‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 27 sur 33 · TOME U. '2 'À · texte numérisé non relu

TOME U. '2 'À

v donnerez la seule chose qui peut m'étre agréa-

• ble. Ces paroles , prononcées avec une douleur mortelle et avec un air qui marquait son innocence , au lieu d'éclaircir le prince de Montpensier, lui persuadaient de plus en plus qu'il y avait quelque mystère dans cette aventure qu'il ne pouvait deviner ; et, son désespoir s'augmentant par cette incertitude : Otez-moi la vie vousmême , lui dit-il , ou donnez-moi l'éclaircisse-

' ment de vos paroles; je n'y comprends rien : vous devez cet éclaircissement à mon amitié, vous le devez à ma modération; car tout autre que moi aurait déjà vengé sur votre vie un affront si sensible. Les apparences sont bien fausses , interrompit le comte. Ah ! c'est trop /répliqua le prince; il faut que je me venge, et puis je m'éclaircirai à loisir. En disant ces paroles, il s'approcha du comte de Ghabanes avec l'action d'un homme emporté de rage. La princesse, craignant quelque malheur (ce qui ne pouvait pourtant pas arriver, son -mari n'ayant point d'épée), se leva pour se mettre entre deux. La faiblesse où elle était la fit succomber à cet effort, et, comme elle approchait de son mari, elle tomba évanouie à ses pieds. Le prince fut

* encore plus touché de cet évanouissement qu'il n'avait été de la tranquillité ou il avait trouvé le oomte, lorsqu'il s'était approché de lui ; et,

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ne pouvant plus soutenir la vue de deux personnes qui lui donnaient desmouvemens si tristes , il tourna la tête de l'autre côté , et se laissa tomber sur le lit de sa femme, accablé d'une douleur incroyable. Le comte de Ghabanes , pénétré de repentir d'avoir abusé d'une amitié dont il recevait tant de marques, et, ne trouvant pas qu'il pût jamais réparer ce qu'il venait de faire, sortit brusquement de la chambre, et, passant par l'appartement du prince , dont il trouva les portes ouvertes, il descendit dans la cour; il se fit donner des chevaux, et s'en alla dans la campagne , guidé par son seul désespoir. Cependant le prince de Montpensier, qui voyait que la princesse ne revenait point de son évanouissement , la laissa entre les mains de ses femmes, et se retira dans sa chambre avec une douleur mortelle. Le duc de Guise, qui était sorti heureusemeijt du parc, sans savoir quasi ce qu'il faisait, tant il était troublé, s éloigna de Champigni de quelques lieues; mais il ne put s'éloigner davantage, sans savoir des nouvelles de la princesse. Il s'arrêta dans une forêt, et envoya son écuyer pour apprendre du comte de Chabanes ce qui était arrivé de cette terrible aventure. L'écuyer ne trouva point le comte de Chabanes; mais il apprit d'autres personnes que la princesse de Montpensier était extraordinairement

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malade. L'inquiétude du duc de Guise fut aug» mentée par ce que lui dit son écuyer ; et , sans la pouvoir soulager, il fut contraint de s'en retourner trouver ses oncles , pour ne pas donner de soupçon par un plus long voyage. L'écuyelr du duc de Guise lui avait rapporté la vérité > en lui disant que madame de Montpensier était extrêmement malade ; car il était vrai que » sitôt que ses femmes l'eurent mise dans son lit, la fièvre lui prit si violemment, et avec des rêve* ries si horribles , que , dès le second jour, l'on craignit pour sa vie. Le prince feignit d'être malade, afin qu'on ne s'étonnât pas de ce qu'il n'entrait pas dans la chambre de sa femme. L'ordre qu'il reçut de s'en retourner à la cour, où l'on rappelait tous les princes catholiques pour ex** terminer les huguenots, le tira de l'embarras où il était. Il s'en alla à Paris, ne sachant ce qu'il avait à espérer ou à craindre dii quai de la princesse sa femme. Il n'y fut pas sitôt arrivé* qu'on commença d'attaquer les huguenots en la personne d'un de leurs chefs , l'amiral de Châtillon ; et , deux jours après , l'on fit cet horrible massacre si renommé par toute l'Europe 4 Le pauvre comte de Chabanés , qui s'était venu cacher dans l'extrémité de l'un des faubourgs de Paris, pour s'abandonner entièrement à sa douleur, fut enveloppé dans la ruine des ht*»

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guenots. Les personnes chez qui il s'était retiré l'ayant reconnu , et s'étant souvenues qu'on l'avait soupçonné detre de ce parti, le massacrèrent cette même nuit qui fut si funeste à tant de gens. Le matin , le prince de Montpensier, allant ddhne? quelques ordres hors la ville, passa dans la rue où était le corps de Chabanes. Il fijt d'abord saisi d'étonnement à ce pitoyable spectacle; ensuite, son amitié se réveillant, elle lui donna de la douleur; mais le souvenir de Foflfense qu'il croyait avoir reçue du comte hii donna enfin de la joie , et il fut bien aise de se voir vengé par les mains de la fortune. Le duc de Guise, occupé du désir de venger la mort de son père, et, peu après, rempli de la joie de l'avoir yengée, laissa peu à peu éloigner de son âme le soin d'apprendre des nouvelles de la princesse de M ontpensier ; et, trouvant la marquise de ïïoirmoutier, personne de beaucoup d'esprit et dé beauté , et qui donnait plus d'espérance que cette princesse, il s'y attacha entièrement et l'aima avec une passion démesurée, et qui dura jusqu'à sa mort. Cependant, après que le mal de madame de Montpensier fut venu au dernier point, il commença à diminuer : la raison lui revint ; et ; se (trouvant un peu soulagée par l'absence du prince son mari, elle donna quelque espérance de sa vie. Sa santé

revenait pourtant avec grande peine, par le mauvais état de son esprit; et son esprit fut travaillé de nouveau , quand elle se souvint qu'elle n'avait eu aucune nouvelle du duc de Guise pendant toute sa maladie. Elle s'enquit de ses femmes si elles n'avaient vu personne, si elles n'avaient point de lettres; et, ne trouvant rien de ce qu'elle eût souhaité, elle se trouva la plus malheureuse du monde, d'avoir tout hasardé pour un homme qui l'abandonnait. Ce lui fut encore un nouvel accablement d'apprendre la mort du comte de Chabanes , qu'elle sut bientôt par les soins du prince son mari. L'ingratitude du duc de Gqjse lui fit sentir plus vivement la perte d'un homme dont elle connaissait si bien la fidélité. Tant de déplaisirs si prèssans la remirent bientôt dans un état aussi' dangereux que celui dont elle était sortie ; et, comme madame de Noirmoutier était unfe personne qui prenait autant de soin de faire éclater ses galanteries que les. autres en prennent de les cacher, celles du duc de Guise et d'elle étaient si publiques, que, tout éloignée et toute malade qu'était la princesse de Montpensier, elle les apprit de tant de côtés, qu'elle n'en put douter. Ce fut le coup mortel pour sa vie : elle ne put résister à la douleur d'avoir perdu l'estime de son mari , le cœur de son amant > et le

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plus parfait ami qui fut jamais. Elle mourut en peu de jours , dans la fleur de son âge. Elle était une des plus belles princesses du mondé / et en aurait été sans doute la plus heureuse, si la vertu et la prudence eussent conduit toutes ses actions.

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