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ordonnance , sans liaison et sans art. Ce sont eux que les Italiens ont imités. En prenant d'eux les romans, ils en ont pris les défauts; et c'est une autre erreur de Giraldi , pire que la précédente , de vouloir louer ce défaut , et en faire une vertu. S'il est vrai, comme il le reconnaît lui-même , que le roman doit ressembler à un corps parfait, et être composé de plusieurs parties différentes et proportionnées, sous un seul ciief ; il s'ensuit que l'action principale , qui est comme le chef du roman , doit être unique et illustre en comparaison des autres ; et que les actions subordonnées, qui sont comme les membres, doivent se rapporter à ce chef, lui céder en beauté et en dignité , l'ornei^*, le soutenir , et l'accompagner avec dépendance ; autrement , ce sera un corps à plusieurs têtes , monstrueux et difforme. L'exemple d'Ovide, qu'il allègue en sa faveur , et celui des autres poètes cycliques , qu'il pouvait aussi alléguer , ne le justifient pas; car les métamorphoses de l'ancienne fable , qu'Ovide s'était proposé de ramasser en un seul poème , et celles qui composent les poèmes cycliques, étant toutes des actions détachées à peu près semblables et d'une beauté presque égale , il était autant impossible d'en faire un corps régulier, que de faire un bâtiment
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parfait avec du sable seulement. L'applaudissement qu'ont eu ces romans défectueux de sa nation, et qu'il fait tant valoir, le justifie encore moins : il ne faut pas juger d'un livre par le nombre, mais par la suilisance de ses approbateurs. Tout le monde s'attribue la licence de juger de la poésie et des romans ; tous les piliers de la grande salle du palais , et toutes les ruelles s'éi"i.frent en tribunaux oii l'on décide souverainement du mérite des grands ouvrages : on y met hardiment le jirix à un poëme épique, sur la lecture d'une comparaison ou d'une description ; et un vers un peu rude à l'oreille, tel que le lieu et la matière le demandent quelquefois, l'y pourra perdre de réputation; un sentiment tendre y fait la fortune d'un roman ; et une expression un peu forcée , ou un mot suranné le décrie. Mais ceux qui les composent ne se soumettent pas à ces décisions; et, semblables à cette comédienne d'Iïorace, qui , étant chassée du théâtre par le peuple, se contenta de l'approbation des chevaliers, ils se contentent de plaire à de plus fins connaisseurs , qui ont d'auties jègles pour en juger; et ces règles sont connues de si peu de gens, que les bons juges, comme nous l'avons dit si souvent , ne sont pas moins rares que les bons romanciers ou les bons
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poëtps; et que , dans le petit nombre de ceux qui se connaissent en vers, à peine en trouvet-on un qui se connaisse en poésie, ou qui sache même que les vers et la poésie sont choses tout-à-fait difFérentes. Ces juges, dont le sentiment est la règle certaine de la valeur des poëmes et des romans, avoueronti Giraldi que les romans italiens ont de très-belles choses , et méritent beaucoup d'autres louanges , mais non pas celle de la régularité, de l'ordonnance , ni de la justesse du dessein. Je reviens au roman d'Athénagoras , dont le dénoûment, quoique sans machine, est moins heureux que le reste : il n'est pas assez piquant; il se présente avant que la passion et l'impatience du lecteur soient assez échauffées , et il se fait à trop de reprises ; mais son plus grand défaut , c'est l'ostentation importune avec laquelle il étale son savoir dans l'architecture. Ce qu'il en a écrit serait admirable ailleurs ; mais il est vicieux là oîi il l'a mis , et hors de sa place : Ne dee anco il poeta , dit Giraldi , nel descriveie le fahbriche , volersi monstrare in gnisa d'architettore , che descrivendo troppo miiiutainente le cose a taie arte appartcncnti , hisci quello che conviene al poeta, alla quale cosa egli dee sovra ogni cnsa mirare , se cerca loda : oltre che queste de.scrittionl di cose me-
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i>r. S Ho^iixs. à.)
ilidnichc rcccjio cou loro viltà , c sono lontaney € (In/r usa, e (hil i^rande delV heroico '. 11 a pris plusieurs choses d'Iîéliodore , ou ïlëliodore de lui; car, comme je les crois de même âge, je ne sais auquel je dois donner la gloire de l'invention. Les noms et les caractères de Théoffène et de Charide ressemblent à ceux de ThéaG:ène et de Chariclée ; Théof^ène et Cl)ai'id<* se virent et s'aimèrent eu une fête de Minerve, comme Tliéagène et Chariclée en une fête d'Apollon : Athénagoras fait un Harondat gouverneur de la Basse-Egypte ,• Iléliodore fait nn Oroondate gouverneur d'Egypte : Athénagoras feint que Théogène est près d'être sacrifié par les Scythes ; Iléliodore feint que Théagène est près d'être sacrifié par les Etliiopiens ; et Athénagoras enfin , comme Héliodore, a divisé son ouvrage en dix livres.
Je ne mettrai pas au nom!)re des romans les livres des paradoxes de Damascius , philosophie
' « Le pocte ne (toit pas non plus, clans la <lcscri[)tion » des édifices, iiniU'r 1 architecte, qui, détaillant avcr » trop d'exactilude les objets relatifs à son art, néglige » ceux <pji sont dvi ressort de la poésie. .. Ces descrip- » lions techniques et minuliouses ont une sorts de bas- » sesse , qui répij;;ne à la noblesse aocoutnniée du genre » héroïque. «
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païen , qui vécut sous Justinien ; car , lorsque Photius dit qu'il a iiiiifé x\ntonius Diogenès, le modèle de la plupart des romanciers grecs , il faut entendre qu'il a écrit comme lui des histoires peu croyables et fabuleuses, mais non pas romanesques , ni en forme de romans. Ce n'étaient qu'apparitions de spectres et de lutins, et quelques événemens au-dessus de la nature , ou crus trop légèrement, ou imaginés avec peu d'adresse , et dignes de l'impiété et de l'athéisme de leur auteur.
Deux ans après Damascius, l'histoire de Barlaam et de Josaphat fut composée par saint Jean Damascène. Plusieurs manuscrits anciens l'attribuent à Jean le Sinaïte, qui vécut du temps de l'empereur Théodose ; mais Billius fait voir que c'est sans raison , parce que les disputes contre les iconoclastes, qui sont insérées dans cet ouvrage, n'avaient pasété encore émues alors, et ne l'ont été que long-temps après , par l'empereur Léon Isaurique, sous lequel vécut saint Jean Damascène. C'est un roman , mais spirituel; il traite de Famour, mais c'est de l'amour de Dieu ; et l'on y voit beaucoup de sang répandu , mais c'est du sang des martyrs. Il est écrit en forme d'histoire, et non pas dans les règles du roman : et cependant , quoique la vraisemblance y soit assez exactement observée,
il porte tant de marques de fiction , qu'il ne faut que le lire avec un peu de discernement pour le reconnaître. L'on y découvre, au reste, l'esprit fabuleux de la nation de l'auteur, par le grand nombre de paraboles, de comparaisons et de similitudes qui v sont répandues.
Le roman de Tliéodorus Piodromus, et celui que l'on attribue à Eustatbius , évèque de Tliessalonique , qui fleurissait sous l'empire de Manuel Comnène, vers le milieu du douzième siècle, sont environ de même force. Le premier contient les amours de Dosiclès et de Rodanthe, et l'autre celles d'Ismenias et d'Ismène. M. Gaulmin a donné l'un et l'autre au public, avec sa traduction et ses notes. Comme il ne dit rien d'Eustathius dans la préface du livre qui porte son nom , je veux expliquer son silence en sa faveur, et croire qu'habile conime il était, il n'est pas tombé dans l'erreur de ceux qui se persuadent que ce savant commentateur d'Iïomère a été capable de faiie un aussi misérable ouvrage qu'est celui-ci : aussi quelques manuscrits nomment-ils l'auteur Eumathius, et non pas Eustatliius. Quoi qu'il en soit, rien n'est plus froid, rien n'est i)lus plat, rien n'est plus ennuyeux : nulle bienséance, nulle vraisemblance, nulle conduite; c'est le travail d'un écolirr , ou de quelque cbéîif sophiste qui mé-
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ritait d'être écolier toute sa vie. Théodorus Prodromiis ne kii est guère piricrahle : il a pourtant un peu plus d'art , quoiqu'il en ait peu : il ne se tire d'affaire que par des machines, et il n'entend rien à faire garder à ses acteurs la bienséance et runiformité de leurs caractères. Son ouvrage est plutôt un poëme qu'un roman ; car il est écrit en vers , et cela lui rend plus pardonnable son style trop figuré et trop licencieux. INéanmoins, comme ses vers sont ïambes, qu'ils ressemblent à la prose , et cju'on les pourrait appeler une prose mesurée , je ne l'exclus point de cette liste. On dit qu'il était Russe de nation, prêtre, poète, philosophe, et médecin. Je fais à peu près le même jugement des pastorales du sophiste Longus , que des deux romans précédens ,• car , encore que la plupart des savans des derniers siècles les aient louées , pour leur élégance et leurs agrémens joints à la simplicité convenable au sujet, néanmoins je n'y trouve rien de tout cela que la simplicité , qui va quelquefois jusqu'à la puérilité et à la niaiserie ; il n'y a ni invention ni conduite. Il commence grossièrement à la naissance de ses bergers , et flnit à leur mariage. Il ne débrouille jamais ses aventures que par des maeliines mal concertées, si obscènes, au reste, qu'il farstêtre un peu cynique pour les lire sans rougir. Son
DES KOMA.XS. OÇi
*lvle , qui a clé tant vanté, est peut-être ce qui uiérite moins de l'être ; c'est un style de sophiste, tel qu'il ('tait, semblable à celui d'Eustathius et de Théodorus Prodromus , qui tient de l'orateur et de l'Iiislorien , et qui n'est proj)re ni à l'un ni à l'autre ; plein de métaphores, d'antithèses, et de ces figures brillantes qui surprennent les simples, et qui llattent l'oreilhî sans remplir l'esprit. Au lieu d'attacher le lecteur par la nouveauté des événemens , par l'arrangement et la variété des matières, et par une narration nette et pressée, qui ait pourtant son tour et sa cadence, et qui avance toujours dans son sujet, il essaye, comme la plupart des autres sophistes , de le retenir par des descriptions hors d'œuvre ; il l'écarté hors du grand chemin; et, pendant qu'il lui fait voir tant de pays qu'il ne cherche point , il consume et use son attention et limpatience qu'il avait d'aller à la fin qu'il cherchait et qu'on lui avait proposée. J'ai traduit avec plaisir ce roman dans mon enfance ; aussi est-ce le seul âge oîi il doit plaire. Je ne vous dirai point en quel temps il a vécu : aucun des anciens ne parle de lui , et il ne porte aucune marque qui donne lieu aux conjectures , si ce n'est peut-être la pureté de son élocution , qui njc le fail juger plus ancierî que l(\s {]vu\ pn'Ci'dens.
Pour les trois Xénophon , romanciers, dont parle Suidas , je ne vous en puis rien dire que ce qu'il en dit : Tun était d'Antioche, Tautre d'Éphése, et le troisième de Chypre; tous trois ont écrit des histoires amoureuses. Le premier avait donné à son livre le nom de Babyloni(jues , comme lamblique; le second avait intitulé le sien , les Éphésiaques , et rapportait les amours d'Abrocomas et d'Anthie; et le troisième avait nommé le sien les Cypriaques, où il racontait les amours de Cinyras , de Myrrha, et d'Adonis.
Je ne crois pas devoir oublier Parthenius de Nicée , de qui nous avons un recueil d'histoires amoureuses qu'il dédia au poëte Cornélius Gallus, du temps d'Auguste. Plusieurs de ces histoires sont tirées de l'ancienne fable, et toutes d'anciens auteurs qu'il cite. Quelques-unes me semblent romanesques, et avoir été prises des fables milésiennes, comme celle d'Érippe et de Xanthus , au chapitre huitième ; celle de Polycrite et de Diognète, au chapitre neuvième; celle de Leucone et de Cyanique, au chapitre dixième; et celle de Neœra, d'IIipsicréon et de Promedon , au chapitre dix-huitième; car, outre que ces aventures sont attribuées à des personnes milésiennes, il ne parait point qu'elles aient été prises de la fab'.c ni de l'histoire ancienne. Peut-être même que les amours de Cau.-
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nus cl de liiLlis, ennuis du fondateur de Milet, qu'il rapporte au chapitre onzième, sont une fiction du pays, qui s'est rendue célèbre, et a été consacrée dans la mythologie antique; ce que je ne propose toutefois que comme une conjecture assez légère.
Dans ce dénombrement que je viens de faire, j'ai distingué les romans réguliers de ceux qui ne le sont pas : j'appelle réguliers, ceux qui sont dans les règles du poëme héroïque. Les Grecs, qui ont si heureusement perfectionné la ])lupart des sciences et des arts qu'on les en a crus les inventeurs , ont aussi cultivé l'art romanesque; et de brut et inculte qu'il était parmi les Orientaux, ils lui ont fait prendre une meilleure forme, en le resserrant dans les règles de l'épopée, et joignant en un corj s parfait les diverses parties , sans ordre et sans rapport , qui composaient les romans avant eux. De tous les romanciers grecs que je vous ai nommés, les seuls qui se soient assujettis à ces règles, sont Antonius Diogenès, Lucien, Athénagoras, larul)li(luo, Héliodorc, Achillès-Tatius, Eustathius et Théodorus Prodromus. Je ne dis rien de Lueius dePatras, ni de Damascius, que je n'ai })as mis au rang des faiseurs de romans. Pour .saint Jean Damascène et Longus, il leur eût i'iv aisé de réduire leurs ouvrages sous ces lois ;
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mais ils les ont ou ignorées ou méprisées. Je ne sais comment s'y sont pris les trois Xénophon , dont il ne nous est rien demeuré, ni même Aristide, et ceux qui, comme lui, ont écrit des fables milésiennes. Je crois toutefois que ces derniers ont gardé quelques mesures , et j'en juge par les ouvrages faits à leur imitation, que le temps nous a conservés, comme la métamorphose d'Apulée, qui est assez régulière.
Ces fables milésiennes, bien long-temps devant que de faire dans la Grèce le progrés que vous avez vu , avaient déjà passé dans l'Italie , et avaient été premièrement reçues par les Sybarites , peuple voluptueux au delà de tout ce qu'on peut imaginer. Cette conformité d'humeur , qu'ils avaient avec les Mi lésiens , établit entre eux une communication réciproque de luxe et de plaisirs , et les unit si bien , que Hérodote assure qu il ne connaissait point de peuples plus étroitement alliés. Ils apprirent donc des Milésiens l'art des fictions; et l'on vit des fables sybari tiques en Italie , comme l'on voyait des fables milésiennes en Asie. Il est malaisé de dire quelle en était la forme. Hesychius doiaie à entendre , dans un passage assez corrompu , qu'Ésope étant en Italie , ses fables y furent fort goûtées; qu'on renchérit par- dessus, qu'on les nomma
DES romans: 4^
s}bûri/i(jii(S , après les avoir cliaii(jées , et «juVlles ]);i6sèiriit en proverbes : mais il ne <iit Doirit en auoi consistait ce chanfrement. Suidas a cru qu'elles étaient semblables à celles (l'Ésope : il s'est trompe là , comme souvenl ailleurs. Le vieux commentateur d'Aristophane dit que les Sybarites se servaient des bêteiv dans leurs fables , et qu'Ésope se servait des hommes dans les siennes. Ce passage est assu- 1 ément gàlé ; car , comme on voit que les fables d'Ésope emploient des botes , il s'ensuit que celles des Sybarites emploient des hommes; aussi, en un autre endroit, le dit-il en termes exprès. Celles des Sybarites étaient plaisantes et faisaient rire. J'en ai trouvé lui échantillon dans Élien : c'est un petit conte qu'il dit avoir pris des histoires sybarites ; c'est - à - dire , selon mon sens, des fables sybaritiques; vous en jugerez par l'historiette même. « Un enfant de Sybaris , conduit par son pédagogue , rencontra par la rue un vendeur de figues sèches, et lui en déroba une; le pédagogue, l'ayant lepris aigrement , lui arracha la ligue et la mangea. » IMais ces fables n'étaient pas seulement facétieuses, elles étaient aussi fort lascives. Ovide met la Sybaritide , qui avait été composée peu de temps devant lui , au norai)!c des pièces les plus dissolues. Plusieurs
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savans croient qu'il désigne l'ouvj'age d'IIémithéon le sybarite , dont Lucien parle comme d'un amas de saletés. Cela me paraît sans fondement; car on ne voit point que la Sybaritide eût d'autre convenance avec le livre d'Hémithéon , qu'en ce que l'un et l'autre étaient des livres de débauches; et cela était commun à toutes les fables sybaritiques : outre que la Sybaritide avait été faite peu de temps devant Ovide , et que la ville de Sybaris avait été ruinée de fond en comble par les Crotoniates , cinq cents ans avant lui. Il est donc plus croyable que la Sybaritide avait été composée par quelque Piomain , et ainsi nommée , parce qu'elle avait été faite à l'imitation des anciennes fables sybaritiques. Un certain vieux auteur, que je crois qu il vous est assez indiiférent de connaître, fait entendre que leur style était court et laconique ; mais tout cela ne nous fait point voir que ces fables eussent rien de romanesque. Ce passage d'Ovide montre assez que, de sou temps , les Romains avaient déjà donné entrée chez eux aux fables des Sybarites; et il nous apprend, dans le même livre, que le célèbre historien Sisenna leur traduisit aussi les fables milésiennes d'Aristide. Ce Sisenna vécut du temps de Sylla , et était , comme lui , de la grande et illustre famille des Cornéliens. 11 fut préteur
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tle Sicile et d'Achaïe ; il écrivit Tliistoirc de sa patrie , et fut préféré à tous les historiens de sa nation qui l'avaient précédé.
Si la république romaine ne dédaig^na pas la lecture de ces faMes , lorsqu'elle retenait encore une discipline austère et des mœurs rigides , il ne faut pas s'étonner si , étant tombée sous le pouvoir des empereurs, et, à leur exemple , s'étant abandonnée au luxe et aux plaisirs , elle fut sensible à ceux que les romans donnent à l'esprit. Virgile , qui vécut im peu après la naissance de l'empire , ne fait point prendre de plus agréable divertissement aux Naïades , filles du fleuve Penée , lorsqu'elles sont assemblées sous les eaux de leur père, que de se raconter les amours des dieux, qui faisaient les romans de l'antiquité. Ovide, contemporain de Virgile, fait faire des contes romanesques aux filles de Minée, pendant que le travail de leurs mains les occupe , sans leur ôtcr la liberté de la langue et de l'esprit : le premier est les amours de Pyrame et de Tliisbé; le second, est celles de Mars et de Vénus ; et le troisième est celles de Salmacis pour Hermaphrodite.
En cela paraît l'estime que Rome avait alors pour les romans. Mais elle paraît encore mieux par le roman même que composa Pétrone ,
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l'un de ses consuls , et rhoninie le plus poli de son temps. Il le fit en forme de satire , du genre de celles que Varron avait inventées , en mêlant agréablement la prose avec les vers , et le sérieux avec l'enjoué, et qu'il avait nommées inénippées , parce que idénippe le cynique avait traité devant lui des matières graves d'un style plaisant et moqueur. Cette satire de Pétrone ne laissait pas d'être un véritable roman ; elle ne contenait que des fictions ingénieuses et agréables , et souvent fort sales et déshonnêtes , cachant sous l'écorce une raillerie fine et piquante contre les vices de la cour de Néron. Comme ce qui nous en reste n'est que des fragmens presque sans liaison , ou plutôt des collections de quelque studieux , on ne peut pas discerner nettement la forme et le tissu de toute la pièce. Néanmoins cela parait conduit avec ordre, et il y a apparence que ces paities détachées composaient un corps parfait avec celles qui nous manquent. Quoique Pétrone paraisse avoir été grand critique , et d'un goût fort exquis dans les lettres , son style toutefois ne répond pas tout-à-fait à la délicatesse de son jugement : on y remarque quelque afTectation ; il est un peu trop peint et trop étudié , et il dégénère déjà de cette simplicité naturelle et majestueuse de l'heureux
Di:S ROMANS. /^r,
siècle (l'Augusto : tant il est vrai que l'art de narrer , que tout le monde pratique , et que très -peu de gens entendent, est encore plus aisé à entendre qu à bien pratiquer !
On dit (|ue le poëte Lucain, qui vivait aussi du temps de Néron , avait laissé des fables saltiques , e'est-à-dire , selon quelques-uns, des fables dans lesquelles il racontait les amours des salvres et des nymphes. Cela ressemble bien à un roman; et l'espiit de ce siècle, qui était rcraancier, confirme mon soupçon. Mais, comme il ne nous en reste qtie le titre, qui même n'exprime pas trop clairement la nature de la pièce, je n'en dirai rien.
La métamorphose d'Apulée , si connue sous le nom de VJne r/or, fut faite sous les Antonins; elle eut Kl même origine que l'Ane de Lucien , ayant été tirée des deux premiers livres des métamorphoses de Lucius de Fatras; avec cette différence toutefois, que ces livres furent abrégés par Luc ien , et augmentés par Apulée. L'ouvrage de ce philosophe est régulier; car, encore qu'il semble le commencer par son enfance, néanmoins ce qu'il en dit n'est que par forme de préface, et pour excuser ia barbarie de son style. Le véritable commencement de son histoire est à son voyage de Théssalie, il nous a (!o:^n<' une idée des fihles mih'-
siennes par cette pièce, qu'il déclare d'aboid être de ce genre. Il l'a enrichie de beaux épisodes , et entre autres de celui de Psyché , que personne n'ignore, et il n'a point retranché les saletés qui étaient dans les originaux qu'il a suivis. Son style est d'un sophiste , plein d'affectation et de figures violentes, dures, barbares, dignes d'un Africain.
On tient que Claudius Albinus,run des prétendans à l'empire qui furent vaincus et tués par l'empereur Sévère , ne dédaigna pas un semblable travail. Jules Capitolin rapporte, dans sa vie, qu'il paraissait de certaines fables milésiennes sous son nom , assez estimées , quoique médiocrement écrites, et que Sévère reprocha au sénat de l'avoir loué comme un savant homme, encore qu'il ne lût que les fables milésiennes d'Apulée , et qu'il fit toute son étude de contes de vieilles et de pareilles bagatelles , qu'il préférait à des occupations sérieuses.
Martianus Capella a donné, comme Pétrone, le nom de satire à son ouvrage , parce qu'il est écrit, comme le sien, en vers et en prose, et que l'utile et l'agréable y sont mêlés. Ayant eu dessein de traiter de tous les arts qu'on appelle libéraux, il a pris pour cela un détour , les personnifiant, et feignant que Mercure, qui les a à sa suite, épouse la Philologie, c'est- à-dire
l'amour des belles-lettres , et lui donne pour présent de noces ce qu'ils ont de plus beau et de plus précieux ; de sorte que c'est une alk'p;orie continuelle, qui ne mérite pas proprement le nom de roman , mais plutôt ôajable; car, comme je l'ai déjà remarqué, la fable représente des choses qui n'ont point été et n'ont pu être ; et le roman représente des choses qui ont pu être, mais qui n'ont point été. L'artifice de cette allégorie n'est pas fort fin ; le style est la barbarie même, si hardi et si immodéré dans ses figures, qu'on ne le pardonnerait pas au poëte le plus déterminé , et couvert d'une obscurité si épaisse qu'à peine est-il intelligible; savant au reste, et plein d'une érudition peu commune. On écrit que l'auteur était Africain : s'il ne l'était, il méritait de l'être , tant sa manière d'écrire est dure et forcée. On ignore le temps auquel il a vécu; on sait seulement qu'il était plus ancien que Juslinien.
Jusqu'alors l'art des romans s'était maintenu dans quelque splendeur; mais il déclina ensuite avec les lettres et avec l'e mpire , lorsque ces nations farouches du nord portèrent partout leur ignorance et leur barbarie. L'on avait fait auparavant des romans pour le plaisir ; on fit alors des histoires fabuleuses , parce qu'on n'en pouvait faire de véritables, faute de savoir la
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vëiilé. Tholesin , que Ton dit avoir vécu vers le milieu du sixième siècle, sous le roi Arthur, tant célébré dans les romans, et Melkiu , qui fut un peu plus jeune, écrivirent l'histoire d'Angleterre, leur patrie, du roi Arthur, et de la table ronde. Balœus, qui les a mis dans sa liste, en parle comme d'auteurs remplis de fables. Il faut dire la même chose d'IIunibaldus Francus, qui fut, comme l'on écrit, contemporain de Clovis, et dont l'histoire n'est presque qu'un amas de mensonges grossièrement imaginés.
Enfin , monsieur , nous voici à ce livre fameux des faits de Charlemagne , que l'on attribue fort mal à propos à l'archevêque Turpin , quoiqu'il lui soit postérieur de plus de deux cents ans. Le Pigna, et quelques autres ont cru ridiculement que les romans ont pris leur nom de la ville de Reims , dont il était archevêque, parce que son livre, au rapport du premier, a (îté la source où les romanciers de Provence ont le plus puisé, et qu'il a été, selon les autres, le principal entre les faiseurs de romans. Quoi qu'il en soit, l'on vit plusieurs autres histoires de la vie de Charlemagne pleines de fables à perte de vue, et semblables à celle qui porte le nom de Turpin. Telles étaient les histoires attribuées à llancon et à Solcon Forteman , à Sivard le Sage, à Adel Adcling, et à Jean, fils d'un roi
DES ROMANS. 5l
de Frise, tous cinq Frisons, vt ([u'on dit aussi avoir vécu du temps de Clunlemagnc. Telle était encore Thistoire attribuée à Occon , ([ui, selon l'opinion commune, fut contemporain de l'empereur Othon le Grand , et petit-neveu de ce Solcon que je viens de nommer; et l'histoire de Gaufred de iMontmout, qui écrivit les faits du roi Arthur et la vie de Merlin. Ces histoires, faites à plaisir, plurent à des lecteurs simples, et plus i.<^norans encore que ceux qui les composaient. On ne s'amusa donc plus à chercher de bons mémoires et à s'instruire de la vérité pour écrire l'histoire : on en trouvait la matière dans sa propre tète et dans son invention. Ainsi, les historiens dégénérèrent en de véritables romanciers. La langue latine fut méprisée dans ce siècle plein d'ignorance, comme la vérité l'avait été. Les troubadours, les chanterres, les conteurs et les jongleurs de Provence, et enfin ceux de ce pays qui exerçaient ce qu'on appelait la science gaie, commencèrent, dès le temps de Hugues Capet , à romaniser tout de bon, et à courir la France, débitant leurs romans et \eur fi fabliaux , composés en langage romain ; car alors les Provençaux avaient plus d'usage des lettres et de la poésie que tout le reste des Français. Ce langage romain était celui que les Fiomains introduisirent dans les
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Gaules, après les avoir conquises, et qui, s'etant corrompu avec le temps, par le mélange du langage gaulois qui l'avait précédé, et du franc ou tudesque qui l'avait suivi , n'était ni latin , ni gaulois, ni franc, mais quelque chose de mixte, où le romain pourtant tenait le dessus , et qui , pour cela , s'appelait toujours roman y pour le distinguer du langage particulier et naturel de chaque pays , soit le franc , soit le gaulois ou le celtique, soit l'aquitanique,soitle helgique; car César écrit que ces trois lanpjues étaient diiférentes entre elles , ce que Strabon explique d'une différence qui n'était que comme entre divers dialectes d'une môme langue. Les Espagnols se servent du mot de roman vn même signification que nous, et ils appellent leur langage ordinaire romance. Le roman étant donc plus universelleniMit entendu , les conteurs de Provence s'en servirent pour écrire leurs contes, qui de là fiirent appelés romans. Les trouverres, allant ainsi par le monde, étaient bien payés de leurs peines, et bien traités des seigneurs qu'ils visitaient, dont quelques-uns étaient si ravis du plaisir de les entendre , qu'ils se dépouillaient quelquefois de leurs robes pour les en revêtir. Les Provençaux ne furent pas les seuls qui se ])lurent à cet agréable exercice; presque toutes
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