PREMIÈRE PARTIE
rj'EsPAGXE commençait à s'affranchir de la domination des Maures. Ses peuples, qui s'étaient retirés dans les Asturies, avaient fondé le royaume de Léon; ceux qui s'étaient retirés dans les Pyrénées avaient donné naissance au royaume de Navarre ; il s'était élevé des comtes de Barcelone et d Aragon. Ainsi, cent cinquante ans après l'entrée des Maures, plus de la moitié de l'Espagne se trouvait délivrée de leur tyrannie.
De tous les princes chrétiens qui régnaient alors, il n'y en avait point de si redoutable qu'Alphonse, roi de Léon, surnommé le Grand. Ses prédécesseurs avaient joint la Castille à leur royaume. D'abord cette province avait été commandée par des gouverneurs, qui, dans la suite des temps, avaient rendu leur gouvernement héréditaire , et l'on commençait à craindre qu'ils ne s'en voulussent faire souverains. Ils s'appe-
yS Z A V D E ,
laient tous comtes de Castille : les plus puissans étaient Diego Poreellos et Nugnez Fernando. Ce dernier était considérable par ses grandes terres et par la grandeur de son esprit. Ses enfans servaient encore à soutenir sa fortune et à l'augmenter : il avait un fils et une fille d'une beauté extraordinaire -, le fils , qui s'appelait Consahe , ne voyait rien dans toute l'Espagne qu'on lui pût comparer , et son esprit et sa personne avaient quelque chose de si admirable , qu'il semblait que le ciel l'eût formé d'une manière diiférente du reste des hommes.
Des raisons importantes l'avaient obligé à quitter la cour de Léon , et les sensibles déplaisirs qu'il y avait reçus lui avaient inspiré le dessein de sortir de l'Espagne et de se retirer dans quelque solitude. Il vint dans l'extrémité de la Catalogne , à condition de s'embarquer sur le premier vaisseau qui ferait voile pour une des îles de la Grèce. Le peu d'attention qu'il avait à toutes choses lui faisait souvent prendre d'autres chemins que ceux qu'on lui avait enseignés. Au lieu de passer la rivière d'Ebre à Tortose, comme on lui avait dit qu'il le fallait fiiire, il suivit ses bords quasi jusqu'à son embouchure. Il s'aperçut alors qu'il s'était beaucoup détourné : il s'enquit s'il n'y avait point de barques; on lui dit qu'il n'en trouverait pas au lieu où il
était; mais que, s'il voulait aller jusqu'à un petit port assez proche, il en trouverait qui le mènerait à Tarragone. Il marcha jusqu'à ce portj il descendit de cheval, et demanda à quelques pêcheurs s'il n'y avait point de chaloupes prêtes à partir.
Comme il leur parlait, un homme qui se promenait tristement le long de la mer, surpris de sa beauté et de sa bonne mine, s'arrêta pour le regarder, et ayant entendu ce qu'il demandait à ces pêcheurs, prit la parole, et lui dit que toutes les barques étaient allées à Tarragone , qu'elles ne reviendraient que le lendemain, et qu'il ne pourrait s'embarquer que le jour d'après. Consalve , qui ne l'avait point aperçu, tourna la tête pour voir d'où venait cette voix , qui ne lui paraissait pas celle d'un pêcheur. Il fut étonné de la bonne mine de cet inconnu, comme cet inconnu l'avait été de la sienne. Il lui trouva quelque chose de noble et de grand , et même de la beauté, quoiqu'on vît bien qu'il avait passé la première jeunesse. Consalve n'était guère en état de s'arrêter à d'autres choses qu'à ses pensées ; néanmoins la rencontre de cet inconnu, dans un lieu si désert, lui donna quelque attention. Il le remercia de l'avoir instruit de ce qu'il voulait savoir, et il demanda ensuite aux pêcheurs où il pouri-ait aller passer
la nuit. Il n'y a que ces cabanes que vous voyez , lui ditrinconnu, et vous n'y sauriez être commodément. Je ne laisserai pas d'y aller chercher du repos , reprit Consalve ; il y a quelques jours que je marche sans en avoir , et je sens bien que mon corps en a plus de besoin que mon esprit ne lui en laisse. L'inconnu fut touché de la manière triste dont il avait prononcé ce peu de paroles , et il ne douta point que ce ne fût quelque malheureux : la conformité qui lui parut dans leurs fortunes lui donna pour Consalve cette sorte d'inclination que nous avons pour les personnes dont nous croyons les dispositions pareilles aux nôtres.
Vous ne trouverez point ici de retraite digne de vous, lui dit-il; mais si vous voulez en accepter une que je vous otfre derrière ce bois, vous y serez plus commodément que dans ces cabanes. Consalve avait tant d'aversion pour la société des hommes , qu'il refusa d'abord l'offre que lui faisait cet inconnu ; mais enfin les instantes prières qu'il lui en fit, et le besoin de prendre du repos , le contraignirent de l'accepter.
11 le suivit; et, après avoir marché quelque temps, il découvrit une maison assez basse , bâtie d'une manière simple, et néanmoins propre et régulière. La cour n'était fermée que de palissades de i^renadiers, non plus que le jardin,
HISTOIRE ESPAGNOLE. Si
qui était séparé d'un bois ])ar un petit ruisseau. Si Consalve eût pu prendre plaisir à quelque chose, l'agréable situation de cette demeure lui en aurait donné. Il demanda à l'inconnu si ce lieu était son séjour ordinaire, et si le hasard ou son choix l'v avait conduit. Il y a quatre ou cinq ans que je l'habite , lui répondit-il; je n'en sors que pour me promener sur le bord de la mer ; et, depuis que j'y demeure, je puis vous dire que vous êtes la seule personne raisonnable que j'y aie vue. La tempête fait souvent briser des vaisseaux contre cette côte , qui est assez dangereuse. J'ai sauvé la vie à quelques malheureux que j'ai retirés chez moi; mais tous ceux que la fortune y a conduits n'ont été que des étrangers, avec qui je n'eusse pu trouver de conversation , quand j'en aurais cherché. Vous pouvez juger, par le lieu où je demeure, que je n'en cherche pas. J'avoue néanmoins que je suis sensible au plaisir de voir une personne comme vous. Pour moi, répartit Consalve, je fuis tous les hommes, et j'ai tant de sujet de les fuir, que, si vous le saviez, vous ne trouveriez pas étrange que j'eusse eu tant de peine à accepter l'offre que vous m'avez faite; vous jugeriez, au contraire, qu'après les malheurs qu'ils m'ont causés, je dois renoncer pour jamais à toute sorte de société. Si vous n'avez à vous plaindre que des autres^ ré-