‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 26 sur 33 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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curiosité de voir prendre un saumon qui avait donné dans un filet, l'avait fait entrer dans ce bateau, M. de Guise ne se mêlait point dans la conversation ; mais , sentant réveiller vivement daps son cœur tout ce que «cette princesse y avait autrefois fait naître , il pensait en luimême qu'il sortirait difficilement de cette aventure , sans rentrer dans ses liens. Ils arrivèrent bientôt au bord , où ils trouvèrent les cbevaux et les écuyers de madame de Montpensier qui l'attendaient. Le duc d'Anjou et le duc de Guise lui aidèrent à monter à cheval , où elle se tenait avec une grâce admirable.

Pendant tout le chemin , elle les entretint agréablement de diverses choses. Ils ne furent pas moins surpris des charmes de son esprit , qu'ils l'avaient été de sa beauté ; et ils ne purent s'empêcher de lui foire connaître qu'ils en étaient extraordinairement surpris. Elle répondit à leurs louanges avec toute la modestie imaginable ; mais un peu plus froidenient à celles du duc de Guise, voulant garder une fierté qui l'empêchât de fonder aucunte espérance sur l'inclination qu'elle avait eue pour lui. En arrivant dans la première cour de Champigni > ils trouvèrent le prince de Montpensier, qui ne faisait que de revenir de la chasse. Son étonnement fut grand de voir

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marcher deux hommes à côté de sa femme ; mais il fut extrême , quand , Rapprochant de plus prés , il reconnut que c'était le duc d'Anjou et le duc de Guise. La haine qu'il avait pour le dernier se joignant à sa jalousie naturelle 9 lui fit trouver quelque chose de si désagréable à voir ces princes avec sa femme, sans savoir comment ils s'y étaient trouvés , ni ce qu'ils venaient foire en sa maison , qu'il ne put cacher le chagrin qu'il en avait. Il en rejeta adroitement la cause sur la crainte de ne pouvoir recevoir un si grand prince selon sa qualité , et comme il l'eût bien souhaité. Le comte de Chabanes avait encore plus de chagrin de voir M. de Guise auprès de madame de Montpensier, que M., de M ontpensier n'en avait lui-même : ce que le hasard avait fait pour rassembler ces deux personnes lui semblait de si mauvais augure , qu'il pronostiquait aisément que ce commencement de roman ne serait pas sans suite. Madame de Montpensier fit le soir les honneurs de chez elle avec le même agrément qu'elle faisait toutes choses.

Enfin elle ne plut que trop à ses hôtes* Le duc d'Anjou , . qui était fort galant et fort bien fait , ne put voit une fortune si digne de lui sans la souhaiter ' ardemment. 11 fut touché du même mal que M. de Guise ; et , feiguant toujours

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des affaires extraordinaires , il demeura deux jours à Champigni , sans être obligé d'y demeurer que par les charmes de madame de Montpensier , le prince son mari ne faisant point de violence pour l'y retenir. Le diic de Guise ne partit pas sans faire entendre à madame de Montpensier qu'il était pour elle ce qu'il avait été autrefois; et, comme sa passion n'avait été sue de personne , il lui dit plusieurs ibis devant tout le monde , sans être entendu que d'elle , que son cœur n'était point changé : et lui et le duc d'Anjou partirent de Champigni avec beaucoup de regret. Ils marchèrent long-temps tous deux dans un profond silence r mais enûn le duc d'Anjou , s'imaginant tout d'un coup que ce qui faisait sa rêverie pouvait bien causer celle du dite de Guise , lui demanda brusquement s'il pensait aux beautés de la princesse de Montpensier. Cette demande si brusque , jointe à ce qu'avait déjà remarqué le duc de Guise des sentimens du duc d'Anjou , lui fit voir qu'il serait infailliblement son rival , et qu'il lui était très-important de ne pas découvrir son amour à ce prince. Pour lui en ôter tout soupçon , il lui répondit, en riant, qu'il paraissait lui-même si occupé de la rêverie dont il l'accusait, qu'il n'avait pas jugé à propos de l'interrompre ; que les beautés de la princesse

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de Montpensier n'étaient pas nouvelles pour hïi ; qu'il s'était accoutumé à en supporter l'éclat du temps qu'elle était destinée à être sa bellesœur ; mais qu'il voyait bien que tout le monde n'£n était pas si peu ébloui. Le duc d'Anjou lui avoua qu'il n'avait encore rien vu qui lui parût comparable à cette jeune princesse , et qu'il sentait bien que sa vue lui pourrait être dangereuse , s'il y était souvent exposé. Il voulut faire convenir le duc de Guise qu'il sentait la même chose ; mais ce duc, qui com*mençait à se faire une affaire sérieuse de son amour, n'en voulut rien avouer. Ces princes s'en retournèrent à Loches , faisant souvent leur agréable conversation de l'aventure qui leur avait découvert la princesse de Montpensier. Ce ne fut pas un sujet de si grand divertissement dans Champigni. Le prince de Montpensier était malcflujent de tout ce qui était arrivé , sans qu'il en pût aire le sujet. Il trouvait mau*vq^que sa femme se fût trouvée dans ce teau. Il lui semblait qu'elle avait reçu trop agréablement ces princes ; et, ce qui lui d^^ pl^mkJfiy plus , était d'avoir remarqué que le duc de Guise l'avait regardée attentivement. Il en conçut dès ce moment une jalousie furieuse , qui le fit ressouvenir de l'emportement qu'il avait témoigné lors de son mariage ; et il eut

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quelque pensée que, dès ce temps -là même, il en était amoureux. Le chagrin que tous ses soupçons lui causèrent donna de mauvaises heures à la princesse de Montpensier. Le comte de Chabanes , selon sa coutume , prit soin d'empêcher qu'ils ne se brouillassent tout-à-fait , afin de persuader par-là à la princesse combien la passion qu'il avait pour elle était sincère et désintéressée. Il ne put s'empêcher de lui demander quel effet avait produit en elle la vue du duc de Guise. Elle lui apprit qu'elle en avait été troublée , par la honte du souvenir de l'iniclination qu'elle lui avait autrefois témoignée ; (qu'elle l'avait trouvé beaucoup mieux fait qu'fl n'était en ce temps-là ; et que même il lui avait paru qu'il voulait lui persuader qu'il l'aimait encore : mais elle l'assura en même temps que rien ne pouvait ébranler la résolution qu'elle avait prise de ne s'engager jamais. Le comte de Chabanes eut bien de la joie d'apprendre cette résolution ; mais rien ne le pouvait rassurer sur le duc de Guise. Il témoigna à la princesse qu'il appréhendait extrêmement que les premières impressions ne revinssent bientôt , et il lui fit comprendre la mortelle douleur qu'il aurait , pour leur intérêt commun , s'il la voyait un jour changer de senti mens. La prineesse de Montpensier , continuant toujours

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son procédé avec lui, ne répondait presque pas à ce qu'il lui disait de sa passion , et ne considérait toujours en lui que la qualité du meilleur ami du monde , sans lui vouloir faire* f l'honneur de prendre garde à celle d'amant. V

Les armées étant remises sur pied , tous les 1 princes y retournèrent; et le prince de Montrpensier trouva bon que sa femmes s'en vînt à Paris , pour n'être plus si proche des lieux où se faisait la guerre. Les huguenots assiégèrent la ville de Poitiers. Le duc de Guise s'y jeta pour la défendre, et il y fit des actions qui suffiraient! seules pour rendre glorieuse une autre vie que| la sienne. Ensuite la bataille de Moncontour se donna. Le duc d'Anjou, après avoir pris Saint— Jean ~ d'Angely, tomba malade, et quitta en même temps l'armée, soit par la violence de son mal , soit par l'envie qu'il avait de revenir goûter le repos et les douceurs de Paris , où la présence de la princesse de Montpensier n'était pasla moindre raison qui l'attirât. L'armée demeura sous le commandement du prince de Montpensier; et, peu de temps après, la paix étant faite, toute la cour se trouva à Paris. La beauté de la princesse effaça toutes celles qu'on avait admirées jusqu'alors. Elle attira les yeux de tout le monde par les charmes de son esprit et de sa personne. Le duc d'Anjou ne changea- pas à

Paris les sentimens qu'il avait conçus pour elle à Champigni ; il prit un soin extrême de le lui faire connaître par toutes sortes de soins r prenant garde, toutefois, à ne lui en pas rendre des témoignages trop éclatans , de peur de donner de la jalousie au prince son mari. Le duc de Guise acheva d'en devenir violemment amoureux; et, voulant, par plusieurs raisons, tenir sa, passion cachée , il se résolut de la lui déclarer d'abord , afin de s'épargner tous ces commencemens qui font toujours naître le bruit et l'éclat. Étant un jour chez la reine , à une heure où il y avait très-peu de monde , la reine s'étant retirée pour parler d'affaire avec le cardinal de Lorraine , le princesse de Montpensier y arriva* Il se résolut de prendre ce moment pour lui parler, et s'approchant d'elle : Je vais vous sur-* prendre , madame , lui dit-il , et vous déplaire , en vous apprenant que j'ai toujours conservé cette passion qui vous a été connue autrefois , mais qui s'est si fort augmentée en vous revoyant , que ni votre sévérité , ni la haine de M. le prince de Montpensier, ni la concurrence du premier prince du royaume, ne sauraient lui ôter un moment de sa violence. Il aurait été plus respectueux de vous la faire connaître par mes actions que par mes paroles; mais, madame , mes actions l'auraient apprise à

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d'autres aussi-bien qu'à vous, et je souhaite que vous sachiez seule que je suis assez hardi pour vous adorer. La princesse fut d'abord si surprise et, si troublée de ce discours , qu'elle ne songea pas à l'interrompre; mais ensuite , étant revenue à elle , et commençant à lui répondre, le prince de Montpensier entra. ; Le trouble et l'agitation étaient peints sur le

visage de la princesse; la vue de son mari acheva de l'embarrasser, de sorte qu'elle lui en laissa plus entendre que le duc de Guise ne lui en venait de dire. La reine sortit de son cabi- . net, et le duc se retira pour guérir la jalousie de ce prince. La princesse de Montpensier trouva le soir , dans l'esprit de son mari , tout le chagrin imaginable. Il s'emporta contre elle avec des viotences épouvantables , et lui défendit de parler jamais au duc de Guise. Elle se retira bien triste dans son appartement , et bien occupée des aventures qui lui étaient arrivées ce jour-là. Le jour suivant , elle revit le duc de Guise chez la reine ; mais il ne l'aborda pas , et se contenta de sortir un peu après elle , pour lui faire voir qu'il n'y avait que faire quand elle n'y était pas. Il ne se passait point de jour qu'elle ne reçût mille marques cachées de la passion de ce duc , sans qu'il essayât de lui en parler, que lorsqu'il ne pouvait être vu de per-

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sonne. Comme elle était bien persuadée de cette passion, elle commença, nonobstant toutes les résolutions qu'elle avait faites à Champigni , à sentir, dans le fond de son cœur, quelque chose de ce qui y avait été autrefois. Le duc d'Anjou, de son côté , n'oubliait rien pour lui témoigner son amour en tous les lieux où il la pouvait voir, et il la suivait continuellement chez la reine sa mère. La princesse sa sœur, de qui il était aimé, en était traitée avec une rigueur capable de guérir toute autre passion que la sienne. On découvrit, en ce temps-là , que cette princesse , qui fut depuis la reine de Navarre , eut quelque attachement pour le duc de Guise ; et ce qui le fit découvrir davantage fut le refroidissement qui parut du duc d'Anjou pour le duc de Guise. La princesse de Montpensier apprit cette nouvelle , qui ne .lui fut pas indifférente, et qui lui fit sentir qu'elle prenait plus d'intérêt au duc 'de Guise qu'elle ne pensait. M. de Montpensier, son beau-père, épousant alors mademoiselle de Guise , sœur de ce duc , elle était contrainte de le voir souvent dans les lieux où les cérémonies des noces les appelaient l'un et l'autre. La princesse de Montpensier ne pouvant plus souffrir qu'un homme , que toute la France croyait amoureux de Madame, osât lui dire qu'il l'était d'elle, et.se sentant olfen-

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sée , et quasi affligée de s'être trompée elle-même, un jour que le duc de Guise la rencontra chez sa sœur, un peu éloignée des autres , et qu'il lui voulut parler de sa passion, elle l'interrompit brusquement , et lui dit d'un ton de voix qui marquait sa colère r Je ne comprends pas qu'il faille, sur le fondement d'une faiblesse dont on a été capable à treize ans , avoir l'audace de faire l'amoureux d'une personne comme moi , et surtout quand on l'est d'une autre à la vue de toute la cour. Le duc de Guise, qui avait beaucoup desprit, et qui était fort amoureux, n'eut besoin de consulter personne pour entendre tout ce que signifiaient les paroles de la princesse. Il lui répondit avec beaucoup de respect : J'avoue, madame, que j'ai eu tort de ne pas mépriser l'honneur d'être beau -frère de mon roi , plutôt que de vous laisser soupçonner un moment que je pouvais désirer un autre cœur que le vôtre ; mafe , si vous voulez me faire la grâce de m'écouter, je suis assuré de me justifier auprès de vous. La princesse de Montpensier ne répondit point; mais elle ne s'éloigna pas, et le duc de Guise, voyant qu'elle lui donnait l'audience qu'il souhaitait, lui apprit que, sans s'être attiré les bonnes grâces de Madame par aucun soin, elle l'en avait honoré ; que, n'ayant nulle passion pour .elle, il avait très-mal ré-

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pondu à l'honneur qu'elle lui faisait , jusqu'à ce qu'elle lui eût donné quelque espérance de l'épouser ; qu'à la vérité , la grandeur où ce ma 7 riage pouvait l'élever l'avait obligé de lui rendre plus de devoirs ; et que c'était ce qui avait donné lieu au soupçon qu'en avaient eu le roi et le duc d'Anjou ; que l'opposition de l'un et de l'autre ne le dissuadait pas de son dessein ; mais que , si ce dessein lui déplaisait , il l'abandonnait , dès l'heure même , pour n'y penser de sa vie. Le sacrifice que le duc de Guise faisait à la princesse lui fit oublier toute la rigueur et toute la colère avec laquelle elle avait commencé de lui parler. Elle changea de discours , et se mit à l'entretenir de la faiblesse qu'avait eue Madame de l'aimer la première , et de l'avantage considérable qu'il recevrait en l'épousant. Enfin, sans rien dire d'obligeant au duc de Guise , elle lui fit revoir mille choses agréabj^s > qu'il avait trouvées autrefois en mademoiselle de Mézière. Quoiqu'ils ne se fussent point parlé depuis long-temps, ils se trouvèrent accoutu- ' mes l'un à l'autre , et leurs cœurs se remirent aisément dans un chemin qui ne leur était pas inconnu. Ils finirent cette agréable conversation , qui laissa une sensible joie dans l'esprit du duc de Guise. La princesse n'en eut pas une petite de connaître qu'il l'aimait véritablement.

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Mais, quand elle fut dans son cabinet , quelles réflexions ne fit-elle point sur la honte de s'être laissé fléchir si aisément aux excuses du duc de Guise, sur l'embarras où elle s'allait plonger en s'engageant dans une chose qu'elle avait regardée avec tant d'horreur, et sûr les effroyables malheurs où la jalousie de son mari la pouvait jeter ! Ces pensées lui firent faire de nouvelles résolutions, mais qui se dissipèrent dès le lendemain par la vue du duc de Guise. 11 ne manquait point de lui rendre un compte exact de ce qui se passait entre Madame et lui. La nouvelle alliance de leurs maisons lui donnait occasion de lui parler souvent ; mais il n'avait pas peu de peine à la guérir de la jalousie que lui donnait la beauté de Madame, contre laquelle il n'y avait point de serment qui la pût rassurer. Cette jalousie servait à la princesse de Montpensier à défendre le reste de son cœur contre les soins du duc de Guise , qui en avait déjà gagné la plus grande partie. Le mariage du roi avec la fille de l'empereur Maximilien remplit la cour de fêtes et de réjouissances. Le roi fit un ballet , où dansaient Madame et toutes les princesses. La princesse de Montpensier pouvait seule lui disputer le prix de la beauté. Le duc d'Anjou dansait une entrée de Maures ; et le duc de Guise , avec quatre au-

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né sur l'heure quelque marque sanglante son désespoir , si la dissimulation , qui lui •tait naturelle, ne fût venue à son secours , et ne l'eût obligé , par des raisons puissantes , en l'état qu'étaient les choses , à ne rien entreprendre contre le duc de Guise. Il ne put toutefois se refuser le plaisir de lui apprendre qu'il savait le secret de son amour ; et l'abordant en sortant de la salle où Ton avait dansé : C'est trop, lui dit-il, d'oser lever les yeux jusqu'à ma sœur , et de m'ôter ma maîtresse» La considération du roi m'empêche d'éclater ; mais souvenez-vous que la perte de votre vie sera peut-être la moindre chose dont je punirai quelque jour votre témérité. La fierté du duc de Guise n'était pas accoutumée à de telles menaces; il ne put néanmoins y répondre, parce que le roi , qui sortait dans ce moment, les appela tous deux ; mais elles gravèrent dans son cœur un désir de vengeance qu'il travailla toute sa vie à satisfaire. Dés le même soir , le duc d'Anjou lui rendit toutes sortes de mauvais offices auprès du roi. Il lui persuada que jamais Madame ne consentirait d'être mariée avec le roi de Navarre, avec qui on proposait de la marier, tant que Ton souffrirait que le duc de Guise l'approchât ; et qu'il était honteux de souffrir qu'un de ses sujets , pour satisfaire à sa

vanité, apportât de l'obstacle à une chose qui devait donner la paix à la France. Le roi avait déjà assez d'aigreur contre le duc de Guise : ce discours l'augmenta si fort , que , le voyant le lendemain , comme il se présentait pour entrer au bal chez la reine , paré d'un nombre infini de pierreries, mais plus paré encore de sa bonne mine, il se mit à l'entrée de la porte , et lui demanda brusquement où il allait. Le duc , sans s'étonner, lui dit qu'il venait pour lui rendre ses trèshumbles services : à quoi le roi répliqua, qu'il n'avait pas besoin de ceux qu'il lui rendait , et se tourna , sans le regarder. Le duc de Guise ne laissa pas d'entrer dans la salle , outré dans le cœur et contre le roi et contre le duc d'Anjou. Mais sa douleur augmenta sa fierté naturelle ; et, par une manière de dépit, il s'approcha beaucoup plus de Madame qu'il n'avait accoutumé; joint que ce que lui avait dit le duc d'Anjou de la princesse de Montpensier l'empêchait de jeter les yeux sur elle. Le duc d'Anjou les observait soigneusement l'un et l'autre. Les yeux de cette princesse laissaient voir, malgré elle, quelque chagrin , lorsque le duc de Guise parlait à Madame. Le duc d'Anjou , qui avait compris par ce qu'elle lui avait dit en le prenant pour M. de Guise , qu'elle avait de la jalousie , espéra de les brouiller , et se mettant auprès d'elle ; C'est

pour votre intérêt , madame , plutôt que pour le mien , lui dit-il , que je m'en vais vous apprendre que le duc de Guise ne mérite pas que vous l'ayez choisi à mon préjudice. Ne m'interrompez point , je vous prie , pour me dire le contraire d'une vérité que je ne sais que trop. Il yous trompe, madame, et vous sacrifie à tna sœur, comme il vous l'a sacrifiée. C'est un homme qui n'est capable que d'ambition; mais^ puisqu'il a eu le bonheur de vous plaire , c' est assez ; je ne m'opposerai pas à une fortune que je méritais sans doute mieux que lui ; je m'en rendrais indigne , si je m'opiniâtrais davantage à la conquête d'un cœur qu'un autre possède. C'est tçpp de n'avoir pu attirer que votre indifférence : je ne veux pas y faire succéder la haine , en vous importunant plus long-temps de la plus fidèle passion qui fut jamais. Le duc d'Anjou, qui était effectivement touché d'amour et de douleur , put à peine achever ces paroles , et , quoiqu'il eût commencé son discours dans un esprit de dépit et de vengeance , il s'attendrit , en considérant la beauté de la princesse , et la perte qu'il faisait, en perdant l'espérance d'en être aimé; de sorte que, sans attendre sa réponse , il sortit du bal , feignant de se trouver mal , et s'en alla chez lui rêver à son malheur. La princesse de Montpensier demeura affligée

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et troublée , comme on se le peut imaginer, Voir 9a réputation et le secret de sa vie entre les •mains d'un prince qu'elle avait maltraité, et apprendre par lui , sans pouvoir en douter ,, qu'elle était trompée par son amant , étaient des choses peu capables de lui laisser la liberté d'esprit que demandait un lieu destiné à la joie. Il fallut pourtant demeurer en ce lieu , et aller souper ensuite chez la duchesse de Montpensier, sa belle-mère, qui l'emmena avec elle. Le duc de Guise , qui mourait d'impatience de lui conter ce qu'avait dit le duc d'Anjou le jour précédent, la suivit chez sa sœur. Mais quel fut son étonnement, lorsque, voulant entretenir cette belle princesse , il trouva qu'elle ne lui parlai); que pour lui faire des reproches épouvantables ; et le dépit lui faisait faire ces reproches si confusément, qu'il n'y pouvait rien comprendre, sinon qu'elle l'accusait d'infidélité et de trahison . Accablé de désespoir de trouver une si grande augmentation de douleur où il avait espéré de se consoler de tous ses ennuis , et aimant cette princesse avec une passion qui ne pouvait plus le laisser vivre dans l'incertitude d'en être aimé , il se détermina tout d'un coup. Vous serez satisfaite, madame, lui dit -il; je m'en vais faire pour vous ce que toute la puissance- royale n'aurait pu obtenir de moi. Il m'en coûtera ma

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fortune; mais c'est peu de chose pour vous satisfaire. Sans demeurer davantage chez la duchesse sa sœur , il s'en alla trouver , à l'heure même , les cardinaux ses oncles, et, sur le prétexte du mauvais traitement qu'il avait reçu dit roi, il leur fit voir une si grande nécessité pour sa fortune à faire paraître qu'il n'avait aucune pensée d'épouser Madame, qu'il les obligea à conclure son mariage avec la princesse de Portien , duquel on avait déjà parlé. La nouvelle de ee mariage fut aussitôt -sue par tout Paris. Tout le iAonde fut surpris , et la princesse de Montpensier en fut touchée de joie et de douleur A Elle fut bien aise de voir par-là le pouvoir qu'elle avait sur le duc; et elle fut fâchée, en même temps , de lui avoir fait abandonner une chose aussi avantageuse que le mariage de Madame..

Le duc „ qui voulait au moins que l'amour le récompensât de ce qu'il perdait du côté de la fortune, pressa la princesse de lui donner une audience particulière , pour s'écïaircir des reproches injustes qu'elle lui avait faits. Il obtint qu'elle se trouverait chez la duchesse de Montpensier, sa sœur, à une heure que cette duchesse n'y serait pas, et qu'il pourrait l'entretenir en particulier. Le duc de Guise eut la joie de se pouvoir jeter à ses pieds , de lui parler en liberté de sa passion , et de lui dire ce qu'il

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avait souffert de ses soupçons. La princesse ne pouvait s'ôter de l'esprit ce que lui avait dit le duc d'Anjou , quoique le procédé du duc de Guise la dût absolument rassurer. Elle lui apprit le juste sujet qu'elle avait de croire qu'il l'avait trahie, puisque le duc d'Anjou savait ce qu'il ne pouvait avoir appris que de lui. Le duc de Guise ne savait par où se défendre , et était aussi embarrassé que la princesse de Montpensier à deviner ce qui avait pu découvrir leur intelligence. Enfin , dans la suite de leur conversation , comme elle lui remontrait qu'il avait eu tort de précipiter son mariage avec la princesse de Portien , et d'abandonner celui de Madame , qui lui était si avantageux, elle lui dit qu'il pouvait bien juger qu'elle n'en eût eu aucune jalousie , puisque , le jour du ballet , elle-même l'avait conjuré de n'avoir des yeux que pour Madame. Le duc de Guise lui dit qu'elle avait eu l'intention de lui faire ce commandement, mais qu'assurément elle ne le lui avait pas fait. La princesse lui soutint le contraire. Enfin, à force de disputer et d'approfondir , ils trouvèrent qu'il fallait qu'elle se fût trompée dans la ressemblance des habits , et qu'elle-même eut appris au duc d'Anjou ce qu'elle accusait le duc de Guise de lui avoir appris. Le duc de Guise , qui était presque justifié dans son esprit par son

mariage , le fut entièrement par cette conversation. Cette belle princesse ne put refuser son cœur à un homme qui l'avait possédé autrefois , et qui venait de tout abandonner pour elle. Elle consentit donc à recevoir ses vœux , et lui per-» mit de croire qu'elle n'était pas insensible à sa passion. L'arrivée de la duchesse de Montpensier, sa helie-mère ; finit cette conversation , et empêcha le duc de Guise de lui faire voir les transports de sa joie. Quelque temps après , la cour s'en allant à Blois , où la princesse de Montpensier la suivit , le mariage de Madame avec le roi à* Navarre y fut conclu. Le duc de Guise , ne connaissant plus de grandeur ni de bonne fortune que celle d'être aimé de la princesse, vit avec joie la conclusion de ce mariage, qui l'aurait comblé de douleur dans un autre temps. 11 ne pouvait si bien cacher son amour, que le prince de Montpensier n'en entrevit quelque chose, lequel, n'étant plus maître de sa jalousie, ordonna à la princesse sa femme de s'en aller à Champigni. Ce commandement lui fut bien rude : il fallut pourtant obéir. Elle trouva moyen de dire adieu en particulier au duc de Guise; mais elle se trouva bien embarrassée à lui donner des moyens sûrs pour lui écrire.

Enfin , après avoir bien cherché , elle jeta les yeux sur le comte de Chabanes , qu'elle comptait

toujours pour son ami, sans considérer qu'il était son amant. Le duc de Guise , qui savait à quel point ce comte était ami du prince : de Montpensier, fut épouvanté qu'elle le choisît pour son confident ; mais elle lui répondit si bien de sa fidélité, qu'elle le rassura. Il se sépara d'elle avec toute la douleur que peut causer l'absence d'une personne que l'on aime passionnément. Le comte de Chabanes, qui avait toujours été malade à Paris pendant le séjour de la princesse de Montpensier à Blois, sachant qu'elle s'en allait à Champigni , la fut trouver sur .le chemin, pour s'en aller avec elle. Elle lui fit mille caresses et mille amitiés , et lui témoigna une impatience extraordinaire de s'entretenir en particulier, dont il fut d'abord charmé. Mais quels furent son étonnement et sa douleur, quand il trouva que cette impatience n'allait qu'à lui conter qu'elle était passionnément ai-* mée du duc de Guise, et qu'elle l'aimait de la même sorte ! Son étonnement et sa douleur ne lui permirent pas de répondre. La princesse, qui était pleine de sa passion, et qui trouvait un soulagement extrême à lui en parler, ne prit pas garde à son silence, et se mit à lui conter jusqu'aux plus petites circonstances de son aventure. Elle lui dit comme le duc de. Guise et elle étaient convenus de recevoir, par son moyen >

les lettres qu'ils devaient s'écrire. Ce fut le dernier coup pour le comte de Chabanes r de voir que sa maîtresse roulait qu'il servit son rival , et qu'elle lui en faisait la proposition comme d'une chose qui lui devait être agréable.. Il était si absolument martre de lui-même , qu'il lui cacha tous ses sentimens. Il lui témoigna seulement la surprise où il était de voir en elle un. si grand changement. Il espéra d'abord que ce change-r ment , qui lui ôtait toute espérance , Lui ôterait aussi toute sa passion; mais il trouva cette princesse si charmante, sa beauté naturelle étant encore beaucoup augmentée par une certaine grâce que lui avait donnée l'air de la cour, qu'il sentit qu'il l'aimait plus que jamais. Toutes les confidences qu'elle lui faisait sur la tendresse et sur la délicatesse de ses sentimens pour le duc de Guise lui faisaient voir le prix du cœur de cette princesse , el lui donnaient un vif désir de le posséder. Comme sa passion était la plus extraordinaire du monde, elle produisit l'effet du monde le plus extraordinaire, car elle le fit résoudre de porter à sa maîtresse les lettres de son rival. L'absence du duc de Guise donnait un chagrin mortel à la princesse de Montpensier, et , n'espérant de soulagement que par ses lettres , elle tourmentait incessamment le comte de Chabanes , pour savoir s'il n'en recevait point.,

et se prenait quasi à lui de n'en avoir pas assez tôt. Enfin, il en reçut par un gentilhomme du duc de Guise, et il les lui apporta à l'heure même, pour ne lui retarder pas sa joie d'un moment. Celle qu'elle eut de les recevoir fut ex* trême. Elle ne prit pas le soin de la cacher, et lui fit avaler à longs traits tout le poison imaginable, en lui lisant ces lettres et la réponse tendre et galante qu'elle y faisait. Il porta cette réponse au gentilhomme, avec la même fidélité avec laquelle il avait rendu la lettre "à la princesse , mais avec plus de douleur. Il se consola pourtant un peu , dans la pensée que cette prin-»cessé ferait quelque réflexion sur ce qu'il faisait pour elle , et qu'elle lui en témoignerait de la reconnaissance. La trouvant de jour en jour plus rude pour lui , par le chagrin qu'elle avait d'ailleurs, il prit la liberté de la supplier de penser un peu à ce qu'elle lui faisait souffrir. La princesse , qui n'avait dans la tête que le duc de Guise, et qui ne trouvait que lui seul digne de l'adorer, trouva si mauvais qu'un autre que lui osât penser à elle , qu'elle maltraita bien plus le comte de Chabanes en cette occasion, qu'elle n'avait fait la première fois qu'il lui avait parlé de son amour. Quoique sa passion , aussi-bien que sa«patienee, fôt extrême et à toute épreuve, il quitta la princesse et s'en alla chez un de ses

amis dî^ns le voisinage de Chanipigni, d'où il lui écrivit avec toute la rage que pouvait lui causer un si étrange procédé , mais néanmoins avec tout le respect qui était du à sa qualité; et, par sa lettre, il lui disait un éternel adieu. La princesse commença à se repentir d'avoir si peu ménagé un homme sur qui elle avait tant de pouvoir; et, ne pouvant se résoudre à le perdre, non-seulement à cause de l'amitié qu'elle avait pour lui , mais aussi par l'int érêt de so n amour, pour lequel il lui était t out-à-fait nécessaire , elle lui manda qu'elle voulait absolument lui parler encore une fois , et , après cela , qu'elle le laissait libre de faire ce qu'il lui plairait. T/nn ftRf hfrn f*jh)p gn^il ;nw f^t ammi-t

rgitw Le comte revint, et, en moins d'une heure , la beauté de la princesse de Montpensier, «on esprit et quelques paroles obligeantes, le rendirent plus soumis qu'il n'avait jamais été, et il lui donna même des lettres du duc de Guise, qu'il venait de recevoir. Pendant ce temps, l'envie qu'on eut à la cour d'y faire venir les chefs du parti huguenot, pour cet horrible dessein qu'on exécuta le jour de la Saint-Barthélemi. , fit que le roi, pour les mieux tromper, éloigna de lui tous Ifts princes de la maison de Bourbon et tous ceux de la maison de Guise. Le prince de Montpensier s'en retourna à Champigni , pour

achever d'accabler la princesse sa femme par sa présence. Le duc de, Guise s'en alla à la campagne, chez le cardinal de Lorraine, son oncle. L'amour et l'oisiveté mirent dans son esprit un si violent désir de voir la princesse de Montpensier, que, sans considérer ce qu'il hasardait pour elle et pour lui, il feignit un voyage, et, laissant tout son train dans une petite ville , il prit avec lui ce seul gentilhomme qui avait déjà fait plusieurs voyages à Champigni , et il s'y en alla en poste. Comme il n'avait point d autre adresse que celle du comte de Chabanes , il lui fit écrire un billet par ce même gentilhomme , par lequel ce gentilhomme le priait de le venir trouver en un lieu qu'il lui marquait. Le comte de Chabanes, croyant que c'était seulement pour recevoir des lettres du duc de Guise, l'alla trouver; mais il fut extrêmement surpris, quand il vit le duc de Guise , et il n'en fut pas moins affligé. Ce duc , occupé de son dessein , ne prit non plus garde à l'embarras du comte que la princesse de Montpensier avait fait à son silence lorsqu'elle lui avait conté son amour. Il se mit à lui exagérer sa passion, et à lui faire comprendre qu'il mourrait infailliblement, s'il ne lui faisait obtenir de la princesse la permission de la voir. Le comte de Chabanes lui répondit froidement qu'il dirait à cette princesse tout ce

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qu'il souhaitait qu'il lui dît , et qu'il viendrait lui en rendre réponse. Il s'en retourna à Champigni , combattu de ses propres sentimens , mais avec une violence qui lui ôtait quelquefois toute sorte de connaissance. Souvent il prenait k résolution de renvoyer le duc de Guise sans le dire à la princesse de Montpensier; mais la fidélité exacte qu'il lui avait promise changeait aussitôt sa résolution. Il arriva auprès d'elle, sans savoir ce qu'il devait faire; et, apprenant que le prince de Montpensier était à la chasse, il alla droit à l'appartement de la princesse, qui, le voyant troublé , fit retirer aussitôt ses femmes pour savoir le .sujet de ce trouble. Il lui dit, en se modérant le plus qu'il lui fut possible, que le duc de Gùisè était à une lieue de Champigni, et qu'il souhaitait passionnément de la voir. La princesse fit un grand cri à cette nouvelle , et son embarras ne fut guère moindre «juë celui du comte. Son amour: lui présenta d'abord la joie qu'elle aurait de voir un homme qu'elle aimait si tendrement; mais, quand elle pensa combien cette action était contraire à sa vertu , et qu'elle ne pouvait voir son amant qu'en le faisant entrer la nuit chez elle , à l'insu de son mari , elle se trouva dans une extrémité épouvantable. * Le comte de Ghabanes attendait sa réponse comme une chose qui allait décider de

33a LA PRINCESSE

sa vie ou de sa mort. Jugeant de l'incertitude de la princesse par son silence , il prit la parole pour lui représenter tous les périls où elle s'exposerait par cette entrevue ; et , voulant lui faire voir qu'il ne lui tenait pas ce discours pour ses intérêts , il lui dit : Si , après tout ce que je viens de vous représenter, madame , votre passion est la plus forte , et que vous désiriez voir le duc de Guise , que ma. considération ne vous en empêche point , si celle de votre intérêt ne le fait pas. Je ne veux point priver d'une si grande satisfaction une personne que j'adore, ni être cause qu'elle cherche des personnes moins fidèles que moi pour se la procurer. Oui , madame, si vous le voulez , j'irai qùerir le duc de Guise dés ce soir, car il est trop périlleux de le laisser plus long-temps où il est r et je l'amènerai dans votre appartement. Mais par où et comment ? interrompit la princesse. Àh ! madame , s'écria le comte , c'en est fait , puisque vous ne délibérez plus que sur les moyens. Il viendra, madame, ce bienheureux amant. Je l'amènerai par le parc : donnez ordre seulement à celle dé vosfemmes à qui vous vous fiez le plus, qu'elle baisse , précisément à minuit, le petit pont-levis qui donne de votre antichambre clans le parterre, et ne vous inquiétez pas du reste. En achevant ces paroles, il se leva ; et , sans atten-

dre d'autre consentement de la princesse de Montpensier, il remonta à cheval, et vint trouver le duc de Guise , qui l'attendait avec une impatience extrême. La princesse de Montpensier demeura si troublée, qu'elle fut quelque temps sans revenir à elle. Son premier mouvement fut de faire rappeler le comte de Chabanes^, pour lui défendre d'amener le duc de Guise; mais elle n'en eut pas la force. Elle pensa que, sans le rappeler, elle n'avait qu'à ne point faire abaisser le pont. Elle crut qu'elle continuerait dans cette résolution. Quand l'heure de l'assignation approcha, elle ne put résister davantage à l'envie de voir un amant qu'elle croyait si digne d'elle , et elle instruisit une de ses femmes de tout ce qu'il fallait faire pour introduire le duc de Guise dans son appartement. Cependant , et ce duc et le comte de Ghabanes approchaient de Champigni ; mais dans un état bien différent : le duc abandonnait son âme à la joie et à tout ce que l'espérance inspire de plus agréable , et le comte s'abandonnait à un désespoir et à une rage qui le poussèrent mille fois à donner de son épée au travers du corps de son rival. Enfin ils arrivèrent au parc de Champigni, où ils laissèrent leurs chevaux à l'écuyer du duc de Guise ; et , passant par des brèches qui étaient aux murailles , ils vinrent dans le parterre. Le

comte de Chabanes , au milieu de sou désespoir, avait toujours quelque espérance que la raison reviendrait à la princesse de Montpensier, et qu'elle prendrait enfin la résolution de ne point voir le duc de Guise. Quand il vit ce petit pont abaissé, ce fut alors qu'il ne put douter du contraire , et ce fut aussi alors qu'il fut tout prêt à se porter aux dernières extrémités; mais, venant à penser que, s'il faisait du bruit, il serait ouï apparemment du prince de Montpensier, dont l'appartement donnait sur le même parterre, et que tout ce désordre tomberait ensuite sur la personne qu'il aimait le plus , sa rage se calma à l'heure même, et il acheva de conduire le duc de Guise aux pieds de sa princesse. Il ne put se résoudre à être témoin deleur conversation, quoique la princesse lui témoignât le souhaiter, et qu'il l'eût bien souhaité lui-même. Il se retira dans un petit passage, qui était du côté de l'appartement du prince de Montpensier, ayant dans l'esprit les plus tristes pensées qui aient jamais occupé l'esprit d'un amant. Cependant, quelque peu de hruit qu'ils eussent fait en passant sur le pont , le prince de Montpensier, qui par malheur était éveillé dans ce moment, l'entendit, et fit lever un de ses valets de chambre pour voir ce que c'était..

Le valet de chambre mit la tête à la fenêtre,

et , au travers de l'obscurité de la nuit , il aperçut que le pont était abaissé. Il eu avertit sou maître , qui lui commanda en même temps d'aller dans le parc voir ce que ce pouvait être. Un moment après, il se leva lui-même, étant inquiet de ce qu'il lui semblait avoir ouï marcher quelqu'un , et s'en vint droit à l'appartement de la princesse sa femme, qui répondait sur le pont. Dans le moment qu'il approchait de ce petit passage où était le comte de Chabanes, la princesse de Montpensier, qui avait quelque honte de se trouver seule avec le duc de Guise , pria plusieurs fois le comte d'entrer dans sa, chambre. Il s'en excusa toujours, et, comme elle l'en pressait , davantage , possédé de rage et de fureur, il lui répondit si haut qu'il fut ouï du prince de Montpensier ; mais si . confusément , que ce prince entendit seulement la voix d'un homme, sans distinguer celle du comte. Une pareille aventure eût donné de l'emportement à un esprit et plus tranquille et moins jaloux : aussi mit- elle d'abord l'excès de la rage et de la fureur dans celui du prince*. Il heurta aussitôt à la porte avec impétuosité , et , criant pour se faire ' ouvrir, il donna la plus cruelle surprise du monde à la princesse, au duc de Guise et au comte de Chabanes. Le dernier, entendant la voix du prince, comprit d'abord qu'il

était impossible de l'empêcher de croire qu'il n'y eût quelqu'un dans la chambre de la princesse sa femme , et y la grandeur de sa passion lui montrant en ce moment, que, s'il y trouvait le duo de Guise, madame de Montpensier aurait la douleur de le voir tuer à ses yeux , et t\ue la vie même de cette princesse, ne serait pas en sûreté, il résolut, par une générosité sans exemple, de s'exposer pour sauver uoe maîtresse ingrate et un rival aimé. Pendant que le prince de Montpensier donnait mille coups à la porte, il vint au duc de Guise, qui ne savait quelle résolution prendre , et il le mit entre les mains de cette femme de madame de Montpensier qui l'avait fait entrer par le pont , pour le faire sortir par le même lieu , pendant qu'il s'exposerait à la fureur du prince. A peine le duc était hprs de l'antichambre, que le prince, ayant enfoncé la porte du passage, entra dans la chambre comme un homme possédé de fureur çt qui cherchait sur qui la faire éclater. Mais quand il ne vit que le comte de Ghabanes, et qu'il le vit immobile , appuyé sur la table , avec un visage où la tristesse était peinte, il demeura immobile lui-même : et la surprise de trouver, et seul et la nuit , dans la chambre de sa fei#me l'homme du monde qu'il aimait le mieux, le mit hors d'état de pouvoir parler. La princesse était à

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demi évanouie sur des carreaux, et jamais peutêtre la fortune n'a mis trois personnes en des états si pitoyables. Enfin, le prince de Montpensier, qui ne croyait pas ce qu'il voyait , et qui voulait démêler ce chaos où il venait de tomber, adressant la parole au comte , d'un ton qui faisait voir qu'il avait encore de l'amitié pour lui : Que vois-je? lui dit-il. Est-ce une illusion ou Une vérité? Est-il possible qu'un homme que j'ai aimé si chèrement choisisse ma femme entre toutes les autres femmes , pour la séduire? Et vous, madame, dit-il à la princesse, en se tournant de son côté, n'était-ce point asaez de m'ôter vôtre cœur et mon honneur, sans m'ôter le seul homme qui me pouvait consoler de ces malheurs? Répondez-moi l'un ou l'autre, leur dit-il, et éclaircissez-moi d'une aventure que je ne puis croire telle qu'elle me paraît. La princesse n'était pas capable de répondre, et le comte de Chabanes ouvrit plusieurs fois la bouche sans pouvoir parler. Je suis criminel à votre égard, lui dit-il enfin, et indigne de l'amitié . que vous avez eue pour moi ; mais ce n est pas de Ja manière que vous pouvez l'imaginer. Je suis plus malheureux que* vous, et plus désespéré ; je ne saurais vous en dire davantage. Ma mort vous vengera, et, si vous voulez me ta donner tout à l'heure , vous me

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