‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 26 sur 37 · HISTOIRE DE CONSALVE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE CONSALVE

Mon père était le plus considérable de la cour de Léon, lorsqu'il m'y fit paraître avec un éclat proportionné k sa fortune. Mon inclination , mon âge et mon devoir, m'attachèrent au prince dom Garcie, fils aîné du roi. Ce prince est jeune, bien fait, et ambi lieux. Ses

bonnes (jualités surpassent de beaucoup ses défauts, et l'on peut dire qu'il n'en paraît en lui que ceux que les passions y font naître. Je fus assez heureux pour avoir ses bonnes grâces sans les avoir méritées, et j'essayai ensuite de m'en rendre digne par ma fidélité. Mon bonheur voulut que, dans la première guerre où nous allâmes contre les Maures, je me trouvasse assez près de sa personne pour le dégac^er d'un péril où sa valeur trop inconsidérée l'avait précipité. Ce service augmenta la bonté qu'il avait pour moi. Il m'aimait comme un frère plutôt que comme un sujet : il ne me cachait rien, il ne me refusait rien, et il laissait voir à tout le monde qu'on ne pouvait être aimé de lui , si on ne l'était de Consalve. Une faveur si déclarée , jointe à la considération où était mon père, élevait notre maison à un si haut point, (ju'elle commençait à donner de l'ombrage au roi, et à lui faire craindre qu'elle ne s'élevât trop. Parmi un nombre infini de jeunes gens que la fortune avait attachés à moi, j'avais distingué dom Piamire de tous les autres : c'était un des plus considérables de la cour^ mais il s'en fallait beaucoup que sa fortune approchât de la mienne. Il ne tenait pas à moi que je ne la rendisse égale , j'employais tous les jours le crédit (le mon père et le mien pour son élévation. Je

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m'étais applicjiië avec beaucoup de soin à lui donner part dans les bonnes grâces du prince ; et lui, de son côté, par son esprit doux et insinuant, avait si bien secondé mes soins, qu'il était, après moi , celui de toute la cour que dom Garcie traitait le mieux. Je faisais tous mes plaisirs de leur amitié. L'un et l'autre éprouvaient déjà le pouvoir de l'amour; ils me faisaient souvent la ffuerre de mon insensibilité

et me reprochaient comme un défaut de n'avoir point encore eu d'attachement.

Je leur reprochais à mon tour de n'en avoir point eu de véritable. Vous aimez, leur disais-je, ces sortes de galanteries que la coutume a établies en Espagne; mais vous n'aimez point vos maitrcsses. Vous ne me persuaderez jamais que vous soyez amoureux d'une personne dont à peine vous connaissez le visage, et que vous ne reconnaîtriez pas , si vous la voyiez en un autre lieu qu'à la fenêtre où vous avez accoutumé de la voir.

Vous exagérez le peu de connaissance que nous avons de nos maîtresses, me repartit le prince ; mais nous connaissons leur beauté, et, en amour, c'est le principal. JNous jugeons de leur esprit par leur physionomie, et ensuite par leurs lettres; et, quand nous venons à les voir de plus prés , nous sommes charmés du plaisir de décou-

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vrir ce que nous ne connaissions point encore. Tout ce qu'elles disent a la grâce de la nouveauté; leur manière nous surprend, la surprise augmente et réveille l'amour; au lieu que ceux qui connaissent leurs maîtresses avant que de les aimer sont tellement accoutumés à leur beauté et à leur esprit, qu'ils n'y sont plus sensibles quand ils sont aimés. Vous ne tomberez jamais dans ce malheur, lui répliquai-je ; mais, seigneur, je vous laisse la liberté d'aimer tout ce que vous ne connaîtrez point, pourvu que vous me permettiez de n'aimer qu'une personne que je connaîtrai assez pour l'estimer , et pour être assuré de trouver en elle de quoi me rendre heureux quand j'en serai aimé. J'avoue encore que je voudrais qu'elle ne fut point prévenue en faveur d'un autre amant. Et moi , interrompit dom Ramire, je trouverais plus de plaisir à me rendre maître d'un cœur qui serait défendu par une passion , que d'en toucher un qui n'aurait jamais été touché; ce me serait une double victoire , et je serais aussi bien plus persuadé de la véritable inclination qu'on aurait pour moi , si je l'avais vue naître dans le plus fort de rattachement qu'on aurait pour un autre ; enfin , ma gloire et mon amour se trouveraient satisfiûts d'avoir ôté une maîtresse à un rival. Consalvs est si étonné de votre opinion,

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lui rt'pondit le prince, et il la trouve si mauvaise, qu'il ne veut pas même y répondre. En effet, je suis de son parti contre vous; mais je suis contre lui pour cette connaissance si particulière qu'il veut de sa maîtresse. Je serais incapable de devenir amoureux d'une personne avec qui je serais accoutumé ; et, si je ne suis surpris d'abord , je ne puis être touché. Je crois que les inclinations naturelles se font sentir dans les premiers momens , et les passions qui ne viennent que par le temps ne se peuvent appeler de véritables passions. On est donc assuré, re~ pris-je, que vous n'aimerez jamais ce que vous n'aurez pas aimé d'abord. Il faut, seigneur, ajoutai-je en riant , que je vous montre ma sœur pendant qu'elle n'est pas encore aussi belle qu'elle le sera apparemment, afin que vous vous accoutumiez à la voir, et que vous n'en soyez jamais touché. Vous craindriez donc que je ne le fusse? me dit dom Garcie : N'en doutez pas, seigneur, lui répondis-je, et je le craindrais même comme le plus grand malheur qui me pût arriver. Quel malheur y trouveriez-vous ? repartit dom Ramire. Celui, répliquai -je, de ne pas entrer dans les sentimens du prince. S'il voulait épouser ma sœur, je n'y pourrais consentir, par l'intérêt de sa grandeur; et s'il ne la voulait pas épouser, et qu'elle l'aimât néanmoins, comme elle

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l'aimerait infailliblement, j'aurais le déplaisir de voir ma sœur la maîtresse d'un maître (|ue je ne pourrais haïr, quoique je le dusse. Montrez-la-moi, je vous prie , devant qu'elle me puisse donner de l'amour, interrompit le prince; car je serais si affligé d'avoir des sentimens qui vous déplussent, que j'ai de l'impatience de la voir, pour m'assurer moi-même que je ne l'aimerai jamais. Je ne m'étonne plus , seigneur, dit dom Ramire en s' adressant à dom Garcie, que vous n'ayez point été amoureux de toutes les belles personnes qui sont nourries dans le palais , et avec qui vous avez été accoutumé dés l'enfance; mais j'avoue que, jusqu'à cette heure, j'avais été surpris que pas une ne vous eût donné de l'amour, et surtout Nugna Bella, la fille de dom Diego Porcellos , qui me paraît si capable d'en donner. Il est vrai , repartit dom Garcie , que Nugna Bella est aimable ; elle a les yeux admirables; elle a la bouche belle, l'air noble et délicat; enfin, j'en aurais été amoureux si je ne l'eusse point vue presque en même temps que j'ai vu le jour. Mais pourquoi ne l'avez-vous pas aimée, ajouta le prince , s'adressant à dom Ramire, vous qui la trouvez si belle ? Parce qu'elle n'a jamais rien aimé, répliqua-t-il. Je n'aurais eu personne à chasser de son cœur, et je viens de vous avouer que c'est ce qui peu! (ouchor le

ruicn. C'est à Consalve, coiitimia-l-il , à (lui il faut demander pourquoi il ne l'a pas aimée; car je suis assuié qu'il la trouve belle : elle n'a point dattachcment , et il la connaît il y a dt'jà longtemps. Qui vous a dit que je ne l'aime pas ? lui répondis-je en souriant et en rou{^issant tout ensemble. Je ne sais, répliqua dom Piamire; mais, à voir comme vous rougissez, je crois que ceux qui me l'ont dit se sont trompés. Serait-il possible, s'écria le prince en s'adressant à moi, que vous fussiez amoureux? Si vous l'êtes, avouezr le promptement , je vous prie; car vous me donnerez une joie sensible de vous voir attaqué d un mal que vous plaignez si peu. Sérieusement, répliquai-je, je ne suis point amoureux; mais, pour vous plaire, seigneur, je vous avouerai que je le pourrais être de Nugna Bella, si je la connaissais un peu davantage. S il ne tient qu'à vous la faire connaître, dit le prince, soyez assuré que vous l'aimez déjà. Je n'irai jamais sans vous chez la reine ma mère , je me brouillerai encore plus souvent que je ne lais avec le roi, afin que le soin qu'elle prend toujours de nous raccommoder l'oblige à me faire aller chez elle à des heures particulières ; enfin, je vous donnerai assez de lieu de parler à Nugna Bella, pour achever d'en devenir amoureux. Vous la trouverez très- aimable ; et si son cœur est aussi

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bien fait que son esprit, vous n'aurez rien ù souhaiter. Je vous supplie, seigjneur, lui dis-je, ne prenez point tant de soin de me rendre malheureux , et surtout prenez d'autres prétextes pour aller chez la reine que de nouvelles brouilleries avec le roi ; vous savez qu'il m'accuse souvent des choses que vous faites qui ne lui plaisent pas , et qu'il croit que mon père et moi , pour notre grandeur particulière, vous inspirons l'autorité que vous prenez quelquefois contre son gré. Dans l'humeur où je suis de vous faire aimer de Nugna Bella, repartit le prince, je ne serai pas si piudent que vous voulez que je le sois. Je me servirai de toutes sortes de prétextes pour vous mener chez la reine ; et même -, quoique je n'en aie point, je m'y en vais présentement , et je sacrifierai au plaisir de vous rendre amoureux un soir que j'avais destiné à passer sous ces fenêtres où vous croyez que je ne connais personne.

Je ne vous aurais pas fait le récit de cette conversation, dit alors Consalve à Alphonse; mais vous verrez par la suite qu'elle fut comme un présage de tout ce qui arriva depuis.

Le prince s'en alla chez la reine ; il la trouva retirée pour tout le monde, excepté pour les dames qui avaient sa familiarité. Nugna Bella était de ce nombre : elle était si belle ce soir-là, qu'il

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semblait que le hasard favorisât les desseins du piiijce. La conversation fut {jénéiale pendant (jjielque temps; et , comme il y avait plus de liberté ({u'à d'autres heures, Nuj^na Bella paila aussi davantage , et elle me surprit en me faisant voir beaucoup ])lus d'esprit que je ne lui en connaissais. Le prince pria la reine de passer dans son cabinet, sans savoir néanmoins ce qu'il avait à lui dire. Pendant qu'elle y fut, je demeurai avec Nugna Bella et plusieurs autres personnes; je l'engageai insensiblement dans une conversation particulière; et, quoiqu'elle ne fût que de choses indifférentes, elle avait pourtant un air plus galantquc les conversations ordinaires. Nous l)làmàmes ensemble la manière retirée dont les femmes sont obligées de vivre en Espagne, comme éprouvant par nous-mêmes que nous perdions quelque chose de n'avoir pas la liberté entière de nous entretenii". Si je sentis dès ce moment que je commençais à aimer Nugna Bella, elle commença aussi , à ce qu'elle m'a avoué depuis , à s'apercevoir que je ne lui étais pas inditférent. De l'humeur dont elle était, ma conquête ne lui pouvait être désagréable ; il y avait quelque chose de si brillant dans ma fortune qu'une personne moins ambitieuse qu'elle en pouvait être éblouie. Elle ne négligea pas de me paraître aimable, quoiqu'elle ne fit i ien d opposé à sa fierté natu-

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relie. Éclairé par la pénétration que donne un amour naissant, je me flattai bientôt de l'espérance de lui plaire ; et cette espérance était aussi propre à ni'cnflammer que la pensée d'avoir un rival aimé eut été propre à me guérir. Le prince fut ravi de voir que je m'attachais à Nugna Bella ; il me donnait tous les jours quelque occasion de l'entretenir; il voulut même que je lui parlasse des brouilleries qu'il avait avec le roi , et que je lui disse la manière dont la reine devait agir pour le porter aux choses que le roi désirait de lui. Nngna Bella ne manquait pas de donner ces avis à la reine; et, lorsque la reine s'en servait, ils ne manquaient jamais aussi de faire leur effet; en sorte que la reine ne faisait plus rien dans ce qui regardait le prince, qu'elle n'en parlât à Nugna Bella, et que Nugna Bella ne m'en rendit compte. Ainsi nous avions de grandes conversations; et, dans ces conversations, je lui trouvai tant d'esprit, de sagesse et d'agrément, et elle s'imagina trouver tant de mérite en moi , et y trouva en eifet tant d'amour, qu'il s'alluma entre nous une passion qui fut depuis très-violente. Le prince voulut en être le confident. Je n'avais rien de caché pour lui ; mais je craignais que Nugna Bella ne se trouvât offensée que je lui eusse avoué qu'elle me témoignait quelque bonté. Dom Garcie m'assura que, de l'humeur

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dont elle litait, elle no s'en oircnserait pus. Il lui parla de moi; elle fut d'aboixl honteuse et embarrassée de ce qu'il lui dit; mais, comme il l'avait bien jugé, la £;randeur du confident la consola de la confidence : elle s'accoutuma à soullVir qu'il l'entretînt de ma passion , et reçut par lui les premières lettres que je lui écrivis.

L'amour avait pour nous toute la grâce de la nouveauté, et nous trouvions ce charme secret qu'on ne trouve jamais que dans les premières passions. Comme mon ambition était pleinement satisfaite, et qu'elle l'était même avant que j'eusse de l'amour, cette dernière passion n'était point alïîiiblie par l'autre; mon âme s'y abandonnait comme à un plaisir qui jusque-là m'avait été inconnu, et que je trouvais infiniment au-dessus de ce que peut donner la grandeur. Nugna Bella n'était pas ainsi; ces deux passions s'étaient élevées dans son cœur en même temps, et le partageaient presque également. Son inclination naturelle la portait sans doute plus à l'ambition qu'à l'amour; mais, comme l'un et l'autre se rapportaient à moi, je trouvais en elle toute l'ardeur et toute l'application que je pouvais souhaiter. Ce n'est pas qu'elle ne fût quelquefois aussi occupée des alfaires du prince que de ce qui regardait notre amour. Pour moi , qui n'étais rempli que de ma passion , je connus avec

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douleur que Nugna Bella était capable d'avoir d'autres pensées. Je lui en fis quelques plaintes; mais je trouvai que ces plaintes étaient inutiles, ou qu'elles ne produisaient qu'une certaine conversation contrainte, qui me laissait voir que son esprit était occupé ailleurs. Néanmoins, comme j'avais ouï dire que l'on ne pouvait être parfaitement heureux dans l'amour, non plus que dans la vie, je souffrais ce malheur avec patience. Nugna Bella m'aimait avec une fidélité exacte, et je ne lui voyais que du mépris pour tous ceux qui osaient la regarder. J'étais persuadé qu'elle était exempte des faiblesses que j'avais appréhendées dans les femmes; cette pensée rendait mon bonheur si achevé , que je n'avais plus rien à souhaiter.

La fortune m'avait fait naître et m'avait placé dans un rang digne de l'envie des plus ambitieux : j'étais favori d'un prince que j'aimais d'une inclination naturelle; j'étais aimé de la plus belle personne d'Espagne, que j'adorais, et j'avais un ami que je croyais fidèle , et dont je faisais la fortune. La seule chose qui me donnait quelque trouble était de voir de l'injustice dans l'impatience que dom Garcie avait de commander, et de trouver dans Nugnez Fernando , mon père, un esprit inquiet, et porté, comme le roi l'en soupçonnait, à se vouloir faire une éleva-

(ion (|iii ne laissât rien an-dessiis de lui. J'appiL'Iicndais de me trouver attaché, par les devoirs de la reconnaissance et de la nature, à des personnes qui voudraient m'entrainer dans des choses qui ne me paraissaient pas justes. Cependant, comme ces malheurs étaient encore incertains, ils ne me troublaient que dans quelques momens , et je me consolais à en parler avec dom Ramire, en qui j'avais tant de confiance , que je lui disais jusqu'à mes craintes sur les choses les plus importantes et les plus éloignées.

Ce qui m'occupait alors était le dessein d'épouser Nugna Bella. Il y avait déjà long-temps que je l'aimais, sans oser en faire la proposition. Je savais qu'elle serait désapprouvée par le roi , parce que Nugna Bella étant fille d'un des comtes de Castille, dont on craignait la même révolte que de mon père, la politique ne voulait pas qu'on les laissât unir par mariage. Je savais encore que, bien que mon père ne fût point opposé à mon dessein , il ne voudrait pas néanmoins qu'on fit la proposition de mon mariap-e, de peur d'augmenter les soupçons du roi; de sorte que j'étais contraint d'attendre quelque conjoncture qui me fût plus favorable; mais en l'attendant, je ne cachais point l'attachement que j'avais pour Nugna Bella, je lui parlais toutes les fois que j'en avais l'occasion; le prince

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lui parlait aussi très-souvent. Le roi remarqua cette intelligence, et prit pour une affaire d'état ce qui n'était en effet que de l'amour. Il crut que son fds favorisait mon dessein pour Nugna Bella, afin d'unir les deux comtes de Castille , et de les attacher à ses intérêts. Il crut qu'il voulait faire un parti considérable, et se donner une autorité qui balançât la sienne. Il ne douta point que les comtes de Castille n'entrassent dans ce parti , par l'espérance de se faire reconnaître souverains; enfin, l'union des deux maisons de Castille lui était si redoutable , qu'il déclara hautejnent qu'il ne voulait point que je pensasse à Nugna Bella , et défendit au prince de favoriser notre mariage.

Les comtes de Castille , qui avaient peut-être une partie des intentions dont le roi les soupçonnait, mais qui n'étaient pas en état de les faire paraître , nous ordonnèrent de ne plus penser l'un à l'autre. Ce commandement nous donna beaucoup de douleur ; le prince nous promit de faire bientôt changer de sentimens au roi son père ; il nous engagea à nous promettre une fidélité éternelle , et se chargea du soin de continuer notre commerce et de cacher notre intelligence. La reine, qui savait bien que, bien loin de porter le prince à la révolte, nous travaillions au contraire à l'en éloiiiçner, approuva

les desseins du prince son fils, et voulut bien les favoriser.

Comme nous ne pouvions ])lus nous parler en public, nous cherchâmes le moyen de nous parler en particuliei". Je pensai qu'il fallait que Nugna Bella changeât d'appartement, et qu'on la mit, avec quelque autre des dames du palais, dans un corps de logis dont toutes les fenêtres étaient sur une rue dëtournëe, et qui étaient si basses, qu'un homme à cheval y pouvait parler commodément. J'en fis la proposition au prince; il la lit approuver à la reine , et on l'exécuta sur quelque prétexte assez vraisemblable. Je venais quasi tous les jours à cette fenêtre attendre les momens que Nugna Bella me pouvait parler. Quelquefois je m'en retournais charmé des sentimens qu'elle avait pour moi , et quelquefois je m'en retournais désespéré de la voir si occupée des commissions que la reine lui donnait. Jusqu'ici la fortune ne m'avait pas montré son inconstance; mais elle me fit bientôt voir qu'elle ne se fixe pour personne.

Mon père, qui avait connu les soupçons du roi , voulut lui faire voir, par une nouvelle marque d'attachement , combien ils étaient injustes ; il se r(''Soîut de mettre ma sœur dans le palais , quelque dessein qu'il eût pris aupai'avant de la laisser en Castillc. Un sentiment de

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vanité lui aida à prendre cette résolution. Il fut bien aise de faire voir à la cour une beauté qu'il croyait des plus achevées de toute l'Espagne. Il était touché , plus qu'aucun père ne l'a jamais été, de la beauté de ses enfans, et en tirait une vanité qu'on pouvait appeler une faiblesse dans un homme comme lui. Il fit donc venir sa fille à la cour, et elle fut reçue dans le palais.

Dom Garcie était à la chasse le jour qu'elle y entra. 11 vint le soir chez la reine, sans avoir vu personne qui lui en eut parlé ,• j'y étais aussi , mais retiré dans un endroit où il ne me voyait pas. La reine lui présenta Hermenesilde (c'est ainsi que s'appelait ma sœur); il fut surpris de sa beauté , et il parut de l'admiration dans cette surprise. Il dit qu'on n'avait jamais vu en une môme persoixne de l'éclat, de la majesté et de l'agrément; qu'avec des cheveux noirs on n'avait jamais vu un si beau teint et des yeux si bleus ; qu'elle avait de la gravité avec l'air de la première jeunesse ; enfin , plus il la regardait, et plus il lui donnait des louanges. Dom Ramire remarqua cet empressement à louer Hermenesilde; il n'eut pas de peine à juger que je pensais les mêmes choses que lui; et, me voyant à l'autre bout de la chambre, il m'aborda pour me parler de la beauté de ma sœur. Je voudrais qu'il n'y eût que vous à la louer,

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lui dis-je. Comme je prononçais ces paroles , dom Garcie s'approcha par hasard du lieu oii j'étais. Il parut étonné de me voir; il se remit néanmoins; il me parla d'IIermenesilde, et me dit que je ne la lui avais pas dépeinte aussi belle qu'il l'avait trouvée. Le soir, on ne parla que d'elle au coucher de ce prince. Je l'observai avec beaucoup de soin, et je pris pour une confirmation de mes soupçons, de ce qu'il ne la louait pas devant moi aussi hardiment que les autres. Les jours suivans, il ne put s'empêcher de lui parler ; il me parut que l'inclination qu'il avait pour elle l'emportait comme un torrent à quoi il ne pouvait résister. Je voulus découvrir ses sentimens, sans lui parler sérieusement. Un soir que nous sortions de chez la reine, où il avait entretenu assez long-temps Ilermenesilde : Oserais-je vous demander, seigneur, lui dis-je, si je n'ai point trop attendu à vous montrer ma sœur, et si elle n'est point assez belle pour vous avoir causé de ces surprises que je craignais? J'ai été surpris de sa beauté, me répondit ce prince; mais encore que je croie qu'on ne puisse être touché sans être surpris, je ne crois pas qu'on ne puisse être surpris sans être touché.

L'intention de dom Garcie était de ne me pas répondre plus sérieusement que je lui avais parlé; mais, comme il avait été embarrassé de

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ce que je lui avais dit, et qu'il avait senti son embarras , il y eut un air de chagrin dans sa réponse, qui me fit voir que je ne m'étais pas trompé. 11 jugea bien aussi que je m'étais aperçu des sentimens qu'il avait pour ma soeur ; il m'aimait encore assez pour avoir quelque douleur de s'embarquer dans une atliiire dont il savait bien que je serais offensé; mais il aimait déjà trop Hermenesilde pour abandonner le dessein de s'en faire aimer. Je ne prétendais pas aussi que l'amitié qu'il avait pour moi lui fit surmonter l'amour qu'il avait pour elle. Je pensai seulement à prévenir ma sœur sur ce qu'elle devait faire , si le prince lui témoignait de l'amour, et je lui dis de suivre en toutes choses les conseils de Niigna Beîla. Elle me le promit , et je confiai à Nugna Bella l'inquiétude que j'avais de l'amour de dom Garcie. Je lui dis toutes les fâcheuses suites que j'en appréhendais; elle entra dans mes sentimens , et m'assura qu'elle s'attacherait si fort auprès d'Hermenesilde, que dilïicilement le prince lui pourrait parler. En effet, elles devinrent tellement inséparables, sans qu'il y parût d'affectation , que dom Garcie ne tiouvait jamais Hermenesilde sans Nugna Bella. Cet embarras lui donna tant de chagrin, f|u"il n'en était pas connaissable ; et, comme il avail aeeoii!un:é de nw dire toutes ses pensées,

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rt qu'il ne me parlait point de celles qui l'occupaient alors , je trouvai bientôt un grand changement dans son procédé.

N'admirez-vous pas, disais-jeà doniRamire, l'injustice des hommes ? Le prince me hait , parce qu'il sent dans son cœur une passion qui me doit déplaire; et, s'il était aimé de ma sœur, il me haïrait encore davantage. J'avais bien prévu le mal qui m'arriverait si elle faisait impression sur lui ; et , s'il ne change point les sentimens qu'il a pour elle , je ne serai pas long-temps son favori , même aux yeux du public ; car dans son cœur je ne le suis déjà plus. I)om Ramire était persuadé, comme moi, de l'amour du prince ; mais pour m'ôter de l'esprit une chose qui me donnait de la peine : Je ne sais, me répondit-il, sur quoi vous vous fondez pour croire que doDi Garcie soit amoureux d'IIermenesilde : il l'a louée d'abord, il est vrai; mais je ne lui ai rien vu depuis qui paraisse d'un homme amoureux: et, quand il l'aimerait, ajouta-t-il , serait-ce une chose si fâcheuse ? Pourquoi ne la pourrait-il pas épouser? Ce n'est pas le premier prince qui a épousé une de ses sujettes; il ne saurait en trouver une plus digne (le lui; et, s'il l'épousait, quelle grandeur ne serait-ce pas pour votre maison? C'est par cette raison même , lui n'pondis-je , que le roi n'y

consentira jamais. Je ne le voudrais pas sans son consentement; jDeut-ètre même que le prince ne le voudrait pas aussi, ou qu'il ne le voudrait ni assez fortement ni assez long-temps pour l'exécuter. Enfin, c'est une chose qui ne se peut faire, et je ne veux pas laisser croire au public que je hasarde la réputation de ma sœur, sur l'espérance mal fondée d'une grandeur où nous ne parviendrons jamais. Si dom Garcie continue à aimer Hermenesilde, je la retirerai de la cour. Dom Piamire fut surpris de ma résolution : il craignitque jene me brouillasse avec dom Garcie ; il résolut de lui apprendre mes sentimens , et il voulut s'imaginer qu'il pouvait les lui découvrir sans mon consentement, puisque ce n'était que pour mon avantage : mais l'envie de se faire un mérite auprès du prince, et d'entrer dans sa confidence, eut sans dc.ute beaucoup de part à cette résolution.

Il prit son temps pour lui parler seul : il lui dit cpi'il craignait de me faire une infidélité, en lui découvrant mes pensées contre mon intention ; mais que le zèle qu'il avait pour son service l'obligeait à lui apprendre que je le croyais amoureux de ma sœur , et que j'en avais tant de chagrin que j'étais résolu de l'ôter de la cour. Dom Garcie fut si frappé du discours de dom Kamire, et delà pensée de voir éloigu( r lîcr-

menesildc, qu'il lui fut impossible de cacher son premier mouvement. Il ju.^ea ensuite que, puisque dom Kaniire ne pouvait plus douter de l'intérêt qu'il prenait pour ma sœur , il fallait le lui avouer, et l'engager par cette confidence à l'instruire de mes desseins. Il fut quelque temps à prendre cette résolulion ; puis, se déterminant tout dun coup, il l'emhrassa , et lui avoua qu'il était amoureux d'IIermenesilde. 11 lui dit qu'il avait fait ce qu'il avait pu pour s en défendre, en ma considération; mais (ju'il lui était impossible de vivre sans être aimé d'elle; qu'il lui demandait son secours pour lui aider à cacher sa passion , et pour empêcher l'éloignement d'Hermenesilde. Le cœur de dom Ramire n'était pas d'une trempe à résister aux caresses d'un prince dont il voyait qu'il allait devenir le favori. L'arnitié et la reconnaissance se trouvèrent faibles contre l'ambition. Il promit au prince de lui garder le secret, et de le servir auprès d'IIermenesilde. Le prince l'embrassa une seconde fois, et ils examinèrent ensemble comment ils se conduiraient dans cette entreprise.

Le premier obstacle qui leur vint dans lesprit fut Nugna Bella , qui ne quittait point Hermenesilde. Ils résolurent de la gagner; et, quelque difliculk'' qui leur paiiil , par l'étroite

liaison quelle avait avec moi, dom Ramirc se chargea d'en trouver les moyens : mais il dit au prince qu'il fallait qu'il travaillât lui-même ù m'ôter la connaissance que j'avais de sa passion; qu'il lui conseillait de me dire en riant qu'il avait été bien aise de me faire peur pendant quelque temps , pour se venger des soupçons que j'avais eus d'abord; mais que cette peur allait trop loin; qu'il ne voulait pas me laisser croire plus long-temps qu'il eût des sentimens que je pusse désapprouver.

Cet expédient parut bon à dom Garcie ; il l'exécuta aisément : et comme il savait, par dom Ramire, les choses qui m'avaient donné du soupçon, il lui était aisé de dire qu'il les avait faites exprès, et il m'était quasi impossible de n'en être pas persuadé. Ainsi, je le fus entièrement; je me crus mieux avec lui que je n'avais jamais été. Je ne laissai pas de penser qu'il s'était passé quek|ue chose dans son cœur qu'il ne m'avouait pas; mais je m'imaginai que ce n'avait été qu'une légère inclination qu'il avait surmontée, et je crus même lui en devoir être obligé, comme d'une chose qu'il avait faite en ma considération. Enfin, je demeurai satisfait de dom Garcie : dom Ramire le fut beaucoup de me voir l'esprit dans l'assiette qu'il désirait, et il commença à j)enser comment il engagerait Nugua Relia

dans la conCitlrnccî où il voulait l'enihai-quer. Après en avoir à peu près ima.jjinë les moyens, il cherciia l'occasion de lui parler : elle la lui donnait assez souvent, parce qu'elle savait que je n'avais rien de caché pour lui, et qu'elle pouvait lui parler de tout ce qui nous rej^ardait. 11 commença à l'entretenir de la joie qu'il avait du raccommodement qui s était fait entre le prince et moi. J'en ai beaucoup, aussi-bien que vous, lui dit-elle, et j'ai trouvé Consalve si délicat sur le sujet de sa sœur, (|ue je crai(}nais qu'il ne se brouillât avec dom Garcie. Si je croyais, madame , lui répondit-il , que vous fussiez de celles ({ui sont capables de cacher quelc}ue chose à leurs amans, lorsqu'il est nécessaire pour leur intérêt, ce me serait un grand soulagement de parler avec une personne aussi intéressée que vous dans ce qui regarde Consalve. Je prévois des choses qui me donnent de l'inquiétude ; vous êtes la seule à qui je les puisse dire : mais , madame, c'est à condition que vous n'en parlerez jias à Consalve même. Je vous le promets , lui *^ dit-elle, et vous trouverez en moi tout le secret que vous pouvez désirer. Je sais que, comme il est dangereux de cacher quelque chose à nos amis, il l'est aussi beaucoup de ne leur cacher jamais rien. Vous verrez, madame, reprit-ii , combien il est important de cacher ce que je

veux VOUS dire. Dom Garcie vient de donner de nouveaux témoignages d'amilié à Consalve ; il vient de l'assurer qu'il ne pense plus à sa sœur; mais je suis trompé s'il ne l'aime passionnément. De l'humeur dont est ce prince, il ne peut cacher long-temps son amour; et de l'humeur aussi dont est Consalve, il n'en souffrira jamais la continuation. Il est infaillible qu'il se brouillera avec lui , et qu'il perdra entièrement ses bonnes grâces. Je vous avoue, lui dit Nugna Belîa, que j'avais eu les mêmes soupçons, et que , par ce que j'en ai vu et par de certaines choses que m'a dites Ilermenesilde, et que je n'ai pas voulu qu'elle redit à son frère, j'ai eu peine à croire que ce qu'a fait dom Garcie n'ait été qu'une affectation, et un dessein de faire peur à Consalve. Vous en avez usé avec beaucoup de prudence , dit dom Ramire, et je crois, madame , que vous ferez bien à l'avenir d'empêcher Hermenesilde de rien dire à son frère de ce qui regarde le prince. Il est inutile et dangereux de lui en parler. Si le prince n'a qu'une médiocre passion pour elle, il la cachera sans peine; et, par le soin que vous prendrez de conduire Ilermenesilde, elle pourra facilement l'en guérir; Consalve n'en saura rien; et ainsi vous lui épargnerez un chagrin mortel, et vous lui conserverez les bonnes grâces du prince. Si ,

IIISTOIRK r. SI' AGNOLF,. 1 27

;iii contraire, la passion de doni (iarcic est jjrande et violente, trouvez -vons impossible (pi'il épouse ITermencsilde? et trouveriez-vous que nous servissions mal Consalve de lui cacher quelque chose, si le secret que nous lui ferions pouvait lui donner son prince pour beau-frére? Assurément, madame, Ton doit penser plus d'une fois à empêcher l'amour de dom Garcie pour Ilermenesilde, et vous y devez même penser plus qu'une autre, par l'intérêt que vous auriez d'avoir un jour pour reine une personne qui sera apparemment votre belle-sœur.

Ces dernières paroles firent voir à Nugna Bella ce qu'elle n'avait point encore envisagé. L'espérance d'être belle-sœur de la reine lui fit trouver les raisons de dom Ram ire encore meilleures qu'elles nétaient; et, enfin, il la conduissit si bien où il voulait l'amener, qu'ils convinrent ensemble qu'ils ne me diraient rien , qu'ils examineraient les sentimens du prince, et qu'ils agiraient ensuite selon les connaissances qu'ils en auraient.

Dom Ramire , ravi d'avoir si bien commencé , rendit compte au prince de ce qu'il avait fait. Dom Garcie en fut charmé , et lui laissa un plein pouvoir de dire à Nugna Bella tout ce qu'il voudraitde ses sentimens. Dom Ramire retourna bientôt la chercher ; il lui fit un long récit de

la manière dont il s'était conduit , pour faire avouer au prince l'amour qu'il avait pour ma sœur ; il ajouta qu'il n'avait jamais vu un homme si transporté de passion ; qu'il s'étonnait de la violence que ce prince se faisait de peur de me déplaire ; qu'il n'y avait rien enfin qu'on ne dût attendre d'un homme si amoureux; mais qu'il fallait au moins lui donner quelque espérance qui entretint son amour. Nugna Bella demeura persuadée de ce que lui dit dom Ramire, et elle lui promit de servir dom Garcie auprès de ma sœur.

Dom Ramire s'en alla porter cette nouvelle au prince. Il la reçut avec une joie incroyable; il lui fit mille caresses : il ne pouvait se lasser de lui parler, et il eût voulu ne parler qu'à lui seul; mais il voyait bien qu'il ne fallait pas changer de conduite, ni cesser de vivre avec moi comme il avait accoutumé. Dom Ramire même avait soin de cacher sa nouvelle faveur, et les remords de sa trahison lui faisaient toujours craindre que je ne la soupçonnasse.

Dom Garcie parla bientôt à Hermenesilde; il lui témoigna la passion qu'il avait pour elle, avec le plus d'ardeur qu'il lui fut possible; et, comme il était véritablement amoureux, il n'eut ])as de peine à lui persuader son amour. Elle était disposée à le recevoir favorablement; mais,

HISTOIRE ESP A C. N O f, E . I 29

après ce que je lui avais dit, elle n'osait suivre les seiitimeiis de sou cœur. Elle rendit compte à jNugna Bella de la conversation qu'elle avait eue avec le prince. Nu^na Bella , sur les mêmes prétextes que lui avait donnés dom Piamire, lui conseilla de ne me rien dire, et d'avoir une conduite qui pût augmenter Tamour du prince et conserver son estime. Elle lui dit encore que, quelque répu£^nance que j'eusse témoignée à l'attachement de dom Garcie , elle devait croire que j'aurais de la joie d'une chose qui pourrait m'ètre avantageuse; mais que, par de certaines raisons, je ne voulais point y avoir de part que les choses ne fussent plus avancées. Hermenesilde, qui avait une déférence entière pour les sentimens de Nugna Bella, entra aisément dans la conduite qu'elle lui inspirait; et son inclination pour dom Garcie se trouva fortement appuyée par d'aussi grandes espérances que celle d'une couronne.

La passion que le prince avait pour elle était conduite avec tant d'adresse, qu'excepté les premiers jours, où l'on s'aperçut qu'il l'avait trouvée aimable, personne ne soupçonna seulement qu'il en fût amoureux. Il ne l'entretenait jamais en public : Nugna Bella lui donnait les moyens de l'entretenir en particulier. Je voyais bien quelque diminution dans l'amitié de dom Gar-

rie, mais je l'attribuais à l'iiiôgalité ordinaire des jeunes gens.

Les choses étaient en cet état lorsque Abdala , roi de Cordoue , avec qui le roi de Léon avait eu une assez longue trêve , recommença la guerre. La charge de Nugnez Fernando lui donnait de droit le commandement des armées; et, quoique le roi eût assez de peine à le mettre à la tête de ses troupes, il ne pouvait l'en ôter, à moins que de l'accuser de quelque crime , et de le faire arrêter. On pouvait bien envoyer commander dom Garcie au-dessus de lui ; mais le roi se défiait encore plus de son fds que du comte de Castille, et il craignait de les voir ensemble avec un grand pouvoir entre les mains. D'un autre côté , la Biscaye commença à se révolter : il résolut d'y envoyer dom Garcie , et d'opposer Nugnez Fernando à l'armée des Maures. J'eusse été bien aise de servir avec mon père, mais le prince souhaita que je le suivisse en Biscaye; et le roi aima mieux que j'allasse avec son fils qu'avec le comte de Castille. Ainsi, il fallut céder à ce qu'on désirait de moi , et voir partir Nugnez Fernando qui s'en allait le premier. Il fut très -fâché de ne m'avoir pas auprès de lui ; et, outre les raisons considérables qui lui faisaient désirer que je fusse dans son armée, celle de famitié tenait sa place. La ten-

dresse qu il avait pour ma sœur et pour moi était iufiuic. Il emporta nos portraits, pour avoir le plaisir de nous voir toujours, et de montrer la beauté de ses enfans , dont je crois vous avoir dit qu'il était si préoccupé. Il marcha contre Abdala avec dos forces assez considérables, mais beaucoup moindres que celles des Maures; et, au lieu de s'opposer simplement à leur passage dans des lieux où il fût fortifié par la situation, le désir de faire quelque chose d'extraordinaire lui fit hasarder la bataille dans une plaine qui ne lui donnait aucun avantage. Il la perdit si entière, qu'à peine put-il se sauver : toute son armée fut taillée en pièces, tous les bagages furent pris, et jamais les Maures n'ont peut-être remporté une si grande victoire sur les chrétiens.

Le roi apprit avec beaucoup de douleur une si grande perte; il en accusa le comte de Castille, et avec raison : mais, comme il était bien aise de l'abaisser, il se servit de cette conjoncture ; et, lorsque mon j^ère voulut venir se justifier, il lui fit dire qu'il ne le voulait jamais voir, qu'il lui ôtait toutes ses charges, qu'il était bien heureux quil ne lui ùtàt pas la vie, et qu'il lui ordonnait de se retirer dans ses terres. Mon père lui obéit, et s'en alla eu Castille, aussi désespéré que le peut être un homme ambitieux

dont la réjmtation et la fortune venaient de recevoir une si grande diminution.

Le prince n'était point encore parti pour la Biscaye ; une maladie considérable le retenait. Le roi s'en alla en personne contre les Maures, avec tout ce qu'il put ramasser de forces. Je lui demandai la permission de le suivre, et il me l'accorda , mais avec peine : il avait envie de faire tomber sur moi la disgrâce de mon père. Cependant , comme je n'avais point eu de part à sa faute, et que le prince me témoignait toujours beaucoup d'amitié, le roi n'osa entreprendre de me reléguer en Castille. Je le suivis, et dom Ramire demeura auprès de dom Garcie. Nupna lîella parut extrêmement touchée de mon malheur et de notre séparation, et je m'en allai, au moins avec la consolation de me croire véritablement aimé de la personne du monde que j'aimais le plus.

Le prince n'étant point en état de partir, dom Ondogno, son frère, s'en alla en Biscaye. Il fut aussi malheureux dans son voyage que le roi fut heureux dans le sien. Dom Ondogno fut défait, et pensa être tué; et le roi délit les Maures, et les contraignit de demander la paix. Ma bonne fortune voidut que je rendisse quelque service considérable ; mais le roi ne m'en traita pas mieux. La réputation que j'avais acquise ne

muta pas l'air que donne la disj-^ràce; et, lorsque je revins à Léon, je eonnus bien <[ue la gloire ne donne pas le même éclat que la faveur.

Dom Garcie avait profité de mon absence pour voir souvent Ilermenesildc; et il l'avait vue avec tant de précautions, que personne ne s'en élait aperçu. 11 avait cherché avec soin tous les moyens de lui plaire; il lui avait laissé espérer qu'il la mettrait un jour sur le trône de Léon ; enfin , il lui avait témoigné tant d'amour, qu'elle lui avait entièiemcnt abandonné son cœur.

Comme dom Ramire et Nugna Bella conduisaient cette intelligence, ils étaient engagés à se voir souvent, et la beauté de Nugna Bella était de celles dont la vue ordinaire n'est pas sans danger. L'admiration que dom Ramire avait pour elle augmentait tous les jours ; et elle admirait aussi l'esprit de dom Ramire, qui en effet était agréable. Le commerce particulier qu'elle avait avec lui , et l'occupation des affaires du prince cl de Hermenesilde , lui avaient fait sup])oiter mon absence avec moins de chagrin qu'elle ne s était attendue d'en avoir.

Lorsque le roi fut de retour, il donna au père de dom Ramire les charges et les établissemens de Nugnez Fernando. Je fis en cette occasion au delà de ce qu'on pouvait attendre d'un véritable ami. Après les services que j'avais rendus

dans c« s deux dernières guerres, je pouvais prétendre les charges qu'on ôtait à mon père; néanmoins je ne m'opposai point à la disposition qu'en fit le roi. J'allai trouver dom Ramire ; je lui dis que , dans la douleur que j'avais de voir sortir de ma maison des établissemens si considérables, l'avantage qu'il en recevait me donnait la seule consolation que je pouvais recevoir. Quoique dom Ramire eût beaucoup d'esprit , il ne put me répondre ; il fut embarrassé de recevoir des marques d'une amitié qu'il méritait si peu : mais je donnais pour lors un sens si avantageux à son embarras , qu'il ne m'eût pas mieux persuadé par ses paroles.

Les charges de mon père dans une autre maison firent croire à toute la cour que sa disgrâce était sans ressource. Dom Ramire se trouvait quasi en ma place, par les dignités que son père venait de recevoir, et par la faveur du prince. Cette faveur paraissait beaucoup , quelque soin qu'ils prissent l'un et l'autre de la cacher; et insensiblement tout le monde se tournait du côté de ce nouveau favori, et m'abandonnait peu à peu. Nugna Bella n'avait pas une passion si ferme, que ce changement n'en apportât dans son àme. Ma fortune, autant que ma personne, avait fait son attachement. J'étais disgracié : elle ne tenait plus à son amant que par l'amour,

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vl ce 11 était pas assez pour im cœur comme le sien. Il y eut donc dans son procédé un(^ imj)ressiori de froideur qui me parut bientôt. J'en Pis mes plaintes à doni Ramire ; j'en parlai aussi à JNugna Bella : elle m'assura qu'elle n'était point changée; et, comme je n'avais point de sujet précis de me plaindre, et que je n'étais blessé que d'un certain air répandu dans toutes ses actions, il lui était aisé de se défendre : aussi le lit-elle avec tant de dissimulation et d'adresse , qu'elle me rassura pour quelque temps.

Dom Ramire lui parla du soupçon que j'avais de son changement , et il lui en parla dans le dessein de pénétrer ce qui en était, et sans doute avec l'envie de trouver que je ne me trompais pas. Je ne suis point changée, lui dit-elle ; je l'aime autant que je l'ai aimée ; mais quand je l'aimerais moins, il serait injuste de s'en plaindre : avons-nous du pouvoir sur le commencement ni sur la fin de nos passions ? Elle dit ces paroles en le regardant avec un air qui l'assurait si bien qu'elle ne m'aimait plus , que cette certitude, qui donnait de l'espérance à dom Ramire , lui ouvrit entièrement les yeux sur la beauté de cette infidèle ; et il en fut si touché dans ce moment, que n'étant plus maître de lui-même : Vous avez raison, madame, lui dit-il • nous ne pouvons rien sur nos passions;

j'en sens une qui m'entraîne sans que je m'en puisse défendre; mais souvenez-vous au moins que vous tombez d'aceord qu'il ne dépend pas de nous d'y résister. Nugna Bella comprit aisément ce qu'il voulait dire ; elle en parut embarrassée, et il en fut embarrassé lui-même. Comme il avait parlé sans l'avoir prémédité, il fut étonné de ce qu'il venait de faire : ce qu'il devait à mon amitié lui revint à l'esprit dans toute son étendue ; il en fut troublé ; il baissa les yeux , et demeura dans un profond silence. Nugna Bella , par des raisons à peu près semblables, ne lui parla point: ils se séparèrent sans se rien dire. Dom Ramire se repentit de ce qu'il avait dit ; Nugna Bella se repentit de ne lui avoir rien répondu ; et dom Ramire se retira si troublé et si combattu, qu'il était hors de lui-même. Après s'être un peu remis , il fit réflexion sur ses senti mens : mais plus il en fit , plus il trouva que son cœur était engagé : il connut alors le péril où il s'était exposé en voyant si souvent Nugna Bella; il connut que le plaisir qu'il avait trouvé dans sa conversation élait d'une autre nature qu'il ne l'avait cru ; enfin, il connut son amour , et qu'il avait commencé bien tard à le combattre.

La certitude qu'il venait d'avoir que Nugna Bella m'aimail moins, achevait de lui ùU-v la

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l'orce de se défendre. Il trouvait (jiiehjiie excuse à ne s'attacher à elle que lors(ju'ellc se détachait de moi : il trouvait des charmes à entreprendre de se rendre maître d'un cœur que je ne possédais phis si entièrement qu'il ne pût concevoir de l'espérance, mais que je possédais encore assez pour avoir de la gloire à m'en chasser. Toutefois , quand il venait à considérer que c'était Consalve qu'il voulait chasser de c(; cœur, ce Consalve à qui il devait une amitié si véritable, ces senlimens lui faisaient honte, et il les combattit de sorte qu'il crut les avoir surmontés. Il résolut de ne plus rien dire de son amour à Nugna Bella, et d'éviter les occasions de lui parler.

Nugna Bella, qui n'avait à se repentir que de n'avoir pas répondu à dom Ramire comme elle l'aurait dû faire , ne fit pas de si grandes réilexions. Elle s'imagina qu'elle avait eu raison de ne pas faire semblant d'entendre ce qu il lui avait dit; elle crut qu'elle devait avoir quelque douceur pour un homme avec qui elle avait de si grandes liaisons : elle se dit à elle-même qu'il ne lui avait pas parlé avec dessein , quoiqu'elle eût bien jugé, il y avait long- temps, qu'il avait de l'inclination pour elle. Enfin , pour ue se pas faire honte et pour ne s'engager pas à maltrailer clom Unniiic, elle ne voulut pas

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croire une cliose dont elle ne pouvait douter. Dom Ramire suivit pendant quelque temps le dessein qu'il avait pris; mais le moyen de l'exécuter! Il voyait tous les jours Nugna Bella: elle était belle ^ elle ne m'aimait plus , elle le traitait bien; il était impossible de résister à tant de choses. Il se résolut (lonc à suivre les mouvemens de son cœur, et il n'eut plus de remords sitôt qu'il en eut pris la résolution. La première trahison qu'il m'avait laite rendait la seconde plus facile. Il était accoutumé à me tromper et à me cacher ce qu'il disait à Nugna Bella. Il lui dit enfin qu'il l'aimait, et il le lui dit avec toutes les marques d'une passion véritable. En lui exagérant la douleur qu'il avait de manquer à notre amitié, il lui faisait comprendre qu'il était emporté par la plus violente inclination qu'on eût jamais eue. Il l'assura qu'il ne prétendait pas d'être aimé, qu'il connaissait les avantages que j'avais sur lui, et l'impossibilité de me chasser de son cœur; mais qu'il lui demandait seulement la grâce de l'écouter, de lui aider à se guérir et à me cacher sa faiblesse. Nugna Bella lui promit le dernier, comme une chose qu'elle croyait devoir faire , de crainte qu'il n'arrivât quelque désordre entre nous; et elle lui dit, avec beaucoup de douceur, qu'elle ue lui accorderait pas le reste, puisqu'elle se croi-

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rait complice de son crime si elle en souffrait la continuation. Elle ne laissa pas néanmoins de la souffrir; l'amour qu'il avait pour elle, et l'amitic' que le prince avait pour lui, l'entraînèrent entièrement de son côté. Je lui parus moins aimable ; elle ne vit plus rien d'avantageux dans l'établissement qu'elle pouvait avoir avec moi; elle ne vit qu'un exil assuré en Castille; elle savait que le roi avait toujours envie de m'y reléguer, et que le prince ne s'y opposait plus que par honneur; elle ne voyait point d'apparence qu'il pût épouser Hermenesilde : elle était toujours la confidente de l'amour qu'il avait pour elle; et, par cet amour et par celui de dom Ramire, son crédit auprès de dom Garcie subsistait toujours. Elle croyait le roi moins disposé que jamais à consentir à notre mariage : il n'avait point de raison pour empêcher qu'elle n'épousàt dom Ramire ; elle retrouvait en lui les mêmes choses qui lui avaient plu en moi ; enfin , elle s'imagina que la raison et la prudence autorisaient son changement, et qu'elle devait quitter un homme qui ne serait point son mari, pour un autre qui le serait assurément. Il ne faut pas toujours de si grandes raisons pour appuyer la légèreté des femmes. Nugna Bella se détermina donc à s'engager avec dom Ramire; mais elle était déjà engagée et par son cœur et

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par ses paroles, quand elle crut s'y dtîLerininer. Cependant, quelque résolution qu'elle eût prise, elle n'eut pas la force de me laisser voir qu'elle m'abandonnait dans le temps de ma disgrâce. Dom Ramire ne pouvait aussi se résoudre à déclarer sa perfidie. Ils convinrent- ensemble que Nugna Bella continuerait à vivre avec moi comme elle avait accoutumé; et ils jugèrent qu'il serait aisé d'empêcher que je ne remarquasse son changement, parce que, comme je disais toujours à dom Ramire jusqu'à mes moindres soupçons, Nugna Bella, en étant avertie par lui , les préviendrait aisément. Ils résolurent aussi d'avouer au prince l'état où ils étaicn(, et de l'engager dans leurs intérêts. Dom Ramire se chargea de lui en parler. Ce n'était pas une chose qu'il pût faire sans peine; la honte et la crainte d'être désapprouvé l'embarrassaient; il se rassurait néanmoins par le pouvoir que lui donnait sur dom Garcie la confidence de son amour pour ma sœur. En effet , il tourna fesprit de ce prince comme il le souhaitait ; il l'engagea même à parler à Nugna Bella en sa faveur; et ce nouveau favori eut son maitr;' pouiconfident, comme il était le confident de son maître. Nugna Bella, qui avait appréhendé (fue le prince ne condamnât son changement, eut de la joie de l'y trouver favorable; il se fi( un re-

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doublement de liaison entre eux : ils prirent leurs mesures pour bien eaelier cette intelligence. Ils résolurent cpie, comme les conversations particulières du prince et de dom Ramire pourraient me donner du soupçon, parce que vraisemblablement ils ne devaient point avoir de secrets pour moi, dom Ramire irait cliez le prince par un escalier dérobé, aux heures où il n'y avait personne, et qu'ils ne se parleraient jamais en public. Ainsi, j'étais trahi et abandonné par tout ce que j'aimais le mieux, sans m'en pouvoir délier.

Ma seule peine était de trouver quelque changement dans le cœur de Nugna Bella; je m'en plaignais à dom Ramire; dom Ramire l'en avertissait, afin qu'elle se déguisât mieux; mais, quand je lui paraissais en repos, il avait de l'inquiétude, et il craignait que je ne fusse rassuré par les véritables sentimens de Nugna Bella. Il voulait alors qu'elle ne me trompât pas si bien; elle lui obéissait, et me négligeait plus qu'à l'ordinaire. Ainsi , il avait le plaisir de voir son rival se venir plaindre à lui des mauvais traitemens qu'il recevait par ses ordres. Il avait même quelquefois la joie , lorsqu'il l'avait priée de se contraindre, d'apprendre, par mes plaintes, qu'elle ne se contraignait pas autant qu'il lui avait dit. C'était un tel charme pour sa

gloire et pour son amour d'avoir détruit un rival tel que je lui paraissais, et de voir mon repos dépendre de la moindre de ses paroles, que, si la jalousie ne l'eût point troublé, il aurait été l'homme du monde le plus heureux.

Pendant que je n'étais occupé que de mon amour, mon père ne l'était que de son ambition. Il fit tant de cabales et tant d'intrip;ues dans son exil, qu'il crut être en état de se révolter ouvertement.

Mais il fallait commencer par me retirer de la cour, et je lui étais un otage trop cher et trop considérable pour le laisser entre les mains du roi, à qui il voulait faire la guerre. Ma sœur ne lui donnait pas tant d'inquiétude; son sexe et sa beauté la garantissaient de ce qui pouvait lui arriver. Il m'envoya un homme de confiance pour m'apprendre l'état des choses, pour me commander de l'aller trouver à l'heure môme , et de partir de la cour sans prendi'e congé du roi ni du prince. Cet envoyé fut bien surpris de me voir dans des sentimens si éloignés de ceux de mon père. Je lui dis que je ne consentirais jamais à une révolte si injuste; qu'il est vrai que le roi avait maltraité Nugnez Fernando en lui ôtant ses charges, mais qu'il fallait souffrir cette disgrâce , qu'il l'avait en quelque sorte mciitée; que, pour moi, j'étais résolu de ne point

HISTOIRE ESPAGXOLF.. l/^S

quitter la cour, et que je ne prendrais jamais les armes contre le roi. Cet envoyé porta ma r(';j)onse à mon père. Il fut désespéré de voir tant de desseins prêts à réussir, se renverser par- ma désobéissance. 11 me manda (quoiqu'en efl'et ce ne fut pas son dessein ) qu'il continuerait ce qu'il avait entrepris, et que, puisque j'avais si peu de soumission pour ses volontés, il ne changerait point de résolution, (juand même le roi de Léon me devrait faire trancher la tète.

Cependant la passion que dom Ramire avait pour Nugna Eelia augmentait toujours, et il ne pouvait plus supporter la manière dont il fallait qu'il vécût avec moi. Enfin, madame, lui dit-il, un jour qu'elle m'avait entretenu assez long- temps, vous le regardez avec les mêmes yeux que vous l'avez regardé; vous lui dites les mêmes paroles ; vous lui écrivez les mêmes choses : qui peut m'assurer que ce n'est plus avec les mêmes sentimens? 11 vous a plu , madame, et c'est assez pour vous plaire encore. Mais vous savez, lui dit-elle, que je ne fais que ce que vous voulez. 11 est vrai , lui répliqua-t-il , et c'est ce qui rend mon malheur plus insupporUible, qu'il faille que, par prudence, je vous conseille de faire les choses qui me désespèrent quand vous les faites. 11 est inouï qu'un amant ait consenti qu'on traitât bien son

rival. Je ne saurais plus soulfrir , madame , que vous regardiez Consalve; il n'y a pas d'extrémité où je ne me porte pour le faire périr , plutôt que de vivre en Tétat oii je suis : aussibien, après lui avoir ôté votre cœur, je ne dois pas compter pour beaucoup de lui ôter la vie. Vous vous emportez avec tant de violence, lui repartit Nugua Bella, que je crois que vous ne suivrez pas votre emportement; vous considérerez combien de choses importantes vous découvririez en éclatant contre Consalve , et quelle honte vous vous feriez à vous-même. Je vois tout ce qu'il y a à voir, madame, répliqua dom Ramire; mais je vois aussi que, s'il faut n'avoir guère de raison pour faire ce que je propose, il faut l'avoir perdue entièrement pour souffrir qu'un homme aimable, et qui vous a plu , vous parle tous les jours en secret. Si je l'ignorais, j'aurais la cruelle douceur d'être trompé : mais je le sais : je vous vois lui parler; c'est moi qui lui porte vos lettres ; c'est moi qui le rassure quand il doute de votre cœur. Ah ! madame , il m'est impossible de continuer à me faire tant de violence : si vous voulez me donner du repos , faites en sorte que Consalve sorte de la cour , et que le prince consente à l'envoyer en Castille, comme le roi l'en presse tous les jours. Voyez, je vous en conjure, reprit Nugna Bella,

(|iielle action vous me conseillez de faire ! Oui , madame, je la vois , reprit dom Ramire; mais, après tout ce que vous avez l'ait, il n'est plus, temps d'avoir de ménagemens , et , si vous avez celui de ne pas faire éloigner Consalve, je serai persuadé que j'aurai encore plus de raison que je ne pense de le vouloir ôter d'auprès de vous. Encore une fois , madame , à quoi puis-je juger que vous ne l'aimez plus? Vous le voyez, vous lui parlez , vous savez qu'il vous aime ; votre cœur, dites-vous, est changé; mais votre procédé ne l'est point : enfin , madame , rien ne peut me rassurer, si ce n'est que vous travailliez à l'éloigner; et, tant qu'il me paraîtra que vous ne le voudrez pas, je croirai que vous ne vous contraignez guère quand vous lui dites que vous l'aimez. Eh bien , dit alors Nugna Bella, j'ai déjà assez fait de trahisons pour l'amour de vous, il faut encore faire celle-ci; mais donnez-m'en les moyens : car le prince refuse tous les jours au roi l'éloignement de Consalve , et il n'y a pas d'apparence qu'il l'accorde à une prière aussi déraisonnable que la mienne. Je me charge, dit dom Ramire , d'en faire la proposition au prince; et, pourvu que vous lui fassiez voir que vous y consentez, je suis assuré de l'obtenir. Nup-na Bella le lui promit; et, dés le soir, dom Ramire, sur le prétexte de leurs intérêts communs , ])ro-

l/fi ZAYDE,

posa au prince de m'éloigner, et de s'en faire un mérite auprès du roi. Le prince n'eut pas de , peine à y consentir : il avait une si grande honte de tout ce qu'il faisait contre moi , que ma présence lui était un continuel reproche de sa faiblesse. Nugna Bella lui parla comme elle l'avait promis à dom Ramire; ils résolurent qu'à la première occasion le prince ferait dire au roi qu'il ne s'opposait plus à mon exil, et qu'il voulait bien qu'on m'éloignàt de la cour, pourvu qu'il parut à tout le monde que c'était contre son consentement.

Cette occasion se trouva bientôt. Le roi se mit en colère contre son fils pour quelque chose qu'il avait fait sans son ordre , et dont il m'accusait d'avoir donné le conseil. Le prince, n'osant aller chez le roi, fit semblant d'être malade, et garda le lit quelques jours. La reine, selon sa coutume, travailla à les raccommoder : elle vint chez son fils pour lui dire, de la part du roi, les plaintes qu'il faisait de lui. Ce ne sont pas là, madame, répondit le prince , les sujets du chagrin du roi; j'en connais la cause : il a une aversion invincible pour Consalve; il l'accuse de tout ce qui lui déplaît ; il veut l'éloigner : il sera toujours mal satisHiit de moi tant que je n'y consentirai pas. J'aime tendrement Consalve ; mais je vois bien qu'il faut que je me fasse la violence de m'en

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priver, puisque je ne saurais (\uli ce prix avoir les bonnes grâces du roi. Diles-lui donc, s'il vous plaît, madame, que je consens à son éloignement, mais à condition qu'on ne saura point que j'y aie consenti. La reine fut surprise du discours du prince son fds. Ce n'est pas à moi , lui dit-elle, à trouver étrange que vous ayez de la complaisance pour les volontés du roi ; mais j'avoue que je suis étonnée que vous consentiez à l'éloignement de Consalve. Le prince s'excusa par de mauvaises raisons , et passa ensuite à un autic discours.

Pendant qu'ils parlaient , une des fdles de la reine, qui était mon amie et celle de Niip-na Bella, s'était trouvée par hasard si proche du lit, qu'elle avait entendu tout ce que la reine et le prince avaient dit sur mon sujet. Elle demeura si surprise et si attentive à penser ce qui avait pu causer un si grand changement dans l'esprit du prince, que j'entrai dans la chamLre, et que je commençai à lui parler devant qu'elle m'eût aperçu. Je lui fis la guerre de sa rêverie. Vous devez m'en être obligé , me dit-elle ; je viens d'entendre une chose dont je suis si étonnée que je ne la puis comprendre. Elvire (c'est ainsi que s'appelait cette fille) me conta alors ce qu'elle avait entendu , et me donna une surprise encore plus grande que n'avait été la

l/'j(S ZAVDE,

sienne. Je lui fis redire la même chose une seconde fois : comme elle achevait, la reine sortit , et interrompit notre conversation. Je sortis avec elle ; et , n'ayant pas l'esprit de demeurer auprès du prince, je m'en allai seul dans les jardins du palais , pour faire réflexion sur une si étrange aventure.

Je ne pouvais m'imaginer qu'un prince qui me traitait si bien voulût me faire chasser de la cour sans sujet; je ne pouvais comprendre ce qui lui pouvait faire souhaiter mon éloignement ; je ne pouvais deviner ce qui l'obligeait à me témoigner de l'amitié lorsqu'il n'en avait plus ; enfin, je ne pouvais croire que ce que je venais d'apprendre fût véritable, et que dom Garcie eût la faiblesse dem'abandonner. Comme je l'aimais beaucoup , j'étais touché de son changement jusqu'au fond de l'àme. Ne pouvant soutenir la douleur que je ressentais, je voulus chercher dom Ramire pour avoir le soulagement de me plaindre avec lui.

Dans cette pensée , je m'approchai du palais ; je trouvai un des officiers de la chambre de dom Garcie, que j'avais donné à ce prince, et qui était plus proche de sa personne qu'aucun autre. Je lui dis de voir si dom Ramire n'était point chez le prince, et de le prier, de ma part, de me venir trouver h l'heure même. Cet officier

Il 1 s T () I II E i; S P A G .\ O L L. I |9

me répondit qu'il n'y était pas; qu'il n'y viendrait sans doute, selon sa eoutumc , qu'après (jue tout le monde serait retiré. Je demeurai extrêmement surpris de ces paroles : je crus d'abord ne les avoir pas bien entendues ; néanmoins elles me firent de l'impression ; il me revint plusieurs choses dans l'esprit qui me firent soupçonner que dom Ramire avait quelque intelligence avec le prince, qu'il ne me disait pas. Dans un autre temps je n'eusse pas eu ce soupçon; mais ce que je venais d'apprendre de l'infidélité de dom Garcie me forçait à croire que tout le monde me pouvait tromper. Je demandai à cet officier si dom Ramire allait souvent chez dom Garcie aux heures où il n'y avait personne : il me répondit qu'il était surpris que je lui fisse cette demande, et qu'il croyait que je n'ignorais ni les conversations de dom Ramire avec le prince , ni le sujet de leurs conversalions. Je lui répliquai que je ne savais ni l'un ni l'autre , et que je trouvais fort étrange qu'il ne m'en eût pas averti. Il crut que je feignais de n'en rien savoir, pour découvrir s'il me dirait la vérité ; et , me voulant faire voir qu'il était incapable de me rien cacher, il me conta l'amour du prince pour ma sœur, et la part qu y avait dom Ramire. Il me dit qu'il les en avait entendus parler plusieurs fois, lorsqu'ils croyaient

n'être écoutes de personne, et qu'il avait su le reste de celui à qui le prince confiait ses lettres pour Hermenesilde. Ainsi , j'appris tout ce qui se passait, à la réserve de ce qui regardait Nugna Bella.

Je ne cherche plus, m'écriai-je tout transporté de colère , d'où vient le chanwment de dom Garcie ; la trahison qu'il me fait lui rend ma présence insupportable. Quoi ! dom Garcie aime ma sœur ; ma sœur le souffre ; et dom Ramire est leur confident? Je m'arrêtai à ces mots, ne voulant pas faire voir mon ressentiment à cet officier, et je lui défendis de parler de ce qu'il venait de m'apprendre. Je me retirai chez moi avec un trouble qui m'ôtait la connaissance de moi-même. Lorsque je fus seul, je m'abandonnai à la rage et au désespoir : je formai mille fois le projet d'aller poignarder le prince et dom Ramire; j'eus toutes les pensées de colère et de vengeance que peut donner l'excès de l'emportement. Enfin , après avoir un peu remis mon esprit pour me donner le temps de choisir les moyens de me venger, je résolus de me battre contre dom Ramire , de porter Nugna Bella à se retirer en Castille, d'obtenir de son père la permission de l'épouser; et, comme il était dans le même dessein de révolte que le mien, de me joindre à eux, de les animer, de déclarer la

guerre au roi de Léon, et de renverser le trône où dom Garcie devait monter. Je m'arrêtai «t cette résolution, bien qu'elle fut contraire à tous les sentimens que j'avais eus jusqu'alors ; mais j'étais emporté par la violence de mon désespoir.

Je devais voir Nugna Bella ce même soir; j'en attendais l'heure avec impatience, et l'espérance de la trouver sensible à mon malheur me donnait le seul soulagement dont je pouvais être capable. Comme je me préparais à sortir, un homme à qui elle se fiait, et qui m'apportait souvent de ses lettres, m'en donna une de sa part, et me dit qu'elle était bien fâchée de ne me pouvoir entretenir ce soir-là , mais qu'il lui était impossible, pour les raisons que je trouverais dans sa lettre. Je lui repartis qu'il était absolument nécessaire que je lui parlasse; que j'allais lui faire réponse, et que je le priais d'attendre. J'entrai dans mon cabinet, j'ouvris la lettre de Nugna Bella , et j'y trouvai ces paroles :

« Je ne sais si je vous dois remercier de la » permission que vous me donnez de témoigner » de la douleur à Consalve lorsqu'il partira. » J'eusse été bien aise que vous me l'eussiez dé- » fendu, pour avoir quelque raison de ne pas faii-e » une chose qui me donnera tant de contrainte. » Quoique vous ayez souffert de la conduite que

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» j'ai eue avec lui depuis son retour, j'en ai plus » souffert que vous ; vous n'en douteriez pas si » vous saviez la peine que je trouve à dire à un » homme que je n'aime plus, que je l'aime en- )) core, quand je suis même au désespoir de l'a- » voir aimé, et que je rachèterais de ma vie de » n'avoir jamais prononcé que pour vous toutes w les paroles qu'il faut que je lui dise. Vous » connaîtrez, lorsqu'il sera éloigné, les injus- » tices que vous me faites; et la joie que vous » me verrez à son départ vous persuadera mieux » que toutes mes paroles. Hermenesilde est en » colère contre le prince de ce qu'il parla hier » assez long-temps à une personne dont elle lui » a déjà témoigné quelque jalousie ; c'est ce qui » l'a empêchée de suivre la reine lorsqu'elle est » allée chez lui; qu'il ne lui fasse pas con- » naître qu'il le sait; je lui ai promis de n'en » rien dire : il est si véritablement aimé d'elle , ) qu'il....

)) Ma lettre a été interrompue en cet endroit ); par une chose qui me met dans une inquiétude » mortelle : une de mes compagnes a entendît » aujourd'hui tout ce que le prince a dit à la » reine sur le sujet de Consalve; elle l'en a » averti à l'heure même , et elle vient de me le » dire, comme une chose qui doit me surpren- » die et m'aniiger. Il est impossible que Con-

HISTOIRE ESPAOOLE. l5j

» salve ne vous soupçonne d'avoir su quelque » chose des desseins du prince , et qu'il ne dé- » mêle une grande partie de la vérité. Voyez » quel embarras cela peut faire! Cette pensée » me trouble à un point, que je ne sais ce que » je fais. Je vais lui écrire que je ne puis le voir » ce soir; car je ne saurais m'exposer à lui par- » 1er que vous ne l'ayez vu, et que je ne sache » par vous ce que je dois lui dire. Adieu : jugez j) de mon inquiétude. »

Je fus si hors de moi-même en achevant de lire cette lettre , que je ne savais ce que je voyais ni ce que je faisais. Mon emportement et ma colère avaient été au dernier degré sur les trahisons que j'avais découvertes; mais c'étaient des sentimens trop fiiibles et trop communs pour celle que le hasard venait encore de me découvrir. Je demeurai sans parole et sans mouvement, et je fus long-temps en cet état, sans avoir que des pensées confuses qui tenaient mon esprit accablé sous le poids de ma douleur.

Vous m'êtes infidèle, Nugna Bella , m'écriaije tout d'un coup , vous joignez à votre changement l'outrage de me tromper, et de consentir que je sois trompé par ce que j'aimais le nueux après vous ! C'est trop de malheurs à la fois , et ils sont d'une nature, qu'il serait plus honteux d'y résister que d'en eue accablé. Je cède à la

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cruauté du plus malheureux sort dont un homme ait jamais été persécuté. J'ai eu de la force et des desseins de vengeance contre un prince ingrat et contre un ami infidèle, mais je n'en ai point contre Nugna Bella. J'étais plus heureux par elle que par tout le reste du monde : puisqu'elle m'ahandonne, tout m'est indifférent , et je renonce à une vengeance qui ne me pourrait donner de joie. Je me suis vu , il n'y a pas longtemps, le premier homme de tout le royaume, par la grandeur de mon père, par la mienne propre, et par la faveur du prince; je me croyais aimé des personnes qui m'étaient les plus chères. La fortune me (Quitte; je suis abandonné par mon maître; je suis trompé par ma sœur; je suis trahi par mon ami; je perds ma maîtresse, et c'est par cet ami que je la perds! Est-il possible , Nugna Bella , que vous m'ayez quitté pour dom Ramire! Est-il possible que dom Ramire ait voulu vous ôter à un homme qui vous aimait si passionnément, et dont il était lui-môme si tendrement aimé! Fallait-il que je vous perdisse l'un par l'autre, et qu'il ne me restât pas au moins la faible consolation d'avoir un des deux avec qui me plaindre !

Des réflexions si cruelles ne me laissaient plus l'usage de la raison; la moindre des infortunes dont je fus accablé dans cette journée eût été

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capable de me donner une douleur mortelle. Ce grand nombre de malheurs me mettaient de l'égarement dans l'esprit, et je ne savais auquel donner mon attention. Celui qui avait apporté la lettre de Nugna Bella me fit dire qu'il en attendait la réponse. Je revins comme d'un songe lorsqu'on entra dans mon cabinet; je répondis que je l'enverrais le lendemain, et j'ordonnai qu'on me laissât en repos.

Je me mis encore à considérer l'état où j'avais été, et celui où je me trouvais. Une si cruelle expérience de l'inconstance de la fortune et de l'infidélité des hommes m'inspira le dessein de renoncer pour jamais au commerce du monde , et d'aller finir ma vie dans quelque désert. Ma douleur me faisait voir que c'était le seul parti que je pouvais prendre. Je n'avais de retraite qu'auprès de mon père : je savais le dessein qu'il avait de se révolter; mais, quelque désespéré que je fusse, je ne pouvais me résoudre à me révolter contre un roi dont je n'avais point reçu d'outrage. Si je n'eusse été abandonné que de la fortune, j'aurais pris plaisir à lui résister, et à faire voir que je méritais ce qu'elle m'avait donné; mais, après avoir été trompé par tant de personnes que j'avais tant aimées, et dont je me croyais si assuré, de quelle espérance pouvais-je encore me flatter ? Puis-je mieux servir

un maître, disais-je, que j'ai servi dom Garcic? puis-je mieux aimer un ami que j'ai aimé dom Ramire ? et puis-je avoir plus d'amour pour une maîtresse que j'en ai pour Nugna Bella? Cejiendant ils m'ont trahi. Il faut donc, par une retraite entière , me dérober à la tromperie des hommes et au dangereux pouvoir des femmes.

Comme je prenais cette résolution, je vis entrer dans mon cabinet un homme de qualité et de mérite, appelé dom Olmond, qui s'était toujours attaché à moi. Il était frère de cette Elvire qui m'avait averti de la trahison du prince , et il venait d'apprendre par elle ce que dom Garcie avait dit à la reine. Sa surprise fut extrême de voir sur mon visa.o:e une agitation et une douleur si extraordinaire. Il me connaissait assez pour avoir peine à s'imaginer que la fortune seule pût me donn tant de trouble. Il crut néanmoins que j'étais touché de l'infidélité du prince, et il commença à m'en vouloir consoler. J'avais toujours aimé dom Olmond, et je l'avais servi en plusieurs occasions, quoique je lui eusse préféré dom Ramire en toutes choses. L'ingratitude de ce dernier me lit sentir dans ce moment l'injustice que j'avais faite à dom Olmond. Pour la réparer, ou peut-être pour avoir le soulagement de me plaindre, je lui découvris l'état où j'étais, et toutes les Iraliisons qu'on m'avait faites. îl en

uistoihe espagnole. liij

fut aussi surpris qu'il le devait être; mais il ne le fut j)as autant que je le pensais de rinfidélilé de Nugna Bella. Il me dit que sa sœur, en lui racontant l'infidélité du prince, lui avait dit aussi que Nu(jna Bella était sans doute changée pour moi, et qu'elle me cachait beaucoup de choses. Voyez, dom Olmond, lui dis-je, en lui montrant la lettre de Nugna Bella , voyez son changement, et les choses qu'elle m'a cachées. Elle m'a envoyé cette lettre au lieu de celle qu'elle m'écrivait, et il est aisé de juger que cette lettre s'adresse à dom Ramire. Dom Olmond était si touché de l'état où il me voyait, et mes malheurs lui paraissaient si cruels , qu'il n'entreprenait pas de me consoler. Il me laissait soulager ma douleur par les plaintes. N'avais -je pas raison, lui dis-je, de vouloir connaître Nugna Bella devant que de l'aimer? Mais je prétendais une chose impossible : on ne connaît point les femmes ; elles ne se con- \^' naissent pas elles-mêmes, et ce sont les occasions qui décident des sentimens de leur cœur. Nugna Bella a cru m'aimer; elle n'aimait que ma forlune; elle naime peut-être que la même chose en dom Ramire. Cependant, m'écriai-je, elle ne m'a dit depuis quelque temps que les paroles ({u'il lui a permis de me dire. C'était à mon rival que je faisais mes plaintes du changement qu'il avait causé. Il lui parlait pour lui, lorsque je croyais

qu'il lui parlait pour moi. Est - il possible que j'aie été Tobjet d'une si outrageante tromperie , et l'avais-je méritée? Le perfide me trahissait donc auprès de Nugna Bella , comme il me trahissait auprès de dom Garcie ? Je leur avais confié ma sœur , et ils l'ont engagée avec le prince. Cette union, qui me paraissait entre eux, et qui ne me donnait que de la joie, n'avait pour but que de me tromper ! 0 Dieu ! m'écriai -je encore, pour qui réservez -vous le tonnerre, si ce n'est pour des personnes si indignes de vivre? Après ce violent transport de ma douleur, l'idée de Nugna Bella infidèle, qui ne me laissait que de l'indifférence pour mes autres malheurs, me remit dans une tristesse où le désespoir paraissait sans emportement. Je dis à dom Olmond le dessein où j'étais d'abandonner toutes choses: il en fut surpris; il s'y opposa; mais je lui fis si bien voir que j'y étais résolu, qu'il crut inutile d'y résister, du moins dans ces premiers momens. Je pris tout ce que je trouvai de pierreries, et nous montâmes à cheval , afin de sortir de chez moi devant qu'on me put apporter l'ordre de me retirer. Nous marchâmes jusqu'à ce que le soleil parût. Dom Olmond me conduisit dans la maison d'un homme qui avait été à lui, et dont il se tenait assuré. Je voulais qu'il me quittât en ce lieu, et qu'il me laissât atten-

tire la nuit pour entrer dans le clieniin que j'avais dessein de prendre. y\près une loii(}ue contestation , il me dit qu'il consentirait à me quitter, comme je le souhaitais, pourvu que je lui promisse de l'attendre au lieu où nous étions ; que cependant il irait à Léon pour apprendre quel elFet mon départ y avait produit, et que peut-être serait-il arrivé quelque changement qui me ferait quitter la triste résolution que j'avais prise; qu'enfin il me demandait en grâce d'attendre son retour. J'y consentis, à condition qu'il ne dirait à personne qu'il m'eût vu , ni qu'il sût le lieu où j'étais; mais, si j'y consentis, ce fut plutôt par une curiosité involontaire d'apprendre de quelle manière Nugna Bella parlait de moi, que par la pensée qu'il pût être arrivé quelque chose qui diminuât mes malheurs.

Allez , lui dis-je , mon cher Olmond , voyez Nugna Bella, et, s'il est possihle, sachez ses sentimens par votre sœur; tâchez d'apprendre depuis quel temps elle a cessé de m'aimer, et si elle ne m'a ahandonné que parce que la fortune m'a quitté. Dom Olmond m'assura qu'il ferait tout ce que je souhaitais; et, deux jours après, il revint me trouver avec une tristesse qui me fit bien voir qu'il n'avait rien à me dire qu'il crût propre à me faire changer de dessein.

1 Go Z A Y n E ,

11 m'apprit que tout le monde ignorait la cause de mon départ; que le prince feignait, aussi-bien que dom Ramire, d'en être affligé, et que le roi croyait que j'étais parti d'intelligence avec le prince son fds. Il me dit qu'il avait vu sa sœur ; que tout ce que je croyais était véritable ; que le détail qu'il en avait appris n'était propre qu'à augmenter mes douleurs , et qu'il me priait de ne le pas obliger à m'en faire le récit. Je n'étais pas en état de pouvoir craindre une augmentation à mes maux, et ce qu'il me voulait taire était la seule chose qui me pouvait donner encore quelque curiosité. Je le priai donc de ne me rien cacher. Je ne vous redirai point tout ce qu'il me dit, parce que je vous en ai dt^jà raconté la plus grande partie, pour donner quelque ordre à mon récit. Ce fut par lui que j'appris toutes les choses que j'avais ignorées dans le temps qu'elles se passaient, comme vous l'avez pu juger. Je vous dirai seulement que sa sœur lui conta que le soir, avant mon départ , comme elle était revenue de chez la reine, où Nugna Bella n'avait point paru , elle l'avait été chercher dans sa chambre; qu'elle l'avait trouvée fondant en larmes, avec une lettre entre ses mains; qu'elles avaient été fort surprises l'une et l'autre par des raisons différentes; qu'enfin Nugna Bella, après avoir été long-temps sans

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parler, avait ferme la porte, et lui avait dit qu'elle allait lui confier tout le secret de sa vie ; qu'elle la priait de la plaindre, et de la consoler dans le plus cruel état où une personne se fût jamais trouvée ; qu'alors elle lui avait appris tout ce qui s'était passé enlre le prince, dom Ramire, ma sœur et elle, de la manière dont je viens de vous le raconter; et qu'ensuite elle lui avait dit que dom Ramire venait de lui renvoyer cette lettre qu'elle tenait entre ses mains, paice qu'elle n'était pas pour lui; que c'était celle qu'elle m'écrivait ; que j'avais reçu celle qui était pour dom Ramire, et qu'en la recevant j'avais appris tout ce qu'ils me cachaient depuis si longtemps.

Elvire dit à son frère qu'elle n'avait jamais vu une personne si troublée et si affligée que Nugna Bella. Elle craignait que je n'avertisse le roi de l intelligence de ma sœur et du prince; que je ne lisse chasser dom Ramire de la cour, et que je ne l'en tisse éloigner elle-même; que surtout elle appréhendait la honte de mes reproches, et que les infidélités qu'elle m'avait faites lui donnaient pour moi une liaine extraordinaire.

Vous jugez bien que tout ce que m'apprit dom Olmond ne diminua pas mes déplaisirs, et ne me fit pas changer de dessein. Il s'opiniàtra,

lC)2 ZAYnE,

avec des marques d'amitié extraordinaires , à méf

vouloir suivre et à me tenir comnapiiie dans le

désert où je m'en allais. Je lui dis si fortement que je ne le souffrirais jamais, qu'enfin nous nous séparâmes. Il me quitta, à condition qu'en quel- (jue lieu qne je pusse aller, je lui donnerais de mes nouvelles. Il s'en retourna à Léon, et je partis , dans la pensée de m'embarquer au premier port que je trouverais. Mais, quand je fus seul et abandonné à la réflexion de mes malheurs , le reste de ma vie me parut une si longue souffrance, que je me résolus d'aller chercher la mort dans la guerre que le roi de Navarre avait contre les Maures. Je ne m'y fis connaître que sous le nom de Théodoric, et je fus assez malheureux pour trouver quelque gloire que je ne cherchais pas , au lieu de la mort que j'avais cherchée. La paix fut conclue; je repris mon premier dessein, et votre rencontre fit changer une solitude affreuse, où je m'en allais, en une retraite agréable.

J'y trouvais le repos et la tranquillité que j'avais perdus. Ce n'est pas que l'ambition ne se soit réveillée quelquefois dans mon cœur ; mais ce que j'ai éprouvé de l'inconstance de la fortune me l'a rendue méprisable; et l'amour que j'ai (Hi pour Nugna Bella était tellement elïiicé par le mépris qu'elle m'a donné pour elle, que je

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pouvais dire qu'il ne me restait aucune passion , quoicpTil nie restât encore beaucoup de tristesse. La vue de Zayde vient m'ùter ce triste repos dont je jouissais, et me jette dans de nouveaux malheurs, beaucoup plus cruels que ceux que j'ai déjà éprouvés.

Alphonse demeura surpris et charmé du récit de Consalve. J'avais conçu , lui dit-il , une grande idée de votre mérite et de votre vertu; mais j'avoue que ce que je viens d'apprendre est encore au-dessus de ce que j'en avais pensé. Je dois plutôt craindre, répondit Consalve, ciue je n'aie diminué la bonne opinion que vous aviez de moi, en vous faisant voir combien j'ai été facile à tromper. Mais j'étais jeune,- j'ignorais les trahisons de la cour ; j'étais incapable d'en faire : je n'avais aimé que Nugna Bella; l'amour que j'avais pour elle ne me laissait pas imaginer que les passions pussent finir; ainsi, rien ne me portait à la déliance ni sur l'amitié ni sur l'amour. Vous ne pouviez vous garantir d'être trompé, repartit Alphonse, à moins que d'être naturellement soupçonneux; encore vos soupçons, quoique bien fondés, vous auraient paru injustes, puis({ue vous n'aviez eu jusqu'alors aucun sujet de vous défier des personnes qui vous trompaient ; et leur tromperie était con-

duite avec tant d'habileté, que la raison ne voulait pas qu'on la soupçonnât. Ne parlons point de mes malheurs passés, reprit Consalve, ils ne me sont plus sensibles ; Zayde m'en ôte même le souvenir, et je m'étonne que j'aie pu vous les raconter. Mais considérez que je n'avais jamais cru pouvoir être amoureux par la beauté seule , ni pouvoir être touché d une personne qui aurait eu quelque attachement : cependant j'adore Zayde, dont je ne connais rien, sinon qu'elle est belle, et qu'elle est prévenue pour un autre. Puisque j'ai été trompé dans l'opinion que j'avais conçue de Nugna Bella , que je connaissais, que puis-je attendre de Zayde, que je ne connais point? Mais qu'en veux-je attendre, et quelles prétentions puis-je avoir sur Zayde ? Elle m'est entièrement inconnue; le hasard l'a jetée sur cette côte : elle brûle d'impatience de s'en aller; je ne puis la retenir sans injustice et avec bienséance. Quand je l'y retiendrais , en serais-je plus heureux? Je la verrais tous les jours pleurer un homme qu'elle aime, et se souvenir de lui en me regardant. Ah ! Alphonse , quel mal que la jalousie! Ah! dom Garcie, vous aviez raison ; il n'y a de passions que celles qui nous frappent d'abord, et qui nous surprennent; les autres ne sont que des liaisons où nous portons volontairement notre cœur: les vé-

HISTOIRE ESPAGNOLF. l65

ritables inclinations nous l'arrachent malgré nous, et l'amour que j'ai pour Zayde est un torrent qui m'entraîne, sans me laisser un moment le pouvoir d'y résister. IMais , Alphonse, ajouta-t-il , je vous fais passer la nuit à vous entretenir de mes peines , et il est juste de vous laisser en repos.

Après ces paroles, Alphonse se retira dans sa chambre, et Consalve passa le reste de la nuit sans donner un moment au sommeil. Le jour suivant, Zayde parut encore occupée du désir de retrouver ce qu'elle avait déjà cherché; mais tout le soin qu'elle prit fut inutile. Consalve ne la quittait point : il oubliait mille fois le jour qu'elle ne pouvait l'entendre, et qu'elle ne lui pouvait répondre ; il lui demandait la cause de sa douleur avec la même circonspection et la même crainte de lui déplaire que si elle l'avait entendu. Quand la raison lui revenait, et qu'il avait le déplaisir de voir qu'elle ne pouvait lui répondre, il cherchait le soulagement de lui dire tout ce que sa passion lui inspirait.

Je vous aime, belle Zayde, disait-il en la regardant, je vous aime, je vous adore; j'ai au moins le plaisir de vous le dire , et de ne pas attirer votre colère : toutes vos actions me persuadent qu'on n'oserait vous le déclarer sans vous déplaire; mais cet amant que vous pleurez vous

a parlé sans doute de son amour, et vous vous, êtes accoutumée à Tentendre. Que d'un mot;, belle Zayde , vous m'éclairciriez de doutes!

Lorsqu'il lui parlait ainsi, elle se tournait quelquefois vers Félime avec étonnement, et comme pour lui faire remarquer une ressemblance dont elle était toujours surprise. C'était une douleur si vive pour Consalve de s'imaginer qu'il la faisait souvenir de son rival, qu'il eût aisément renoncé aux avantages de sa beauté et de sa bonne mine pour n'avoir point une telle ressemblance. Cette douleur lui était si insupportable qu'il ne pouvait presque plus se résoudre à paraître devant Zayde ; il aimait mieux se priver de sa vue que de lui représenter l'image de celui qu'elle aimait; et, lorsque ses regards lui paraissaient favorables , il ne les pouvait supporter, tant il était persuadé qu'ils ne s'adressaient pas à lui. Il la quittait, et s'en allait passer des après-dînées entières dans le bois. Quand il revenait auprès d'elle , il lui trouvait plus de froideur et plus de cliagrin qu'elle n'avait accoutumé d'en avoir : il crut même , dans la suite , remarquer quelque inégalité dans la manière dont elle le traitait; mais, comme il n'en pouvait deviner la cause, il s'imagina que le déplaisir de se trouver dans un pays inconnu faisait les changemens qui paraissaient dans son humeur. Il

HISTOÏKK ESPAGNOLE. iSj

voyait bien néanmoins que l'allliction qu'elle avait eue les premiers jours eomnieueait à diminuer. Félinie était plus triste que Zaycle; mais sa tristesse était toujours égale ; elle en paraissait accablée, et il semblait qu'elle necberchait ({u'à être seule et à entretenir sa rêverie. Alpbonse en parlait quelquefois à Consalve avec étonnement, et il était surpris que sa grande mélancolie ne diminuât point sa beauté. Cependant Consalve ne songeait qu'à plaire à Zayde, et à lui donner tous les divertissemens que la promenade, la chasse et la pêche lui pouvaient fournir. Elle s'occupa aussi à ce qui la pouvait divertir; elle travailla pendant quelques jours à un bracelet de ses cheveux; et, après l'avoir achevé, elle se l'attacha au bras avec cet empressement que l'on a pour les choses qui viennent d'être achevées. Le jour même qu'elle le mit, le hasard voulut qu'elle le laissât tomber dans le bois. Consalve, qui l'avait ^tic sortir, allait la chercher, et (»n marchant sur ses pas , il trouva ce bracelet qu'il n'eut pas de peine à reconnaitre. Il eut une joie sensible de l'avoir trouvé. Cette joie aurait été encore plus grande s'il l'eût reçu des mains de Zayde; mais, comme il ne l'avait pas espéré, il se tenait heureux de le devoir à la fortune. Zayde, qui s'était déjà aperçue de la perte qu'elTê ■ avait faite, revenait chercher dans les lieux où

lG8 ZAYDE,

elle avait passé. Elle lit entendre à Consalve ce qu'elle avait perdu , et lui en témoigna même beaucoup de chagrin. Quelque peine qu'il sentit de lui causer de l'inquiétude, il ne put se résoudre à lui rendre une chose qui lui était si chère : il fit semblant de chercher avec elle, et enfin il l'obligea à ne plus chercher inutilement. Sitôt qu'il fut retiré dans sa chambre, il baisa mille fois ce bracelet, et y mit une attache de pierreries d'un grand prix. Quelquefois il allait se promener avant que Zayde fût éveillée ; et , lorsqu'il était en un lieu où il croyait ne pouvoir être vu, il détachait ce bracelet, afin de le mieux considérer.

Un matin qu'il était dans cette occupation, et qu'il s'était assis sur des rochers avancés dans la mer, il entendit quelqu'un proche de lui; il se retourna brusquement, et il fut bien surpris de voir que c'était Zayde. Tout ce qu'il put faire fut de cacher ce bracelet; mais ce ne put être si promptement que Zayde ne vît qu'il avait caché quelque chose. 11 s'imagina qu'elle avait vu ce qu'il avait caché : il remarqua sur son visage tant de froideur et de chagrin, qu'il ne douta point qu'elle ne fût en colère de ce qu'il ne lui avait pas rendu son bracelet : il n'osait lever les yeux sur elle; il craignait qu'elle ne lui fit entendre quelle le voulait ravoir; mais il ne pou-

IIISTOlRi: ESI'ACNOLK. l6f)

vait se résoudre à le lui rendre. Elle jiaraissaif triste et embarrassée; et, sans regarder Consalve, elle s'assit sur le rocher, et tourna la tête vers la mer. Le vent emporta , sans qu'elle y prit garde, un voile qu'elle tenait entre ses mains. Consalve se leva pour le ramasser; mais en se levant il laissa tomber le bracelet, qu'il n'avait pu rattacher, par la crainte qu'il avait eue de le laisser voir. Zayde se tourna au bruit que lit Consalve; elle vit son bracelet, et le ramassa devant qu'il s'en fùl aperçu. Il fut extrêmement troublé, lorsqu'il le vit entre ses mains, et parle désespoir de le perdre, et par l'appréhension de sa colère. Il se rassura néanmoins en lui voyant un visage où il ne paraissait plus ni chagrin ni dépit, où il crut voir au contraire qiielque impression de douceur, et il ne fut pas moins ému par l'espérance que lui donnait le visage de Zayde, qu'il l'avait été, un moment auparavant, par la crainte de lui avoir déplu. Elle regarda avec admiration la beauté de l'attache de pierreries, et, après l'avoir regardée, elle la défit, la rendit à Consalve, et serra le bracelet. Lorsque Consalve vit que Zayde ne lui avait rendu que les pierreries, il se tourna du côté de la mer, et y jeta cette attache avec un air de rêverie et de tristesse , comme s'il l'eût laissé, tomber par hasard. Zayde fit un grand cri, vi

lyO ZAYDE,

s'avança pour voir si on ne la pourrait point retrouver j mais il lui montra qu'on chercherait inutilement ; et, sans vouloir qu'elle fit une plus longue réflexion sur ce qu il venait de faire, il lui donna la main pour l'éloigner du lieu où ils étaient. Ils marchèrent sans se regarder, et reprirent insensiblement le chemin de la maison d'Alphonse, si embarrassés l'un et l'autre, qu'il semblait qu'ils cherchassent à se quitter.

Sitôt que Consalve l'eut remise dans sa chambre , il alla rêver à son aventure. Quoique Zayde ne lui eût pas témoigné autant de colère qu'il en avait appréhendé, il s'imagina que la joie de ravoir son bracelet avait dissipé son premier chagrin; ainsi, il n'en euLpas moins de déplaisir. Quelque passion qu'il eût d'obtenir ce bracelet , il crut qu'il offenserait Zayde de la lui témoigner, et il demeura accablé de la douleur que donne l'amour quand il est séparé de l'espérance. Toute sa consolation était de se plaindre avec Alphonse , et de se blâmer lui-même de la faiblesse qu'il avait d'aimer Zayde.

Vous vous accusez avec injustice, lui disait quelquefois Alphonse ; il n'est pas aisé de se défendre , au milieu d'un désert , contre une aussi grande beauté que celle de Zayde : cv serait tout ce que vous pourriez faire au milieu de la cour , où d'autres beautés feraient (|uel-

IIISTOIRr, ESPAGNOLE. 171

que diversion , et où du moins l'ambition partagerait votre cœur. INIais aimo-t-on sans espérance, disait Consalve? Et comment pourrais-je espérer d'être aimé , puisque je ne puis seulement dire que j'aime? Comment le persuaderaije, si je ne puis le dire? Quelles de mes actions peuvent en assurer Zayde, dans un lieu où je ne vois qu'elle, et où je ne puis lui faire connaître que je la préfère aux autres? Comment efïacer de son esprit celui qu'elle aime? Ce ne pourrait être que par l'agrément qu'elle trouverait en ma personne; et le malheur veut que mon visap:c lui conserve le souvenir de son amant. Ali ! mon cher Alphonse, ne me flattez point ; il faut que j'aie perdu la raison pour aimer Zayde , pour l'aimer autant que je fais , et même pour ne me pas souvenir d'en avoir aimé une autre , et d'en avoir été trompé. Je crois aussi, répondit Alphonse, que vous n'avez aimé qu'elle , puisque vous ne connaissez la jalousie que depuis que vous l'aimez. Je n'avais pas sujet d'être jaloux de Nugna Bella , repartit Consalve, tant elle savait bien me tromper.

On est jaloux sans sujets répliqua Alplionsc, (juand on est bien amoureux. Vous le voyez par votre expérience : faites réflexion sur la douleur que vous donnent les pleurs de Zayde , et remarquez comme la jalousie vous a fait imaginer

qu'elle pleure un amant plutôt qu'un frère. Je ne suis que trop persuadé , reprit Consalve , que j'aime beaucoup plus Zayde que je n'ai aimé îNugnaBella. L'ambition de cette dernière, et son application aux affaires du prince, ont souvent ralenti mon amour ; et tout ce que je trouve en Zayde d'opposé à mon humeur, comme de croire qu'elle en aime un autre , et de ne connaître ni son cœur ni ses sentimens , ne peut affaiblir ma passion. Mais, Alphonse, pour aimer beaucoup plus Zayde que je n'ai aimé Nugna Bella, je n'en suis que plus déraisonnable. Le succès de l'amour que j'ai eu pour Nugna Bella a été cruel, je l'avoue; néanmoins tout homme qui aime peut en avoir un pareil. Il n'y avait point d'aveuglement à l'aimer : je la connaissais ; elle n'en aimait point d'autre ; je lui plaisais ; je pouvais l'épouser; mais Zayde, Alphonse, mais Zayde, qui est-elle? qu'en puis-je prétendre? et, hormis son admirable beauté, qui m'excuse, tout le reste ne me condamne-t-il pas ? Consalve avait souvent de pareilles conversations avec Alphonse; cependant son amour augmentait tous les jours; il ne pouvait s'erapèchei" de laisser parler ses yeux d'une manière si forte, qu'il croyait voir dans ceux de Zayde que leur langage était entendu, et il la trouvait quelquefois dans un certain embarras qui ne

HISTOIRE ESP.VGXOl, E. I J?»

l'en laissait pas douter. Comme elle ne pouvait se faire entendre par ses paroles, ce n'était tpiasi que par ses regards qu'elle expliquait à Consalve une partie des choses qu'elle lui voulait dire; mais il y avait je ne sais quoi de si beau et de si passionné dans ses regards , que Consalve en était pénétré. Belle Zayde, disait-il quelquefois, est-ce ainsi que vous regardez ceux que vous n'aimez pas ? que réservez-vous donc pour cet heureux amant dont j'ai le malheur de vous faire souvenir ? S'il n'eût point été prévenu de cette pensée, il ne se fut pas cru si infortuné, et les actions de Zayde ne lui devaient pas persuader qu'elle n'eût pour lui que de l'indifférence.

Un jour qu'il l'avait quittée pour quelques momens, il alla se promener sur le bord de la mer, et revint ensuite auprès d'une fontaine qui était dans le bois, dans un endroit agréable où elle allait assez souvent. Lorsqu'il s'en approcha, il entendit quelque bruit, et il vit au travers des arbres Zayde assise auprès de Félime. La surprise que causa cette rencontre à Consalve lui donna la même joie que si le hasard l'eût ramené auprès de Zavde après une année d'absence. Il s'avança vers le lieu où elle était: quoiqu'il fit assez de bruit, elle parlait avec tant d'attention qu'elle ne l'entendit point. Lorsqu'il fut devant elle, elle parut embarras-

f74 ZAYDE^

sée, comme une personne qui venait de parler haut , qui craignait qu'on n'eût entendu ce qu'elle avait dit, et qui avait oublié que Consalve ne pouvait l'entendre. L'émotion que lui avait causée cette surprise avait en quelque sorte augmenté sa beauté ; et Consalve , qui s'était assis auprès d'elle , ne pouvant plus être maître de lui-même, se jeta tout d'un coup à ses genoux , et lui parla de son amour d'une manière si passionnée, qu'il n'était pas nécessaire d'entendre ses paroles pour savoir ce qu'elles voulaient dire. 11 parut à Consalve qu'elle ne les entendait que trop : elle rougit; et, après avoir fait une action de la main, qui semblait le repousser, elle se leva avec une civilité froide , comme pour le faire lever d'un lieu où il pourrait être incommodé. Alphonse passa dans l'allée en ce moment, et elle marcha vers lui, sans jeter les yeux sur Consalve. Il demeura à la place où il était, sans avoir la force de se relever.

Voilà, dit-il en lui-même, la manière dont on me traite , quand on ne me regarde pas comme le portrait de mon rival. Vous tournez les yeux sur moi , belle Zaydc , d'une manière à charmer et à embraser tout le monde , lorstjue mon visage vous fait souvenir du sien; mais, si j'ose vous témoigner que je vous aime, vous ne laissez pas seulement tomber sur moi des re-

HISTOIRE ESPAGNOLE. t yS

Isards de colère, vous me trouvez indigne d'être regardé. Si je pouvais au moins vous apprendre que je sais que vous pleurez un amant , je me trouverais heureux , et j'avoue que ma jalousie serait vengée par le dépit que vous en recevriez. N'est-ce point aussi que je veux vous paraître persuadé que vous aimez quelque chose , pour avoir la joie d'être assuré par vous-même que vous n'aimez rien ? Ah î Zayde, ma vengeance est intéressée, et elle cherche moins à vous offenser qu'à vous donner lieu de me satisfaire.

Dans ces pensées, il reprit le chemin du logis, pour s'ôter du lieu où était Zayde, et pour être seul dans une galerie où il se promenait quel- (juefois. Il y rêva lonc^-temps aux moyens de faire entendre à Zayde qu'il la soupçonnait d'en aimer un autre; mais il était difficile d'en trouver , et ce n'était pas une chose qui se put faire comprendre sans paroles. Après s'être lassé de rêver et de se promener, il voulut sortir de la galerie, lorsqu'un peintre qui travaillait à des tableaux <{u'Alphonse faisait faire, le pria avec beaucoup d'empressement de regarder son ouvrage. Consalve eut bien voulu s'en dispenser ; mais, pour ne pas fàclier ce peintre , il s'arrêta à considérer ce qu'il faisait. C'était un grand tableau , où Alphonse avait voulu qu'il l'cpréseutàt la mer eomme on la voyait de ses fenêtres; et, pour

rendre ce tableau plus agréable^ il y avait fait peindre une tempête. Il paraissait, d'un côté , des vaisseaux qui périssaient en pleine mer ; de l'autre , des navires qui se brisaient contre des rocliers : on voyait des hommes qui tachaient de se sauver à la nage, et on en voyait qui avaient déjà péri , et dont la mer avait jeté les corps sur le sable. Cette tempête fit souvenir Consalve du naufrage de Zayde, et lui mit dans l'esprit un moyen de lui faire connaître ce qu'il pensait de son affliction. Il dit au peintre quil fallait ajouter encore quelques figures dans son tableau, et mettre sur un des rocliers qui étaient représentés , une jeune et belle personne penchée sur le corps d'un homme mort étendu sur le sable ,• qu'il fallait qu'elle pleurât en le regardant; qu'il y eût un autre homme à ses genoux qui essayât de l'ôter d'auprès de ce mort : que cette belle peisonne , sans tourner les yeux du côté de celui qui lui parlait , le repoussât d'une main , et que de l'autre elle parût essuyer ses larmes. Le peintre promit à Consalve de suivre sa pensée , et commença à la dessiner. Consalve en fut satisfait , et le pria de travailler avec diligence ; ensuite il sortit de la galerie. Il alla pour retrouver Zayde , ne pouvant , malgré son dépit, être plus long-temps séparé d'elle; mais il sut qne, au retour de la promenade, elle

HISTOIRE ESPAGNOLE. Ijy

s'était retirée clans sa chambre , et il ne put la voir de tout le reste du jour. Il en eut de la tristesse et de l'inquiétude , et il craignit qu'elle ne Teùt privé de sa vue pour le punir de ce qu'il avait osé lui faire entendre. Le lendemain elle lui parut plus sérieuse qu'à l'ordinaire; mais, les jours suivans, il la trouva comme elle avait accoutumé d'être.

Cependant le peintre travaillait a ce que Consalve lui avait ordonné, et Consalve attendait avec beaucoup d'impatience que cet ouvrage fut achevé : sitôt qu'il le fut, il conduisit Zayde dans la galerie, comme pour lui donner le divertissement de voir travailler le peintre. Il lui fit d'abord regarder tous les tableaux qui étaient déjà faits , et ensuite il lui fit considérer avec plus d'attention celui de la mer, où l'on travaillait encore. Il lui fit remarquer cette jeune personne qui pleurait un homme mort; et, lorsqu'il vit que ses yeux y étaient attachés, et qu'il semblait qu'elle reconnût le rocher où elle allait si souvent, il prit le crayon du peintre, et écrivit le nom de Zayde au-dessus de cette belle personne , et celui de Théodoric au - dessus de ce jeune homme qui était à genoux. Zayde, qui lisait ce qu'écrivait Consalve, rougit lorsqu'il eut achevé ; et, après l'avoir regardé avec des yeux qui témoignaient de la colère , elle prit un pinceau ,

I yS Z A Y D E ,

et effaça entièrement cet homme mort , qu'elle jugea bien que Consalve l'accusait de pleurer. Quoiqu'il connût aisément qu'il avait fâché Zayde, il ne laissa pas d'avoir une joie sensible de lui voir effacer celui qu'il en croyait aimé. Encore qu'il pût s'imaginer que cette action de Zayde fût plutôt un effet de sa fierté qu'une preuve qu'elle ne regrettait personne, il trouvait néanmoins qu'après l'amour qu'il lui avait témoigné, elle lui fiiisait une faveur de ne vouloir pas lui laisser croire qu'elle en aimât un autre; mais le peu d'espérance que lui donnait cette pensée ne pouvait détruire tant de sujets de crainte qu'il croyait avoir.

Alphonse , qui n'était prévenu d'aucune passion , jugeait des sentimens de cette belle étranp-ère d'une manière bien différente de Consalve. Je trouve, lui disait-il, que vous avez tort de vous croire malheureux : vous l'êtes sans doute de vous être attaché à une personne que vraisemblablement vous ne pouvez épouser ; mais vous ne l'êtes pas de la manière dont vous croyez l'être , et les apparences sont trompeuses si vous n'êtes véritablement aimé de Zayde. Il est vrai, répondit Consalve, que, si je jugeais de ses sentimens par ses regards , je pourrais me flatter de quelque espérance ; mais , comme je vous l'ai dit , elle ne me regarde que par cette ressem-

blanco qui mo donne tant de jalousie. Je ne sais, répliqua Alphonse , si tout ce que vous pensez est véritable; mais, si j'étais à la place de celui que vous croyez qu'elle regrette , je ne serais pas satisfait que ma ressemhlance fit regarder quelqu'un avec des yeux si favorables , et il est impossible que l'idée d'un autre produise les sentimens que Zayde a pour vous. L'espérance est naturelle aux amans: si quelques actions de Zayde en avaient déjà fait concevoir à Consalve, le discours d'Alphonse acheva de lui en donner : il crut voir que Zayde ne le haïssait pas, et il en ressentit une joie extraordinaire. Mais cette joie ne dura pas long-temps; il s'imagina qu'il ne devait qu'à la ressemblance de son rival le penchant qu'elle avait pour lui ; il pensa qu'après avoir perdu un homme qu'elle avait fort aimé , elle avait des dispositions favorables pour un autre qui lui ressemblait. Son amour, sa jalousie et sa gloire ne pouvaient se satisfaire d'une inclination qu'il n'avait pas fait naître , et qui ne venait que parcelle qu'elle avait eue pour un autre. Il crut que, quand il serait aimé de Zayde, ce ne serait toujours que son rival qu'elle aimerait en lui; enfin, il trouvait qu'il serait malheureux , quand même il serait assuré d'être aimé. Néanmoins il ne pouvait se défendre de voir avec plaisir, dans la manière d'agir de cette belle étran-

gère, un air fort différent de celui qu'elle avait eu d abord; et la passion qu'il avait pour elle était si ardente, qu'à quelque cause qu'il crût devoir les marques de son inclination , il lui était impossible de ne les pas recevoir avec transport.

Un jour qu'il faisait assez beau, voyant qu'elle ne sortait point de sa chambre, il y entra pour savoir si elle ne voulait point se promener. Elle écrivait; et, bien qu'il fit du bruit en entrant , il s'approcha d'elle sans qu'elle s'en aperçût , et se mit à la regarder écrire. Elle tourna la tète par hasard, et, voyant Consalve, elle rougit, et cacha ce qu'elle écrivait avec une émotion qui ne causa pas un médiocre trouble à Consalve. Il s'imap;ina qu'elle ne pouvait avoir tant d'application et tant de surprise pour une lettre qui n'aurait pas eu quelque chose de mystérieux. Cette pensée lui donna de l'inquiétude ; il se retira, et s'en alla chercher Alphonse, pour raisonner sur une aventure qui lui donnait des idées toutà-fait différentes de celles qu'il avait eues jusque alors. Après l'avoir cherché long-temps sans le trouver, tout d'un coup un sentiment de jalousie le fit retourner dans la chambre de Zayde. Il y entra , mais il ne l'y trouva pas; elle avait passé dans un cabinet où Félime était d'ordinaire. Consalve vit sur la table un papier écrit,

HISTOIRE ESPAG.NOLE. lOI

à demi-plié; il ne put se défendre de l'envie de le voir; il l'ouvrit, et il ne douta point que ce ne fut le même qu'il avait vu écrire à Zayde un moment auparavant. Il trouva dans ce papier le bracelet de cheveux qu'elle lui avait ôté. Elle rentra comme il tenait ce papier et ce bracelet ; elle s'avança pour le reprendre. Consalve se retira de quelques pas, comme s'il eût voulu les garder , mais néanmoins avec une action soumise , qui semblait lui en demander la permission. Zayde lui témoigna qu'elle les voulait ravoir, et avec un air où il y avait tant d'autorité, qu'il était impossible à un homme aussi amoureux que lui de ne pas obéir. Ce fut néanmoins avec la plus grande douleur qu'il eût jamais sentie , qu'il remit entre les mains de Zayde ce qu'il croyait qu'elle destinait à un autre. Il ne put être maître de son chagrin : il sortit assez brusquement de la chambre, et s'en alla dans la sienne. Il y rencontra Alphonse qui le venait trouver, sur ce qu'on lui avait dit qu'il le cherchait. Sitôt qu'ils furent assis : Je suis bien plus malheureux que je ne l'ai pensé, mon cher Alphonse, lui dit-il; ce rival dont j'étais si jaloux, tout mort que je le croyais, n'est pas mort assurément : je viens de trouver Zayde qui lui écrit ; je viens de voir ce bracelet qu'elle m'a ôté, qu'elle lui envoie. Il faut qu'elle

ait ru de ses nouvelles : il faut qu'il y ait ici quelqu'un de caché qui lui doive porter des siennes ; enfin toutes ces espérances de bonheur que j'ai eues ne sont qu'imaginaires , et ne viennent que de mal expliquer les actions de Zayde. Elle avait raison d'effacer ce mort que je lui faisais entendre qu'elle pleurait; elle savait bien que celui pour qui coulaient ses larmes vivait encore. Elle avait raison d'avoir tant de colère de voir son bracelet entre mes mains , et tant de joie de l'avoir repris , puisqu'elle l'avait fait pour un autre. Ah! Zayde, il y a de la cruauté à me laisser prendre de l'espérance ; car enfin , vous m'en laissez prendre , et vos beaux yeux ne me la défendent pas. La douleur de Consalve était si vive qu'il put à peine achever ces paroles. Après qu'Alphonse lui eut laissé le temps de se remettre, il le pria de lui dire comment il avait appris ce qu'il venait de lui raconter, et si Zayde avait trouvé en un moment le moyen de se faire entendre. Consalve lui conta ce qu'il venait de voir du trouble de Zayde, lorsqu'il l'avait surprise en écrivant; comme il avait Irouvé ce bracelet dans le même papier qu'elle avait écrit, et comme elle l'avait retiré de ses mains. Enfin , Alphonse, ajouta-t-il, on n'est point si troublé pour une lettre indifférente. Zayde n'a ici aucun commerce ni

aucune aflaire; elle ne peut écrire avec tant (l'attention que ce qui se passe dans son cœur , et ce n'est pas à moi qu'elle écrit; ainsi, que voulez-vous que je pense de ce que je viens de voir? Je veux, repartit Alphonse, que vous ne pensiez pas des choses si peu vraisemblables , et qui vous donnent tant de douleur. Parce que Zayde rougit lorsque vous la surprenez en écrivant, vous croyez qu'elle écrit à votre rival; et moi je crois qu'elle vous aime assez pour rougir toutes les fois qu'elle sera surprise de vous voir auprès d'elle. Peut-être a-t-elle écrit ce que vous avez vu , sans autre dessein que de se divertir : elle ne vous l'a pas laissé, parce que c'est une chose qui vous aurait été inutile, puisque vous ne pouvez l'entendre; et, si elle vous a ôté son bracelet, je vous avoue que je n'en suis point surpris, et qu'encore que je sois persuadé qu'elle vous aime, je la crois assez sage pour ne vouloir pas donner de ses cheveux à un homme qui lui est entièrement inconnu ; mais je ne vois pas les raisons qui vous persuadent qu'elle les veut envoyer à quehfue autre. Nous ne l'avons presque pas quittéedepuis qu'elle est ici; personne ne lui a parlé; ceuxmémes qui lui pourraient parler ne l'entendent pas : comment voudriez-vous qu'elle eût appris des nouvelles de cet amant qui vous donne tant

de jalousie, et qu'elle pût lui faire recevoir des siennes? je l'avoue, répondit Consalve, je me tourmente plus que je ne dois; mais l'incertitude où je suis est un état insupportable. Les autres n'ont que des incertitudes médiocres ; ils se croient plus ou moins aimés; et moi, je passe de l'espérance d'être aimé de Zayde, à la pensée qu'elle en aime un autre ; et je ne suis jamais assuré un moment si ce que je vois en elle me doit rendre heureux ou misérable. Alphonse, reprit-il, vous prenez plaisir à me tromper: quoi que vous me puissiez dire, ce n'est qu'à un amant qu'elle écrit, et je me trouverais heureux si j'avais, sur ce que je viens de voir, l'incerlitude dont je me plains comme du plus grand de tous les maux. Alphonse lui dit encore tant de raisons pour lui persuader que son inquiétude était mal fondée , qu'enfin il le rassura en quelque sorte ; et Zayde, qu'ils trouvèrent en allant se promener , acheva de le remettre. Elle les vit de loin , et s'approcha d'eux avec tant de douceur, et avec des regards si obligeans pour Consalve, qu'elle dissipa une partie des cruelles inquiétudes qu'elle lui venait de donner.

Le temps qu'il avait marqué à cette belle étrangère pour son départ, et qui était celui que les grands vaisseaux partaient de Tarragone pour l'Afrique, commençait à s'approcher, et

HISTOIRE ESPAG.\OLF,. IO.>

lui donnait une tristesse mortelle. Il ne pouvait se résoudre à se priver lui-mrme de Zayde; et, quelque injustice qu'il trouvât à la retenir, il fallait toute sa raison et toute sa vertu pour l'en empêcher. Quoi ! disait-il à Alphonse, je me priverai pour jamais de Zayde ! ce sera un adieu sans espérance de retour ! je ne saurai en quel endroit de la terre la chercher ! Elle veut aller en Afrique ; mais elle n'est pas Africaine , et j'ignore quel lieu du monde l'a vu naître. Je la suivrai, Alphonse, continua-t-il; quoiqu'en la suivant je n'espère plus le plaisir de la voir, quoique je sache que sa vertu et les coutumes de lAfrique ne me permettent pas de demeurer auprès d'elle , j'irai au moins finir ma triste vie dans les lieux qu'elle hahitera, et je trouverai de la douceur à respirer le même air : aussi -bien je suis un malheureux qui n'ai plus de patrie; le hasard m'a retenu ici, et l'amour m'en fera sortir.

Consalve se confirmait dans cette résolution, quelque peine que prît Alphonse de l'en détourner. Il était plus tourmenté que jamais de la peine de ne pouvoir entendre Zayde, et de n'en pouvoir être entendu. Il fit réflexion sur la lettre qu'il lui avait vu écrire, et il lui sembla qu'elle était écrite en caractères grecs : quoiqu'il n'en fut pas bien assuré , l'envie de s'en éclaircir lui

l86 ZAYDE,

donna la pensée d'aller à Tarragone pour trouver quelqu'un qui entendît la langue grecque. Il y avait déjà envoyé plusieurs fois chercher des étrangers qui lui pussent servir de truchement ; mais, comme il ne savait quelle langue parlait Zayde, on ne savait aussi quels étrangers il fallait demander ; et les voyages de tous ceux qu'il y avait envoyés ayant été inutiles , il se résolut d'y aller lui-même. C'était néanmoins une résolution diflicile à prendre ; car il fallait s'exposer, dans une grande ville, au hasard d'être reconnu, et il fallait quitter Zayde : mais l'envie de pouvoir s'expliquer avec elle le fit passer par-dessus ces raisons. Il tacha de lui faire entendre qu'il allait chercher un truchement, et partit pour aller à Tarragone. Il se déguisa le mieux qu'il lui fut possible; il alla dans les lieux où étaient les étrangers; il en trouva un grand nombre, mais leur langue n'était point celle de Zayde. Enfin , il demanda s'il n'y avait point quelqu'un qui entendit la langue grecque. Celui à qui il s'adressa lui répondit en espagnol qu'il était d'une des îles de la Grèce. Consalve le pria de parler sa langue ; il le fit , et Consalve connut que c'était celle de Zayde. Par bonheur les alfaires de cet étranger ne le retenaient point à Tarragone : il voulut bien suivre Consalve, qui lui donna une plus grande récompense qu'il n'aurait osé la lui de-

mander. Ils partirent le lendemain à la pointe du jour ; et Consalve s'estimait plus heureux d'avoir un truchement que s'il eut eu la couronne de Léon sur la tête.

Pendant que le chemin dura, il commença à s'instruire de la lanfi;ue grec(|ue; il apprit d'abord, je vous aime; et, quand il pensa qu'il le pourrait dire à Zayde et quelle l'entendrait, il crut qu'il ne pourrait plus être malheureux. 11 arriva de bonne heure à la maison d'Alphonse; il le trouva qui se promenait : il lui fit part de sa joie, et lui demanda où était Zayde. Alphonse lui dit qu'il y avait long-temps qu'elle se promenait du côté de la mer. Il en prit le chemin avec son truchement. Il alla au rocher où elle avait accoutumé d'être ; il fut surpris de ne l'y pas trouver ; néanmoins il ne s'en étonna point : il la chercha jusqu'au port, où elle allait quelquefois. Il revint au logis, il retourna dans le bois; sa peine fut inutile : il envoya dans tous les lieux où il s'imagina qu'elle pouvait être ; mais, comme on ne la trouva point, il commença à avoir quelque pressentiment de son malheur. La nuit vint, sans qu'il put en apprendre de nouvelles : il était désespéré de l'avoir perdue; il craignait qu il ne lui fut arrivé quelque accident ; il se blâmait de l'avoir quittée; enfin, il n'y a point de douleur qui fut comparable à la sienne. Il passa toute la

nuit dans la campagne avec des flambeaux; et, n'ayant même plus d'espérance de la revoir, il ne laissait pas de la chercher. Il avait déjà été plusieurs fois aux cabanes des pécheurs pour savoir si personne ne l'avait vue, et il n'avait pu en apprendre aucune nouvelle. Sur le matin , deux femmes, qui revenaient d'un lieu où elles avaient été coucher le jour d'auparavant , lui apprirent qu'en sortant de leurs cabanes, elles avaient vu de loin Zayde et Félime se promener le long de la mer ; que , pendant qu'elles se promenaient, une chaloupe avait abordé la côte; qu'il était descendu des hommes de cette chaloupe; que Zayde et Félime s'étaient éloignées lorsqu'elles les avaient vus ; mais que ces hommes les ayant appelées, elles étaient revenues sur leurs pas ; et qu'après avoir parlé longtemps , et avoir fait des actions qui témoignaient qu'elles étaient bien aises de les voir, elles étaient montées dans la chaloupe et avaient pris la pleine mer.

Alors Consalve regarda Alphonse d'une manière qui exprimait mieux sa douleur que n'auraient pu faire toutes ses paroles. Alphonse ne savait que lui dire pour le consoler. Quand tous ceux qui les environnaient se furent retirés, Consalve, rompant le silence : Je perds Zayde, dit-il , et je la perds dans le moment que je pou-

HISTOIRE ESPAGNOLE. l8f)

vais m'en faire entendre; je la perds, Alphonse, et c'est son amant qui me l'enlève ; il est aisé de le juger par le rapport de ces femmes. La fortune ne m'a pas voulu laisser ij^norcr la seule chose qui pouvait augmenter ma douleur de perdre Zayde. Je l'ai donc perdue pour jamais , et elle est entre les mains d'un rival, et d'un rival aimé! C'était à lui sans doute qu'elle écrivait cette lettre que je surpris , et c'était pour lui apprendre le lieu où il devait la trouver. C'en est trop, s'écriat-il tout d'un coup, c'en est trop; mes maux suffiraient à faire plusieurs misérables. J'avoue que j'y succombe, et qu'après avoir tout abandonné, je ne puis supporter d'être plus tourmenté au milieu d'un désert que je ne l'ai été au milieu de la cour. Oui , Alphonse, ajoutait-il , je suis plus malheureux mille fois par la seule perte de Zayde que je ne l'ai été par toutes celles que j'ai faites. Est-il possible que je ne puisse espérer de revoir Zayde? Si je savais au moins si je lui ai plu, ou si je lui ai été indiO'érent, mon malheur ne serait pas si insupportable , et je saurais à quelle sorte de douleur je dois m'abandonner. Mais, si j'ai plu à Zayde, puis-je penser à l'oublier? et ne dois-je pas passer ma vie à courir toutes les parties du monde pour la trouver? Que si elle en aime un autre, ne dois-je pas faire tous mes efforts pour ne m'en souvenir jamais?

igO ZAYDE,

Alphonse, ayez pitié de moi ; tachez de me faire croire que Zayde m'a aimé , ou persuadez-moi que je lui suis indifférent. Quoi! reprenait-il, je serais aimé de Zayde, et je ne la verrais jamais ! Ce malheur passerait encore celui d'en être haï. Mais non , je ne puis être malheureux si Zayde m'a aimé. Hélas ! je l' allais savoir dans le moment que je l'ai perdue; et, quelque soin qu'elle eût pris de se déguiser, j'aurais démêlé ses sentimens, j'aurais su la cause de ses larmes, j'aurais su son pays, sa fortune, ses aventures, et je saurais maintenant si je dois la suivre, et oii je dois la chercher.

Alphonse ne savait que répondre à Consalve, par l'impossihilité de se déterminer à ce qu'il devait dire pour calmer sa douleur. Enfin, après lui avoir représenté que son esprit n'était pas en état de prendre une résolution, et qu'il fallait se servir de sa raison pour supporter son malheur, il l'ohligea de retourner chez lui. Sitôt que Consalve fut dans sa chambre, il fît approcher son truchement pour se faire expliquer quelques mots qu'il avait entendu dire à Zayde, et qu'il avait retenus. Le truchement lui en expliqua plusieurs, et entre autres ceux que Zayde avait souvent dits à Félime en le regardant. Il les expliqua en sorte que Consalve fut assuré qu'il ne s'était pas trompé, lorsqu'il avait cru qu'elle par-

lait d'une ressemblance; et il ne doiila plus alors que ce ne fût un amant de Zayde à qui il ressemblait. Dans cette pensée, il envoya chercher ces femmes qui avaient vu partir cette belle étrangère, pour savoir d'elles si, parmi ces hommes qui l'avaient emmenée, il n'y avait point quelqu'un qui lui ressemblât. Sa curiosité ne put être satisfaite : ces femmes les avaient vus de trop loin pour remarquer cette ressemblance , et elles lui dirent seulement qu'il y en avait un que Zayde avait embrassé. Consalve ne put entendre ces paroles sans s'abandonner au désespoir, et sans prendre le dessein d'aller chercher Zayde pour tuer son amant à ses yeux. Alphonse lui représenta qu'il y aurait de l'injustice et de l'impossibilité dans ce dessein; qu'il n'avait point de droits sur Zayde; qu'elle était engagée avec cet amant devant que de l'avoir vu; que c'était peut-être son mari; qu'il ne savait en quel lieu du monde la chercher; que, quand il l'aurait trouvée , ce serait apparemment dans un pays où ce rival aurait tant d'autorité qu'il ne pourrait exécuter ce que la colère lui conseillait d'entreprendre. Que voulez-vous donc que je devienne, répliqua Consalve, et croyez-vous qu'il me soit possible de demeurer en l'état où je suis? Je voudrais, dit Alphonse, que vous supportassiez ce malheur, qui ne regarde que l'amour, comme

ig^- ZAYDE,

VOUS avez dtjà supporté ceux qui regardaient el l'amour et la fortune. C'est pour avoir trop souffert que je ne puis plus souffrir, répondit Consalve : je veux aller chercher Zayde , la revoir, savoir d'elle qu'elle en aime un autre, et mourir à ses pieds. Mais non, reprit-il, je serais digne démon malheur si j'allais chercher Zayde, après la manière dont elle m'a quitté. Le respect et l'adoration que j'ai eus pour elle l'engageaient à me faire dire au moins qu'elle s'en allait. La seule reconnaissance l'y devait ohliger; et, puisqu'elle ne la pas fait, il faut qu'elle joigne le mépris à rindilïérence. Je me suis trop flatté quand j'ai pu m'imaginer qu'elle ne me haïssait pas; je ne dois jamais penser à la suivie ni à la chercher. Non, Zayde, je ne vous suivrai point. Alphonse, je me rends à vos raisons , et je vois bien que je ne dois prétendre qu'à finir le plus tôt que je pourrai le reste d'une misérable vie.

Consalve parut déterminé à cette résolution, et son esprit en fut plus calme. 11 était néanmoins dans une tristesse qui faisait pitié; il passait les journées entières dans les lieux où il avait vu Zayde , et il semblait l'y chercher encore. Il garda son truchement pour apprendre la langue grecque : et, quoiqu'il fut persuadé qu'il ne verrait jamais Zayde, il trouvait quelque douceur à s'assurer au moins qu'il la pourrait entendre, s'il la

HISTOIRE ESPAGNOLE. IQ'J

revoyait. Il apprit en peu de temps ce que les autres n'apprennent qu'en plusieurs années. Mais lorsqu'il n'eut plus cette occupation, qui avait quelque rapport avec Zayde, il se trouva encore plus adlifjë qu'auparavant.

Il faisait souvent réllexion sur la cruauté de sa destinée , qui , après l'avoir accablé à Léon de tant de malheurs, lui en faisait encore éprouver un incomparablement plus sensible, en le privant d'une personne qui seule lui était plus chère que la fortune, l'ami et la maîtresse qu'il avait perdus. En faisant cette triste différence de ses malheurs passés à son malheur présent , il se souvint de la promesse qu'il avait faite à dom Olmond de lui donner de ses nouvelles ; et, quelque peine qu'il eût à penser à autre chose qu'à Zayde, il jugea qu'il devait cette marque de reconnaissance à un homme qui lui avait témoigné tant d'amitié. Il ne voulut pas lui apprendre précisément le lieu où il était : il lui manda seulement qu'il le priait de lui écrire à Tarragone; que sa retraite n'en était pas éloignée; qu'il s'y trouvait sans ambition; qu'il n'avait plus de ressentiment contre dom Garcie , de haine pour dom Ramire , ni d'amour pour Nugna Beîla ; que cependant il était encore plus malheureux que lorsqu'il partit de Léon.

Alphonse était sensiblement touché de l'état

où il voyait Consalve ; il ne l'abandonnait jDoint, et tâchait, autant qu'il lui était possible, de diminuer son affliction. Vous avez perdu Zayde, lui disait-il un jour ; mais vous n'avez pas contribué à la perdre , et , quelque malheureux que vous soyez, il y a du moins une sorte de malheur que votre destinée vous laisse ignorer. Etre la cause de son infortune est un malheur qui vous est inconnu , et c'est celui qui fera éternellement mon supplice. Si vous trouvez quelque consolation, continua - t-il , d'apprendre, par mon exemple, que vous pourriez être plus infortuné que vous ne l'êtes, je veux bien vous raconter les accidens de ma vie , quelque douleur que me puisse donner un si triste souvenir. Consalve ne put s'empêcher de lui laisser voir tant de désir de savoir ce qui l'avait obligé à se contuier dans un désert, qu Alphonse, pour satisfaire sa curiosité et pour lui faire connaître qu'il était plus malheureux que lui, commença ainsi l'histoire de ses déplaisirs.

HISTOIRE d'aLPHOXSE ET DE BELASIRE.

Vous savez , seigneur, que je m'appelle Alphonse Ximenés, et que ma maison a quelque lustre dans l'Espagne pour être descendue des premiers rois de Navarre. Comme je n'ai dessein

HISTOIRE ES PAGNOI.r. I()")

(jiie de vous conter riiistoirede mes derniers malheurs, je ne vous ferai pas cellede toute ma vie .il y a néanmoins des choses assez remarquables; mais comme, jusqu'au temps dont je veux vous parler, je n'avais été malheureux que par la faute des autres, et non pas par la mienne, je ne vous en dirai rien , et vous saurez seulement que j'avais éprouvé tout ce que l'infidélité et l'inconstance des femmes peuvent faire souffrir de plus douloureux; aussi étais-je trés-éloigné d'en vouloir aimer aucune : les attachemens me paraissaient des supplices; et, quoiqu'il y eût plusieurs belles personnes à la cour dont je pouvais être aimé, je n'avais pour elles que les sentimens de respect qui sont dus à leur sexe. Mon père, qui vivait encore, souhaitait de me marier, par cette chimère si ordinaire à tous les hommes de vouloir conserver leur nom. Je n'avais pas de répugnance au mariage; mais la connaissance que j'avais des femmes m'avait fait prendre la résolution de n'en épouser jamais de belle ; et, après avoir tant soulïert par la jalousie , je ne voulais pas me mettre au hasard d'avoir, tout ensemble , celle d'un amant et celle d'un mari. J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un jour mon père me dit que Belasire, fille du comte de Guevarre , était arrivée à la cour; que c'était un parti considérable et par son bien et par sa nais-

sance, et qu'il eût fort souhaité de l'avoir pour belle-fille. Je lui répondis qu'il faisait un souhait inutile; que j'avais dtjà ouï parler de Belasire, et que je savais que personne n'avait encore pu lui plaire; que je savais aussi qu'elle était belle, et que c'était assez pour m'oter la pensée de l'épouser. Il me demanda si je l'avais vue; je lui répondis que toutes les fois qu'elle était venue à la cour, je m'étais trouvé à l'armée , et que je ne la connaissais que de réputation. Voyez-la, je vous en prie, répliqua-t-il , et si j'étais aussi assuré que vous lui puissiez plaire que je suis persuadé qu'elle vous fera changer de résolution de n'épouser jamais une belle femme, je ne douterais pas de votre mariage. Quelques jours après, je trouvai Belasire chez la reine : je demandai son nom, me doutant bien que c'était elle, et elle demanda le mien, croyant bien aussi que j'étais Alphonse. Nous devinâmes l'un et l'autre ce que nous avions demandé , nous nous le dîmes , et nous parlâmes ensemble avec un air plus libre qu'apparemment nous ne le devions avoir dans une première conversation. Je trouvai la personne de Belasire très-charmante, et son esprit beaucoup au-dessus de ce que j'en avais pensé. Je lui dis que j'avais de la honte de ne la connaître pas encore; que néanmoins je serais bien aise de ne la pas connaître davantage; que

TIISTOIRi: KSPAOOLF,. I97

je n'ij^norais pas combien il était inutile de songer à lui plaire, et combien il était dilficile de se garantir de le désirer. J'ajoutai que, quelque difiiculté qu'il y eût à toucher son cœur, je ne pourrais m'empècher d'en former le dessein si elle cessait d'être belle; mais que tant qu'elle serait comme je la voyais , je n'y penserais de ma vie; que je la suppliais même de m'assurer qu'il était impossible de se faire aimer d'elle , de peur qu'une fausse espérance ne me fit changer la résolution que j'avais prise de ne m'attacher jamais à utie belle femme. Cette conversation, qui avait quelque chose d'extraordinaire, ])lut à Belasire; elle parla de moi assez favorablement, et je parlais d'elle comme d'une personne en qui je trouvais un mérite et un agrément au-dessus des autres femmes. Je m'enquis , avec plus de soin que je n'avais fait , quels étaient ceux qui s'étaient attachés à elle. On me dit que le comte de Lare l'avait passionnément aimée; que sa passion avait duré long-temps; quil avait été tué à l'armée , et qu'il s'était précipité dans le péril, après avoir perdu l'espérance de l'épouser. On me dit aussi que plusieurs autres personnes avaient essayé de lui plaire , mais inutilement, et que l'on n'y pensait plus, parce qu'on croyait impossible d'y réussir. Cette impossibilité dont on me parlait me fit imaginer

iqS zaîde,

quelque plaisir à la surmonter. Je n'eu fis pas néanmoins le dessein; mais je vis Belasire le plus souvent qu'il me fut possible ; et, comme la cour de Navarre n'est pas si austère que celle de Léon , je trouvais aisément les occasions de la voir. Il n'y avait pourtant rien de sérieux entre elle et moi ; je lui parlais en riant de l'éloignement où nous étions Tun pour l'autre , et de la joie que j'aurais qu'elle changeât de visage et de sentimens. Il me parut que ma conversation ne lui déplaisait pas , et que mon esprit lui plaisait , parce qu'elle trouvait que je connaissais tout le sien. Comme elle avait même pour moi une confiance qui me donnait une entière liberté de lui parler , je la priai de me dire les raisons qu'elle avait eues de refuser si opiniâtrement ceux qui s'étaient attachés à lui plaire. Je vais vous répondre sincèrement, me dit-elle : Je Suis née avec aversion pour le mariage; les liens m'en ont toujours paru très-rudes , et j'ai cru qu'il n'y avait qu'une passion qui pût assez aveugler pour faire passer par-dessus toutes les raisons qui s'opposent à cet engagement. Vous ne voulez pas vous marier par amour, ajouta-t-elle , et moi je ne comprends pas qu'on puisse se marier sans amour, et sans amour violent; et, bien loin d'avoir eu de la passion, je n'ai même jamais eu d'inclination pour personne : ainsi , AI-

IIISTOIUI: ESPAGNOLE. î q^

j)house, si je ne suis point mariée , c'est pair»*, que je n'ai rien aimé. Quoi! madame, lui répondis-je , personne ne vous a plu? votre cœur n'a jamais reçu d'impression? il n'a jamais été troublé au nom et à la vue de ceux qui vous adoraient? Non, me dit-elle, je ne connais aucun des sentimens de l'amour. Quoi I pas même la jalousie? lui dis-je. Non , pas même la jalousie, me répliqua-t-elle. Ah! si cela est, madame, lui répondis-je, je suis persuadé que vous n'avez jamais eu d'inclination pour personne. Il est vrai, reprit-elle , personne ne m'a jamais plu , et je n'ai pas même trouvé d'esprit qui me fût agréable et qui eût du rapport avec le mien. Je ne sais quel effet me firent les paroles de Belasire ; je ne sais si j'en étais déjà amoureux sans le savoir; mais ridée d'un cœur fait comme le sien , qui n'avait jamais reçu d'impression, me parut une chose si admirable et si nouvelle , que je fus frappé dans ce moment du désir de lui plaire , et d'avoir la gloire de toucher ce cœur que tout le monde croyait insensible. Je ne fus plus cet homme qui avait commencé à parler sans dessein. Je repassai dans mon esprit tout ce qu'elle venait de me dire. Je crus que, lorsqu'elle m'avait dit qu'elle n'avait trouvé personne qui lui eût plu, j'avais vu dans ses yeux qu'elle m'en avait excepté ; enfin , j'eus assez d'espérance pour

achever de me donner de l'amour; et, dés ce moment, je devins plus amoureux de Belasire que je ne l'avais été d'aucune autre. Je ne vous rediiai point comment j'osai lui déclarer que je l'aimais : j'avais commencé à lui parler par une espèce de raillerie ; il était dilïicile de lui parler sérieusement : mais aussi cette raillerie me donna bientôt lieu de lui dire des choses que je n'aurais osé lui dire de long-temps. Ainsi, j'aimai Belasire, et je fus assez heureux pour toucher sou inclination ; mais je ne le fus pas assez pour lui persuader mon amour. Elle avait une défiance naturelle de tous les hommes : quoiqu'elle m'estimât beaucoup plus que tous ceux qu'elle avait jamais vus, et par conséquent plus que je ne méritais , elle n'ajoutait pas foi à mes paroles. Elle eut néanmoins un procédé avec moi tout différent de celui des autres femmes, et j'y trouvai (juelque chose de si noble et de si sincère , que j'en fus surpris. Elle ne demeura pas long-temps sans m'avouer l'inclination qu'elle avait pour moi ; elle m'apprit ensuite le progrès que je faisais dans son cœur : mais , comme elle ne me cachait point ce qui m'était avantageux, elle m'apprenait aussi ce qui ne m'était pas favorable. Elle me dit qu'elle ne croyait pas que je l'aimasse véritablement; et que, tant qu'elle ne serait pas mieux persuadée de mon amour , elle ne con-

inSTOIRl:: r. s PAO .\ OLE. 201

sentirait jamais à iii'épouser. Je ne vous saurais exprimer la joie que je trouvais à touclier ce cœur qui n'avait jamais été touché , et à voir l'embarras et le trouble qu'y apportait une passion qui lui était inconnue. Quel charme c'était pour moi de connaître l'étonnement qu'avait Belasire de n'être plus maîtresse d'elle-même, et de se trouver des sentimens sur lesquels elle n'avait point de pouvoir! Je goûtai des délices, dans ces commencemens, que je n'avais pas imaginées; et qui n'a point senti le plaisir de donner une violente passion à une personne qui n'en a jamais eu , même de médiocre , peut dire qu'il ignore les véritables plaisirs de l'amour. Si j'eus de sensibles joies par la connaissance de l'inclination que Belasire avait pour moi , j'eus aussi de cruels chagrins par le doute où elle était de ma passion, et par l'impossibilité qui me paraissait à l'en persuader. Lorsque cette pensée me donnait de l'inquiétude , je rappelais les sentimens que j'avais eus sur le mariage; je trouvais que j'allais tomber dans les malheurs que j'avais appréhendés; je pensais que j'aurais la douleur de ne pouvoir assurer Belasire de l'amour que j'avais pour elle; ou que, si je l'en assurais et qu'elle m'aimât véritablement, je serais exposé au malheur de cesser d'être aimé.Je me disais que le mariage diminuerait l'attachement qu'elle

^lO?. ZA Y r)E,

avait pour moi; qu'elle ne m'aimerait plus que par devoir; qu'elle en aimerait peut-être quelque autre; enfin, je me représentais tellement l'horreur d'en être jaloux, que, quelque estime et quelque passion que j'eusse pour elle, je me résolvais quasi à abandonner l'entreprise que j'avais faite , et je préférais le malheur de vivre sans Belasire à celui de vivre avec elle sans en être aimé. Belasire avait à peu près des incertitudes pareilles aux miennes. Elle ne me cachait point ses sentimens , non plus que je ne lui cachais pas les miens. Nous parlions des raisons que nous avions de ne nous point engager : nous résolûmes plusieurs fois de rompre notre attachement : nous nous dîmes adieu , dans la pensée d'exécuter nos résolutions; mais nos adieux étaient si tendres , et notre inclination si forte , qu'aussitôt que nous nous étions quittés, nous ne pensions plus qu'à nous revoir. Enfin , après bien des irrésolutions de part et d'autre, je surmontai les doutes de Belasire ; elle rassura tous les miens ; elle me promit qu'elle consentirait à notre mariage , sitôt que ceux dont nous dépendions auraient réglé ce qui était nécessaire pour l'achever. Son père fut obligé de partir devant que de le pouvoir conclure : le roi l'envoya sur la frontière signer un traité avec lesftlaurcs, et nous fûmes contraints d'at-

HISTOIRE ESPAGNOLF. 20')

tendre son rctonr. J'étais cependant le plus heuleux homme du mojido : je n étais occupé que de l'amour que j'avais pour Belasire ; j'en étais passionnément aimé ; je l'estimais plus que toutes les femmes du monde , et je me croyais sur le point de la posséder.

Je la voyais avec toute la liberté que devait avoir un homme qui l'allait bientôt épouser. Un jour, mon malheur fit que je la priai de me dire tout ce que ses amans avaient fait pour elle. Je prenais plaisir à voir la différence du procédé qu'elle avait eu avec eux, d'avec celui qu'elle avait avec moi. Elle me nomma tous ceux qui l'avaient aimée; elle me conta tout ce qu'ils avaient fait pour lui plaire : elle me dit que ceux qui avaient eu plus de persévérance étaient ceux pour qui elle avait eu plus d'éloignement ; et que le comte de Lare, qui l'avait aimée jusqu'à sa mort, ne lui avait jamais plu. Je ne sais pourquoi, après ce qu'elle me disait, j'eus plus de curiosité pour ce qui regardait le comte de Lare que pour les autres. Cette longue persévérance me frappa l'esprit; je la priai de me redire encore tout ce qui s'était passé entre eux ; elle le fit; et, quoiqu'elle ne me dit rien qui me dût déplaire , je fus touché d'une espèce de jalousie. Je trouvai que, si elle ne lui avait pas témoigné de rinclination, au moins elle lui avait

témoi^j^né heaucoiij) (J'eslime. Le soupçon m'entra dans l'esprit qirelle ne me disait pas tous les sentimens qu'elle avait eus pour lui. Je ne voulus point lui témoigner ce que je pensais. Je me retirai chez moi plus chagrin que de coutume; je dormis peu, et je n'eus point de repos que je ne la visse le lendemain, et que je ne lui fisse encore raconter tout ce qu'elle m'avait dit le jour précédent. Il était impossible qu'elle m'eût conté d'abord toutes les circonstances d'une passion qui avait duré plusieurs années; elle me dit des choses qu'elle ne m'avait pas encore dites ; je crus qu'elle avait eu dessein de me les cacher. Je lui fis mille questions, et je lui demandai à genoux de me répondre avec sincérité. Mais, quand ce qu'elle me répondait était comme je le pouvais désirer, je croyais qu'elle ne me parlait ainsi que pour me plaire : si elle me disait des choses un peu avantageuses pour le comte de Lare, je croyais qu'elle m'en ca-^ chait bien davantage; enfin, la jalousie, avec toutes les horreurs dont on la représente, se saisit de mon esprit. Je ne lui donnais plus de repos ; je ne pouvais plus lui témoigner ni passion ni tendresse ; j'étais incapable de lui parler d'autre chose que du comte de Lare : j'étais pourtant au désespoir de l'en faire souvenir, et de remettre dans sa mémoire tout ce

IIISTOint: 1. s PAG .NO LE. ^o'ï

«liril avait l'ait pour clic. Je résolvais de ne lui en plus parler; mais je trouvais toujours que j'avais oublié de me faire expliquer quelque circonstance ; et sitôt que j'avais commencé ce discours, c'était pour moi nn labyrinthe, je n'en sortais plus, et j'étais également désespéré de lui parler du comte de Lare, ou de ne lui en parler pas. *

Je passais les nuits entières sans dormir. lîelasire ne me paraissait plus la même personne. Quoi! disais-je, c'est ce qui a fait le charme de ma passion que de croire que Belasire n'a jamais rien aimé, et qu'elle n'a jamais eu d'inclination pour personne; cependant, par tout ce qu'elle me dit d'elle-même, il faut qu'elle n'ait pas eu d'aversion pour le comte de Lare. Elle lui a témoigné trop d'estime, et elle l'a traité avec trop de civilité; si elle ne l'avait point aimé, elle l'aurait haï, par la longue persécution qu'il lui a faite, et qu'il lui a fait faire par ses parens. Non, disais-je, Belasire, vous m'avez trompé; vous n'étiez point telle que je vous ai crue; c'était comme une personne qui n'avait jamais rien aimé , que je vous ai adorée ; c'était le fondement de ma passion; je ne le trouve plus, il est juste que je reprenne tout l'amour que j'ai eu pour vous. Mais, si elle me dit vrai, reprenais-je, quelle injustice ne lui

iciis-jo point! et quel mal ne me fais-je point à moi-même de m'ùter tout le plaisir que je trouvais à être aimé d'elle!

Dans ces sentimens , je prenais la résolution de parler encore une fois à Belasire : il me semblait que je lui dirais mieux que je n'avais fait, ce qui me donnait de la peine, et que je m'tclaircirais avec elle d'une manière qui ne me laisserait plus de soupçon. Je faisais ce que j'avais résolu ; je lui parlais , mais ce n'était pas pour la dernière fois; et le lendemain je reprenais le même discours avec plus de chaleur que le jour précédent. Enfin , Belasire , qui avait eu jusqu'alors une patience et une douceur admirables, qui avait souffert tous mes soupçons, et qui avait travaillé à me les ôter, commença à se lasser de la continuation d'une jalousie si violente et si mal fondée.

Alphonse , me dit-elle un jour, je vois bien que le caprice que vous avez dans l'esprit va détruire la passion que vous aviez pour moi ; mais il faut que vous sachiez aussi qu'elle détruira infailliblement celle que j'ai pour vous. Considérez, je vous en conjure , sur quoi vous me tourmentez, et sur quoi vous vous tourmentez vous-même; sur un homme mort , que vous ne sauriez croire que j'aie aimé, puisque je ne l'ai pas épousé; car , si je l'avais aimé, mes parens voulaient

IMSTOlKl. L Sl'ACNOl. r.. 207

iK)tre mariaf^c, et rli'ii ne s'y opposaiL II est vrai, madame, lui répondis-je, je suis jaloux d'un mort, et c'est ce qui me désespère. Si le comte de Lare était vivant, je jugerais, par la manière dont vous seriez ensemble, de celle dont vous y auriez été, et ce que vous faites pour moi me convaincrait que a ous ne l'aimeriez pas. J'aurais le plaisir, en vous épousant , de lui ôter l'espérance que vous lui aviez donnée, quoi que vous me puissiez dire; mais il est mort, et il est peut-être mort persuadé que vous l'auriez aimé, s'il avait vécu. Ah! madame, je ne saurais être heureux toutes les fois que je penserai qu'un autre que moi a pu se flatter d'être aimé de vous. Mais, Alphonse, me di(elle encore, si je l'avais aimé , pourquoi ne Taurais-je pas épousé? Parce que vous ne l'avez pas assez aimé, madame, lui répliquai-je , et que la répugnance que vous aviez pour le mariage ne pouvait être surmontée par une inclination médiocre. Je sais bien que vous m'aimez davantage que vous n'avez aimé le comte de Lare; mais, pour peu que vous l'ayez aimé, tout mon bonheur est détruit ; je ne suis plus le seul homme qui vous ait plu ; je ne suis plus que le premier qui vous a fait connaître l'amour; votre cœur a été touché par d'autres sentimens que ceux que je lui ai donnés. Enfin ,

madame, ce n'est plus ce qui m'avait rendu le plus heureux homme du monde, et vous ne me paraissez plus du même prix dont je vous ai trouvée d'abord. Mais, Alphonse, me dit-elle, comment avez-vous pu vivre en repos avec celles que vous avez aimées? Je voudrais bien savoir si vous avez trouvé en elles un cœur qui n'eût jamais senti de passion. Je ne l'y cherchais pas, madame , lui répliquai-je , et je n'avais pas espéré de l'y trouver : je ne les avais point regardées comme des personnes incapables d'en aimer d'autres que moi; je m'étais contenté de croire qu'elles m'aimaient beaucoup plus que tous ceux qu'elles avaient aimés ; mais pour vous, madame, ce n'est pas de môme ; je vous ai toujours regardée comme une personne audessus de l'amour, et qui ne l'aurait jamais connu sans moi. Je me suis trouvé heureux et glorieux tout ensemble d'avoir pu faire une conquête si extraordinaire. Par pitié, ne me laissez plus dans l'incertitude où je suis; si vous m'avez caché quelque chose sur le comte de Lare, avouez-le-moi; le mérite de l'aveu et votre sincérité me consoleront peut-être de ce que vous m'avouerez; éclaircissez mes soupçons, et ne me laissez pas vous donner un plus grand prix que je ne dois, ou moindre que vous ne méritez. Si vous n'aviez point perdu la raison, me dit

niSToifii: ESPAC \() 1.1,. 209

lîelasire, vous verriez bien qti<;, puisque je jir vous ai pas persuadé, je ne vous persuaderai pas; mais si je pouvais ajouter (|uel(pie eliose à ee fjue je vous ai déjà dit, ce serait ([u'une marque infiiilliblc que je n'ai pas eu d'inclination pour le comte de Lare, est de vous en assurer comme je fais. Si je l'avais aimé, il n'y .lurait rien qui pût me le faire désavouer; je croirais faire un crime de renoncer à des sentimens que j'aurais eus pour un homme mort qui les aurait mérités. Ainsi, Alphonse, soyez assuré que je n'en ai point eu qui vous puissent déplaire. Persuadez-le-moi donc, madame, m'écriai-je; dites-le-moi mille fois de suite , écrivez-le-moi ; enfin , redonnez-moi le plaisir de vous aimer comme je faisais, et surtout pardonnez-moi le tourment que je vous donne. Je me fais plus de mal qu'à vous; et , si l'état où je suis pouvait se racheter, je le rachèterais par la perte de ma vie.

Ces dernières paroles firent de l'impression sur Belasire ; elle vit bien qu'en elFet je n'étais plus le maître de mes sentimens; elle me promit d'écrire tout ce qu'elle avait pensé et tout ce qu'elle avait fait pour le comte de Lare; et, quoique ce fussent des choses qu'elle m'avait déjà dites mille fois, j'eus du plaisir de m'ima- {jiner que je les verrais écrites de sa main. Le

IDMK I. l4

jour suivant, elle m'envoya ce qu'elle m'avait promis; j'y trouvai une narration fort exacte de ce que le comte de Lare avait fait pour lui plaire, et de tout ce qu'elle avait fait pour le guérir de sa passion, avec toutes les raisons qui pouvaient me persuader que ce qu'elle me disait était véritable. Cette narration était faite d'une manière qui devait me guérir de tous mes caprices; mais elle fit un effet contraire. Je commençai par être en colère contre moi-même d'avoir obligé Belasire à employer tant de temps à penser au comte de Lare. Les endroits de son récit où elle entrait dans le détail m'étaient insupportables; je trouvais qu'elle avait bien de la mémoire pour les actions d'un homme qui lui avait été indifférent. Ceux qu'elle avait passés légèrement me persuadaient qu'il y avait des choses qu'elle ne m'avait osé dire; enfin, je fis du poison de tout, et je vins voir Belasire, plus désespéré et plus en colère que je ne l'avais jamais été. Elle, qui savait combien j'avais sujet d'être satisfait, fut offensée de me voir si injuste ; elle me le fit connaître avec plus de force qu'elle ne l'avait encore fait. Je m'excusai le mieux que je pus: tout en colère que j'étais, je voyais bien que j'avais tort; mais il ne dépendait pas de moi d'être raisonnable. Je lui dis que ma grande délicatesse sur les sentimcns qu'elle avait eus pour

Il 1 s T O T R E F. S P A G .\ O I. l". . 2 11

le comte (Je Lare élait une marque de la passion et de l'estime que j'avais pour elle, et que ce. n'était que par le prix infini que je donnais à son cœur que je crai^^nais si fort qu'un autre n'en eût touché la moindre partie; enfin, je dis tout ce que je pus m'imaginer pour rendre ma jalousie plus excusable. Belasire n'approuva point mes raisons ; elle me dit que de légers chagrins pouvaient être produits par ce que je venais de lui dire; mais qu'un caprice si long ne pouvait venir que du défaut et du dérèglement de mon humeur; que je lui faisais peur pour la suite de sa vie ; et que, si je continuais, elle serait obligée de changer de sentimcns. Ces menaces me firent trembler; je me jetai à ses genoux, je l'assurai que je ne lui parlerais plus de mon chagrin , et je crus moi-même pouvoir en être le maître; mais ce ne fut que pour quelques jours. Je recommençai bientôt à la tourmenter : je lui redemandai souvent pardon; mais souvent aussi je lui fis voir que je croyais toujours qu'elle avait aimé le comte de Lare , et que cette pensée me rendrait éternellement malheureux.

Il y avait déjà long-temps que j'avais fait une amitié particulière avec un homme de qualité appelé dom Manrique. C'était un des hommes du monde qui avaient le plus de mérite et d'agrément. La liaison qui était entre nous en avait

t'ait une très-grande entre Belasire et lui : leur amitié ne m'avait jamais déplu ; au contraire , j'avais pris plaisir à l'augmenter. 11 s'était aperçu plusieurs fois du chagrin que j'avais depuis quelque temps. Quoique je n'eusse rien de caché pour lui , la honte de mon caprice m'avait empêché de le lui avouer. Il vint chez Belasire lin jour que j'étais encore plus déraisonnable que je n'avais accoutumé, et qu'elle était aussi plus lasse qu'à l'ordinaire de ma jalousie. Dom Manrique connut, à l'altération de nos visages, que nous avions quelque démêlé. J'avais toujours prié Belasire de ne lui point parler de ma faiblesse; je lui fis encore la même prière quand il entra : mais elle voulut m'en faire honte ; et, sans me donner le loisir de m'y opposer, elle dit à dom Manrique ce qui faisait mon chagrin. Il en parut si étonné , il le trouva si mal fondé, et il m'en fit tant de reproches , qu'il acheva de troubler ma raison. Jugez, seigneur, si elle fut troublée , et quelle disposition j'avais à la jalousie. Il me parut que, de la manière dont m'avait condamné dom Manrique , il fallait qu'il fût prévenu pour Belasire. Je croyais bien que je passais les bornes de la raison ; mais je ne croyais pas aussi qu'on me dut condamner entièrement, à moins que d'être amoureux de Belasire. Je m'imaginai alors que dom Manrique

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l'était , il y avait déjà long - temps , et que je lui paraissais si lieiireiix d'en èlio aimé , (pi'il ne trouvait pas que je me dusse plaindre , quand elle en aurait aimé un autre. Je crus même que Belasire s'était bien aperçue que dom Manrique avait pour elle plus que de l'amitié : je pensai <iu'elîe était bien aise d'être aimée ( comme le sont d'ordinaire toutes les femmes ) ; et , sans la soupçonner de me faire une infidélité , je fus jaloux de l'amitié qu'elle avait pour un homme que je croyais son amant. Belasire et dom Manrique , qui me voyaient si troublé et si agité , étaient bien éloignés de juger ce qui causait le désordre de mon esprit. Us tachèrent de me remettre par toutes les raisons dont ils pouvaient s'aviser ; mais tout ce qu'ils me disaient achevait de me troubler et de m'aigrir. Je les quittai; et, quand je fus seul, je me représentai le nouveau malheur que je croyais avoir infiniment au - dessus de celui que j'avais eu. Je connus alors que j'avais été déraisonnable de craindre un homme qui ne me pouvait plus faire de mai. Je trouvai que dom Manrique m'était redoutable en toutes façons : il était aimable; Belasire avait beaucoup d'estime et d'amitié pour lui ; elle était accoutumée à le voir ; elle était lasse de mes chagrins et de mes caprices : il me semblait qu'elle cherchait à s'en consoler avec lui , e(

qu'insensiblement elle lui donnerait la place que j'occupais dans son cœur ; enfin , je fus plus jaloux de dom Manrique que je ne l'avais été du comte de Lare. Je savais bien qu'il était amoureux d'une autre personne il y avait long-temps ; mais cette personne était si inférieure en toutes clioses à Belasire , que cet amour ne me rassurait pas. Comme ma destinée voulait que je ne pusse m'abandonner entièrement à mon caprice , et qu'il me restât toujours assez de raison pour me laisser dans l'incertitude , je ne fus pas si injuste que de croire que dom Manrique travaillât à m'ôter Belasire. Je m'imaginai qu'il en était devenu amoureux sans s'en être aperçu et sans le vouloir : je pensai qu'il essayait de combattre sa passion à cause de notre amitié, et qu'encore quil n'en dît rien à Belasire, il lui laissait voir qu'il l'aimait sans espérance. Il me parut que je n'avais pas sujet de me plaindre de dom Manrique , puisque je croyais que ma considération l'avait empêché de se déclarer. Enfin je trouvai que, comme j'avais été jaloux d'un homme mort sans savoir si je le devais être , j'étais jaloux de mon ami , et que je le croyais mon rival sans croire avoir sujet de le haïr. Il serait inutile de vous dire ce que des sentimens aussi extraordinaires que les miens me firent souiïrir,

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vt il est aisé de rimafjiner. Lorsque je vis dom Manriquc , je lui lis des excuses de lui avoir caché mon chagrin sur le sujet du comte de Lare; mais je ne lui dis rien de ma nouvelle jalousie ; je n'en dis rien aussi à Belasire , de; peur que la connaissance qu'elle en aurait n'achevât de l'éloi^îner de moi. Comme j'étais toujours persuadé qu'elle m'aimait beaucoup, je croyais que , si je pouvais obtenir de moimême de ne lui plus paraître déraisonnable , elle ne m'abandonnerait pas pour dom IManrique : ainsi , l'intérêt même de ma jalousie m'obligeait à la cacher. Je demandai encore pardon à tîelasire , et je l'assurai que la raison m'était entièrement revenue. Elle fut bien aise de me voir dans ces senti mens , quoiqu'elle pénétrât aisément , par la grande connaissance qu'elle avaitde mon humeur, que je n'étais pas si tranquille que je le voulais paraître.

Dom Manrique continua de la voir comme il avait accoutumé , et même davantage , à cause de la confidence où ils étaient ensemble de ma jalousie. Comme Belasire avait vu que j'avais été offensé qu'elle lui en eût parlé , elle ne lui en parlait plus en ma présence ; mais , quand elle s'apercevait que j'étais chagrin , elle s'en plaignait à lui , et le priait de lui aider à ni<*. guérir. IMon malheur voulut que je m'apei-

russe deux ou trois fois qu'elle avait cessé de parler à dom Manrique lorsque j'étais entré. Jugez ce qu'une pareille chose pouvait produire dans un esprit aussi jaloux que le mien. Néanmoins je voyais tant de tendresse pour moi dans le cœur de Belasire , et il me paraissait qu'elle avait tant de joie lorsqu'elle me voyait l'esprit en repos, que je ne pouvais croire qu'elle aimât assez dom Manrique pour être en intelligence avec lui. Je ne pouvais croire aussi que dom Manrique , qui ne songeait qu'à empêcher que je ne me brouillasse avec elle , songeât à s'en faire aimer. Je ne pouvais donc démêler quels sentimens il avait pour elle , ni quels étaient ceux qu'elle avait pour lui. Je ne savais même très-souvent quels étaient les miens ; enfin , j'étais dans le plus misérable état où un homme ait jamais été. Un jour que j'étais entré lorsqu'elle pai'lait bas à dom Manrique , il me parut qu'elle lie s'étaii, pas souciée que je visse qu'elle lui parlait : je me souvins alors qu'elle m'avait dit plusieurs fois , pendant que je la persécutais sur le sujet du comte de Lare , qu elle me donnerait de la jalousie d'un homme vivant, pour me guérir de celle d'un homme mort. Je crus que c'était pour exécuter cette menace qu'elle traitait si bien dom Manrique , et qu'elle me laissait voir qu'elle avait des secrets avec lui.

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Cette pensée diminua le troul)le où j'étais. Je (ïis encore quelques jours sans lui en rien dire; mais enfin je me résolus de lui en parler.

J'allai la trouver dans cette intention; et, me jetant à genoux devant elle : Je veux bien vous avouer, madame, lui dis-je, que le dessein que vous avez eu de me tourmenter a réussi. Vous m'avez donné toute l'inquiétude que vous pouviez souhaiter, et vous m'avez fait sentir, comme vous me l'aviez promis tant de fois, que la jalousie qu'on a des vivans est plus cruelle que celle, qu'on peut avoir des morts. Je méritais d'être puni de ma folie; mais je ne le suis que trop , et , si vous saviez ce que j'ai souffert des choses mêmes que j'ai cru que vous faisiez à dessein , vous verriez bien que vous me rendrez aisément malheureux quand vous le voudrez. Que voulezvous dire, Alphonse, me repartit-elle? vous croyez que j'ai pensé à vous donner de la jalousie : et ne savez-vous pas que j'ai été trop affligée de celle que vous avez eue malgré moi , pour avoir envie de vous en donner ? Ah ! madame, lui dis-je, ne continuez pas davantage à me donner de l'inquiétude : encore une fois, j'ai assez souffert; et, quoique j'aie bien vu que la manière dont vous vivez avec dom Manrique n'était que pour exécuter les menaces que vous m'aviez faites, je n'ai pas laissé d'en avoir une

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douleur mortelle. Vous avez perdu la raison , Alphonse, répliqua Belasire, ou vous voulez me tourmenter à dessein, comme vous dites que je vous tourmente. Vous ne me persuaderez pas que vous puissiez croire que j'aie pensé à vous donner de la jalousie , et vous ne me persuaderez pas aussi que vous en ayez pu prendre. Je voudrais, ajouta- t-elle en me regardant, qu'après avoir été jaloux d'un homme mort que je n'ai pas aimé, vous le fussiez d'un homme vivant qui ne m'aime pas. Quoi! madame, lui répondis-je, vous n'avez pas eu l'intention de me rendre jaloux de dom Manrique ? Vous suivez simplement votre inclination en le traitant comme vous faites ? Ce n'est pas pour me donner du soupçon que vous avez cessé de lui parler bas , ou que vous avez changé d<' discours quand je me suis approché de vous .' Ah ! madame, si cela est, je suis bien plu» malheureux que je ne pense , et je suis même le plus malheureux homme du monde. Vous n'êtes pas le plus malheureux homme du monde, reprit Belasire ; mais vous êtes le plus déraisonnable; et, si je suivais ma raison, je romprais avec vous et je ne vous verrais de ma vie. Mais est-il possible , Alphonse , ajouta-t-éîle, que vous soyez jaloux de dom Manrique ? Kt comment ne le serais-jc pas, madame, lui dis-

IIISTOIRI", ESPAGNOLE. 2 1(J

je , quand je vois que vous avez avec lui une intelligence que vous me cachez ? Je vous la cache, me répondit-elle, parce que vous vous ofl'ensàtes lorsque je lui parlai de votre bizarrerie , et que je n'ai pas voulu que vous vissiez que je lui parlais encore d(^ vos chagrins et de la peine que j'en souffre. Quoi ! madame , repris-je, vous vous plaignez de mon humeur à mon rival , et vous trouvez que j'ai tort d'être jaloux? Je m'en plains à votre ami , répliqua-t-elle , mais non pas à votre rival. Dom Manrique est mon rival , repartis-je , et je ne crois pas que vous puissiez vous défendre de l'avouer. Et moi, dit-elle, je ne crois pas que vous m'osiez dire qu'il le soit , sachant , comme vous faites, qu'il passe des jours entiers à ne me parler que de vous. Il est vrai , lui disje , que je ne soupçonne pas dom Manrique de travailler à me détruire; mais cela n'empêche pas qu'il ne vous aime : je crois même qu'il ne vous le dit pas encore ; mais, d(; la manière dont vous le traitez, il vous le dira bientôt, et les espérances que votre procédé lui donne le feront passer aisément sur les scrupules que noire amitié lui donnait. Peut-on avoir perdu la raison au point que vous l'avez perdue, me ré[)ondit Belasire ? Songez-vous bien à vos paroles .* Vous dites que dom Manrique me parle pour

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