‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 25 sur 37 · Y'J.ME I · texte numérisé non relu

Y'J.ME I

|)li(|ua l'iiic(3nnii , et que vous n'ayez rien à vous repro'jherj il y en a de plus mallieiueux que vous , et vous Tètes moins que vous ne pensez. Le comble des malheurs, s'écria-t-il, c'est d'avoir à se plaindre de soi-même , c'est d'avoir creusé les abîmes oîi l'on est tombé, c'est d'avoir été injuste et déraisonnable; enfin, c'est d'avoir été la cause des infortunes dont on est accablé. Je vois bien, reprit Consalve, que vous ressentez les maux dont vous me parlez; mais qu'ils sont différens de ceux qu'on ressent , * quand, sans l'avoir mérité, on est trompé, trahi , et abandonné de tout ce qu'on aimait davantage ! A ce que j'en puis juger, lui repartit l'inconnu , vous abandonnez votre patrie, pour fuir des personnes qui vous ont trahi, et qui sont la cause de vos déplaisirs; mais jugez ce que vous auriez à souffrir s'il fallait que vous fussiez continuellement avec ces personnes qui font le malheur de votre vie! Songez que c'est l'état où je suis , que j'ai fait tout le malheur de la mienne, et que je ne puis me séparer de moi-même, pour qui j'ai tant d'horreur, pour qui j'ai tant de sujet d'en avoir, non-seulement parce que j'en souffre, mais par ce qu'en a souffert ce que j'aimais plus que toutes choses. Je ne me plain- (hais pas, dit Consalve, si je n'avais à me plaindre que de moi. Vous vous trouvez maliîcu-

irisTOiRi: f;sp v(;\t)r. E. 85

rtux, parce ([iic vous avc/, sujcl de vous haïr; mais, si vous avez ctô aimé rKlèlcnicnt de la personne que vous aimiez, pouvez-vous ne vous pas trouver heureux? Peut-être Tavez-vous perdue par votre faute; mais vous avez au moins Li consolation de penser qu'eHe vous a aimé, et (ju'elle vous aimerait encore, si vous n'aviez rien fait qui lui eût pu déplaire. Vous ne connaissez point Tamour, si cette seule pensée ne vousempêched'être malheureux; et vous vous aimez vousmême plus que votre maîtresse, si vous aimez mieux avoir sujet de vous plaindre d'elle que de vous. Le peu de part que vous avez sans doute à vos malheurs , répliqua l'inconnu , vous empêche de comprendre quel surcroît de douleur ce vous serait d'y avoir contribué; mais croyez , par la cruelle expérience que j'en fais, que de perdre par sa faute ce qu'on aime, est une sorte d'afïliction qui se fait sentir plus vivement que toutes les autres. Comme il achevait ces paroles , ils arrivèrent dans la maison, que Consalve trouva aussi jolie par dedans qu'elle lui avait paru par dehors. Il passa la nuit avec beaucoup d'inquiétude: le matin, la fièvre lui prit , et les jours suivans elle devint si violente , qu'on appréhenda pour sa vie. L'inconnu en fut sensiblement aflhVé , et son afïliction aupmenta encore par l'admiration que lui donnaient

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toutes les paroles et toutes les actions de Consalve. Il ne put se dérejidre du désir de savoir ([ui était une personne qui lui paraissait si extraordinaire. Il fit plusieurs questions à celui qui le servait ; mais l'igfnorance où cet homme était Ini-mémc du nom et de la qualité de son maître, l'empêcha de satisfaire sa curiosité: il lui dit seulement qu'il se faisait appeler Théodoric , et qu'il ne croyaitpas que ce fûtson nom véritable. Enfin, après plusieurs jours de fièvre continue, les remèdes et la jeunesse tirèrent Consalve hors de péril. L'inconnu essayait de le divertir des tristes pensées dont il le voyait occupé ; il ne le quittait point; et, bienqu'ils ne parlassent que de choses générales parce qu'ils ne se connaissaient pas encore, ils se surprirent l'un et l'autre par la grandeur de leur esprit.

Cet inconnu avait caché son nom et sa naissance depuis qu'il était dans cette solitude ; mais il voulut bien l'apprendre à Consalve. Il lui dit qu'il était du royaume de Navarre, qu'il s'appelait Alphonse Ximénès , et que ses malheurs l'avaient obli^^é de chercher une retraite où il pût en liberté regretter ce qu'il avait perdu. Consalve fut surpris du nom de Ximénès; il le connaissait pour un des plus illustres de la Navarre, et il fut vivement touché de la confiance qu'Alphonse lui témoignait. Quelque raison

iiFSTOinr. r.sPAOor.n. <Sd

qu'il eût de haïr les honiiiies, il ne put s'empêcher d'avoii' pour hii une amilié dont il ne se croyait phis capable.

Cependant sa santé commençait à revenir ; et, lorsqu'il se poi'ta assez bien pour s'embar- <pier , il sentit qu'il ne quitterait Alphonse qu'avec j)eine. Il lui parla de leur séparation , et du dessein qu'il avait de se retirer aussi dans quelque solitude. Alphonse en fut surpris et alllip-é : il s'était tellement accoutumé à la douceiu' de la conversation de Consalve, qu'il n'en pouvait regarder la perte qu'avec doulenr. Il lui dit d'abord qu'il n'était pas en état de partir , et il essaya ensuite de lui persuader de n'aller point chercher d'autre désert que celui où le hasard l'avait conduit.

Je n'oserais espérer, lui dit-il , de vous rendre cette demeure moins ennuyeuse; UKsis il nie semblé que, dans une retraite aussi longue que celle que vous entreprenez , il y a quelque douceur à n'être pas tout-à-fait seul. Mes malheurs ne pouvaient recevoir de consolation ; je crois néanmoins que j'aurais trouvé du soulagement, si, dans de certains momens, j'avais eu quelqu'un avec qui me plaindre. Vous trouverez ici la même solitude qu'au lieu où vous voulez aller , et vous aurez la commodité de parler , quand vous le voudrez , à une per-

sonne qui a une admiration extraordinaire pour votre mérite, et une sensibilité pour vos malheurs égale à celle qu'elle a pour les siens. Le discours d'Alphonse ne persuada pas d'abord Consalve ; mais peu à peu il fit de l'impression sur son esprit; et la considération d'une retraite privée de toute sorte de compagnie , jointe à l'amitié qu'il avait déjà pour lui , le fit résoudre à demeurer dans cette maison. La seule chose qui lui donnait de l'embarras , était la crainte d'être reconnu. Alphonse le rassura par son exemple , et lui dit que ce lieu était tellement éloigné de tout commerce , que , depuis tant d'années qu'il s'y était retiré, il n'avait jamais vu personne qui l'eût pu reconnaître. Consalve se rendit à ses raisons ; et , après s'être dit l'un et l'autre tout ce que se peuvent dire les deux plus honnêtes hommes du monde qui s'engagent à vivre ensemble, il envoya de ses pierreries à un marchand de Tarragone , afin qu'il lui fit tenir les choses dont il pourrait avoir besoin. Voilà donc Consalve établi dans cette solitude , avec la résolution de n'en sortir jamais ; le voilà abandonné à la réflexion de ses malheurs , où il ne trouvait d'autre consolation que de croire qu'il ne pouvait plus lui en arriver. Mais la fortune lui fit voir qu'elle trouve jus-

HISTOIIIK F. SI' \G> 0[. U:. Si

<|ii(' dans les tléscils ceux qu'elle a lésolu de j)ei'sécut(M'.

Sur la ilii (le raulomne, où les vents eoinmeiicent à rendre la mer redoutable, il alla se promener |)lus matin que de coutume. 11 y avait eu pendant la nuit une tempête épouvantable ; et la mer, qui était encore agitée, entretenait agréablement sa rêverie. Il considéra quelque temps l'inconstance de cet élément avec les mêmes réllexions qu'il avait accoutumé de faire sur sa fortune ; ensuite il jeta les yeux sur le rivage : il vit plusieurs marques du débris d'une chaloupe, et il regarda s'il ne verrait personne ({ui fût en état de recevoir du secours. Le soleil , qui se levait, fit briller à ses yeux quelque chose d'éclatant qu'il ne put distinguer d'abord , et qui lui donna seulement la curiosité de s'en approcher. Il tourna ses pas vers ce qu'il voyait; et, en s'approchant , il connut que c'était une femme magnifiquement habillée, étendue sur le sable, et qui semblait y avoir été jetée par la tempête. Elle était tournée d une sorte (pi'il ne pouvait voir son visage. Il la releva , pour juger si elle était morte: mais quel fut son élonnement, quand il vit, au iravers des horreurs de la mort, la plus grande beauté qu'il eût jamais vue ! Cette beautt' augmenta sa compassion , et

lui fit désirer que cette personne fût encore en état d'être secourue. Dans ce moment, Alphonse, qui l'avait suivi par liasard , s'approcha, et lui aida à la secourir. Leur peine ne fut pas inutile, ils vii-ent qu'elle n'était pas morte; mais ils jugèrent qu'elle avait besoin d'un plus grand secours que celui qu'ils lui pouvaient donner en ce lieu. Comme ils étaient assez proche de leur demeure , ils résolurent de l'y porter. Sitôt qu'elle y fut , Alphonse envova chercher des remèdes pour la soulager , et des femmes pour la servir. Lorsque ces femmes furent venues , et qu'on leur eut laissé la liberté de la mettre au lit, Consalve revint dans la chambre , et regarda cette inconnue avec plus d'attention qu'il n'avait encore fait. Il fut surpris de la proportion de ses traits et de la délicatesse de son visage; il regarda avec étonnement la beauté de sa bouche et la blancheur de sa gorqe ; enfin , il était si charmé de tout ce qu'il voyait dans cette étrangère , qu'il était près de s'imaginer que ce n'était pas une personne mortelle. Il passa une partie de la nuit sans pouvoir s'en éloigner. Alphonse lui conseilla d'aller prendre du repos; mais il lui répondit qu'il avait si peu accoutumé d'en trouver, qu'il était bien aise d'avoir une occasion de n'en pas cher- (^her inutilement.

Sur le matin , on s'aperçut que cette inconnue commençait à revenir : elle ouvrit les veux; et, comme la clartc lui lit d'abord quelque peine, elle les tourna languissamment du côté de Consalve , et lui fit voir de .jjrands yeux noirs d'une beauté qui leur était si particulière, qu'il semblait qu'ils étaient faits pour donner tout ensemble du respect et de l'amour. Quelque temps après, il parut que la connaissance lui revenait, qu'elle distinguait les objets, et qu'< lie était étonnée de ceux qui s'olFraient à sa vue. Consalve ne pouvait exprimer par ses paroles l'admiration qu'il avait pour elle; il faisait remarquer sa beauté à Alpbonse , avec cet empressement que l'on a pour les choses qui nous surprennent et qui nous ch.irment.

Cependant la parole ne revenait point à cette étrangère. Consalve , jugeant qu'elle serait peut-être encore long-temps dans le même état, se retira dans sa chambre. Il ne se put empêcher de faire réflexion sur son aventure. J'admire, disait-il, que la fortune m'ait fait rencontrer une femme dans le seul état où je ne pouvais la fuir , et où la compassion m'engage au contraire à en avoir soin ; j'ai même de l'admiration pour sa beauté ; mais sitôt fiu'elle sera guérie, je ne regarderai ses charmes que comme une chose dont elle ne se ser-

go ZAYDE,

vira ([ue pour faire plus de tiahisous el plus de misérables. Qu'elle en fera , grands dieux ! et qu'elle en a peut-être déjà faits! Quels yeux ! quels regards ! Que je plains ceux qui peuvent en être touchés, et que je suis heureux , dans mon malheur , que la cruelle expérience que j'ai faite de l'infidélité des femmes me garantisse d'en aimer jamais aucune ! Après ces paroles , il eut quelque peine à s'endormir, et son sommeil ne fut pas long: il alla voir en quel état était l'étrangère ; il la trouva beaucoup mieux; mais néanmoins elle ne parlait point encore , et la nuit et le jour suivant se passèrent sans qu'elle prononçât une seule parole. Alphonse ne put s'empêcher de faire voir à Consalve qu'il remarquait avec étonnement le soin qu'il avait d'elle. Consalve commença à s'en étonner lui-même ; il s'aperçut qu'il lui était impossible de s'éloigner de cette belle personne; il croyait toujours qu'il arriverait quelque changement considérable à son mal pendant qu'il ne serait pas auprès d'elle. Comme il y était, elle prononça quelques paroles ; il en sentit de la joie et du trouble : il s'approcha pour entendre ce qu'elle disait; elle parla encore, et il fut surpris de voir qu'elle parlait une langue qui lui ét?iit inconnue. Néanmoins il avait déjà jugé

par ses habits , ([u die était ('(liuiJjôrc ; mais , comme ses habits avaient «[uelque chose de ceux des Maures, et qu'il savait bien Tarabe , il ne doutait point qu'il ne pût s'en faire entendre. Il lui parla en cette langue, et il fut encore plus surpris de voir qu elle ne l'entendait point. 11 lui parla espagnol et italien ; mais tout était inutile , et il jugeait bien , par son air attentif et embarrassé, qu'elle ne l'entendait pas mieux. Elle continuait néanmoins à parler , et s'arrêtait quelquefois , comme pour attendre qu'on lui répondit. Consalve écoutait toutes ses paroles ; il lui semblait qu'à force de l'écouter , il pourrait l'entendre. Il lit approcher tous ceux qui la servaient, afin de voir s'ils ne l'entendraient point: il lui présenta un livre espagnol , pour juger si elle en connaissait les caractères ; il lui parut qu'elle les connaissait , mais qu'elle ignorait cette langue. Elle était triste et inquiète , et sa tristesse et son inquiétude augmentaient celle de Consalve.

Ils étaient en cet état, quand Alphonse entra dans la chambre, et y fit entrer avec lui une belle personne , habillée de la même façon que l'inconnue. Sitôt qu'elles se virent, elles s'embrassèrent avec bcaucou[) de témoignages d'amitié. Celle qui entrait prononça plusieurs fois

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le mot de Zayde , d'une manière qui fit connaître que c'était le nom de celle à qui elle parlait; et Zayde prononça aussi tant de fois celui de Fdlime, que l'on jugea bien que l'étrangère qui arrivait se nommait ainsi. Après qu'elles eurent parlé quelque temps , Zayde se mit à pleurer avec toutes les miirques d'une grande affliction, et elle fit signe de la main qu'on se retirât. On sortit de sa chambre. Consnlve s'en alla avec Alphonse pour lui demander où Ton avait rencontré cette autre étrangère. Alphonse lui dit que les pécheurs des cabanes voisines l'avaient trouvée sur le rivage , le même jour et au même état qu'il avait trouvé sa compagne. Elles auront de la consolation d'être ensemble , reprit Consalve ; mais, Alphonse, que pensez-vous de ces deux personnes? A en juger par leurs habits, elles sont d'un rannr au-dessus du commun. Comment se sont-elles exposées sur la mer dans une petite barque ? Ce n'est point dans un grand vaisseau qu'elles ont fait naufrage. Celle que vous avez amenée à Zayde lui a appris une nouvelle qui lui a donné beaucoup de douleur; enfin, il y a quelque chose d'extraordinaire dans leur fortiuie. Je le crois comme vous , répondit Alphonse ; je suis étonné de leur aventure et de leur beaut(>. Vous n'avez

irisToiRi: i.si» m; Noi. r. (^"^

]H>iit-<.Hre pas remarque eelle de Féliino; mais elle est (grande, et vous eu auriez été surpris, si vous n'aviez point vu Zavde.

A ces mots ils se sé[)aivrent. Cousalve se trouva encore plus triste qu'il n'avait accoutumé de l'être, et il sentit que la cause de sa tristesse venait de l'ardietiou qu'il avait de ne pouvoir se l'aire entendre de cette inconnue. Mais qu'ai -j<' à lui dire, reprenait-il en luimême, et que veux-je apprendre d'elle? Ai-je dessein de lui conter mes malheurs? ai-je envie de savoir les siens? La curiosité peut -elle se trouver dans un homme aussi malheureux que moi? Quel intérêt puis-je prendre aux infortunes d'une personne que je ne connais point? Pourquoi laut-il que je sois triste de la voir afdigée? Sont -ce les mots que j'ai soulTerts qui m'ont appris à avoir pitié de ceux des autres? Non, sans douîe, ajou(ait-il, c'est la grande retraite où je suis qui me fait avoir de l'attention pour une aventure assez extraordinaire en effet, mais qui ne m'occuperait pas long-temps si j'étais diverti par d'autres objets.

Aîalgré cette réflexion, il passa la nuit sans dormir, et une partie du jour avec beaucoup d'inquiétude, parce qu'il ne put voir Zayde. Sur le soir, on lui dit qu'elle était levée, et qu'elle venait de prendrez !e chemin de la mer. Il la sui-

vit, et la trouva assise sur le rivage, les yeux tout baignés de larmes. Lors(|u'il s'approcha d'elle, elle s'avança vers lui avec beaucoup de civilité et de douceur : il fut surpris de trouver dans sa taille et dans ses actions autant de charmes qu'il en avait déjà trouvé dans son visage. Elle lui montra une petite barque qui était sur la mer, et lui nomma plusieurs fois Tunis, comme s'adressant à lui pour demander qu'on l'y fit conduire. 11 lui fit signe, en lui montrant la lune, qu'elle serait obéie, lorsque cet astre, qui éclairait alors, aurait fait deux fois son tour. Elle parut comprendre ce qu'il lui disait, et bientôt après elle se mit à pleurer.

Le jour suivant, elle se trouva mal : il ne put la voir. Depuis qu'il était dans cette solitude, il n'avait point trouvé de journée si longue et si ennuyeuse.

Le lendemain , sans en savoir lui-même la cause, il quitta cette grande négligence oij il était depuis sa retraite; et, comme il était l'homme du monde le mieux fait, la simple propreté le parait davantage que la magnificence ne pare les autres. Alphonse le rencontia dans le bois, et s'étonna de le voir si différent de ce qu'il avait accoutumé d'être. 11 ne put s'empêcher de sourire en le regardant, et de lui dire qu'il était bien aise de juger, par son

II I s T < ) 1 R F, F. S P A r. \ O I. E . r)f>

liifl)i(, <jiit' son allliclioii (oninu'iirjiil à diniiiiufr, vt (ju'il trouvaif enliii dans ce désert ({uclque adoucissement à ses malheurs. Je vous entends, Alphonse, répondit Consalve ; vous croyez que la vue de Zayde est le soulagement que je trouve à mes maux : mais vous vous trompez; je n'ai pour Zayde que la compassion qui est due à son malheur et à sa beauté. J'ai de la compassion pour elle aussi-bien que pour vous , répliqua Alphonse; je la plains, et je voudrais la soulager; mais je ne suis pas si attaché auprès d'elle, je ne l'observe pas avec tant de soin, je ne suis pas affligé de ne la point entendre, je n'ai pas tant d'envie de lui parler, je ne fus point hier plus triste qu'à mon ordinaire parce qu'on ne la vit point , et je ne suis pas aujourd'hui moins négligé que de coutume; enfin, puisque j'ai de la pitié aussi-bien que vous, et ({ne néanmoins nous sommes si difTérens, il laut que vous ayez quelque chose de plus.

Consalve n'interrompit point Alphonse, et il paraissait examiner en lui-même si tout ce qu'il lui disait était véritable. Comme il était prés de lui répondre, on le vint avertir, selon l'ordre qu'il avait donné, que Zayde était sortie de sa chambre, et qu'elle se promenait du côté de la mer. Alors, sans considérer qu'il allait confir- Hior Alphonse dans ses soupçons, il le quitta

pour aller chercher Zayde. 11 la vit de loin assise avec Félime, au même lieu où elles étaient deux jours auparavant. Il ne put se défendre de la curiosité d'ohserver leurs actions ; il crut qu'il en pourrait tirer quelque connaissance de leurs fortunes. Il vit que Zayde pleurait; il jugea que Félime tachait de la consoler. Zayde ne l'écoutait pas , et regardait toujours vers la mer, avec des actions qui hrent penser à Consalve qu'elle regrettait quelqu'un qui avait fait naufrage avec elle. Il l'avait déjà vu pleurer au même lieu; mais, comme elle n'avait rien fait qui lui pût marquer le sujet de son affliction, il avait cru quelle pleurait seulement de se trouver si éloignée de son pays : il s'imagina alors que les larmes qu'il lui voyait verser étaient pour un amant qui avait péri; que c'était peut-être pour le suivre, qu'elle s'était exposée au péril de la mer; et enfin, il crut savoir, comme s'il l'eût appris d'elle-même, que l'amour était la cause de ses pleurs.

On ne peut exprimer ce que ces pensées produisirent dans l'àme de Consalve, et le frouhle qii'apporta la jalousie dans un cœur où l'amour ne s'était pas encore déclaré. Il avait été amoureux; mais il n'avait jamais été jaloux. Cette passion, qui lui était inconnue, se fit sentir en lui pour la première fois, avec tant de violence.

(]u il crut être frappé de quelque douleur que les autres hommes ne connaissaient point. Il avait, celui semblait, éprouvé tous les maux de la vie; et cependant il sentait quelque chose de plus cruel que tout ce qu'il avait éprouvé. Sa raison ne put demeurer libre : il quitta le lieu où il était, pour s'approcher de Zayde, dans la pensée de savoir d'elle-même le sujet de son affliction ; et assuré ([uVlle ne lui pouvait répondre, il ne laissa pas de le lui demander. Elle était bien éloignée de comprendre ce qu'il lui voulait dire; elle essuya ses larmes, et se mit à se promener avec lui. Le plaisir de la voir et d'être regardé par ses beaux yeux calma l'agitation où il était : il s'aperçut de l'égarement de son esprit, et il remit son visage le mieux qu'il lui fut possible. Elle lui nomma encore plusieurs fois Tunis avec beaucoup d'empressement, et beaucoup de marques de vouloir y être conduite. Il n'entendait cpie trop bien ce qu'elle lui demandait : la pensée de la voir partir lui donnait déjà une douleur sensible; enfin, c'était seulement par les douleurs que donne l'amour, qu'il s'apercevait d'en avoir; et la jalousie et la crainte de l'absence le tourmentaient, avant même qu'il connût qu'il était amoureux. Il aurait cru avoir sujet de se plaindre de son malheur, quand il n'aurait fait que s'apercevoir

9^S ZAYDF,,

<(u'il avait de raiiioiir; mais de se trouver tout d'un coup de l'amour et de la jalousie, ne pouvoir entendre celle qu'il aimait, n'en pouvoir être entendu, n'en rien connaître que la beauté, n'envisager qu'une absence éternelle, c'étaient tant de maux à la fois, qu'il lui était impossible d'y résister.

Pendant qu'il faisait ces tristes réflexions , Zayde continuait de se promener avec Félime, et après s'être promenée assez long- temps, elle alla s'asseoir sur le rocher , et se mit encore à pleurer, en regardant la mer, et en la montrant à Félinie, comme si elle l'eiit accusée du malheur qui iui faisait répandre tant de larmes. Consalve, pour la divertir, lui fit remarquer des pécheurs qui étaient assez proche. Malgré la tristesse et le trouble de ce nouvel amant, la vue de celle qu'il aimait lui donnait une joie qui lui rendait sa première beauté; et, comme il était moins négligé {}ue de coutume, il pouvait asec raison arrêter les yeux de tout le monde. Zayde commença à le rcp-arder avec attention , ensuite avec étonnement; et, après l'avoir long-temps considéré , elle se tourna vers sa compagne, et lui fit observer Consalve, en lui disant quelque chose. Félime le regarda, et répondit à Zayde avec une action qui témoignait prouver ce qu'elle venait

HISTOIRE ESPAOOLi:. (J){j

(le lui dire. Zaycle regardait encore Consalve , et reparlait ensuite à Félinie; Félime en faisait de même : enfin, elles firent juger à Consalve qu'il ressemblait à quelqu'un qu'elles connaissaient. D'abord cette pensée ne lui fit aucune impression; mais il trouva Zayde si occupée de cette ressemblance, et il lui parut si clairement qu'au milieu de sa tristesse elle avait quelque joie en le regardant, qu'il s'imagina qu'il ressemblait à cet amant qu'elle lui paraissait regretter.

Pendant tout le reste du jour, Zayde fit plusieurs actions qui lui confirmèrent son soupçon. Sur le soir, Félime et elle se mirent à ebercher quelque cbose parmi les débris de leur naufrage. Elles cberchérent avec tant de soin, et Consalve leur vit tant de marques de cbagrin d'avoir cberché inutilement, qu'il en prit encore de nouveaux sujets d'inquiétude. Alpbonse vit bien le désordre de son esprit, et, après qu'ils eurent reconduit Zayde dans son appartement, il demeura dans la cbambre de Consalve.

Vous ne m'avez point encore raconté tous vos malbcurs passés, lui dit-il; mais il faut que vous m'avouiez ceux que Zayde commence de vous causer. Un bomme aussi amoureux que vous me le paraissez trouve toujours de la dou-

lOO ZWDK ,

ceur à parler de son amour; e( , (jiioique votre mal soit j^rand, peut-être que mon secours et mes conseils ne yous seront pas inutiles. Ah ! mon cher Alphonse, s'écria Consalve, que je suis malheureux, que je suis faihle, que je suis désespéré , et que vous êtes sage d'avoir vu Zayde et de ne l'avoir pas aimée ! J avais bien jugé, reprit Alphonse, que vous l'aimiez; vous ne voulûtes pas me l'avouer. Je ne le savais pas moi-même, interrompit Consalve; la jalousie seule m'a fait sentir que j'étais amoureux. Zayde pleure quelque amant qui a l'ait naufrage; c'est ce qui la mène tous les jours sur le bord de la mer ; elle va pleurer au même lieu où elle croit que cet amant a péri : enfin, j'aime Zayde, et Zayde en aime un autre ; et c'est de tous les malheurs celui qui m'a paru le plus redoutable , et celui dont je me croyais le plus éloigné. Je m'étais flatté que ce n'était peut-être pas un amant que Zayde regrettait; mais je la trouve trop aflligée pour en douter : j'en suis encore persuadé par le soin que je lui ai vu de chercher quelque chose qui vient sans doute de ce bienheureux amant : et, ce qui me parait plus cruel que tout ce que je viens de vous dire, je ressemble, Alphonse, à celui qu'elle aime. Elle s'en est aperçue en se promenant; j'ai remarqué de la joie dans ses

IllSTOIRF, F, S PAG N Ol, E. TOI

yeux de voir quelque eliose <|ui 1(11 lit souvenir. Elle m'a montré vingt fois à Félime ; elle lui a fait considérer tous mes traits; enfin elle m'a regardé tout le jour; mais ce n'est pas moi qu'elle voit, ni à qui elle pense. Quand elh^ me regarde, je la fais souvenir de la seule chose que je voudrais lui faire oublier; je suis même privé du plaisir de voir ses beaux yeux tournés sur moi, et elle ne peut plus me legarder sans me donner de la jalousie,

Consalve dit toutes ces paroles avec tant de rapidité, qu'Alphonse ne put l'interrompre; mais , quand il eut cessé de parler : Est- il possible , lui dit-il , que tout ce que vous m'apprenez soit véritable? et la tristesse où vous vous êtes accoutumé ne forme-t-elle point l'idée d'un malheur si extraordinaire ? Non , Alphonse , je ne me trompe point, répondit Consalve ; Zayde regrette un amant qu'elle aime, et je l'en fais souvenir. La fortune m'empêche bien de me former des malheuis audessus de ceux qu'elle me cause; elle va au delà de ce que je pourrais imaginer; elle en invente pour moi, qui sont inconnus aux autres hommes : et, si je vous avais raconté la suite de ma vie , vous seriez contraint d'avouer que j'ai eu raison de vous soutenir que j'étais plus malheureux que vous. Je n'oserais vous dire, ré-

pliqua Alphonse , que , si vous n'aviez point de raison importante de vous cacliei- à raoi , vous me donneriez toute la joie que je puis avoir de m'apprendre qui vous êtes , et quels sont les malheurs que vous jugez plus grands que les miens. Je sais bien qu'il n'y a pas de justice de vous demander ce que je vous demande , sans vous apprendre en môme temps quelles sont mes infortunes; mais pardonnez à un malheureux qni ne vous a pas caché son nom et sa naissance, et qui ne vous cacherait pas ses aventures, s'il vous était utile de les savoir, et s'il vous les pouvait dire sans renouveler des douleurs que plusieurs années ne commencent qu'à peine d'etFacef. Je ne vous demanderai jamais, répliqua Consalve, ce qui pourra vous causer de la peine; mais je me reproche à moi-même de ne vous avoir pas dit qui je suis. Quoique j'eusse résolu de ne le déclarer à personne, le mérite extraordinaire qui me paraît en vous , et la reconnaissance que je dois à vos soins , me forcent de vous avouer que mon véritable nom est Consalve, et que je suis fds de Nugnez Fernando, comte de Castille, dont la réputation est sans doute parvenue jusqu'à vous. Serait-il possible, s'écria Alphonse, que vous fussiez ce Consalve si fameux, dès ses premières campagnes, parla défaite de tant de Maures, et par des actions d'une

valeur (jiii a donné de radiniralion à toute l'Espagiie. Je sais les coiiiinenceniens d'une si belle vie; et, lors(jue je me retirai dans ee désert, j'avais déjà appiis avec étonnement que, dans la fameuse bataille que le roi de Léon {jajjna contre Ayola, le plus j^rand capitaine des JMaures, vous seul fîtes tourner la victoire du côté des chrétiens; et que, en montant le premier à l'assaut de Zamora, vous fûtes cause de la prise de cette place, qui contraignit les Maures à demander la paix. La solitude où j'ai vécu depuis m'a laissé ignorer la suite de ces heureux commencemens ; mais je ne puis douter qu'elle n'y réponde. Je ne croyais pas que mon nom vous fut connu, répondit Consalve, et je me trouve heureux que vous soyez prévenu en ma faveuipar une réputation que je n'ai peut-être pas méritée. Alphonse redoubla alors son attention , et Consalve commença en ces termes.

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