LETTRE III
De Passi , ce i4 juilk-l.
Mon frère a envoyé au roi le mémoire cijoint, et vous verrez, mon cher duc, combien il désire qu'on fasse la paix, puisqu'on réussit si mal à faire la guerre. Je pense bien, comme vous, qu'on peut encore humilier la maison d'Autriche ; mais vous conviendrez avec moi quQ le premier coup est manqué. On pouvait faire une superlie campagne, et vous en avez vu le résultat. Le projet du maiéchal de Belle-Isle était très-bien conçu ; on aurait été à Vienne,
au lieu de fuir de la Bohème, elle roi de Prusse n'aurait pas eu de raison pour faire sa paix particulière. Dans le fait , ce prince a tenu sa parole en entrant dans la Silésie, comme il l'avait promis. Vous vous rappelez qu'alors nous dîmes vingt fois que la reine de Hongrie était perdue, et elle devait l'être; mais il fallait un prince de la trempe de Frédéric.
Quand il vous adressa son envoyé, pour proposer au roi d attaquer en même temps la reine de Hongrie, quand il entrerait en Silésie, malgré mon désir de voir tout en beau, je n'eus pas une très-grande opinion de ce qui devait arriver, à cause de la nonchalance du maître. Vous devez vous ressouvenir que, quand vous vous fîtes annoncer à Choisv, dans un moment où il était en tête-à-tête avec madame de La Tournelle , pour lui faire part des propositions du roi de Prusse, il ne montra aucun empressement pour recevoir l'envoyé qui voulait lui parler, sans conférer avec les ministres. Ce fut vous qui le pressâtes de vous donner une heure pour le lendemain ; vous fûtes étonné vousmême , mon cher duc , du peu de mots qu'il articula à cet envoyé, et de ce qu'il était comme un écolier qui a besoin de son précepteur. Il n'eut pas la force de rien décider; il fallut qu'il recourût à ses mentors, qui , par leur lenteu r et
par Ih manière dont ils di.s[)osèrent les choses, firent manquer l'opération. Le roi de IVusse jugeait Louis X\ d'après lui; il mit (pi'après avoir examiné les avantages qui devaient résulter de celte guerre, il se déterminerait de lui-même: .gardant le secret sur les préparatifs qui! aurait l'ait faire, il n'en aurait déclaré l'objet qu'au moment d'éclater; mais il avait mal vu, et il ne tarda point d'abandonner un allié dont il reconnaissait la nuiiilé, quand il eut retiré tous les avantages qu'il attendait de la campagne.
Comment , mon cher duc, en ayant été témoin de toutes ces choses, pouvez-vous encore espérer qu'on tire grand parti de la guerre ? Le meilleur qu'on puisse prendre, selon moi, c'est qu'on fasse la paix , et je suis bien du sentiment de mon frère là-dessus. Ce ne sera certainement pas celui de d'Argenson , qui , voulant être de plus en plus en crédit, désirera la guerre, pour influer davantage dans le ministère, et pour placer ses amis. S'il l'emportait, il faudrait alors que madame de La Tournelle prit la résolution de parler au roi, pour qu'il prît d'autres mesures poui" la campagne prochaine. Mon frère ne serait pas éloigné de croire qu'il serait trèsutile de l'engager à se mettre à la tête de ses armées. Ce n'est pas qu'entre nous il soit en
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ëtat de commander une compagnie de grenadiers; mais sa présence fera beaucoup : le peuple aime son roi par habitude, et il sera enchanté de lui voir faire une démarche qui lui aura été soufflée. Les troupes feront mieux leur devoir, et les généraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur. Dans le fiîit, cette idée me parait belle , et c'est le seul moyen de continuer la guerre avec moins de désavantage. Un roi , quel qu'il soit, est pour les soldats et le peuple ce qu'était l'arche d'alliance pour les Hébreux; sa présence seule annonce des succès.
On est toujours très-mécontent du duc de Grammont; on prétend qu'il assure avoir eu des ordres de son oncle pour attaquer; il paraît cependant que, excepté dans quelques tètes, le maréchal prend bien dans le public.
On doit traiter les affaires de la Suède, et si on lui donnera cinq cent mille livres sur un million qu'elle demande, reste de six qui Ini ont été promis pour trois ans. Je crains que votre silence ne soit causé par vos occupations militaires , qui annonceraient une seconde affaire : j'en suis d'une inquiétude affreuse. Je sais que vous ne craignez pas plus de vous battre que d'attaquer une jolie femme, et je crains toujours d'apprendre une fâcheuse nouvelle ; vous seriez bien mieux ici. Si vos coups de fusil menaient à
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quelque chose, je patienterais par nécessité; mais s'exposer à se faire tuer pour rien, c'est une fort vilaine plaisanterie, à laquelle Je ne m'accoutumerai jamais. Rassurez-moi vite, et ne doutez pas de ma tendre amitié.
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Il, est décidé, mon cher duc, qu'il n'y a rieu de bon à faire ici. Mon frère est si dégoûté de tout ce qui se passe , que je vous ai déjà marqué que sans moi il partirait pour Lyon ; il n'est plus d'humeur à rompre des lances pour les intérêts de l'état , quand il voit tous les jours qu'ils ne touchent personne, pas même le souverain. Il a dû vous mander que d'Argenson avait écrit une lettre ridicule au maréchal ; que le roi l'avait sûrement vue , et qu'il n'y avait seulement pas pris garde. Il voit que ses ministres agissent continuellement contre lui , et il a l'air d'abandonner à leurs tracasseries un bon serviteur qu'il aime ; concluez de là ce qu'on peut attendre de son ami-
tié. Je croîs que , lant (jue le gouvernement sera tel qu'il est, c'est vouloir se battre la tête contre les murs que d'entreprendre de faire quelque chose : tous ceux qui travailleront avec le roi seront toujours les maîtres dans leur tripot. Mon frère est révolté , et je le suis aussi , de ce qu'il n a témoigné aucun ressentiment contre le maréchal de Broglie , qui , de l'aveu de toyt le monde , a si mal fait son devoir. Le maréchal de Belle Isle a raison de dire qu'il est impossible de rien faire de bon , à moins de faire maison neuve. Il n'y a aucun ministre qui ne soit de cent pieds au-dessous de sa place. Ayez grand soin de brûler exactement mes lettres , ou au moins de n'en point égarer ; car je sens que j'ai besoin de soulager mon cœur , en vous disant tout ce que je pense. Encore une fois , je sens malgré moi un fonds de mépris pour celui qui laisse tout aller selon la volonté d'un chacun. Il n'y a pas d'exemple qu'un prince ne soit ému que très-faiblement , et encore pour un instant , soit du bien , soit du mal ; il a besoin d'être gouverné. Le poids des rênes de l'état est trop pesant pour lui , et , puisqu'il est et sera toujours de nécessité qu'il les conlie à quelqu'un , j'aurais beaucoup mieux aimé que ce fût à mon frère. Cela eût été également plus
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Utile pour vous : nous ne tenons à rien , et vous auriez eu sur nous toute l'inlluence que? l'amitié peut donner.
On m'assure que c'est cet empire que veut prendre par degrés madame de LaTournelle. Je la crois plus faite qu'une autre pour réussir; mais il tandrait qu'elle ne quittât pas son trop faible amant , qui prendra d'un ministre des idées qu'il croira bonnes , et dont il ne voudra pas se départir. Nous pourrions, je crois, lui être d'un grand secours. Si elle a ce projet, je crois bien qu'elle ne vous l'écrira pas; mais, si vous étiez ici , vous pourriez découvrir s'il en est quelque chose. Elle est assez impérieuse pour vouloir dominer, et je ne serais pas éloignée de croire que , en succédant à ses sœurs , elle n'ait eu l'ambition de prétendre à une plus grande autorité. An surplus , il vaut mieux que ce soit elle qu'une autre, et elle ne peut pas faire pis que ce que nous voyons : elle doit s'attendre à livrer un combat à mort avec les ministres , et je désire de bon cœur qu'elle puisse les terrasser; il faut pour cela de la tenue dans ses idées, et elle parait en avoir. Les gens de bonne foi et qui voient juste ne peuvent qu'être très-contens d'elle.
îl faut d'abord, je crois, qu'elle tâche d'obtenir la confiance entière du roi , pour qu'il ne
se prévienne pas en faveur d'un ministre qui lui évitera la peine du travail. Il n'aime pas s'apesantir sur les affaires , et tout homme qui lui fera un tableau fidèle, mais énergique, de la situation présente , sera bientôt éconduit. On voit qu'il va au conseil pour la forme, comme il fait tout le reste , et qu'il en sort comme soulagé d'un fardeau qu'il est las de porter. Une femme adroite sait mêler le plaisir avec les intérêts généraux , et parvient , sans ennuyer son amant , à lui faire faire ce qu'elle veut. Mon frère pourrait la voir à ce sujet , et j'ai assez d'amour - propre pour croire que je pourrais être un des ressorts principaux de la grande machine qu'elle a dessein de mettre en mouvement. Qui mieux que vous , cher duc , peut la décider sur cela ?
Je dois vous prévenir, en amie, qu'on cherche à vous mettre mal avec elle. On sent qu'avec de l'esprit , des connaissances et l'amitié de la favorite, vous pouvez faire beaucoup , et c'est ce qu'on ne veut pas. On juge bien que vous serez trop fort , étant uni avec madame de La Tournelle , et on cherche à vous en séparer , pour vous combattre avec plus d'avantage. Je saurai d'où le coup peut venir, et nous pourrons aisément le parer. Je ne serais pas surprise que Maurepas trempât là-dedans : c'est un homme