‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 30 sur 41 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Paris, ce î8 juin fj^o.

Je vous ai annoncé ce matin, par une lettre que j'ai fait remettre à la poste, la réception des vôtres, par le courrier du maréchal. Mon frère vous rendra compte, et à lui, des avis qu'il a donnés. S'ils ne sont pas suivis , ce n'est pas sa faute; il n'a rien à se reprocher comme bon Français.

Vous avez raison de me dire, mon cher duc, que je raisonne et raisonnerai pantoufle, si je veux conclure de certain caractère sur ce que j'ai vu et lu. Il est vrai que rien n'y ressemble.

Ce que je vous ai mandé, par exemple, sur te choix qu'on a fait pour n'être pas trompé, sur le choix (le — ne vous paraîtrait-il pas incroyable, si vous ne connaissiez pas le terrain?

Mon frère est fort déterminé à dire au roi qu'il est trompé sur les lettres de la poste; il en parlera auparavant à madame de La Tournelle. Peut-être que cet avis sera favorable à Janelle; il n'y a rien de bon à faire que par lui. Il ne faudrait cependant pas cesser d'agir par la voix de Poissonneaux; il faudra que vous fassiez agir mon frère sur ce plan; j'en ferai sûrement de même; il suffît que les lettres s'adressent ici à quelqu'un de nom. Il n'est pas nécessaire que les lettres soient nommées; il suffit de supposer qu'elles sont connues de celui à qui elles seront présentées.

Comme cette lettre ne partira pas par un courrier du maréchal , je ne vous écris pas aussi à mon aise que si c'était par cette voie. Je me méfie des courriers qui partent par ordre des ministres. Il faut pourtant que je vous fasse une confidence, sur laquelle je vous prie de me garder le secret. Je ne veux pas faire de peine à madame du Châtelet , et je lui en ferais beaucoup , si ce que je vais vous dire était divulgué par (juelqu'un qui pût le savoir d'elle. Voici ce que c'est : On a publié que Voltaire était exilé, ou

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(lu moins, que, sur la craind; i\v rèdc, il avait pris la luitc. Mais la vérité est qu'Anielot et Maurepas l'ont envoyé en Prusse , pour sonder les intentions du roi de Prusse à notre égard. Il doit venir rendre compte de sa commission, et n'écrira point, dans la crainte que ses lettres ne soient interceptées par le roi de Prusse, à qui il doit faire croire, comme aux autres, qu'il a quitté ce pays très-mécontent des ministres. S'ilréussif, ces messieurs seront bien attrapés. Si le roi de Prusse déclarait qu'il ne veut ])as passer par leurs mains, et qu'il nommât madame de La Tournelle pour celle en qui il veut placer sa confiance ! Je vous donne tout ceci sous le secret : on m'a imposé la condition de n'en parler à personne au monde; mais je ne crois pas y manquer que de vous en parler : c'est une restriction tacite que je fais toujours avec moi-même, quand je m'y engage; surtout quand ce sont des choses qu'il peut être de quelque importance que vous sachiez. Madame du Châtelet vous le dirait sûrement , si vous étiez ici , et ne vous l'écrira point, dans la crainte que ses lettres ne soient vues. Elle croit que Voltaire serait perdu, si le secret échappait par sa faute. Ne faites, je vous prie, jamais mine d'en être instruit, du moins par moi ; car ce secret est à peu près celui de la comédie. Amelot a très-habilement écrit phi-

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siours lettres à Voltaire, contresignées; le secrétaire de Voltaire l'a dit, et le bruit s'en est répandu jusque dans les cafés. Il est pourtant vrai que la chose ne peut réussir que par une conduite toute contraire; que le roi de Prusse, bien loin de prendre confiance dans Voltaire, sera au contraire très-irrité contre lui, s'il découvre qu'il l'a trompé , et que ce prétendu exilé est un espion, qui va sonder son cœur et abuser de sa confiance. Il n'est pas possible que vous puissiez écrire à Voltaire, à moins qu'il ne vous ait écrit lui-même de La Haye. Il serait trop dangereux de lui écrire à Berlin : le roi de Prusse , qui en use apparemment chez lui comme on en use ici , verrait votre lettre; à moins que vous n'ayez quelque voie sûre , ce que je n'imagine pas. Surtout laissez croire à madame du Chàtelet et à Voltaire que vous avez appris la chose par les petits cabinets, ou par quelqu'un qui écarte de moi les soupçons. Je fis sentir, hier au soir à madame du Chàtelet, que c'était vous qui le premier aviez imaginé d'envoyer Voltaire; que vous aviez gagné le maréchal de Noailles , qui s'y était d'abord opposé, et que vous aviez préparé, d'ailleurs, les choses de façon que les ministres ne trouvassent aucun obstacle quand ils le proposeraient au roi. M. Anielot et M. de Maurepas sont les seuls qui ont parlé à Voltaire;

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je crois cependant qu'Orry est dans la eonfidcnce. Je ne sais si d'AiJjcnson y est anssi; pour mon frère, on ne lui a rien dit. Il est vrai que, lorsqu'il en a parlé sin- la publicité, on ne lui a pas nié. Maurepas lui dit : Ce n'est pas pour négocier, comme vous pouvez bien le penser. \ous voyez, par-là, le cas que ces messieurs font de Voltaire et la récompense qu'il en peut attendre. Je n'ai pas encore dit ce trait-là à madame du Chàtelet, mais je le lui dirai. Elle croit que le roi de Piusse ne voudra pas négocier vis-à vis le petit Amelot. Mais comment en instruire le roi? Voilà la dilliculté; car Voltaire ne correspond qu'avec Amelot. Donnez-moi votre avis là-dessus.

Quelle joie c'eût été pour moi , mon cher due, si je vous avais vu arriver avec les étendards ! Je crois que je n'aurais eu de ma vie de plaisir plus sensible; c'est bien pour le coup que vous auriez été lieutenant-général ! Vous le serez infailliblement à la fin de la campagne , et vous avez raison de ne pas consentir qu'on fasse quelques démarches sur cela. Mais voici un cas où l'on pourrait en faire; c'est s'il y avait quelque charge vacante à la cour. Le cas a failli arriver : M. de Rochechouart a été très-mal; je Tappris, < t je ne savais comment m'y prendre pour avertir madame df La Toui'nelle, jMandez-moi j,

je VOUS prie, si je puis et dois faire quelque chose en pareille occasion.

Il ne faut pas vous tromper sur le maréchal de Noailles. On publie ici qu'il aurait pu battre les Anglais, et charger leur arriére-garde; qu'il a perdu deux jours très-mal à propos. Les ministres autorisent ces bruits et y donnent occasion. Maurepas ne s'y oublie pas : je sais qu'on a parlé de ce ton-là chez votre cousine d'Aiguillon , et que Maurepas a eu l'indiscrétion de tenir le même langage à ses amis.

Vous ne sauriez rendre un plus grand service à mon frère, que de lui donner vos avis; il en profite tout du mieux qu'il peut; mais, en vérité , le terrain est bien mobile ; on ne sait où appuyer le pied. Vous serez instruit par lui-môme des choses qu'il a proposées. 11 a encore relevé, dans le dernier conseil, une bévue grossière d'Amelot, que les autres ministres avaient laissée passer, quoiqu'elle pût avoir les suites les plus fâcheuses. Que pensez-vous de ce que je vais vous dire? Le roi n'a pas répondu à deux lettres que mon frère lui a écrites, quoique la dernière, surtout, méritât du moins qu'il lui fit une politesse.

Vous vous souviendrez que les deux derniers grimoires sont par ordre de date, et que par conséquent le dernier reçu est le (jua-

trièmo, quoique le copiste ait mis un (rois an commencement. 11 faut aussi , quand nous voudrons parler véritablement de tel ou tel , (pie nous Jijoulions à leurs noms une épithète comme, cette pauvre madame du Chàtelet, ainsi des autres. jMaurepas et les autres ministres sont toujours plus contraires à mon frère. Pour moi, je suis persuadée (ju'ils le desservent autant qu'ils peuvent dans leurs travaux particuliers. Quel remède à cela? Je n'en vois aucun que de continuer a faire son devoir.

Si le maréchal souhaite de bonne foi d'aller en avant, mon frère le sert sur les deux toits; il opinera encore demain fortement sur cela. Je doute que les autres ministres soient de son avis, à moins qu'ils ne croient que le maréchal fera de travers et se déshonorera ; car il faut que le maréchal et ses enfans soient bien persuadés, une fois pour toutes, qu'ils feront tout leur possible pour décrier un homme qui est dans le conseil et qui parle au roi. M. de Mirepoix prend crédit; il est écouté; le roi le regarde comme un homme simple, et ne pense pas que cette simplicité cache une ambition démesurée.

Le roi a beaucoup de penchant à la dévotion : quelqu'un qui le voit de prés m'a dit qu'il était convaincu qu'il serait bientôt dévot.

en ce cas-là, gare madame de La Tournelle! elle serait bien sûrement jetée au feu.

Croyez-vous que mon frère doive continuer ses soins dans les occasions importantes , malgré le peu d'attention que le roi paraît y faire? Comme vous connaissez son pjénie et son p-oût , et que vous connaissez aussi mon frère, c'est à vous à décider. Au reste, Chaban fait des merveilles aussi-bien que Marville : je leur ai donné les instructions que vous m'aviez données; ils s'y conforment exactement. Que ditesvous de ce que le secret des lettres est confié à Dufort? 11 en fait confidence aux trois ministres ; j'en juge de ce que les commis même de Maurepas en sont instruits.

Marville dira au roi ce qu'il sait des lettres : c'est, je crois, tout ce qu'il y a de mieux pour le désabuser, et pour lui faire tourner ses vues sur Janelle.

Je ne doute pas que les Anglais ne répandent de l'argent ici ; c'est un point bien important, et sur lequel le maréchal de Noailles ne doit pas garder le silence. S'il parlait le même langage que Poissonneaux , je crois qu'il ferait très-bien, et que vous devriez l'y engager. L'abbé a dit la même chose à madauic de La Tournelle : reste à savoir si elle y a fait attention. Envoyez des lettres, comme je vous

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lai niandô : elles sont toujoiu'.s honnes, puisqu'elles ne peuvent faire de mal.

Dès que la comédie sera jouée sans nom d'auteur, et qu'elle sera sous la proteciion de quelqu'un dont le nom soit connu, cela suflit. Je vous envoie la réjurnsc à la lettre que vous m'aviez adressée. Je me flatte que La Motte est toujours mieux ; mandez-moi exactement ce que vous en savez. Astruc veut qu'il aille à Plombières; faites-l'y aller, au nom de Dieu. A propos d'Astruc, ne vous donnez pas la peine de lui écrire ; vos compliraens sont sufKsamment faits par moi. Comptez sur des soins de sa part, tels que vous pourrez le désirer. Ma santé va bien présentement : je n'ai plus de fièvre; et, ce qui est bien plus essentiel, je ne sens plus de mal au foie. Je vous embrasse, mon cher duc. Je suis agitée par deux sentimens contraires : je voudrais qu'on se battit, et je le crains à la mort. Vous savez que je vous aime ; mais vous ne le savez pas au point où cela est. Je vous ai envoyé les chansons par la poste. L'ombre de Louis XIV est, à ce qu'on dit, pleine de belles choses; elle ne parait pas encore.

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Versailles, ce '^ 2 juin 1745.

Mo^ frère a dû vous écrire hier, mon cher duc , que nos grands sujets de joie ont été de peu de durée. On a cru avoir beaucoup gagné de déterminer le roi à faire quelque chose sur la poste; mais, comme à son ordinaire, il a fait tout de travers, et le mal n'est pas moindre qu'il était. Les secrets de la poste sont entre les mains de trois personnes, Maurepas, Amelot et Orry. Dufort n'agit que d'après leur avis; comme fermier, il a tout sujet de les ménager; de façon que le roi ne voit que ce qu'ils veulent , et il ne peut jamais être instruit de la vérité. Il faudrait qu'il eût un homme à lui, qui n'eût aucune relation avec les ministres , qui auront toujours intérêt à ne faire voir que ce qui ne pourra pas leur nuire.

Je ne sais jusqu'à quel point ce moyen de pénétrer dans le secret des autres peut être approuvé. Mis en usage par Louis XIV, il a été bien perfectionné sous ce règne-ci; mais au moins, puisqu'on s'en sert, il faut qu'il puisse devenir utile au roi, et non pas seulement aux ministres pour le mieux tromper.

Il faiulrail, je crois, écrire ù madame de La Toiirnelle, pour qu'elle essavàr. (!(• lirer le roi de l'engourdissement où il est sur les affaires publiques. Ce que mon frère a pu lui dire làdessus a été inutile; c'est, comme il vous Ta mandé, parler aux rochers. Je ne conçois pas qu'un homme puisse vouloir être nul, quand il ))eut être quelque chose. Un autre que vous ne pourrait croire à quel point les choses sont portées. Ce qui se passe dans son royaume parait ne pas le regarder; il n'est affecté de rien ; dans le conseil il est d'une indifférence absolue; et dans h; tiavail particulier il souscrit à tout ce qui lui est présenté. En vérité, il y a de quoi se désespérer d'avoir afîaire à lui tel homme. On voit que , dans une chose quelconque, son goût apathique le porte du côté où il y a le moins d'embarras, dùt-il être le plus mauvais.

Le maréchal de Broglie sollicite son retour en France : il veut faire une retraite précipitée qui ruinera toutes nos affaires, et il paraît que d'Argenson le seconde, tout inepte qu'il soit, pour jouer un tour au maréchal de Belle-Isle qu'il déteste. C'est à qui fera le plus de mal; et le maître voit tout cela de sang-froid. Chacun vise à la première place, Maurepas surtout, tout médiocre qu'il soit; mais ce sont

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CCS p'ciis-là qui se croient les plus capables.

On parle d'un accommodement entre l'empereur et la reine de Hongrie, mais on doute qu'il puisse avoir lieu; ce n'est pas quand on a perdu ses avantages, et qu'on s'est trés-mal enfourné, qu'on peut tirer quelque parti pour ses alliés. Quand on aurait voulu faire exprès tout de travers, on n'aurait pas mieux réussi qu'on a fait. D'Argenson paraît jouir de tout ce qui arrive pour perdre M. de Belle-Isle.

On soupçonne fort que notre ami Maurepas est vendu au ministère anglais, parce qu'il est le premier à témoigner son opposition pour faire ([uelque chose par mer. Il a cependant reçu des sommes assez considérables pour la marine, qui n'est pas dans l'état où elle devrait être. On se contente de le dire, et voilà tout.

Le roi est toujours fort assidu auprès de madame de La Tournelle, qui cependant n'obtient aucune grâce marquée. On dit qu'elle est fière et ne veut rien demander. C'est une femme qui annonce de l'énergie, et je crois que, pour son I>ien et le nôtre , il serait très-essentiel qu'elle pût se lier avec mon frère. Elle ne prend aucun parti. Je suis bien fâchée que vous ne puissiez pas être toujours ici pour la déterminer à quelque chose.

Les nouvelles de la Bavière vont de mal on

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pis, coiiiiiie VOUS le savez; on ne fait pailout que des sottises; mais je crois qu'à la lin on en fera tant, qu'il y aura un bouleversement dans toutes les allaires. On prétend que le roi évile même d'être instruit de ce qui se passe,, et qu'il dit qu'il vaut encore mieux ne savoir rien que d'apprendre des choses désagréables- C'est un beau sang-froid ! Je n'en aurai jamais tant , quoique cela me regarde bien moins que lui. Adieu , mon cher duc ; faites envoyer la lettii! en question, comme je vous en ai prié.

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