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quoique audacieux et soutenu de la faveur di roi, était touché de sa beauté, sans oser le lu foire paraître que par des soins et des devoirs, Plusieurs autres étaient dans le même état; ci madame de Chartres joignait à la sagesse de sa fille une conduite si exacte pour toutes les bienséances , qu'elle achevait de la faire paraître une personne où l'on ne pouvait atteindre.
'La duchesse de Lorraine , en travaillant à la paix , avait aussi travaillé pour le mariage du duc de Lorraine , son fils ; il avait été conclu avec madame Claude de France , seconde fille du roi. Les noces en furent résolues pour le mois de février.
Cependant le duc de Nemours était demeuré à Bruxelles , entièrement rempli et occupé de ses desseins pour l'Angleterre. Il en recevait ou y envoyait continuellement des courriers. Ses espérances augmentaient tous les jours ; et enfin Lignerolles lui manda qu'il était temps que sa présence vint achever ce qui était si bien commencé. Il reçut cette nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux , qui se voit porté au trône par sa seule réputation. Son esprit s'était insensiblement accoutumé à la grandeur de cette fortune; et, au lieu qu'il l'avait rejetée d'abord comme une chose où il ne pouvait parvenir, les difficultés s'étaient effa-
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cées de son imagination, et il ne voyait plus d'obstacles.
Il envoya en diligence à Paris donner tous les ordres nécessaires pour faire un équipage magnifique, afin de paraître en Angleterre avec un éclat proportionné au dessein qui l'y conduisait, «t il se hâta lui-même de venir à la cour pour assister au mariage de M- de Lorraine.
Il arriva la veille des fiançailles ; et , dès le même soir qu'il fut arrivé, il alla rendre compte au roi de l'état de son dessein , et recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qui lui restait à faire. Il alla ensuite chez les reines. Madame de Cléves n'y était pas, de sorte qu'elle ne le vît point, et ne sut pas même qu'il fût arrivé. Elle avait ou! parler de ce prince à tout le monde , comme de ce qu'il y avait de mieux fait et de plus agréable à la cour; et surtout madame la dauphin^ le lui avait dépeint d'une sorte , et lui en avait parlé tant de fois , qu'elle lui avait donné de la curiosité , et même de l'impatience de le voir.
Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer , pour se trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisait au Louvre. Lorsqu'elle arriva , l'on admira sa beauté et sa parure. Le bal commença; et, comme elle dansait avec M. de Guise , il se fit un assez grand bruit vers
la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait et à qui on faisait place. Madame de Gléves acheva de danser ; et , pendant qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre , le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna , et vit un homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que M, de Nemours , qui passait par-dessus quelque siège pour arriver où l'on dansait. Ce prince était fait d'une sorte qu'il était difficile de n'être pas surprise de le voir, quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là , où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant qui était dans sa personne ; mais il était difficile aussi de voir madame de Clèves pour la première fois sans avoir un grand étonnement.
M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu'il fut proche d'elle, et qu elle lui fit la révérence , il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration» Quand ils commencèrent à danser , il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les reines se souvinrent qu'ils né s'étaient jamais vus, et trouvèrent quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini , sans leur donner le loisir de parler à personne, et leur demandèrent s'ils n'avaient pas bien envie de savoir qui ils
étaient, et s'ils ne s'en doutaient point. Pour moi, madame, dit M. de Nemours , je n'ai pas d'incertitude; mais, comme madame de Cléves n'a pas les mêmes raisons pour deviner qui je suis que celles que j'ai pour la reconnaître , je voudrais bien que votre majesté eût la bonté de lui apprendre mon nom. Je crois, dit madame la dauphine , qu'elle le sait aussi-bien que vous savez le sien. Je vous assure , madame, reprit madame de Cléves, qui paraissait un peu embarrassée , que je ne devine pas si bien que vous pensez. Vous devinez fort bien, répondit madame la dauphine ; et il y a même quelque chose d'obligeant pour M. de Nemours à ne vouloir pas avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu. La reine les interrompit pour faire continuer le bal : M. de Nemours prit la reine-dauphine. ■ Cette princesse était d'une parfaite beauté, et avait paru telle aux yeux de M. de Nemours avant qu'il allât en Flandre ; mais , de tout le soir > il ne put admirer que madame de Cléves.
Le chevalier de Guise, qui l'adorait toujours, . était à ses pieds, et ce qui venait de se passer lui avait donné une douleur sensible. Il le prit comme un présage que la fortune destinait M. de Nemours à être amoureux de madame de Cléves : et > soit qu'en effet il eût paru quelque trouble sur son visage , ou que la jalousie fît voir au chevalier
de Guise au delà de la vérité , il crut qu'elle avait été touchée de la vue de ce prince , et il ne pût s'empêcher de lui dire que M. de Nemours était bien heureux de commencer à être connu d'elle par une aventure qui avait quelque chose de galant et d'extraordinaire.
Madame de Glèves revint chez elle, l'esprit si rempli de ce qui s'était passé au bal, que, quoiqu'il fut fort tard, elle alla dans la chambre de sa mère pour lui en rendre compte; et elle lui loua M. de Nemours avec un certain air qui donna à madame de Chartres la même pensée qu'avait eue le chevalier de Guise.
Le lendemain, la cérémonie des noces se fit.
Madame de Clèves y vit le duc de Nemours avec une mine et une grâce si admirables qu'elle en fut encore plus surprise.
Les jours suivans, elle le vit chez la reinedauphine, elle le vit jouer à la paume avec le roi , elle le k vit courre la bague , elle l'entendit parler; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous les autres, et se rendre tellement maître de la conversation dans tous les lieux où il était, par l'air de sa personne, et par l'agrément de son esprit, qu'il fit en peu de temps une grande impression dans son cœur.
Il est vrai aussi que , comme M. de Nemours sentait pour elle une inclination violente, qui
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lui donnait cette douceur et cet enjouement qu'inspirent les premiers désirs de plaire , il était encore plus aimable qu'il n'avait accoutumé de l'être. De sorte que, se voyant souvent , et se voyant l'un et l'autre ce qu'il j( avait de plus parfait à la cour, il était difficile qu'ils ne se plussent infiniment.
La duchesse de Yalentinois était de toutes les parties de plaisir, et le roi avait pour eHe la même vivacité et les mêmes soins que dans les commencemens de sa passion. Madame de Clèves, qui était dans cet âge où Ton ne croit pas qu'une femme puisse être aimée quand elle a passé vingtcinq ans , regardait avec un extrême étonnement l'attachement que le roi avait pour cette duchesse , qui était grand'mére , et qui venait de marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent à madame de Chartres : Est-il possible , madame , lui disait-elle , qu'il y ait si long-temps que le roi en soit amoureux ? Comment s'est-il pu attacher à une personne qui était beaucoup plus âgée que lui, qui avait été maitresse de son père, et qui l'est encore de beaucoup d'autres , à ce que j'ai ouï dire? Il est vrai, répondit-elle, que ce n'est ni le mérite , ni la fidélité de madame de Yalentinois, qui a fait naître la passion du roi, ni qui l'a conservée; et c'est aussi en quoi il n'est pas excusable j car si cette femme avait eu de la jeu-
nesse et de la beauté jointe à sa naissance , qu'elle eût eu le mérite de n'avoir jamais rien aimé, qu'elle eût aimé le roi avec, une fidélité exacte , qu'elle l'eût aimé par rapport à sa seule personne, sans intérêt dé grandeur ni de fortune, et sans se servir de son pouvoir que pour des choses honnêtes ou agréables au roi même, il faut avouer qu'on aurait eu de la peine à s'empêcher de louer ce prince du grand attachement qu'il a pour elle. Si je ne craignais , continua madame de Chartres , que vous disiez de moi ce que Ton dit de toutes les femmes de mon âge, qu elles aiment à conter les histoires de leur temps , je vous apprendrais le commencement de la passion du roi pour cette duchesse, et plusieurs choses de la cour du feu roi , qui ont même beaucoup de rapport avec celles qui se passent encore présentement. Bien loin de vous accuser, reprit madame de Clèves, de redire les histoires passées , je me plains , madame , que vous ne m'ayez pas instruite des présentes , et que vous ne m'ayez point appris les divers intérêts et les diverses liaisons de la cour. Je les ignore si entièrement, que je croyais, il y a peu de jours, que M, le connétable était fort bien avec la reine. Vous aviez une opinion bien opposée à la vérité, répondit madame de Chartres. La reine hait M. le connétable; et, si elle a jamais quelque
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pouvoir, il ne s'en apercevra que trop. Elle sait qu'il a dit plusieurs fois au roi, que de tous ses enfans il n'y avait que les naturels qui lui ressemblassent. Je n'eusse jamais soupçonné cette haine, interrompit madame de Clèves, après avoir vu le soin que la reine avait d'écrire à M. le connétable pendant sa prison , la joie qu'elle a témoignée à son retour, et comme elle l'appelle toujours mon compère, aussi-bien que le roi. Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, répondit madame de Chartres, vous serez souvent trompée ; ce qui parait n'est presque jamais la vérité.
Mais pour revenir à madame de Valentinois , vous savez qu'elle s'appellç Diane de Poitiers ;' sa maison est très-illustre: elle vient des anciens ducs d'Aquitaine; son aïeule était fille naturelle de Louis XI, et enfin il n'y a rien que de grand dans sa naissance. Saint-Valier, son père, se trouva embarrassé dans l'affaire du connétable de Bourbon, dont vous avez ou! parler. Il fut condamné à avoir la tête tranchée, et conduit sur l'échafaud. Sa fille, dont la beauté était admirable, et qui avait déjà plu au feu roi , fit si bien ( je ne sais par quels moyens ) qu'elle obtint la vie de son père. On lui porta sa grâce, comme il n'attendait que le coup de la mort; mais la peur l'avait tellement saisi, qu'il n'avait plus de
connaissance , et il mourut peu de jours après. Sa fille parut à la cour comme la maîtresse du roi. Le voyage d'Italie et la prison de ce prince interrompirent cette passion. Lorsqu'il revint d'Espagne , et que madame la régente alla audevant de lui à Bayonne , elle mena toutes ses filles , parmi lesquelles était mademoiselle de Pisseleu, qui a été depuis la duchesse d'Estampes. Le roi en devint amoureux. Elle était inférieure en naissance, en esprit et en beauté à madame de Valentinois, et elle n'avait au-dessus d'elle que l'avantage de la grande jeunesse. Je lui ai ou! dire plusieurs fois qu'elle était née le jour que Diane de Poitiers avait été mariée : la haine le lui faisait dire, et non pas la vérité; car je suis bien trompée si la duchesse de Valentinois n'épousa M. de Brezé , grand sénéchal de Normandie , dans le même temps que le roi devint amoureux de madame d'Estampes. Jamais il n'y a eu une si grande haine que l'a été celle de ces deux femmes. La duchesse de Valentinois ne pouvait pardonner à madame d'Estampes de lui avoir ôté le titre de maîtresse du roi. Madame d'Estampes avait une jalousie violente contre madame de Valentinois , parce que le roi conservait un commerce avec elle. Ce prince n'avait pas une fidélité exacte pour ses maîtresses ; il y en avait toujours une qui avait le titre et les
honneurs, mais les dames que Ton appelait de la petite bande le partageaient tourna tour. La perte du dauphin son fils, qui mourut à Tour-* Bon, et que Ton crut empoisonné , lui donna une sensible affliction. Il n'avait pas la même tendresse, ni le même goût pour. son second fils, qui régne présentement; il ne lui trouvait pas assez de hardiesse, ni assez de vivacité. Il s'en plaignit un jour à madame de Valentinôis, et elle lui dit qu'elle voulait le faire devenir amoureux d'elle,, pour le rendre plus vif et plus agréable* Elle y réussit comme vous le voyez* Il y a plus de vingt ans que cette passion dure , sans qu'elle ait été altérée, ni pair le temps, ni par les obstacles.
- Le feu roi s'y opposa d'abord ; et , soit qu'il eût encore assez d'amour pour madame de Valentinois pour avoir de la jalousie, ou qu'il Mt poussé par la duchesse d'Estampes, qui était au désespoir que M. le dauphin fût attaché à son ennemie, il est certain qu'il vit cette passion avec une colère et un chagrin dont il donnait tous les jours des marques. Son fils ne craignit ni sa colère ni sa haine , et rien ne put l'obliger à diminuer son attachement, ni à le cacher; il fallut que le roi s'accoutumât à le souffrir. Aussi cette opposition à ses volontés l'éloigna encore de lui, et l'attacha davantage au duc d'Oi^
léans, son troisième fils. C'était un prince bien fait, beau, plein de feu et d'ambition, d'une jeunesse fougueuse, qui avait besoin d être modéré, mais qui eût fait aussi un prince d'une grande élévation , si l'âge eût mûri son esprit.
Le rang d'aîné, qu'avait le dauphin , et la faveur du roi qu'avait le duc d'Orléans , faisaient entre eux une sorte d'émulation qui allait jusqu'à la haine. Cette émulation avait commencé dés leur enfance, et s'était toujours conservée. Lorsque l'empereur passa en France, il donna une préférence entière au duc d'Orléans sur M. le dauphin, qui la ressentit si vivement , que, comme cet empereur était à Ghantilly, il voulut obliger M. le connétable, à l'arrêter, sans attendre le commandement du roi. M. le connétable ne le voulut pas : le roi le blâma , dans la suite , de n'avoir pas suivi le conseil de son fils; et, lorsqu'il l'élpigna de la cour, cette raison y eut beaucoup de part.
La division des deux frères donna la pensée à la duchesse d'Estampes de s'appuyer de M. le duc d'Orléans , pour la soutenir auprès du roi contre madame de Valentinois. Elle y réussit: ce prince , sans être amoureux d'elle , n'entra guère moins dans ses intérêts, que. le dauphin était dans ceux de madame de Valentinois. Cela fit deux cabales dans la cour, telles que vous pou-
vez vous les imaginer; mais ces intrigues ne se bornèrent , pas seulement à des démêlés de femmes. <
L'empereur, qui avait conservé de l'amitié pour le duc d'Orléans , avait offert plusieurs fois de lui remettre le duché de Milan. Dans les propositions qui se firent depuis pour la paix, il faisait espérer de lui donner les dix-sept provinces , et de lui faire épouser sa fille. M. le dauphin ne souhaitait ni la paix, ni ce mariage. Il se servit de M. le connétable, qu'il a toujours aimé , pour faire voir au roi de quelle importance il était de ne pas donner à son successeur un frère aussi puissant que le serait un duc d'Orléans, avec l'alliance de l'empereur et les dix-sept provinces. M. le connétable entra d'autant mieux dans les sentimens de M. le dauphin, qu'il s'opposait par- là à ceux de madame d'Estampes , qui était son ennemie déclarée , et qui souhaitait ardemment l'élévation de M. le duc d'Orléans.
JVf . le dauphin commandait alors l'armée du roi en Champagne , et avait réduit celle de l'empereur en une telle extrémité, qu'elle eût péri entièrement , si la duchesse d'Estampes , craignant que de trop grands avantages ne nous fissent refuser la paix et l'alliance de l'empereur pour M. le (lue d'Orléans, n'eût fait secrète-
ment avertir les ennemis de surprendre Épernay et Château-Thierry, qui étaient pleins de vivres. Us le firent , et sauvèrent par ce moyen toute leur armée.
Cette duchesse ne jouit pas long-temps du succès de sa trahison. Peu après, M. le duc d'Orléans mourût à Farmoutiers , d'une espèce de maladie contagieuse. Il aimait une des plus belles femmes de la cour, et en était aimé. Je ne vous la nommerai pas , parce qu'elle a vécu depuis avec tant de sagesse, et qu'elle a même caché avec tant' de soin la passion qu'elle avait pour ce prince , qu'elle a mérité que l'on conserve sa réputation. Le hasard fit qu'elle reçut la nouvelle de la mort de son mari , le même jour qu'elle apprit celle de M. le duc d'Orléans ; de sorte qu'elle eut ce prétexte pour cacher sa véritable affliction, sans avoir la peine de se contraindre.
Le roi ne survécut guère au prince son fils ; il mourut deux ans après. Il recommanda à M. le dauphin de se servir du cardinal de Tournon et de l'amiral d'Ànnebault , et ne parla point de M. le connétable , qui était pour lors relégué à Chantilly. Ce fut néanmoins la première chose que fit le roi son fils , de le rappeler, et de lui donner le gouvernement des affaires.
Madame d'Estampes fut chassée ,. et reçut tous les mauvais trajtemens qu'elle pouvait attendre d'une ennemie toute-puissante. La duchesse de Valentinois se vengea alors pleinement, et de cette duchesse , et .de tous ceux qui lui avaient déplu. Son pouvoir parut plus absolu sur l'esprit du roi, qu'il ne paraissait encore pendant qu'il était dauphin. Depuis douze ans que ce prince régne , elle est maîtresse absolue de toutes choses : elle dispose des charges et des affaires ; elle a fait chasser le cardinal de Tournon , le chancelier Olivier et Villeroy. Ceux qui ont voulu éclairer le roi sur sa conduite ont péri dans cette entreprise. Le comte de Taix , grandmaître de l'artillerie , qui ne l'aimait pas , ne put s'empêcher de parler de ses galanteries, et surtout de celle du comte de Brissac, dont le roi avait déjà eu beaucoup de jalousie : néanmoins, elle fit si bien , que le comte de Taix fut disgracié; on lui ôta sa charge; et, ce qui est presque incroyable, elle la fit donner au comte de Brissac , et l'a fait ensuite maréchal de France. La jalousie du roi augmenta néanmoins d'une telle sorte, qu'il ne put souffrir que ce maréchal demeurât à la cour : mais la jalousie , qui est aigre et violente en tous les autres , est douce et modérée en lui par l'extrême respect qu'il a pour sa maîtresse ; en sorte qu'il n'osa
éloigner son rival que sur le prétexte de lui donner le gouvernement de Piémont. 11 y a passé plusieurs années : il revint , l'hiver dernier , sur le prétexte de demander des troupes et d'autres choses nécessaires pour l'armée qu'il commande. Le désir de revoir madame de Valentinois, et la crainte d'en être oublié, avaient peut-être beaucoup de part à ce voyage. Le roi le reçut avec une grande froideur. MM. de Guise, qui ne l'aiment pas, mais qui n'osent le témoigner à cause de madame de Valentinois, se servirent de M. le vidame, qui est son ennemi déclaré , pour empêcher qu'il n'obtînt aucune des choses qu'il était venu demander. Il n'était pas difficile de lui nuire ; le roi le haïssait, et sa présence lui donnait de l'inquiétude : de sorte qu'il fut contraint de s'en retourner sans remporter aucun fruit de son voyage , que d'avoir peut-être rallumé dans le cœur de madame de Valentinois des sentimens que l'absence commençait d'éteindre. Le roi a bien eu d'autrès sujets de jalousie; mais, ou il ne les a pas connus, ou il n'a osé s'en plaindre. , ,
Je ne sais , ma fille , ajouta madame de Chartres, si vous ne trouverez point que je vous ai plus appris de choses que vous n'aviez envie d'en savoir. Je suis trés-éloignée , madame , de faire cette plainte, répondit madame de Ciéves; et,
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sans la peur de vous importuner, je vous demanderais encore plusieurs circonstances que j'ignore.
La passion de M- de Nemours pour madame deClèves fut d'abord si violente, qu'elle lui ôta le goût et même le souvenir de toutes les personnes qu'il avait aimées, et avec qui il avait conservé des commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de chercher des prétextes pour rompre avec elles; il ne put se donner la patience d'écouter leurs plaintes , et de répondre à leurs reproches. Madame la dauphine, pour qui il avait eu des sentimens assez passionnés , ne put tenir dans son cœur contre madame de Clèves. Son impatience pour le voyage d'Angleterre commença même à se ralentir, et il ne pressa plus avec tant d'ardeur les choses qui étaient nécessaires pour son départ. Il allait souvent chez la reine-dauphine , parce que madame de Clèves y allait souvent, et il n'était pas fâché de laisser imaginer ce que l'on avait cru de ses sentimens pour cette reine. Madame de Clèves lui paraissait d'un si grand prix, qu'il se résolut de manquer plutôt à lui donner jdes marques de sa passion , que de hasarder de la faire connaître au public. Il n'en parla pas même au vidame de Chartres , qui était son ami intime , et pour qui il n'avait rien de caché. Il prit une