LES M A LU EL RS
laisse de si profondes traces dans mon esprit, qu'après quarante ans , je ne puis le penser et l'écrire sans émotion.
J'avais appris, par le commandeur de Piennes, que de mauvais discours, tenus sur mon compte par le marquis du Fresnoi , avaient engagé Barbasan à l'appeler en duel. Cette circonstance n'ajoutait cependant rien à ma douleur. Est-il besoin , pour sentir les malheurs de ce qu'on aime , de les avoir causés ?
N'étais-je pas assez malhenreuse! non, il fallait que j'eusse encore à trembler pour un danger plus prochain.
J'appris que Barbasan était malade à l'extrémité, et qu'il refusait tous les secours. Que faire? Aller lui dire moi-même qu'il me donnait la mort? Le commandeur et Eugénie s'opposèrent de toutes leurs forces à cette résolution : mais ils me virent dans un si grand désespoir, qu'ils se trouvèrent forcés d'y consentir , et même de m'aider.
Le commandeur engagea une dame de ses amies, qui avait soin des prisonniers, de me mener avec elle. Il m'annonça sous un faux nom , et me supposa proche parente de Barbasan. On devait me venir prendre le lendemain matin. Jamais nuit ne me parut si longue ; j'en comptais les minutes; et, comme si ma diligence eût avan-
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cé le j(Hii-, j'c(ai.s prttu j)liisiciirs heures avaiiJ que le coniniandcui- lût venu.
Nous allâmes ensemble : ma tristesse paraissait si profonde, il y avait en ma personne luic langueur si tendre, que la dame fut d'abord an fait des motifs de ma démarche. Elle n'en fut ([ue plus disposée à me servir : les femmes, en général , ont toujours de l'indulgence pour tout ce qui porte le caractère de tendresse , et les dévotes en sont encore plus touchées que les autres. Celle-ci avait de plus, pour prendre part à mes peines , le souvenir d'un amant que la mort lui avait enlevé.
Je jxirvins, bien cachée dans mes coiffes, jusqu'à une chambre, ou plutôt un cachot, qui ne recevait qu'une faible lumière dune petite fenêtre très-haute, et grillée avec des barreaux de fer qui achevaient d'intercepter le jour. Barbasan était couché dans un mauvais lit, et avait la tète tournée du côté du mur. La dame s'assit sur une chaise de paille , qui composait tous les meubles de cette affreuse demeure.
Après quelques momens et quelques mots de consolation au malade, elle se leva pour aller visiter d'autres prisonniers, et me laissa seule auprès de lui. Il s'était mis sur son séant , pour remercier la personne qui lui parlait. J'étais debout devant son lit , tremblante, éperdue, abîmée
dans mes larmes , et n'ayant pas la force de prononcer une parole. Barhasan fixa un moment les yeux sur moi, et me reconnut. Ah! mademoiselle, que faites-vous? s'écria-t-il.
Les larmes, qu'il voulut en vain retenir, ne lui permirent pas d'en dire davantage. Les moindres choses touchent de la part de ce qu'on aime, et l'on est encore plus sensible dans les temps de malheur. Ce titre de inadenioiselle , qui était banni d'entre nous, me frappa d'un sentiment douloureux. Je ne suis donc plus votre Pauline? lui dis-je en lui prenant la main , et la lui serrant entre les miennes ; vous voulez mourir ! vous voulez m'abandonner !
Sans me répondre , il baisait ma main et la mouillait de ses larmes. A quel bonheur, dit-il enfin, faut -il que je renonce! Oubliez - moi , poursuivit-il en poussant un profond soupir; oui, je vous aime trop pour vous demander un souvenir qui troublerait votre repos. Ah! m'écriaije à travers mille sanglots, par pitié pour moi , mon cher Barbasan , conservez votre vie ; c'est la mienne que je vous demande. Hélas! ma chère Pauline, répliqua-t-il , songez- vous à la destinée <}ui m'atteud? songez-vous que je vous perds, vous que j'adore, vous qui seule m'attachez à la vie? Qu'importe après tout, continua-t-il après s'être tu quelques momens, de quelle façon je la
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Unisse! je vous aurai du moins olx'i jusqu'au (IcMuicr inomonf.
La dame avec qui j'étais venue renda : elle avait fait apporter un bouillon; je le présentai à Barbasan ; il le piit en me serrant la main : nous n'étions ni l'un ni l'autre en état de parler; nos larmes nous sufToquaient. Ilélas ! je pensai dans ce moment que nous nous voyions peut-être pour la dernière fois.
Ma dévote, à qui je faisais pitié, baissa ellemême mes coiffes, me prit sous le bras, m'entraiiia bors de cette cbambre , et me fit monter dans son carrosse. Nous finies en silence le cliemin jusque eliez elle , où le commandeur de Piennes et ma femme de chambre m'attendaient. La fièvre me prit dès la même nuit avec beaucoup de violence. Je fus à mon tour pendant plusieurs jours entre la vie et la mort. ]\Ion mal , tout grand qu'il était, ne prit rien sur le sentiment dominant : uniquement occupée de Baibasan , j'en demandais des nouvelles à chaque instant.
Eugénie ne quittait le chevet de mon lit que pour s'en informer : elle ne me disait que ce qui lui paraissait propre à calmer mes inquiétudes, et elle ne les calmait point: je me faisais des sujets d'alarmes d'un geste, d'un mot, d'un air un peu plus triste que j'apercevais sur son visage:
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enfin, après quinze jours, j'eus la ccrfitudc de la guérison de Barhasan. La mienne en dépendait. Mais, dés que je n'eus plus à craindre les suites de sa maladie, je repris toutes mes alarmes sur sa malheureuse aUaire. La prison où je l'avais vu augmentait encore ma sensibilité et mon attendrissement.
Le commandeur de Piennes y mit le comble par ce quil vint m'apprendre. La procédure était poussée avec une vivacité qui décelait un ennemi secret; cet ennemi était mon indigne beau-père. On comprend , sans que je le dise , les raisons qu'il avait de haïr Barbasan. Je m'étonne encore comment je ne mourus pas sur-le-champ, quand le commandeur m'annonça cette affreuse nouvelle. Il n'y a d'autre ressource, me dit-il, que de gagner le geôlier et de faire sauver Barbasan.
L'argent en était le seul moyen : celui que mon père m'avait laissé pouvait -il être mieux (;mployé ! Je remis au commandeur une somme très-considérable; et, quoiqu'il ne cessât de me répéter qu'il y en avait beaucoup plus qu'il ne fallait, je voulus à toute force y ajouter encore. Je croyais m'assurer mieux par-là de la liberté de Barbasan , et au milieu de mes douleurs je sentais une secrète satisfaction de ce que je faisais pour lui. J'attendais le succès de la négo-
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cialioii , i-oniiiK> l'arrêt do nui vio ou do ma inorL
Un petit billet du commandeur m'ai)[)ri( (lue fout se disposait selon mes souhaits; il vint me l'apprendre lui-même : le geôlier était fîaf^nô ; mais il exigeait que ses enfans aussi-bien (pio lui suivissent le prisonnier, et cpi'on leur assurât de. qnoi vivre dans les pays étrangers. Cet article était aisé : non-seulement j'aurais vidé mon portefeuille, mais j'aurais donné tout ce que j'avais au monde.
Barbasan ne savait encore rien des mesures que l'on prenait; le fils du geôlier, qui lui j)ortait à manger, se chargea de les lui apprendre. Ce n'était point assez d'assurer sa liberté : il fallait lui préparer dos secours dans le lieu où il se retirerait. Nous nous étions déterminés pour Francfort; un moindre éloignement n'eût pas sulïi pour calmer mon imagination. Le commandeur de Piennes prit des lettres de change sur un fameux banquier de cette ville. Je les enfermai dans un paquet qui devait être rendu à Barbasan à son arrivée; je voulais, s'il était possible, qu'il ignorât qu'elles vinssent de moi, et atlendre, pour le lui ap[)rendre, un temps plus heureux.
Tous les arrangemens étaient faits, et le jour marqué pour la fuite, qui devait sexéculer sur
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le minuit. J'attendis toute la nuit, avec une impatience et un saisissement que je laisse à imaj^iner, le signal dont le commandeur et moi étions convenus : le jour vint sans que j'eusse rien appris. Le commandeur, chez qui j'avais envoyé plusieurs fois, vint enfin me dire que le fils du geôlier était absent depuis deux fois vingtquatre heures, que son père voulait absolument l'attendre.
Voilà donc encore ma vie attachée au retour de ce fils. Il n'y avait pas un moment à perdre: le jugement devait être prononcé dans trois jours. Quoique le commandeur ne me dît que ce qu'il ne pouvait s'empêcher de me dire, je ne voyais que trop de quoi il était question ; j'étais moi-môme sur l'écliafaud , et je ne crois pas possible que ceux qui y sont etî'ectivement soient dans un état plus déplorable que celui où je passai la nuit.
La joie succéda à tant de douleurs , quand j'appris à sept heures du matin, par un billet, que tout avait réussi, et que Barbasan était en sûreté. Je baisais ce cher billet ; j'embrassais Eugénie ; je me jetais à genoux pour remercier Dieu avec des larmes aussi douces que celles (jue j'avais répandues auparavant étaient amères. Barbasan m'écrivit de la loute. Quelle lettre ! que d'amour ! que de reconnaissance ! que
de proreslalions ! Elle m'eût payé de mille fois [)liis que de ce que j'avais fait.
J'avais un cœur avec lequel je ne pouvais être long -temps tranquille. Je commençai à m'afniger de ce que nous étions séparés peutêtre pour toujours. Il ne pouvait revenir dans le royaume : le projet d'aller le rejoindre me paraissait aussi diflicile qu'il m'avait paru aisé quand j'en avais formé d'abord la résolution. Il fallait, pour l'exécuter, que j'eusse atteint mes vingt-cinq ans. Que savais-je si je ne trouverais point de nouveaux obstacles?
Ces différentes pensées m'occupaient sans cesse, et me jetaient dans une tristesse dont l'amitié d'Eugénie s'alarmait. Quel cœur que le sien ! jamais de dégoût, jamais d'impatience ; elle écoutait avec la même attention, avec le même intérêt ce que je lui avais déjà dit mille fois; de gi-ands services coûtent moins à rendre et prouvent moins qu'une pareille conduite : on est payé par l'éclat qui les accompagne ordinairement; mais cette tendresse compatissante n'a de récompense que le sentiment qui la produit.
Divers prétextes, dont je m'étais servie depuis la malheureuse aventure de Barhasan, m'avaient laissé la liberté de rester dans mon couvent. Ma mère n'y était point venue : j'envoyais régulièrement savoir de ses nouvelh-s ; on répon-
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dait qu'elle se portait bien , et que sa grossesse ne lui permettait pas de sortir. Comme elle ne me faisait point dire d'aller chez elle, je jugeai que mon beau-père ne voulait pas qu'elle me vît. On vint un matin m'avertir qu'elle était près d'accoucher; on ajouta qu'elle me demandait; je sortis au plus vite ; je trouvai en arrivant les domestiques en larmes. Sans oser les questionner, je m'acheminais vers son appartement , quand une femme de chambre vint à moi en poussant de grands cris. Ah! mademoiselle, me dit-elle, où allez-vous? vous n'avez plus de mère.
Je ne puis exprimer ce que je sentis dans ce moment , la révolution qui se fit en moi ; tous les torts que j'avais trouvés à ma mère , tout ce que mon père m'avait laissé penser, tout ce que sa conduite à mon égard avait eu de reprochable , tout cela disparut , et ne me laissa que le souvenir des tendresses qu'elle m'avait marquées dans mon enfance : je fus véritablement touchée. Mon tuteur, qui était dans la maison, m'emporta malgré moi dans le carrosse qui m'a vait amenée , et me remit entre les mains d'Euffénie. Ce nouveau malheur renouvela toutes mes douleurs ; c'est un aliment pour un cœur qui en est déjà rempli ; il semble qu'on trouve une espèce de soulagement à voir croître ses peines.
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.Afoii Ijeau-pcre, dans l'intention do s'assul'cr des biens considérables, avait sacrilié la vie de ma mère pour sauver l'enfant dont elle était grosse, et y avait réussi; son fils vécut; il fallut régler nos partages. Je n'aurais pas dû faire de grâce ; mais , par respect pour la mémoire de ma mère, je cédai tout ce qu'il voulut.
Le temps, il faut l'avouer, et un temps assez court, sécha mes larmes. Ma tendresse pour Barbasan, qui dominait sur tous mes sentiraens, me fit bientôt trouver la consolation dans la pensée que j'étais devenue libre et en état de disposer de ma main ; j'eus d'ailleurs une persécution à essuyer, qui produisit naturellement de la distraction.
Le marquis de Crevant avait perdu son père peu de jours avant la mort de ma mère. Il m'aimait de bonne foi ; son amour avait tenu bon contre mes rigueurs, et avait produit en lui ce qu'il produit toujours quand il est véritable; il lui avait donné des mœurs , et l'avait corrigé des airs et des ridicules attachés à la qualité de petit-maître. Dès que la mort de son père le laissa libre , il vint m'oftVir sa fortune et sa main. Eugénie et le commandeur voulaient que je l'acceptasse. Crevant était précisément dans le cas que mon père m'avait marqué, pour choisir
un mari. 11 le l'allait , disaient - iis, pour îne sauver de ma propie faiblesse , et pour me mettre à couvert de la folie , et presque de la honte d'aller épouser un homme comme Barbasan, banni de son pays, et retranché de la société.
Il ne lui reste donc que moi , m'écriai-je , et vous me pressez de l'abandonner ! Que m'a-t-il fait? Est-il coupable, parce qu'il est malheureux? J'irai , s'il le faut , vivre avec lui dans un déseit.
Cette idée , qui flattait la tendresse de mon cœur , s'affermissait encore dans mon esprit , par le plaisir de me trouver capable d'une action qui se peignait à moi comme généreuse. Dés ce moment je formai une ferme résolution d'aller le joindre. Les représentations du commandeur et d'Eup-énie furent inutiles : le marquis de Crevant fut congédié.
Cependant il y avait plus d'un mois que je n'avais eu de nouvelles de Barbasan : j'allai me mettre dans la tête qu'il avait eu connaissance du dessein du marquis de Crevant, et qu'il en était jaloux; l'impatience de me jusiifier vint encore accroître celle que j'avais de partir. Les apprêts de mon voyage furent bientôt faits. Je dis (|ue j'allais avec mon tuteur , que j'avais d'avance mis dans mes intérêts, voir une terre-
(\\n composait loiil le Lien qu'on me eoiinaissait.
Nous eûmes des passe-ports sous le nom d'un seigneur allemand. Dès que je fus au premier gite, Fanehon (c'était le nom de ma femme de chambre) et moi, prîmes des habits d'homme. Comme j'étais grande et bien faite , ce déguiselûent me convenait; j'étais encore plus belle qu'avec mes habits ordinaires; mais je paraissais si jeune, que ma beauté, la délicatesse de mon teint et la (inesse de mes traits ne blessaient point la vraisemblance.
Après dix jours de marche , et plusieurs petites aventures qui ne méritent pas d'être dites , nous arrivâmes à Francfort à huit heures du soir. Nos postillons, à qui j'avais fait dire que je ne voulais point aller dans un cabaret, nous menèrent chez une Française qui louait des appartemens. A peine étais-je dans le mien , que je m'informai à elle de Barbasan. J'avais forcé les postes pour le voir dès ce soir-là. Vraiment, me dit-elle, je viens de le rencontrer qui rentrait chez lui avec madame; et tout de suite: C'est celui-là qui est un bon mari!
Suivant l'usage de ces sortes de gens , elle me conta, sans que je le lui demandasse, tout ce que l'on disait des aventures de Bar!)asa!i. Hélas! j'étais bieji éloignée de pouvoir lui faire des
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questions; les noms de mari et Aq femme m'avaient frappée comme un coup de foudre, dès qu'elle les eut prononcés. Mon tuteur et ma femme de chambre, plus tranquilles cpie moi, prirent ce triste soin. Elle leur dit que M. Barbasan avait fait connaissance avec sa femme dans le temps qu'il était prisonnier ; qu'elle avait exposé la vie de son père , qui était le geôlier, celle d'un frère et la sienne propre poui' le sauver; que, pour payer tant d'obligations, M. de Barbasan l'avait épousée , et qu'elle était grosse.
J'étais, pendant ce terrible récit, dans un état plus aisé à imaginer qu'à décrire. Fanchon, qui voyait, par les cliangemens de mon visage, ce qui se passait en moi, congédia notre hôtesse; et, pour me donner plus de liberté , renvoya aussi mon tuteur.
Il ne m'aime donc plus! disais-je en répandant un torrent de larmes; que lui ai-je fait pour n'être plus aimée? J'expose ma réputation , j'abandonne ma patrie, et tout cela pour un ingrat! Mais, Fanchon, crois-tu qu'il le soit? crois-tu que je sois effacée de son souvenir? Voilà donc pourquoi je ne recevais plus de ses lettres! Hélas! je le croyais jaloux. Ce sentiment n'est plus pour moi.
Toute la nuit se passa dans de pareils dis-
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cours : je voulais le, voir, lui rcjjroclicr sou iiigraliUulo, l'atlcndrir par mes larnios, et l'abandonner pour jamais. Il me j)assait aussi dans la tète de lui faire remettre le bien que j'avais apporté. Je voulais, à quelque prix que ee fût, me faire regretter. C'était la seule vengeance dont j'étais capable contre mon ingrat. Mon tuteur, qui Fi'entendait rien à toutes ces délicatesses, s'opposa à ce projet et me conserva, malgré moi, ce qui me restait du portefeuille de mon père.
Il n'y avait pas à hésiter sur le parti que j'avais à prendre. Je pouvais, en me montrant promptement à Paris, dérober la connaissanct* de la folle démarche que j'avais faite. Mon tuteur, qui s'était repenti plus d'une fois de sa complais.ance, me représentait la nécessité de ce prompt retour : je la sentais comme lui ; mais il fallait m'éloigner pour jamais de Barbasan, de ce Barbasan que j'avais tant aimé, qu'au mépris de toutes sortes de bienséances j'étais venu chercher si loin. Comment partir sans le voir, ne fût-ce même que de loin? Comment résister à la curiosité de voir ma rivale, et renoncer à l'espérance de ne la pas trouver telle qu'on me l'avait dépeinte?
Mon hôtesse , sans s'informer des motifs de ma curiosité, me mena à une église où tout le
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beau monde allait à la messe. Je me plaçai de manière que je pouvais voir ceux qui entraient.
Me voilà dans mon poste, avec une palpitation qui ne me quitta point et qui augmentait toutes les fois que j'entendais arriver quelqu'un, tlelle qui me causait tant de trouble parut enfin : je ne la trouvai que trop propre à faire un infidèle. Loin que la jalousie dont j'étais animée diminuât ses agrémens , il semblait que, pour augmenter mon supplice , elle y ajoutait encore. Je n'ai jamais vu de physionomie plus intéressante , tant de grâces , tant de beauté , jointes à la fraîcheur de la première jeunesse et à l'air le plus doux et le plus modeste. Elle tournait la tête à tout moment pour voir, à ce que je jugeai , si Barbasan la suivait ; il ne tarda pas: elle lui dit quelque chose à l'oreille; il répondit par un souris qui acheva de me désespérer.
Comme je n'étais pas éloignée du lieu où ils étaient, il m'aperçut : ses yeux restèrent assez long-temps attachés sur mon visage; il les baissa ensuite, et je crus m'apercevoir qu'il soupirait : il me regarda de nouveau avec plus d'attention. Après ce second examen , je le vis sortir de l'église : si j'en eusse eu la force , je l'aurais suivi dans mon premier mouvement ; mais les
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jamhos me trcniblaionf au point (jiio jo fus contrainte de rester où jetais.
Que de réflexions sur ce qui venait de se passer! Il m'avait reconnue sans doute. Était-ce la honte de paraître devant moi après sa trahison ? était-ce la crainte de mes justes reproches qui l'avait déterminé à me fuir? cette crainte l'aurait-elle emporté, si quelque cliose lui eût encore parlé pour moi? Je sentais dans ces momens que le plus faihie repentir, le plus léger pardon m'eut tout fait oublier : peut-être l'aurais-je demandé moi-même. Je me croyais presque coupable de ce qu'il ne m'aimait plus. L'effet que cette pensée produisit en moi paraîtra incompréhensible à ceux qui n'ont jamais eu de véritable passion.
Ma réputation exposée, la trahison dont on payait ma tendresse, ce mariage qui mettait une barrière insurmontable entre nous, ne faisaient presque plus d'impression sur moi. Tout était couvert par cette douleur déchirante que je n'étais plus aimée. Je voulais du moins avoir la triste consolation de répandre des larmes devant lui.
Mon tuteur fut chargé de l'aller chercher, de ne rien oublier pour l'amener, de ne pas craindre d'employer les prières les plus capables de l'y engager. Il ne le trouva point chez
lui : il y retourna })lusieurs fois; il apprit enliii qu'il était monté à cheval au sortir de l'église , et qu'on ne savait quelle route il avait prise.
Dès que nous sommes malheureux, tous ceux qui nous environnent prennent de l'empire sur nous. Mon tuteur , ma femme de chamhre même se croyaient en droit de me parler avec autorité. Sans m' écouter, sans égard aux prières que je leur faisais d'attendre encore quelques jours, ils m'ohligèrent à partir sur-le-champ; et , pour rendre mon absence aussi courte qu'il était possible , on me fit faire la plus grande diligence.
Me voilà revenue à Paris et dans les bras de ma chère Eugénie. Ce prompt retour, la douleur où elle me vit plongée , mes larmes et mes sanglots, lui firent juger que Barbasan était mort. Les consolations qu^elle cherchait à me donner m'apprirent ce qu'elle pensait : je n'avais pas la force de la désabuser; j'avais honte pour Barbasan et pour moi de dire qu'il m'avait trahie, abandonnée; mon cœur répugnait aussi à parler contre lui.
Je sentais une peine extrême à lui faire perdre l'estime d'Eugénie, à le lui montrer si différent de ce qu'elle l'avait vu jusque-là. Malgré mes répugnances, il fallut tout avouer. Quelle fut la surprise et riiidignation de mon amie!
n F, t'a MOT H. (Si
quel im'pris pour Karhasau ! ([ucllc pilic, mêlée de eolère, de me trouver encore de la sensihililé j)our un in.j^rat , pour un scélérat, pour le dernier des hommes !
Ménagez ma faiblesse, lui disais-je, puiscpie Aous la connaissez.; épargnez un malheureux : iiélas ! peut-être a-t-il fait autant d'ellorts jiour mètre fidèle, que j'en fais pour cesser de Taimer. Plus vous cherchez à diminuer son crime, répondait Eugénie, plus vous me le rendez odieux. Le dépit devrait vous guérir ; la raison le devrait encore mieux; mais le dépit est un nouveau mal, et la raison est bien tardive. Je voudrais que vous cherchassiez de la dissipation; je voudrais que votre amour-propre trouvât des dédommagemens : vous ne le croyez j)as, ajouta-t-elle ; mais comptez sur ma parole, qu il fait une partie de votre douleur. J'étais eUectivement bien éloignée de le penser : la terre entière à mes genoux ne m'aurait pas dédommagée du cœur que j'avais perdu.
Ces dissipations, qu'on me conseillait et que je n'aurais jamais cherchées , vinrent me trouver malgré moi. Mon beau-père, que sa prodigalité mettait dans un besoin continuel d'argeni, et qui n'était arrêté par aucun scrupule sur les moyens d'en acquérir, ne voulut point s'en tenir à l'accommodement que nous avions fait; il
fallut entrer en procès. Le sentiment dont j'étais animée contre lui (car je le regardais, avec raison, comme l'auteur de mes malheurs) me donna une vivacité et une suite que Tintérêt n'aurait jamais pu me donner : je sus bientôt mon affaire mieux que mes avocats.
La beauté ne produit pas toujours de l'amour, mais elle nous rend toujours intéressantes pour les hommes, même les plus sages. La mienne me donnait un accès facile auprès de mes juges, et ajoutait un nouveau poids à mes raisons : elle lit encore plus d'impression sur M. le président d'Hacqueville, l'un des plus accrédités par sa naissance, par sa place, et surtout par l'estime qu'il s'était acquise. 11 me déclara, à la troisième ou quatrième visite que je lui rendis, qu'il ne pouvait plus être de mes juges : Ne m'en demandez point la raison, ajouta-t-il; je n'oserais vous la dire ; je me borne à souhaiter que vous daigniez la deviner.
Mon embarras lui fit voir que je la devinais. Nous gardions tous deux le silence , quand mon avocat, qui s'était arrêté avec quelqu'un dans la chambre, entra dans le cabinet; sa présence fit également plaisir à M. d'Hacqueville et à moi; car son embarras était égal au mien; mais il se remit assez promptement. Je ne serai pas, lui dit-il, des juges de mademoiselle; je veux