblée se sépara. On fit sortir le prisonnier du lieu où il était détenu , et on le remit , désarmé , entre les mains du comte de Pembrocke. Il ip;norait et ce qu'on avait résolu , et ce qu'on voulait faire de lui. Le comte de Pembrocke le vit frémir à son approche ; mais, comme son intention n'était pas de s'expliquer avec lui en présence de l'assemblée, il ordonna à l'instant le départ. Gaveston monta à cheval , et , gardant un morne silence , il suivait M. de Pembrocke , (îui le conduisit à son château de Dodington. Dès qu'ils y furent arrivés , le comte de Pembrocke le fit conduire dans son plus bel appartement; et , après avoir donné des ordres pour qu'il y fût traité avec les plus grands égards, il envoya lui demander s'il permettait qu'il vhit s'entretenir avec lui. Gaveston , loin d'imaginer ce qui s'était passé ce jour-là, et les obligations extrêmes qu'il avait à M. de

d'édoiaiu) 11. 54'>

Pembrocke , croyait au contraire , d'après l'amour qu'il lui conuaissait pour mademoiselle de Glocester, qu'il était entre les mains de son plus cruel ennemi , et , dans cette persuasion , refusa absolument de le voir ; il le refusa à plusieurs reprises, d'une manière dure et désobligeante , malgré les instances pleines d'intérêt que lui fit faire M. de Pembrocke. Le comte de Cornouaille ne voulut même prendre aucune nourriture, faisant entendre , par des réponses brusques et laconiques, qu'il craignait d'être empoisonné. Le comte de Pembrocke , plus affligé qu'oifensé d'un tel soupçon , cessant alors de le faire presser de manger les mets qu'il lui faisait préparer, crut qu'il fallait le laisser seul. H fit rappeler ses gens, et donna ses ordres pour mener le lendemain Gaveston au roi , qui était alors à Walingtorg, d'où le château de M. de Pembrocke était peu éloigné. Le roi est instruit de ce que j'ai fait, se disait à lui-même ce vertueux homme ; il en instruira Gaveston qui , d'après cette preuve de mon zèle , pourra prendre quelque confiance en moi ; je pourrai guider ses démarches ; peutêtre pourrai-je détruire ses erreurs , et le réconcilier avec les /grands d'abord , et ensuite avec la nation. Il deviendra, je l'espère, plus

vertueux et plus raisonnable ; et alors au moins , j'aurai fait le bonheur de sa malheureuse épouse. Ah ! qu'elle soit heureuse , qu'elle le soit , et je ne serai pas tout-à-fait malheureux ! Tandis qu'il s'occupait de ces touchantes réflexions , Gaveston , la rage dans le cœur , indigné de se voir chez un rival qu'il détestait , d'après les comparaisons peu flatteuses pour lui , qu'il savait qu'on avait faites entre eux dans le temps de son mariage , Gaveston , dis-je , roulait dans sa tête les moyens de s'évader. Il éveilla l'un de ses gens qui couchait près de lui; et avec son secours , il escalada la fenêtre et les fossés du château. Le comte de Pembrocke s'était plus occupé du soin de sauver son prisonnier , que de le faire garder ; mais cependant, fidèle à la parole qu'il avait donnée de le représenter , il avait , avec soin , pris les précautions de la prudence ; des sentinelles veillaient à toutes les issues du château ; et Gaveston allait être saisi par l'une d'elles , quand un gros de troupes des confédérés , passant par hasard , l'aperçut escaladant le fossé , et se saisit de lui , en l'enlevant aux gardes de M. de Pembrocke , qui furent à l'instant en avertir leur maitre : il fut consterné de cette fuite.

d' EDOUARD 11. 347

Il est perdu! s'écria-t-il. J'en suis au désespoir !... s'il eut voulu m'en tendre A

peine avait-il eu le temps de prononcer ces mots , qu'il donna des ordres pour qu'on l'instruisît du lieu où l'on conduisait Gaveston. Ses gens revinrent deux heures après , et lui dirent que le gros de troupes qui l'avait saisi l'avait aussitôt conduit au château du comte de Warwick.

Pembrocke s'habille , prend ses armes , ordonne à ses gens de le suivre , et vole à \\ arwick. Il ëtait trop tard ; les chefs des confédérés , réunis dans ce château avec plusieurs barons aussi violens qu'ils l'étaient eux-mêmes , furieux de ce qui s'était passé la veille , et ne voulant plus risquer de se voir enlever leur proie , saisirent Gaveston à son arrivée dans le château, l'enfermèrent dans un cachot, tinrent entre eux, à la hâte, un conseil de guerre , et tout de suite lui firent trancher la tète. Telle fut la lin tragique de ce Gaveston , qui , peu de temps auparavant , était le maître absolu de l'Angleterre. Exemple bien frappant pour les ambitieux ! Gaveston paraissait avoir tout ce qu'il faut pour réussir. Ses passions démesurées le perdirent : l'imprudence, la légèreté, la hauteur, précipitèrent sa chute. Toujours, presque toujours,

l'ambition mène au but contraire de celui qu'on se propose : on désire la considération; on ne recueille que la haine et le mépris. Malheur à celui qui excite l'envie ! Comment pouvoir s'en préserver dans les grands emplois ? par la modestie , par la douceur , par la justice surtout , et par cette simplicité du cœur , qui fait qu'on songe moins aux droits et aux prérogatives de sa place , qu'aux devoirs qu'elle impose. Cette simplicité précieuse et chère à tous les hommes est le préservatif de l'envie ; elle se peint dans les mœurs , dans les discours , dans les actions et jusque dans les manières. Celui qui en a le cœur rempli, la montre sans cesse. Quand elle n'est pas naturelle , il est impossible de l'imiter , parce que l'esprit ne peut suppléer aux vertus qu'on n'a pas. Heureux les hommes nés avec cette qualité , qui conduit à presque toutes les autres ! Plus heureux encore l'état où de tels hommes occupent de grandes places , et le roi qui sait les y ap])eler !

Edouard n'avait pas ce talent si nécessaire aux monarques. Le caractère de Gaveston était bien éloigné de cette simplicité si désirable. Vain, fastueux, hautain, il n'avait jamais rélléchi sur les droits de l'autorité. 11 pensait

n' EDOUARD II. 549

qu'elle n'existe que pour ceux qui rexercent. Il ne sentait pas qu'elle n'est ftute que pour assurer le repos et le bonheur des peuples qui y sont soumis. Ses idées sur la gloire étaient aussi fausses; et cette erreur fut la source de sa mauvaise conduite , de ses fantaisies , de son luxe révoltant, de ses hauteurs, de tout ce qui finit par le précipiter. Il était doué pourtant de qualités aimables; intelligence, vivacité, esprit, grâces , générosité , bravoure , air de noblesse , agrémens de la figure ; il avait reçu de la nature ce qui Hiit briller et plaire au premier coup d'œil. S'il avait eu la justesse de l'esprit, l'amour de l'ordre et de la justice, la prudence, la modération et la simplicité, il eût été cher à la nation, heureuse de ses talens et de son ascendant sur le roi. Ses défauts le perdirent : sa chute , bien effrayante pour tous les ambitieux qui n'ont pas ses talens, ne l'est guère moins pour ceux qui les possèdent.

Cette expédition si soudaine venait d'être faite quand Pembiocke arriva aux portes de Warwick. Sa douleur fut profonde : Quel sort s pour madame de Cornouailleî s'écria-t-il. Ensuite , réfléchissant sur le parti qu'il avait à prendre , il résolut de retourner chez lui ; l'amour si grand, si noble et si vrai, qui l'avait engagé le malin à prendre les armes pour sau-

35o RÈGNE

ver l'époux de celle qu'il adorait, ne le portait point à chercher à le venger; il connaissait autant que les autres les vices de Gaveston; il plaignit l'imprudence qui l'avait conduit là ; mais il déplora avec sanglots le malheur de son épouse. Il résolut de ne plus se mêler des troubles publics , et de ne s'occuper que du soin d'adoucir, s'il se pouvait, les maux de cette infortunée.

A peine rentré dans son château, il se prépara à partir pour aller à Londres. Dés qu'il y fut arrivé, son premier soin fut de se rendre chez madame de Surrey. Elle avait appris déjà par la voix publique la fin terrible de Gaveston , et les efforts du comte de Pembrocke pour le sauver et le défendre. Il lui confirma ces affreuses nouvelles ; mais , avant que d'entrer dans les détails qu'elle lui demandait, il voulut savoir dans quel état était madame de Cornouaille. Ah! mon cher comte, dit madame de Surrey, ma trop malheureuse nièce ignore ses malheurs : elle est plongée dans une maladie affreuse; un délire presque continuel occupe son cerveau. Dieu! s'écria Pembrocke, sa vie est-elle en danger? Hélas ! oui. En danger! estil possible! Suis-je assez malheureux! Madame, lui dit-il du ton le plus attendri , ne me seraitil pas permis de la voir? Ah! mon cher comte,

D K DOUAR n II. "!')[

quel speclacle! Vous ne pouiriez, sans la plus fjrande douleur, la voir dans cet état déplorable. Et puis, si par malheur, malgré son délire, elle venait à vous reconnaître, l'émotion pourrait la faire mourir. Eh quoi! madame, n'est-il pas possible que j'entre un instant dans sa chambre , sans qu'elle le sache , sans qu'elle me voie? Oui, cela se peut, lui dit-elle, et, si vous le voulez absolument, je pourrai vous accorder cette triste satisfaction. Il la suivit dans la chambre de la malade : madame d'IIerefort et ses femmes la gardaient. Le comte de Pembrocke fut prêt à s'évanouir quand il l'aperçut à travers ses rideaux. L'idée des malheurs qui l'accablaient, l'altération de ses traits, le délire sombre qui l'absorbait, le firent frémir. Cette personne, si chère à son cœur, malheureuse et mourante, lui causa une telle révolution , qu'il fut forcé de sortir : il revint ainsi plusieurs fois durant cette cruelle maladie, et toujours sans qu'elle s'en aperçût. Un jour cependant qu'elle commençait à faire espérer pour sa vie, et qu'elle était plus tranquille, il parlait bas derrière ses rideaux avec madame d'Herefort : elle crut reconnaître un son de voix étranger; elle ouvrit précipitamment son rideau, et reconnut le comte de Pembrocke. Vous ici! lui dit-elle avec une surprise mêlée

de terreur; vous ici! Est-il arrivé quelque événement? Parlez, parlez, monsieur de Pem-

brocke, je vous en conjure. Dites -moi je

tremble. Calmez-vous, madame, lui dit-il, vous n'avez plus rien à craindre. Que devient mon

époux? Madame, de grâce n'en soyez plus

inquiète. Madame d'Herefort et madame de Surrey étaient confondues , d'autant plus qu'elle n'avait jusque-là rien dit encore de suivi , et qu'on ne croyait pas qu'elle fût en état de songer à rien. Elles firent signe à M. de Pembrocke de se dérober, et, la replaçant dans son lit, elles fermèrent ses rideaux. Elle retomba dans un long assoupissement; mais, quelques heures après, elle demanda où était allé M. de Pembrocke. Rîadame de Surrey feignit de ne pas entendre ce qu'elle voulait lui dire , et tacha de lui persuader que c'était un rêve. Ce rêve est bien terrible, dit la malade, mon époux est perdu! Madame d'Herefort fit en vain tous ses efforts pour la rassurer. Celte idée la poursuivait. Cependant sa santé devenait meilleure, et , au bout de quelques jours, la fièvre étant passée, on commença à lui faire prendre quelque nourriture. Quand elle fut en pleine convalescence, elle voulut absolument savoir ce que devenait son époux. Elle avoua que depuis le rêve où elle avait vu M, de Pembrocke , elle

n'É DO u A lî D 11. SSrî

avait d'aflVcux pressentimcns. On s'efforçait de iKimiir ces funestes idées. Les mrdecins disaient qu'elle n'était pas encore en état d'apprendre son malheur, et l'on mettait tout en œuvre j)Our le lui cacher. Un soir que, seule dans sa chambre avec une de ses femmes, elle méditait sur son sort, et tâchait de deviner celui de son mari à travers tout ce qu'on lui disait d'obscur, elle entendit entrer des gens à cheval dans la cour. C'est lui! c'est lui! dit-elle, se soulevant avec peine. Elle se persuade que c'est Gaveston; elle sort et va à sa rencontre : la nuit commençait à être obscure; elle se jette dans les bras de celui qu'elle prenait pour son époux. Je vous revois donc encore! lui dit-elle. Oui, ma sœur , répondit-il avec des sanglots , je viens pleureravecvouslemalheureuxGaveston; je viens venger sa mort. Que dites-vous , ô ciel ! s'écriat-elle; et elle tomba sans connaissance. Glocester (car c'était lui qui, ayant appris à Edimbourg la détention de Gaveston , avait obtenu sa liberté du roi d'Ecosse, pour venir à son secours); Glocester, frémissant de l'état de sa sœur , apprit de ses femmes et sa maladie et l'ignorance où elle était encore de son malheur : il fut désespéré de lui avoir porté le coup mortel.

Mesdames d'Herefort et de Surrey arrivèrent ;

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