‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 6 sur 33 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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conduite si sage , et s'observa avec tant de soin , que personne ne le soupçonna d'être amoureux de madame de C lèves, que le chevalier de Guise ; et elle aurait eu peine à s'en apercevoir ellemême , si l'inclination qu'elle avait pour lui ne lui eût donné une attention particulière pour ses actions , qui ne lui permit pas d'en douter.

Elle ne se trouva pas la même disposition à dire à sa mère ce qu'elle pensait des sentimens de ce prince , qu'elle avait eue à lui parler de ses autres amans : sans avoir un dessein formé de le lui cacher , elle ne lui en parla point. Mais madame de Chartres ne le voyait que trop, aussi-bien que le penchant que sa fille avait pour lui. Cette connaissance lui 'donna une douleur sensible : elle jugeait bien le péril où était cette jeune personne , d'être aimée d'un homme fait comme M. de Nemours, pour qui elle avait de l'inclination. Elle fut entièrement confirmée dans les soupçons qu'elle avait de cette inclination , par une chose qui arriva peu de jours après.

Le maréchal de Saint-André, qui cherchait toutes les occasions de faire voir sa magnificence, supplia le roi , sur le prétexte de lui montrer sa maison, qui ne venait que d'être achevée, de lui vouloir faire l'honneur d'y aller souper ayee les reines. Ce maréchal était bien aise aussi de

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faire paraître aux yeux de madame de Clèves cette dépense éclatante qui allait jusqu'à la profusion.

Quelques jours avant celui qui avait été choisi pour ce souper , le roi-dauphin , dont la santé était assez mauvaise , s'était trouvé mal, et n'avait vu personne. La reine sa femme avait passé tout le jour auprès de lui. Sur le soir, comme il se portait mieux , il fit entrer toutes les personnes de qualité qui étaient dans son antichambre. La reine-dauphine s'en alla chez elle : elle y trouva madame dé Gléves et quelques autres daines qui étaient les plus dans sa familiarité.

Comme il était déjà assez tard , et qu'elle, n'était point habillée , elle n'alla pas chez la reine ; elle fit dire qu'on ne la voyait point , et fit apporter ses pierreries, afin d'en choisir pour le bal du maréchal de Saint-André , et pour en donner à madame de Clèves , à qui elle en avait promis. Comme elles étaient dans cette occupation, le prince de Condé arriva. Sa qualité lui rendait toutes les entrées libres. La reine-dauphine lui dit qu'il venait sans doute de chez le roi son mari, et lui demanda ce que l'on y faisait. L'on dispute contre M. de Nemours , madame , répondit-il , et il défend avec tant de chaleur la cause qu'il soutient , qu'il faut que

ce soit la sienne. Je crois qu'il a quelque maîtresse qui lui donne de l'inquiétude quand elle est au bal, tant il trouve que c'est une chose fâcheuse pour un amant, que d'y voir la personne qu'il aime.

Gomment, reprit madame la dauphine, M. de Nemours ne veut pas que sa maîtresse aille au bal! J'avais bien cru que les maris pouvaient souhaiter que leurs femmes n'y allassent pas ; mais, pour leurs amans , je n'avais jamais pensé qu'ils pussent être de cç, sentiment. M. de Nemours trouve , répliqua le prince de Gondé , que le bal est ce qu'il y a de plus insupportable pour les amans , soit qu'ils soient aimés ou qu'ils ne le soient pas. Il dit que, s'ils sont aimés, ils .ont le chagrin de l'être moins pendant plusieurs jours ; qu'il n'y a point de femme que le soin de sa parure n'empêche de songer à son. amant; qu'elles en sont entièrement occupées ; que ce soin de se parer est pour tout le monde , aussi-bien que pour celui qu'elles aiment ; que , lorsqu'elles sont au bal, elles veulent plaire à tous ceux qui les regardent ; que , quand elle* sont contentes de leur beauté , elles en ont un< joie dont leur amant ne fait pas la plus grand partie. Il dit aussi que, quand on n'est poin aimé , on souffre encore davantage de voir s maîtresse dans une assemblée ; que plus elle e$

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admirée du public , plus on se trouve malheureux dé n'en être point aimé ; que Ton craint toujours" que sa beauté ne fasse naître quelque amour plus heureux que le sien : enfin il trouve qu'il n'y a point de souffrance pareille à celle de voir sa maîtresse au bal , si ce n'est de savoir qu'elle y est , et de n'y être pas.

Madame de Clèves ne faisait pas semblant d'entendre ce que disait le prince de Condé, mais elle l'écoutait avec attention. Elle jugeait aisément quelle part elle avait à l'opinion que soutenait M. de Nemours, et surtout à ce qu'il disait du chagrin de n'être pas au bal où était sa maîtresse, parce qu'il ne devait pas être à celui du maréchal de Saint-André, et que le roi l'envoyait au-devant du duc de Ferrare.

La reine-dauphine riait avec le prince de Condé , et n'approuvait pas l'opinion de M. de Nemours. Il n'y a qu'une occasion , madame , lui dit ce prince , où M. de Nemours consente que sa maîtresse aillé au bal, c'est lorsque c'est lui qui le donne ; et il dit que l'année passée qu'il en donna un à votre majesté, il trouva que sa maîtresse lui faisait une faveur d'y venir, quoiqu'elle ne semblât que vous y suivre ; que c'est toujours faire une grâce à un amant , que d'aller prendre sa part à un plaisir qu'il donne ; que c'est aussi une chose agréable pour l'amant,

que sa maîtresse le voie le maître d'un lieu où est toute la cour , et qu'elle le voie se bien ac-* quitter d'en faire les honneurs. M. de Nemours avait raison, dit la reine-dauphine en souriant y d'approuver que sa maîtresse allât au bal : il y avait alors un si grand nombre de femmes à qui il donnait cette qualité , que , si elles n'y fussent point venues, il y aurait eu peu de monde.

Sitôt que le prince de Condé avait commence à conter les sentimens de M. de Nemours sur le bal, madame de Clèves avait senti une grande envie de ne point aller à celui, du maréchal de Saint-André. Elle entra aisément dans l'opinion qu'il ne fallait pas aller chez un homme dont on était aimée, et elle fut bien aise d'avoir une raison de sévérité pour faire une chose qui était une faveur pour M. de Nemours. Elle emporta néanmoins la parure que lui avait donnée la reinedauphine ; mais le soir , lorsqu'elle la montra à sa mère , elle lui dit qu'elle n'avait pas dessein de s'en servir; que le maréchal de Saint-André prenait tant de soin de faire voir qu'il était attaché à elle, qu'elle ne doutait point qu'il ne voulut aussi faire croire qu'elle aurait part au divertissement qu'il devait donner au roi , et que, sous prétexte de faire l'honneur de chez lui , il lui rendrait des soins dont peut-être elle serait embarrassée.

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Madame de Chartres combattit quelque temps l'opinion de sa fille, comme la trouvant particulière; mais, voyant qu'elle s'y opi nia trait, elle s'y rendit, et lui dit qu*il fallait donc qu'elle fit la malade , pour avoir un prétexte de n'y pas aller, parce que les raisons qui l'en empêchaient ne seraient pas approuvées, et qu'il fallait même empêcher qu'on ne les soupçonnât. Madame de Clèves consentit volontiers à passer quelques jours chez elle , pour ne point aller dans un lieu où M. de Nemours ne devait pas être :.et il partit sans avoir le plaisir de savoir qu'elle n'y irait pas.

Il revint le lendemain du bal' : il sut qu'elle ne s'y était pas trouvée ; mais , comme il ne savait pas que l'on eût redit devant elle la conversation de chez le roi-dauphin, il était bien éloigné de croire qu'il fut assez heureux pour l'avoir empêchée d'y aller.

Le lendemain, comme il était chez la reine, et qu'il parlait à madame la dauphine, madame de Chartres et madame de Clèves y vinrent , et s'approchèrent de cette princesse. Madame de Clèves était un peu négligée , comme une personne qui s'était trouvée mal ; mais son visage ne répondait pas à son habillement. Vous voilà si belle, lui dit madame la dauphine , que je ne saurais croire que vous ayez été malade. Je pense

que M. le -prince de Condé, en. vous contant l'avis de M. de Nemours sur le bal, vous a persuadée que vous feriez une. faveur au maréchal de Saint-André d'aller chez lui ., et que c'est ce qui vous a empêchée d'y venir. Madame de Clèves rougit de ce que madame la dauphine devinait si juste , et de ce qu'elle disait devant M. de Nemours ce qu'elle avait deviné.

Madame de Chartres vit dans ce moment pourquoi sa fille n'avait pas voulu aller au bal;, et, pour empêcher que M. de Nemours ne le jugeât aussi-bien qu'elle, elle prit la parole avec un air qui semblait être appuyé sur la vérité. Je vous assure , madame , dit-elle à madame la dauphine , que votre majesté fait plus d'honneur à ma fille qu'elle n'en mérite. Elle était véritablement malade; mais je crois que, si je ne l'en eusse empêchée, elle n'eût pas laissé de vous suivre et de se montrer aussi changée qu'elle était 7 pour avoir le plaisir de voir tout ce qu'il y a eu d'extraordinaire au divertissement d'hier au soir. Madame la dauphine crut ce que disait madame de Chartres : M. de Nemours fut bien fâché d'y trouver de l'apparence ; néanmoins la rougeur de madame de Clèves lui fit soupçonner que ce que madame la dauphine avait dit n'était pas entièrement éloigné de la vérité. Madame de Clèves avait d'abord e'té fà-

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chée que M. de Nemours eût eu lieu de croire que c'était lui qui l'avait empêchée d'aller chez le maréchal de Saint-André ; mais ensuite elle sentit quelque espèce de chagrin , que sa mère lui en eût entièrement ôté l'opinion.

Quoique l'assemblée de Cercamp eût été, rompue , les négociations pour la paix avaient toujours continué, et les choses s'y disposèrent d'une telle sorte, que , sur la fin de février, on se rassembla à Cateau-Cambrésis. Les mêmes députés y retournèrent ; et l'absence du maréchal de Saint -André défit M. de Nemours du rival qui lui était le plus redoutable , tant par l'attention quil avait à observer ceux qui approchaient madame de Clèves, que par le progrès qu'il pouvait faire auprès d'elle.

Madame de Chartres n'avait pas voulu laisser voir à sa fille qu'elle connaissait ses sentimens pour ce prince , de peur de se rendre suspecté sur les choses qu'elle avait envie de lui dire. Elle se mit un jour à parler de lui; elle lui en dit du bien , et y mêla beaucoup de louanges empoisonnées sur la sagesse qu'il avait d'être incapable de devenir amoureux , et sûr ce qu'il ne se faisait qu'un plaisir, et non pas un attachement sérieux du commerce des femmes. Ce n'est pas, ajouta-t-elle , que l'on ne Fait soupçonné d'avoir une grande passion pour la reine-

dauphine ; je vois même qu'il y va très-souvent , et je vous conseille d'éviter autant que vous pourrez de lui parler, et surtout en particulier, parce que , madame la dauphine vous traitant comme elle fait, on dirait bientôt que vous êtes leur confidente, et vous savez combien cette réputation est désagréable. Je suis d'avis, si ce bruit continue, que vous alliez un peu moins chez madame la dauphine , afin de ne vous pas trouver mêlée dans des aventures de galanterie.

Madame de Glèves n'avait jamais ouï parler de M. de Nemours et de madame la dauphine :

elle fut si surprise de ce que lui dit sa mère , et elle crut si bien voir combien elle s'était trompée dans tout ce qu'elle avait pensé des sentimens de ce prince , quelle en changea de visage. Madame de Chartres s'en aperçut : il vint du monde dans ce moment; madame de Clèves s'en alla chez elle , et s'enferma dans son cabinet.

L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle sentit de connaître, par ce que lui venait de dire sa mère, l'intérêt qu'elle prenait à M. de Nemours : elle n'avait encore osé se l'avouer à ellemême. Elle vit alors que les sentimens qu'elle avait pour lui étaient ceux que M. de Glèves lui avait tant demandés; elle trouva combien il était honteux de les avoir pour un autre que pour un mari qui les méritait. Elle se sentit

blessée et embarrassée de la crainte que M. de Nemoiirs ne la voulût faire servir de prétexte à madame la dauphine , et cette pensée la détermina à conter à madame de Chartres ce qu'elle ne lui avait point encore dit.

Elle alla le lendemain matin dans sa chambre pour exécuter ce qu'elle avait résolu ; mais elle trouva que madame de Chartres avait un peu de fièvre , de sorte qu'elle ne voulut pas lui parler. Ce mal paraissait néanmoins [si peu de chose 9 que madame de Clèves ne laissa pas d'aller l'aprés-dînée chez madame la dauphine : elle était dans son cabinet avec deux ou trois dames qui étaient le plus avant dans sa familiarité. Nous parlions de M. de Nemours , lui dit cette reine en la voyant, et nous admirions combien il est changé depuis son retour de Bruxelles : devant que d y aller , il avait un nombre infini de maîtresses , et c'était même un défaut en lui , car il ménageait également celles qui avaient du mérite et celles qui n'en avaient pas; depuis qu'il est revenu, il ne connaît ni les unes ni les autres : il n'y a jamais eu un si' grand changement; je trouve même qu'il y en a dans son humeur, et qu'il est moins gai que de coutume.

Madame de Clèves ne répondit rien, et elle pensait avec honte qu elle aurait pris tout ce

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que l'on disait; du changement de ce prince pour des marques de sa passion, si elle n'avait point été détrompée. Elle se sentait quelque aigreur contre madame la dauphine , de lui voir chercher des raisons et s'étonner d'une chose dont apparemment elle savait mieux la vérité' que personne. Elle ne put s'empêcher de lui en té-* moigner quelque chose ; et, comme les autres dames s'éloignèrent , elle s'approcha d'elle, et lui dit tout bas : Est-ce aussi pour moi , madame, que vous venez de parler , et voudriez-vous me cacher que vous fussiez celle qui a fait changer de conduite à M. de Nemours? Vous êtes injuste r lui dit madame la dauphine ; vous savez que je n'ai rien de caché pour vous. 11 est vrai que M. de Nemours , devant que d'aller à Bruxelles, a eu , je crois , intention de me laisser entendre qu'il ne me haïssait pas; mais , depuis qu'il est revenu , il ne m'a pas même paru qu'il se souvînt des choses qu'il avait faites : et j'avoue que j'ai de la curiosité de savoir ce qui l'a fait changer. 11 sera bien difficile que je ne le démêle , ajouta-t-elle : le vida me de Chartres , qui t&t son ami intime , est amoureux d'une personne sur qui j'ai quelque pouvoir , et je saurai par ce moyen ce qui a fait ce changement. Madame la dauphine parla d'un air qui persuada madame de Cléves , et elle se trouva malgré elle dans un

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état plus calme et plus doux que celui où elle était auparavant.

Lorsqu'elle revint chez sa mère, elle sut qu'elle était beaucoup plus mal qu'elle ne l'avait laissée. La fièvre lui avait redoublé , et les jours suivans elle augmenta de telle sorte qu'il parut que ce serait une maladie considérable. Madame de Clèves était dans une affliction extrême , elle ne sortait point de la chambre de sa mère ; M. de Clèves y passait aussi presque tous les jours, et par l'intérêt qu'il prenait à madame de Chartres , et pour empêcher, sa femme de s'abandonner à la tristesse, mais pour avoir aussi le plaisir de la voir : sa passion n'était point diminuée.

M. de Nemours, qui avait toujours eu beaucoup d'amitié pour lui , n'avait pas cessé de lui en témoigner depuis son retour de Bruxelles.

Pendant la maladie de madame de Chartres, ce prince trouva le moyen de voir plusieurs fois madame de Clèves , en faisant semblant de chercher son mari , ou de le venir prendre pour ,1e mener promener. Il le cherchait même à des heures où il savait bien qu'il n'y était pas; et, sous le prétexte de l'attendre , il demeurait dans l'antichambre de madame de Chartres, où il y avait toujours plusieurs personnes de qualité. Madame de Clèves y venait souvent ; et , pour

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être affligée, elle n'en paraissait pas moins belle à M. de Nemours. Il lui faisait voir combien il prenait d'intérêt à son affliction, et il lui en parlait avec un air si doux et si soumis, qu'il la persuadait aisément que ce n'était pas madame la dauphine dont il était amoureux.

Elle ne pouvait s'empêcher d'être troublée de sa vue, et d'avoir pourtant du plaisir à le voir; mais, quand elle ne le voyait plus, et qu'elle pensait que ce charme qu'elle trouvait dans sa vue était le commencement des passions , il s'en fallait peu qu'elle ne crût le haïr, par la douleur que lui donnait cette pensée.

Madame de Chartres empira si considérablement, que Ton commença à désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril où elle était, avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler madame de .Clèves.

/"^ Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en / lui tendant la main ; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de moi augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de l'inclination pour M. de Nemours : je ne vous demande point de me l'avouer; je ne suis plus en état de me servir de \otte sincérité pour vous conduire. Il y a déjà long-temps que je me

suis aperçue de cette inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord , de peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que trop présentement : vous êtes sur le bord du précipice; il faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à votre mari , songez ce que vous vous devez à vous-même , et pensez que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise , et que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille; retirez-vous de la cour, obligez votre mari de vous emmener, ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles; quelque affreux qu'ils vous paraissent d'abord , ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler le bonheur que j'espère en sortant de ce monde , ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes; mais, si ce malheur vous doit arriver, i je reçois la mort avec joie, pour n'en être pas / le témoin. ^ J

Madame de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mëre, qu'elle tenait serrée entre les siennes; et madame de Chartres se sen-

tant touchée elle-même : Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous attendrit trop l'une/ et l'autre, et souvenezvous , si vous pouvez , de tout ce que je viens de vous dire.

Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles, et commanda à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter ni parler davantage. Madame de Cléves sortit de la chambre de sa mère en l'état que Ton peut s'imaginer, et madame de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours , pendant lesquels elle ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle se sentait attachée.

Madame de Cléves était dans une affliction extrême; son mari ne la quittait point, et, sitôt que madame de Chartres fut expirée, il l'emmena à la campagne , pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille. Quoique la tendresse et la reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait qu'elle avait de sa mère pour se défendre contre M. de Nemours, ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse d'être abandonnée à ellemême , dans un temps où elle était si peu maîtresse de ses sentimens , et où elle eût tant sou-

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haité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont M. de Clèves en usait pour elle, lui faisait souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus de tendresse qu'elle n'avait encore fait; ellene voulait poin-tqu'il la quittât, et il lui semblait qu'à force de s'attacher à lui , il la défendrait contre M. de Nemours.

Ce prince vint voir M. de Clèves à la campagne : il rfit ce qu'il put pour rendre aussi une visite à madame de Clèves , mais elle ne le voulut point recevoir; et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de le trouver aimable , elle avait fait une forte résolution de s'empêcher de le voir, et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient d'elle.

M. de Clèves vint à Paris pour faire sa cour, et promit à sa femme de s'en retourner le lendemain? il ne revint néanmoins que le jour d'après. Je vous attendis tout hier, lui dit madame Ae Clèves, lorsqu'il arriva, et je vous dois foire des reproches de n'être pas venu comme vous ftte l'aviez promis. Vous savez que si je pouvais sentir une nouvelle affliction en l'état où je suis , ce serait la mort de madame de Teurnon, que j'ai apprise ee matin : j'en au-

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