TO\IK V
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elles apprirent au comte de Glocester beaucoup fie détails qu'il ignorait : il vit enfin a^ec douleur qu'il avait sacrifié sa sœur, et quel homme était le comte de Pembrocke. Il reconnut, mais trop tard , ses erreurs sur Gaveston ; il en déplora les suites, et ne songea (ju'à chercher les moyens d'adoucir le sort de sa malheureuse veuve. L'impression que le récit des fautes , des imprudences et des crimes du comte de Cornouaille (car il en avait commis contre la nation), l'impression, dis-je, que ces détails firent sur Glocester, le persuada qu'ils pourraient opérer le même effet sur sa sœur , et il jugea que cet effet lui était nécessaire. Il lui en fit le récit avec la franchise qui lui était ordinaire. Madame de Cornouaille, qui avait toujours aimé son frère avec la plus vive tendresse, lui répondit avec la même sincérité: Je n'avais plus d'amour pour lui , mon frère ; il avait trop su le bannir de mon cœur. Ses froideurs et le peu de confiance qu'il avait en moi m'ont cependant moins ulcérée que le fond de son caractère opiniâtre , avare et prodigue à la fois, vain, imprudent et emporté, ne m'a révoltée. Que j'en ai souffert ! Je n'avais plus d'amour, non, je n'en avais plus. Ah ! mon frère, qu'il est affreux, qu'il est humiliant de ne plus estimer au fond de son cœur celui
qu'on a choisi ! Cette situation est déchirante, je l'ai trop éjirouvé; mais, lenrcnnant dans mon âme ces sentimons, vous-même ne les auriez jamais connus, s'il eût vécu. Quoi ! ma
sœur, avec votre franchise, vous auriez pu ?
Mon frère, j'aurais dû au public, à mon époux, puisque enlin il l'était, à moi-même, de cacher éternellement des sentimens que je ne pouvais condamner en moi ; ils n'étaient que trop justes ; et d'ailleurs je n'étais pas plus maîtresse de ces sentimens-là , que je ne l'avais été de celui qui me l'avait fait adorer; mais on les aurait jugés condamnables. Non, mon parti était pris de m'efforcer à le combler des marques de mon attachement. Hélas ! j'espérais prendre, par ce moyen , peut-être un peu d'ascendant sur son cœur; il ne me haïssait pas, il m'oubliait : j'espérais encore pouvoir en être aimée et gagner sa confiance , pour le préserver des maux que je le voyais entasser sur sa tête. Oui, mon frère, je l'aurais comblé toute ma vie d'attentions, d'égards et de complaisances : je le devais, ce sont là mes principes. La franchise serait un crime en pareil cas. Mais j'étais destinée au malheur; et, sous les dehors les plus sereins, j'aurais été bien malheureuse. Je le sens, et je vous l'avoue sous le secret le plus sacré, ce qui m'accable à présent, c'est
l'horreur de mon sort. Issue du sang des Glocester , nièce d'Edouard, votre S(eur, celle de madame d'Herefort, veuve de — de Gaveston ! Ail! mon frère, je n'eus jamais la chimère de m'enorgueillir de ma naissance et des avantages où j'aurais pu prétendre ; mais quel sort ! dans quel abîme l'amour m'a conduite ! Combien les dangers de cette passion sont terribles, pour notre sexe surtout ! Mon malheur et celui de madame de Saint- Martin, dans des genres bien diiTërens, sont deux grands exemples de ces dangers. Pour une femme dont l'amour a pu faire le bonheur, il en est mille dont il a causé la perte. Hélas ! ajouta-t-elle , à quoi me servent à présent ces réflexions ? Quand elles m'auraient été si nécessaires , je ne les ai pas faites; je n'étais point en état de les faire. Dans le monde entier, je ne voyais que l'objet de ma tendresse; tant que le charme a duré, toute autre idée, tout autre sentiment, étaient absorbés. Il est trop vrai que l'expérience des autres est perdue pour nous. Ah ! mon frère, que la mienne m'a coûté de larmes ! Éclairée trop tard sur l'objet de ma tendresse, je n'avais plus pour lui d'autre sentiment que celui qu'il est impossible qu'une femme sensible ne conserve pas pour l'homme qu'elle a tant aimé , surtout quand il est malheureux. Indulgence pour ses défauts,
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compassion pour ses égaremciis, intérêt tontlie sur son sort, voilà ce cpie je sentais pour lui. Par la connaissance que j'avais de son caractère,
j'ai prévu sa chute et mon malheur. Depuis
mon départ d'Yorck, je n'en ai pas douté un instant; et voila ce qui causait mes apjitations. Je viens de vous ouvrir mon àme , ajoiita-t-elle, mon frère; que mon secret demeure à jamais enseveli ; ma tendresse pour vous me l'a arraché; mais vous sentez que ma gloire en dépend. Je sais ce que ma situation exige, je remplirai ce que je dois; mais surtout, mon frère, jamais, jamais, ne révélez ce que je viens de vous COTifier. J'ai dû vous le dire pour mettre votre cœur en repos sur le compte du mien ; mais que ce secret vous soit sacré, et qu'il soit éternel. Glocester le lui promit ; mais , à peine sorti de chez elle, il courut chez madame de Surrey, et lui confia les sentimens de sa sœur. Elle les apprit avec une joie vive; elle avait toujours haï Gaveston, et elle était l'amie de M. de Pembrocke. Elle crut voir la fin des malheurs de madame de Cornouaille et de sa famille, et confia à son tour à Glocester l'excès de la passion de JNI. de Pembrocke. Elle lui peignit l'extrême délicatesse de son amour, et tous deux se réunirent à désirer ardenniieiit:
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de A'oir le mariage unir leur sœur à un amant si digne d'en être aimé.
M. de Pembrocke n'attendait que le rétablissement de la santé de madame de Cornouaille pour lui offrir sa main. 11 sentait bien que dans de telles circonstances les délicatesses ordinaires ne sont pas de saison , et qu'il ne pouvait trop tôt faire une proposition qui marquait si bien la force et la grandeur de son amour. Il vint chez madame de Surrey le soir même du jour où Glocester et elle s'étaient confié mutuellement leurs secrets. Madame de Surrey lui parut avoir un maintien plus satisfait qu'il ne devait s'y attendre^ il jugea que madame de Cornffcaille se portait bien : elle lui confirma cette heureuse nouvelle; alors il la pria de se charger de lui offrir son cœur et sa main. Il était si ému, que ce ne fut qu'à travers des sanglots qu'il put proférer ce peu de paroles. Elle me pardonnera, dit-il , un empressement que dans d'autres circonstances j'aurais su réprimer Cet empressement, ajouta-t-il en regardant fixement madame de Surrey et en lui serrant la main , est aujourd'hui la preuve la plus parfaite de mon respect. Je vous entends , mon cher comte, lui répondit-elle. Vos procédés me pénètrent jusqu'au fond du cœur, et je crois ne pouvoir mieux vous convaincre de tous mes
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seutimens pour vous, qu'en vous confiant ceux de ma nièce. Ne craifijnez plus , au fond de son cœur, une rivalité qui serait horrible : alors elle lui répéta ce qu'elle avait appris de Glocester. Vous me comble/, madame, lui dit Pembrocke; je vous l'avoue , la crainte que ses feux pour Gaveston ne fussent pas encore éteints m'était horrible. Cette crainte m'eiit fait balancer dans toute autre conjoncture; mais dans celleci , rien ne pouvait m'arrèter. Elle ne l'aimait plus!... Eh! comment eût-elle pu l'aimer encore?... Il n'a que trop mérité de perdre un cœur comme le sien. La vertueuse femme! quelle âme! quelle force! Elle ne l'aimait plus! c'est un point bien important pour mon cœur; mais , hélas î . . . mais ce n'est pas assez î . . . Grand Dieu!... m'aimera-t-elle? Ses pleurs redoublèrent : sa tête appuyée sur les genoux de madame de Surrey, dont il tenait les mains entre les siennes, marquait par des mouvemens vifs et involontaires toute l'agitation de son âme. Ses pleurs coulaient en abondance. Il répétait d'une voix étoufl'ée : M'aimera-t-elle.^ Je l'espère , mon cher comte , lui dit madame de Surrey; quel cœur résisterait à tant d'amour? Ah! si je n'obtiens que de la reconnaissance , dit-il en soupirant profondément, je serai bien malheureux. Tant de mérite, tant de vertus doi-
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vent lui inspirer d'autres sentimens, lui ditelle, et j'y compte; mais elle n'a point parlé de vous, et j'ignore... N'approfondissons rien, madame ; je l'adore , elle doit m'estimer, et je veux la retirer de l'abîme où elle est plongée. Offrezlui ma main, peignez-lui ma tendresse..., s'il est possible de la peindre , et déterminez-la à se donner à moi promptement; c'est tout ce que je veux et tout ce que j'exige. Glocester, qui entra dans ce moment, fut bientôt instruit de leur entretien ; madame de Surrey lui répéta ce que M. de Pembrocke venait de lui dire ; ils s'embrassèrent tendrement. Glocester lui dit qu'il ne prévoyait aucun obstacle; il l'appela son frère , et répondit du consentement de sa sœur. Ils passèrent la soirée ensemble. Glocester déplora son aveuglement pour Gaveston ; il gémit de n'avoir pas mieux connu M. de Pembrocke. Madame de Surrey jouissait d'avance du bonheur de le voir retirer sa nièce du précipice où elle était tombée, et de voir son inlime ami devenir son neveu. Le comte, se livrant à l'espoir d'un bonheur prochain, ne leur parla que de sa tendresse pour madame deCornouaillc, et de tout ce que cette passion lui avait fait souffrir. Ils se séparèrent dans cet état doux et délicieux où l'amitié et la confiance savenJ placer, mieux que tout autre sentiment, les
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âmes qui sont dignes d'en éprouver les eharmes. Madame de Surrey se rendit, dès le lendemain matin , au chevet de madame de Corlîouaille : elle la trouva occupée à lire une lettre du roi , qui prétendait la consoler, en lui faisant part de la magnificence des obsèques qu'il avait faites à Gaveston. Elle soupira, leva douloureusement les yeux au ciel, et communi([ua cette lettre à sa tante. Le roi s'y trompe , ditelle à demi-voix; il me prend pour mon mari. Oui , s'il avait jamais pu éprouver le sort que j'éprouve , cette lettre eût peut-être adoupi ses chagrins. Madame de Surrey lui ayant laissé le temps de faire , sur cet objet, les rédexions les plus tristes et les plus sensées , la conjura d«> bannir de son esprit des idées aussi cruelles. Après un très-long entretien sur l'horreur de son sort, elle risqua de lui dire qu'il y aurait \uï moyen de l'adoucir. Un moyen ! dit madame de Cornouaille avec étonnement. Oui, ma nièce, et ce moyen est en votre pouvoir. Cela est impossible; que voulez-vous dire? et quel peut être ce moyen? Madame de Surrey, se jetant alors sur son lit , et la serrant dans ses bras , tandis qu'elle collait ses joues baignées de larmes sur les siennes, lui dit en tremblant, et ])resque tout bas : M. de Pembrocke vous adore; il m'a chargée de vous offrir son cœur et sa main.
M. de Pembrocke! (lit avec surprise madame de Cornouaille, M. de Pembrocke! Que ce trait est noble! qu'il est grand ! Il me perce le cœur. Ah! que de reproches j'ai à me faire! Eh bien! ma chère amie, n'est-ce pas une ressource heureuse? et vous ne l'accepteriez pas? Hélas! dit madame de Cornouaille en retenant ses larmes prêtes à couler; non, ma tante. Non! que dites-vous?... Que lui vais-je dire? Qu'il sera malheureux!... Je le serai plus que lui; mais j'y suis résolue: non, je n'accepterai point ses offres... Ma nièce! ma nièce! daignez y réfléchir; il vous adore... Je ne le vois que trop... La gloire de votre famille... Je ne dois m'occuper que de celle du généreux Pembrocke... Vous l'allez réduire au désespoir. Si vous saviez à quel point il vous aime! combien il a souffert!... Je sais tout, et je vois tout à présent; je l'ai vu trop tard. Ah! ma tante, quel malheur!... il ne tient qu'à vous de le réparer... Non, non, je sais ce que je dois, à lui , à moi, à l'Europe entière... Je ne puis me charger de lui annoncer vos refus... Madame de Cornouaille, après un moment de réflexion, dit : Eh bien! ma tante, c'est moi qui m'en chargerai. Engagez-le à me venir voir : il est bien digne que je prenne ce soin ; qu'il vienne : dites-lui que je l'en prie.
Madame de Surrey accepta avec joie cette
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couiinissioii ; elle espéra que la présence de M. do Pembrocke, que ses discours, que ses transports toucheraient sa nièce et vaincraient sa résistance. Elle sortit, et dit à M. de Pembrocke, qui attendait chez elle sa réponse, que madame de Cornouaille le demandait. Ln amant moins délicat eut été charmé de cette invitation, il en fut alarmé, et fit en vain des questions à madame de Snrrey. Que dois-je espérer, madame? lui dit-il avec etfroi. Je fignore, mon cher comte : elle veut vous voir et vous répondre elle-même. Il pâlit et trembla; il partait, s'arrêtait, et revenait sur ses pas, et ne savait à quoi se décider. .Madame de Surrey l'accompagna et le conduisit cli<>z sa nièce : elle était levée, et l'attendait. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle s'avança vers lui, et, en le regardant avec l'air le plus tendre et le plus touché, elle lui tendit la main , et le fit asseoir auprès d'elle.
Madame de Surrey se retira. Le comte, les yeux baissés , et dans le maintien d'un homme qui attend son arrêt, ne put proférer un seul mot. Madame de Cornouaille, fort agitée ellemême, rompit le silence. Je ne peux, lui dit-elle, monsieur, vous marquer à quel point je sens le prix de vos vertus et de ce que vous faites pour moi, qu'en vous peignant dans la plus grande vérité l'état de mon àme et des senlimens qui la
remplissent. Vous n'abuserez point de ma franchise, vous respecterez mes principes. Le comte ne répondit que par le geste le plus animé et le plus soumis. Eh bien ! mon respectable ami , c'est ainsi que je dois vous nommer, je fus injuste envers vous ; mes malheurs et vos vertus m'ont éclairée; vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, et qui m'est le plus cher : je ne verrais que bonheur et délices à me donner à vous ; je suis bien sûre , et je sens que je serais la plus heureuse des femmes. Le comte ne put retenir ses transports , et se jeta à ses pieds. Relevez -vous, lui dit -elle d'un ton mêlé de douceur et de fermeté , relevez -vous , mon cher comte; écoutez-moi. Croyez, et soyezen bien sûr, que , si j'étais encore mademoiselle de Glocester, que, si je possédais les avantages que j'avais alors, que, si je pouvais encore faire un choix entre vous et tout ce qu'il y a d'hommes au monde faits pour prétendre à mon cœur , croyez "que, sans effort et sans balancer, vous seriez celui que je préférerais. Vous avez toujours eu mon estime, vous l'avez dû savoir; mais combien tout ce que vous avez fait pour moi , combien vos vertus, vos sacrifices, vos procédés , m'ont inspiré pour vous des sentimcns plus tendres que l'estime ! Vos secours et vos soins pour mon départ d'Yorck, vos égards pendant
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mon voya/ji^, sont des traits .«jravt's à jamais ilans mon cœur. Ce que vous avez fait pour mon
malhounnix époux.... pardonnez Ah! quel
mortel fut jamais aussi (jrand (pie vous! Mon
cœur s'enflamme et succombe à cette idée
Daignez, madame , ne vous rappeler rien de ces adreux momens, cpie l'excès de mon zèle et de... Je sais, lui dit-elle, combien je vous suis chère. Ah! mon vertueux ami , je n'ignore pas la grandeur du sacrifice que je fais. ]Mais... Eh! madame, qui peut donc vous imposer la loi d'un tel sacrifice? Si vous connaissez ma tendresse, si vous ne méjugez plus indigne de la vôtre, si vous vous intéressez à mon bonheur, si vous croyez que ce pourrait être aussi le vôtre... Madame, d'où peuvent donc venir une résistance et des refus dont il me faudra mourir? J'espère , mon cher comte, que votre raison se rendra à mes motifs, et que, bien convaincu de mon attachement, votre àme prendra une assiette plus calme. Vous m'êtes et vous me serez éternellement plus cher qu'aucun homme du monde , et c'est parce que je vous rends toute la justice qui vous est due,
que je me fais l'effort de refuser vos offres
Ah ! madame , vous prononceriez cet arrêt si cruel ! Songez que ma vie en dépend... Je vous estime trop, vous m'êtes trop respectable pourque je veuille vous faire partager l'ignominie qui me
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couvre. Le comte s'écria h ces moJs. Ne nT interrompez pas, lui dit-elle avec l'air imposant du mailieur : oui, oui, je coimais quel est mon sort. La passion vous aveugle, vous ne le voyez pas; mais demandez à vos parens , demandez à votre mère, à tous vos proches, ce qu'ils penseraient de votre alliance avec la veuve de Gaveston : ils en seraient indignés, et ils auraient raison. Devenu mon mari, ne vous faudrait-il pas épouser mes querelles , et ne seriez-vous pas chargé de mes vengeances? Et contre qui? contre votre famille entière, contre vos plus chers amis. Si vous ne le vouliez pas, songez, mon cher comte , au rôle avilissant que vous me feriez remplir. Songez donc que je suis la veuve de cet homme détesté, et que je ne dois voir en lui que mon époux ; songez à quels devoirs je suis condamnée, et voyez si vous pouvez, si vous devez, si même vous voudriez les partager! Il le faudrait pourtant, ou je deviendrais la plus vile des créatures. Non, mon cher comte , non , je ne suis plus , par mes malheurs, digne d'être votre épouse : mais je veux, par mon cœur, être digne de rester à jamais votre amie : aucun nuage n'ohscurcira des sentimens si doux et sur lesquels je fonde l'unique bonheur dont je puisse encore jouir. Devenue votre épouse , je ne pourrais , je vous
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l'avoiip , lever les yeux autour de moi; il me semblerait qu'en me voyant , on se rappellerait mes anciens torts avec vous : vous me les pardonneriez, le monde ne me les pardonnerait pas. Combien je serais bumiliée , si Ion pensait qu'après d'anciens refus, plongée dans la honte et dans la misère, je ne vous ai accepté que pour trouver une ressource dans un état désespéré ! Je vous aimerais comme vous méritez de l'être, on ne le croirait pas. Je passerais pour la femme la plus fausse, et vous pour l'homme le plus faible. Je ne ]mis vous répondre d'ailleurs que je pusse, avec vous-même, dans les instans qui devraient être les plus doux , ne pas songer que ces idées cruelles pourraient venir quelquefois vous troubler. L'amour ne dure pas toujours Ah! madame, ne m'accablez pas par cette affreuse pensée! De grâce, ne m'accablez pas ainsi ! Vous ! ne m'ètrc plus aussi chère!... Je ne vous parle, mon cher comte, que des idées qui pourraient me troubler. Je sentirais tant combien la veuve de Gaveston est indigne de vous , que dans tous les momens ce sentiment troublerait ma vie, et y jetterait une amertume que vous ne pourriez en bannir. Je me rappelle le passé , les sentimens que j'eus pour un autre; cet autre m'a possédée; c'était par mon choix; j'avais
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rejeté vos vœux. Je nie rappelle, moi, tous ces traits qui vous échappent dans ce moment; mais, quoi que vous en puissiez penser à présent, ils ne sont pas de nature à ne jamais vous revenir à l'esprit; la seule crainte en serait mortelle , et cette crainte , pardonnez , je l'aurais toujours. Il allait parler, elle l'interrompit encore. Vous m'aimez trop pour vouloir me rendre malheureuse : je le serais. Mes propres sentimens que je ne pourrais vaincre, les dégoûts de votre famille , dégoûts que je soupçonnerais au moins et que je ne pourrais supporter (c'est dans mon abaissement la fierté qui me reste), et plus que tout cela, les dangers, les malheurs, l'avilissement où je vous exposerais, voilà mes motifs, mon cher comte ; ils sont sans réplique , et mon parti est absolument pris. Daignez ne me pas presser davantage, et croyez que l'effort que je me fais est digne de respect. J'attends encore de votre atlachement de m'épargner les instances de ma famille ; l'honneur de leur maison , leur tendresse pour moi, leur amitié pour vous, leur dérobent dans ce moment le véritable aspect des choses. J'ai besoin de calme et de repos : c'est à vous , c'est à vous-même , c'est au comte (le Pembrocke que je m'adresse pour obtenir ce repos. Je viens d'éprouver une violente se-
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coiisse, mais j'ai lait mou devoir; je dois expier mes anciennes erreurs; il est juste
îJioyez, mon elier IV'mbrockc , croyez aussi que je les expie. A ces mots elle ne put retenii' ses pleurs; les sanglots l'interrompirent. Le comte la serra tendrement dans ses bras , et confondit ses larmes avec celles de cette vertueuse personne. Vous n'aurez point à vous ])laindre, lui dit-il; non, vous serez tranquille, et personne ne vous piesscra. ^ os raisons ne me persuadent pas , je vous l'avoue ; mais je les respecte; leur source est précieuse à mon cœur, puisqu'elles ne viennejit que d'une délicatesse poussée à l'excès. Je vous le répète, vous serez tranquille ; mais ne me réduisez pas au désespoir; laissez-moi penser que dans quelque temps peut-être vous pourrez vous livrer à des idées moins cruelles, et que je pourrai... Non, mon cher comte, je ne puis vous abuser,
non Ail! c'en est trop! dit-il en se jetant
dans un fauteuil avec \v mouvement du désespoir; et ce ([ue je demande, tout chimérique (ju'il est, pourrait adoucir mes maux. Vous ne
le voulez pas, vous voulez (|uc je nieure
Madame de Cornouaille, avec le regard de la douceur et de la bonté, lui dit : Non, mon généreux ami, non, je ne le veux pas. Si celle idée peut vous consoler et vous soutenir , imv-
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dez-la ; ioyez toujours l'ami le plus cher à mon cœur, et tenez-moi ce que vous m'avez promis.
Madame de Surrey qui rentra , interrompit cet entretien : elle les trouva tous deux baignés de larmes; leurs regards fixés l'un sur l'autre n'annonçaient que de l'attendrissement. Elle n'osa leur faire de questions; mais IM. de Pembrocke sutroqué sortit; et madame de Surrey , ne pouvant résister à sa curiosité, mais tremblant d'interroger sa nièce, k suivit. Il lui apprit ce qui venait de se passer , et il exigea d'elle et de tous les siens de ne pas presser madame de Cornouaille. Glocester fut le plus difilcile à persuader ; il le promit pourtant, et tint parole.
Madame de Cornouaille se retira peu de temps après à l'abbaye de — où elle avait une sœur religieuse. Mesdames de Surrey et d'Herefort firent en vain leurs efforts pour la retenir avec elles; elle préféra la retraite, et elle y vécut très-long-temps oubliée du monde entier. M. de Pembrocke obtint la permission d'aller souvent la voir dans cet asile : elle le voyait aussi quelquefois l'été dans la maison de camiiagne de madame de Surrey, où, tous les ans , elle allait passer quelque temps dans la belle saison. Il espéra long-temps de vaincre sa résistance ; mais madame de Cor-
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noUallK', ferme dans ses juincipcs , se montra toujours la même. Le eomte , persuadé (ju'elle avait pour lui les senlimens de la plus profonde estime et de rattachement le plus tendre, parvint, ainsi qu'elle, à cet à(je où les passions amorties font place à Tamitié et à la confiance. Ils en éprouvèrent les douceurs jusqu'à la fin de leurs jours; et, dans la vieillisse la plus reculée, ils eurent encore des plaisirs. La fin de ce règne orageux et terrible leur rappelait, à chaque événement, ce qui, autrefois, les avait tant intéressés. La mort de Glocester, tué les armes à la main en combattant pour sa patrie, fut un coup bien douloureux pour madame de Cornouaille. C'était dans ces insfans que les consolations de M. de Pembrocke lui étaient bien nécessaiies et bien douces. La passion publique et déclarée de la reine pour ^Mortimer, l'élévation des Spencer sur les ruines de Gaveston ; la faiblesse du roi pour ses nouveaux favoris ; les suites funestes de cette f^iiblesse et des emportemens de la reine; le duc de Lancastre décapité par ordre d'Edouard ; les honneurs rendus à la mémoire de cet homme si respecté du peuple, honneurs que madame de Cornouaille savait lui être si peu dus , et qu'elle ])révit bien devoir achever la ruine du