DE L ORIGINE
s'apercevoir , elles ont trouvé que c'était plutôt fait de désapprouver ce quelles ignoraient, que de l'apprendre. Les hommes les ont imitées pour leur plaire; ils ont condamné ce qu'elles condamnaient, et ont appelé pédanterie ce qui faisait une partie essentielle de la politesse , encore du temps de Malherbe. Les poètes et les autres écrivains français qui l'ont suivi ont été contraints de se soumettre à ce jugement ; et plusieurs d'entre eux, voyant que la connaissance de l'antiquité leur était inutile, ont cessé d'étudier ce qu'ils n'osaient plus mettre en usage. Ainsi une bonne cause a produit un très-mauvais effet; et la beauté de nos romans a attiré le mépris des belles-lettres, et ensuite l'ignorance.
Je ne prétends pas pour cela en condamner la lecture. Les meilleures choses du monde ont toujours quelques suites fâcheuses. Les romans en peuvent avoir de pires encore que l'ignorance. Je sais de quoi on les accuse : ils desséchent la dévotion ; ils inspirent des passions déréglées : ils corrompent les mœurs. Tout cela peut arriver, et arrive quelquefois. Mais de quoi les esprits malfaits ne peuvent-ils point faire un mauvais usage? Les âmes faibles s'empoisonnent elles-mêmes , et font du venin de tout. Il leur faut donc interdire l'histoire, qui rap-
DES ROM A. \ s. 71
porte lant de pernicieux exemples, et l;i Table, où les crimes sont autorisés par Texemple même des dieux. Une statue de marbre, qui faisait la dévotion publi(jue parmi les païens , fit la passion, la brutalité et le désespoir d'un jeune homme. Le Chcrea de Térence se fortifie dans un dessein criminel, à la vue d'un tableau de Jupiter, qui attirait peut-être le respect de tous les autres spectateurs. On a eu peu d'égard à l'honnêteté des mœurs dans la plupart des romans grecs et des vieux français, par le vice du temps où ils ont été composés. L'Astrée même, et quelques-uns de ceux qui l'ont suivie, sont encore un peu licencieux ; mais ceux de ce temps, je parle des bons, sont si éloignés de ce défaut, qn'on n'y trouvera pas une parole, pas une expression qui puisse blesser les oreilles chastes, pas une action qui puisse offenser la pudeur. Si l'on dit que l'amour y est traité d'une manière si délicate et si insinuante que ramorce d'une si dangereuse passion entre aisément dans de jeunes cœurs , je répondrai que non-seulement il n'est pas périlleux, mais qu'il est même en quelque sorte nécessaire que les jeunes personnes du monde connaissent cette passion , pour fermer les oreilles à celle qui est crimiucUe, et pouvoii' se démèlei" de ses artilices, et pour savoir se conduire dans celle qui a une un