DEL A M OL R. O
vent; mais, comme je n'étais plus un enfant, et (jue je n'y étais (jue paice (|ue je voulais y être, j'eus un appartement particulier. Eugénie avait seule inspection sur ma conduite : je me soumis sans peine à une autorité que je lui avais donnée moi-même , et cpii était exercée par l'amitié.
Les motifs qui m'avaient rendue discrète avec le comte de Barbasan ne subsistaient pas avec Eugénie; aussi ne lui cachai-je rien de ce que mon père m'avait donné lieu de soupçonner. 11 y a long-temps, me dit-elle, que je vous en aurais parlé, si je n'avais cru qu'il convenait de vous laisser ignorer les choses dont il ne vous est pas permis de paraître instruite.
Je ne fus pas plus mystérieuse sur le jiortefeuille : nous l'ouvrîmes ensemble, non par impatience de jouir de ce (ju'il contenait : je me dois le témoignage que je n'avais sur cela ni désirs, ni empresscmens ; je regardais, au contraire, ce bien comme un dépôt que je ne devais remettre qu'aux conditions que mon pèie m'avait marquées; mais j'étais pressée d'exécuter les ordres qu'il m'avait doiuiés. Le secours, et surtout les conseils d'Eugénie m'étaient nécessaires : les sommes furent remises à ceux à qui elles appartenaient.
Tout le monde fut étonné du peu de bien qui
54 L E S M A L lî E U R S
parut dans la snccossion. 11 no fut plus question du marquis do N.... ; il no garda pas n.éme avec moi les dehors de la politesse : une simple écriture à la porte de mon couvent , pour lui et pour sa mère, mit fin à ses prétentions.
Le marquis de Crevant se montra plus longtemps; mais ses soins faisaient si peu d'impression sur moi, que je n'ai pas daigné en faire mention : j'étais cependant bien aise qu'il m'aimât assez pour en faire un sacrifice à Barbasan. Je ne l'avais point encore vu depuis que j'étais dans le couvent; je demandai à Eugénie s'il ne m'était pas permis de le recevoir. Vous seriez bien fâchée, me dit-elle, si je vous disais non ; mais, après tout, je suis bien aise d examiner son esprit, son caractère; si je ne le trouve point tel que vous me l'avez dépeint, je ne ferai grâce ni à l'un ni à l'autre, et je n'oublierai rien pour vous séparer.
Je n'étais point alarmée de cet examen. Barbasan pouvait-il manquer de plaire? Le cœur me battit cependant quand on vint m'annoncer (ju'il était au parloir. Nos opinions, nos sentiluens même cherchent encore à sappuyer do î approbation des autres. J'apportais à la contenance et aux discours de Barbasan une attention (|ue je n'avais point eue jusque-là; j allais au-
(lovani (le ses paroles; je erois ([lie je Taurais dispensé de nraimer dans ce nionnMiJ , ef cpi'il m'eût sulH qu'il se fÙL montré dij^nc d'être mon amant. Il m'adressait inutilement la parole : attentive à l'examiner, je ne lui répondais point; ce silence, si obligeant, s'il en avait su le motif, le toucha sensiblement; il n'eut plus la force de soutenir la conversa 1 ion ; j'y pris part à la fin, pour le faire parler; mes yeux lui dirent ce qu'ils lui disaient toujours : il n'eu fallut pas davantage pour lui rendre la liberté de son esprit; il s'efforça de plaire à Eugénie, et il y réussit.
Malgré le plaisir que j'avais dv le voir, j'avais une vraie impatience que la visite finit, pour l'entendre louer tout à mon aise. Ai-je tort .-* dis-je à Eugénie, dès que nous fûmes seules. Vous ne m'en ferlez pas la question, répliquat-elle, si vous n'étiez assurée de ma réponse. 11 est vrai qu'il est aimable; et, ce que j'estime bien davantage , il a l'air d'un honnête homme; et peut-être n'est-il qu'un bon comédien. Ah ! m'écriai-je, cette pensée est bien injuste! et vous êtes cruelle de me la présenter. Je fais, dit Eugénie, le personnage de votre iisison. Quel malheur pour vous si cet esprit, si ces grâces, enfin si ces dehors séduisans cachaient des vices! îl ne faudrait pas même de
56 T. r, s MAL 11 F. U Tl S
vices; des défauts dans rhumeui-, de la k'gèi'etë, de l'inconstance, siifïlraient pour vous rendre malheureuse. Non, ma chère Eufjciiie, il n'a rien de tout cela , lui dis-je en l'embrassant. Promettez-moi que vous ne serez point contre lui. Promettez-moi aussi, répondit-elle, de ne prendre aucun parti sans mon aveu, et de m en croire sur l'examen que je ferai de votre amant. Je lui promis tout ce qu'elle voulut , et je le promis de bonne foi. Croit-on courir quelque risque de laisser examiner ce qu'on aime!
Voilà donc Barbasan établi dans mon parloir ; il y passait les journées presque entières; l'amour répandait sur nos moindres occupations ce charme secret qu'il répand sur tout ; et , quand je ne le voyais plus, je subsistais de cette joie douce dont il avait rempli mon cœur.
Ma mère venait me voir fort rarement : malgré ce que nous étions l'une à l'autre, nous ne nous tenions presque plus. Je ne pouvais être alors un objet d'ambition : mon bien paraissait trop médiocre pour faire un mariage brillant. Je n'étais donc qu'une grande fille, propre seulement à déparer une mère et à la vieillir. Mes dispositions n'étaient pas plus favorables : ce que mon père m'avait dit ne me sortait point de la tète.
La conduite de ma mère ne le justifiait que
D i: LA MOI n. 07
trop. Ses liaisons avec le marquis de N.... , donJ je ne pouvais plus être le prétexte , commencèrent à faire du bruit dans le monde. Elle avait formé apparenunent le dessein de l'épouser, dès qu'elle avait espéré de devenir libre. Quand le temps d'exécuter son jnojet fut venu , elle me tint de ces sortes de discours vagues qui ne signifient rien, et qui mettent pourtant en droit de vous dire : Je vous l'avais dit.
J'appris, à quelques jours de là, que le mariage était fait. Mon tuteur eut ordre de m'en instruire. Cet homme , qui avait eu son éducation chez mon père, et qui y avait fait une espèce de fortune, m'aimait comme si j'eusse été sa fdle, et s'afTligeait d'un événement qui, selon lui , me faisait p-rand tort. Mon insensibilité le consola , et surtout la ferme résolution où je lui parus de rester dans mon couvent. Hélas! elle ne me coûtait guère. Quel lieu plus agréable que celui où je voyais ce que j'aimais!
Le mariage de ma mère , qui ne me touchait pas pour moi, me toucha cependant par un autre endroit ; il me rappelait la mort de mon père; ce père qui m'aimait si tendrement; l'avais-je assez pleuré? Je me reprochais, et je rejirochais à Barbasan d'avoir trop tôt séché mes larmes. Vous m'avez arraché, lui disaisje, une douleur légitime. Que sais -je si vous
ne m'en donnerez point quelque jour que je devrai me reprocher! Mon Dieu! de quelle façon il me répondait! quelles expressions! quelle vivacité ! quelle douleur que je pusse former des doutes! Il fallait, pour arrêter ces plaintes, lui demander pardon. Je le demandais avec un plaisir que la douceur de me soumettre à ce que j'aimais augmentait encore.
J'avais dit à Eugénie que je me destinais à Barbasan ; mais je n'avais encore osé le lui dire à lui-même. Le mariasse de ma mère amena la chose naturellement. Après en avoir raisonné avec lui, je conclus que j'en étais plus libre : il baissait les yeux ; son air é(ait tendre et embarrassé; il n'osait parler. Je vous entends, lui dis-je, entendez-moi aussi : aurais-je reçu vos soins? vous aurais-je laissé voir ce qui se passe dans mon cœur?... La joie de Barbasan ne me permit pas de poursuivre; il tomba à mes genoux : quels ravissemens ! quels transports ! de combien de façons il m'exprimait sa reconnaissance!
Ce bonheur qui le ravissait était encore éloigné; il fallait attendre que j'eusse vingt-cinq ans, et je n'en avais que vingt. Qu'importe? dit Barbasan à Eugénie , qui voulut lui en foire faire la rédexion ; je la verrai , je l'aimtrai, je lui serai soumis : en faut-il davan-
DE l'aMOIR. 59
tagc! Vous t^prouvcrcz mon cœur, me disai(il, '(en nurai plus de droits sur le votre. Ilélas! il n'eu avait pas besoin; une inclination naturelle, que loin de combattre je cherchais même à fortilier, lui donnait ce droit qu'il voulait acquérir. Quel temps heuiTux que celui que je passais alors ! J'étais contente de ce que j'aimais; et, ce qui me flattait encore plus, il l'était de moi.
Notre bonheur se soutint pendant quelques mois ; mais il était trop parfait pour pouvoir durer. La fortune commença à se déclarer contre moi par la .grossesse de ma mère. J'allais tenir par-là à la famille de mon beau-pére. Il ne convenait pas de me laisser maîtresse de ma destinée. Mon bien, tout médiocre qu'il était, excitait ses désirs; il reviendrait aux enfans de ma mère, supposé que je pusse rester fdle. Il fallait pour cela éloigner tous les mariages, et surtout celui de Barl)asan.
Le commandeur de Piennes, qui avait pris beaucoup d'amitié pour moi , vint m' avertir qu'on me préparait des traverses. M. le duc deN...., me dit-il, sait vos liaisons avec Barbasan; il s'en autorisera, pour exercer son pouvoir. Ne vous y trompez pas , ajouta-t-il ; il peut très-l)i(Mi obtenir un ordre qui vous séparerait de votre amant, peut-être pour jamais.
Ce (jiscours, qui me glaçait de crainle, me lit voir tout possible. Je résolus, par le conseil (lu commandeur, que je ne verrais Barbasan (|ue rarement. La dilïiculté fut de Vy déterminer : il se moquait de ma prudence; c'était se donner, disait-il , le malheur qu'on me faisait appréhender; il était, d'ailleurs, si indigné contre mon beau-père, que j'eus besoin de toute mon autorité, pour rempècher de faire quelque folie.
11 me dit, à quelque temps de là, que la nécessité de terminer une a (Faire qui lui importait l'obligerait de faire un petit voyage du côté de Chartres. La veille du jour où il avait fixé son départ, nous eûmes une peine extrême à nous quitter. Barbasan revint deux ou trois fois de la porte; il lui restait toujours quelque chose à me dire.
Un valet de chambre, qui était auprès de lui depuis son enfiince, m'apportait tous les matins une lettre : je ne devais pas douter qu il ne vint le lendemain à l'heure ordinaire, puisque son maître devait attendre son retour pour monter à cheval; je lui répétai cependant, une inlinité de fois, de ne pas manquer à me l'envoyer. Je me levai plus matin qu'à l'ordinaire. J'allai chercher Eugénie , uniquement pour lui parler du chagrin où j'étais de ce que Barbasan serait quelques jour's absent.
L'heure où j'avais accouliimc dalieiKlre son lioiniiie n'était pas encore venue, que je m'impatientais de ce qu'il ne paraissait poiiil. Ce lïit bien autre chose, quand cette heure et pUisieurs autres furent passées. Mon Laquais , que j'envoyai aux nouvelles, après s'être fait attendre deux autres heures, qui me parurent deux années, vint me dire qu'il n'avait trouvé personne.
Je passai, de cette sorte, dans une agitation (jui ne me permettait pas d'être un moment dans la même place, une grande partie de la journée. Quelqu'un vint alors avertir Eugénie qu'on la demandait à mon parloir. Cette nouveauté acheva de m'alarmer; j'y courus; j'y trouvai le vieux valet de chambre. Où est votre maître? lui dis-je d'une voix tremblante. Ah! s'écria-til, tout est perdu! —
Ces paroles, qui me portèrent dans l'esprit les idées les plus funestes, furent les seules que j'entendis. Je me laissai tomber sur ma chaise, sans aucun sentiment. Eugénie vint à mon secours, et me fit porter dans ma chambre. Elle apprit de ce garçon, que Barbasan n'avait point paru le soir; qu'après l'avoir attendu toute la nuit, il avait été le chercher dans les endroits où il pouvait en apprendre des nouvelles; qu'à son retour dans la maison, il avait trouvé un de ses amis qui venait l'avertir que son maître
Ga L E s M A L II E U R s
sV'Init battu contre le marquis du Fresnoi; qu'il l'avait tué sur la place, et qu'on ne savait où il s'était réfugié. Les soins que Beau vais ( c'est le nom du valet de chambre) s'était donnes pour en savoir davantage avaient été inutiles.
Ces nouvelles, tout affligeantes qu'elles étaient, ne laissèrent pas, quand je les appris, de me donner de la consolation. La mort de Barbasan, qui m'était d'abord venue dans l'esprit, et qui avait fait une telle impression sur moi que je fus plusieurs heures sans connaissance, me lit regarder un moindre mal comme un bien ; mais, lorsque, revenue de ma première impression, je réfléchis sur cette aventure , je fus dans un état peu différent de celui où j'avais été d'abord.
J'eus recours au commandeur de Piennes, pour avoir quelque éclaircissement. Il revint le môme jour; et, malgré les ménagemens qu'il tâcha d'employer, il me perça le cœur par son récit.
Barbasan s'était retiré dans une maison de sa connaissance , et comptait en sortir la nuit , pour prendre la poste; mais il avait été arrêté dans le moment qu'il se disposait à partir. Le commandeur de Piennes ajouta qu'il allait mettre tout en usage pour faire disparaître les témoins.
Que l'on juge, s'il est possible, quelle nuit je
DE 1,'aMOT'U. G^
passai : lout ccMjiril y a do j^liis noir, de plus lra(;i([iic, se présenta il. à mon imafjination. Ku- .<^énie ne me quitta j)oint. Elle avait trop d'esinit et de sentiment pour eliercher à adoucir ma peine par de mauvaises raisons; elle s'alïli.jjcait avec moi , et me donnait par-là la seule consolation dont j'étais susceptible.
Le commandeur vint, comme il me l'avait promis. Son visage triste et son air conslei'né portèrent la terreur dans mon âme. On avait plus de preuves qu'il n'en fallait : les témoins venaient de toutes parts. Le nom])re, ajouta le commandeur, est trop grand , pour (ju'il puisse être vrai; leurs dépositions seront contestées , et nous gagnerons du temps.
Quoique j'eusse pleuré tout le temps que le commandeur avait été avec moi, sa présence, ses discours m'avaient cependant un peu soutenue; dès que je ne le vis plus, loin de conserver queUpie espérance, je ne comprenais pas même que j'eusse pu en concevoir.
Cette nuit fut mille fois plus affreuse que toutes les précédentes; je tressaillais d'horreur de ce qui pouvait arriver. Cette idée faisait une telle impression sur moi , que je ne pouvais même en parler à Eugénie. Je crois que je serais morte , de prononcer les mots terribles d'échalaud et de bourreau. Ce que je sentais alors a