ZA\DE
VOUS, qu'il est amoureux de moi , et qu'il ne me parle point pour lui : où pouvez-vous prendre des choses si peu vraisemblables ? IS'est-il pas vrai que vous croyez que je vous aime et que vous croyez que dom Manrique vous aime aussi ? 11 est vrai , lui répondis-je , que je crois l'un et l'autre. Et , si vous le croyez, s'écria-t-elle , comment pouvez-vous vous imaginer que je vous aime, et que j'aime dom Manrique? que dom Manrique m'aime , et qu'il vous aime encore ? Alphonse, vous me donnez un déplaisir mortel de me faire connaître le dérèglement de votre esprit : je vois bien que c'est un mal incurable, et qu'il faudrait qu'en me résolvant à vous épouser, je me résolusse en même temps à être la plus malheureuse personne du monde. Je vous aime assurément beaucoup, mais non pas assez pour vous acheter à ce prix. Les jalousies des amans ne sont que fâcheuses, mais celles des maris sont fâcheuses et offensantes. Vous me faites voir si clairement tout ce que j'aurais à souffrir si je vous avais épousé , que je ne crois pas que je vous épouse jamais. Je vous aime trop pour n'être pas sensiblement touchée de voir que je ne passerai pas ma vie avec vous comme je l'avais espéré : laissez-moi seule , je vous en conjure; vos paroles et votre vue ne feraient ({u'augmenter ma douleur.
iiisioini: r, SPAG N oi.r. 2>.i
A ros mots elle se leva sans vouloir m'entendrc , et s'en alla dans son cabinet dont elle ferma la porte sans la rouvrir, quelque prière que je lui en fisse. Je fus coniraintde m'en aller chez moi si désespéré et si incertain de mes sentimens, que je m'étonne que je n'en perdis pris le peu de raison (jui me restait. Je revins dès le lendemain voir Belasire ; je la trouvai triste et aflli(^ée : elle me parla sans ;n(}reur, et même avec bonté; mais, sans me rien dire qui dût me faire craindre qu'elle voulût m'abandonner, il me parut qu'elle essayait d'en prendre la résolution. Comme on se flatte aisément, je crus qu'elle ne demeurerait pas dans les sentimens où je la voyais : je lui demandai pardon de mes caprices comme j'avais déjà fait cent fois; je la priai de n'en rien dire à dom Manrique , et je la conjurai à genoux de changer de conduite avec lui, et de ne le plus traiter assez bien pour me donner de linquiétude. Je ne dirai rien de votre folie à dom Manrique , me dit - elle ; mais je ne changerai rien à la manière dont je vis avec lui. S'il avait de l'amour pour moi, je ne le verrais de ma vie, quand même vous n'en auriez pas d'inquiétude; mais il n'a que de l'amitié ; vous savez même qu'il a de l'amour pour d'autres : je l'estime , je l'aime. Vous avez consenti que je l'aimasse; il n'y a donc que de la folie et du dérèglement dans
le chagrin qu'il vous donne. Si je vous satisfaisais, vous seriez bientôt pour quelque autre comme vous êtes pour lui. C'est pourquoi ne vous opiniàtrez pas à me faire changer de conduite , car assurément je n'en changerai point. Je veux croire, lui répondis-je, que tout ce que vous me dites est véritable , et que vous ne croyez point que dom Manrique vous aime ; mais je le crois, madame, et c'est assez. Je sais bien que vous n'avez que de l'amitié pour lui; mais c'est une sorte d'amitié si tendre et si pleine de confiance, d'estime et d'agrément, que, quand elle ne pourrait jamais devenir de l'amour, j'aurais sujet d'en être jaloux, et de craindre qu'elle n'occupât trop votre cœur. Le refus que vous venez de me faire de changer de conduite avec lui, me fait voir que c'est avec raison qu'il m'est redoutable. Pour vous montrer, me dit - elle , que le refus que je vous fais ne regarde pas dom Manrique , et qu'il ne regarde que votre caprice , c'est que, si vous me demandiez de ne plus voir l'homme du monde que je méprise le plus, je vous le refuserais, comme je vous refuse de cesser d'avoir de l'amitié pour dom Manrique. Je le crois , madame , lui répondis-je , mais ce n'est pas de l'homme du monde que vous méprisez le plus que j'ai de la jalousie ; c'est d'un homme que vous aimez assez pour le préférer à mon re-
pos. Je ne vous soupçonne pas de faiblesse et de changement ; mais j'avoue que je ne puis soufTiir qu'il y ait des sentimens de tendresse dans votre cœur pour un autre que pour moi. J'avoue aussi ffuc je suis blessé de voir que vous ne haïssez pas dom Manrique , encore que vous connaissiez bien qu'il vous aime , et qu'il me semble que ce n'était qu'à moi seul qu'était du l'avantage de vous avoir aimée sans être haï. Ainsi, madame, accordez - moi ce que je vous demande , et considérez combien ma jalousie est éloignée de vous devoir offenser. J'ajoutai à ces paroles toutes celles dont je j)us m'aviser pour obtenir ce que je souhaitais : il me fut entièrement impossible.
Il se passa beaucoup de temps , pendant lequel je devins toujours plus jaloux de dom Manrique. J'eus le pouvoir sur moi de le lui cacher; Belasire eut la sagesse de ne lui en rien dire; et elle lui fit croire que mon chagrin venait encore de ma jalousie du comte de Lare. Cependant elle ne changea point de procédé avec dom Manrique. Comme il ignorait mes sentimens, il vécut aussi avec elle comme il avait accoutumé : ainsi, ma jalousie ne fit qu'augmenter, et vint à un tel point, que j'en persécutais incessamment Belasire.
Après que cette persécution eut duré longtemps , et que cette belle personne eut en vain es-
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sayé de me guérir de mon caprice, on me dit pendarit deux jours qu'elle se trouvait mal , et qu'elle n'était pas même en état que je la visse. Le troisième elle m'envoya quérir. Je la trouvai fort abattue , et je crus que c'était sa maladie. Elle me fit asseoir auprès d'un petit lit sur lequel elle était couchée ; et , après avoir demeuré quelques momens sans parler : Alphonse, me dit-elle, je pense que vous voyez bien, il y a long-temps, que j'essaye de prendre la résolution de me détacher de vous. Quelques raisons qui m'y dussent obliger, je ne crois pas que je l'eusse pu faire, si vous ne m'en eussiez donné la force, par les bizarreries extraordinaires que vous m'avez fait paraître. Si ces bizarreries n'avaient été que médiocres, et que j'eusse pu croire qu'il eût été possible de vous en guérir par une bonne conduite, quelque austère qu'elle eut été, la passion que j'ai pour vous me l'eût fait embrasser avec joie; mais comme je vois que le dérèglement de votre esprit est sans remède, et que, lorsque vous ne trouvez point de sujets de vous tourmenter, vous vous en faites sur des choses qui n'ont jamais été et sur d'autres qui ne seront jamais, je suis contrainte, pour votre repos et pour le mien , de vous apprendre que je suis absolument résolue de rompre avec vous et de ne vous point épouser. Je vous dis encore dans ce
moment, qui sera le dernier que nous aurons de conversation particulière, que je n'ai jamais eu d'inclination pour personne que pour vous, et que vous seul étiez capable de me donner de la passion. Mais p^aisque vous m'avez confirmée dans l'opinion que j'avais qu'on ne peut être heureux en aimant quelqu'un, vous que j'ai trouvé le seul homme digne d'être aimé, soyez persuadé que je n'aimerai personne, et que les impressions que vous avez faites dans mon cœur sont les seules qu'il avait reçues et les seules qu'il recevra jamais. Je ne veux pas même que vous puissiez penser que j'aie trop d'amitié pour dom Manrique : je n'ai refusé de changer de conduite avec lui que pour voir si la raison ne vous reviendrait point , et pour me donner lieu de me redonner à vous si j'eusse connu que votre esprit eut été capable de se guérir. Je. n'ai pas été assez heureuse : c'était la seule raison qui m'a empêchée de vous satisfaire. Cette raison est cessée : je vous sacrifie dom Manrique ; je viens de le prier de ne me voir jamais. Je vous demande pardon de lui avoir découvert votre jalousie; mais je ne pouvais faire autrement, et notre rupture la lui aurait toujours apprise. Mon père arriva hier au soir; je lui ai dit ma résolution ; il est allé, à ma prière, l'apprendre au vôtre. Ainsi, Alphonse , ne songez point à me
fiiire changer; j'ai fait ce qui pouvait confirmer mon dessein devant que de vous le déclarer ; j'ai retardé autant que j'ai pu , et peut-être plus pour l'amour de moi que pour l'amour de vous : croyez que personne ne sera jamais si uniquement ni si fidèlement aimé que vous l'avez été.
Je ne sais si Belasire continua de parler; mais comme mon saisissement avait été si grand d'abord qu'elle eut commencé , qu'il m'avait été impossible de l'interrompre, les forces me manquèrent aux dernières paroles que je viens de vous dire; je m'évanouis , et je ne sais ce que fit Belasire ni ses gens; mais, quand je revins, je me trouvai dans mon lit, et dom Manrique auprès de moi , avec toutes les actions d'un homme aussi désespéré que je l'étais.
Lorsque tout le monde se fut retiré , il n'oublia rien pour se justifier des soupçons que j'avais de lui , et pour me témoigner son désespoir d'être la cause innocente de mon malheur. Comme il m'aimait fort, il était en effet extraordinairement touché de l'état où j'étais. Je tombai malade , et ma maladie fut violente : je connus bien alors, mais trop tard, les injustices que j'avais faites à mon ami; je le conjurai de me les pardonner, et de voir Belftsire pour lui demander pardon de ma part , et pour tâcher de la fléchir. Dom Manrique alla chez elle; on lui dit
HISTOIRE KSI'xVG.NOI.i:. 29,7
(jifoii ne pouvait la \oir : il y relouina tous les jours pendant que je fus malade, mais aussi inutilement : j'y allai moi-même sitôt que je pus marcher; on me dit la même chose; et, à la seconde fois que j'y retournai , une de ses femmes me vint dire de sa part que je n'y allasse plus , et qu'elle ne me verrait pas. Je pensai mourir lorsque je me vis sans espérance de voir lîelasire. J'avais toujours cru que cette grande inclination qu'elle avait pour moi la ferait revenir si je lui parlais; mais, voyant qu'elle ne me voulait point parler, je n'espérai plus; et il faut avouer que de n'espérer plus de posséder Belasire était une cruelle chose pour un homme qui s'en était vu si proche, et qui l'aimait si éperdument. Je cherchai tous les moyens de la voir : elle m'évitait avec tant de soin , et faisait une vie si retirée , qu'il m'était absolument impossible.
Toute ma consolation était d'aller passer la nuit sous ses fenêtres : je n'avais pas même le plaisir de les voir ouvertes. Je crus un jour les avoir entendu ouvrir dans le temps que je m'en étais allé; le lendemain je crus encore la même chose; enfin , je me (lattai de la pensée que Belasire me voulait voir sans que je la visse, et qu'elle se mettait à sa fenêtre lorsqu'elle entendait que je me retirais. Je résolus de faire semblant de m'en aller à l'heure que j'avais accou-
tiimé , et de retourner brusquement sur mes pas pour voir si elle ne paraîtrait point. Je fis ce que j'avais résolu; j'allai jusqu'au bout de la rue, comme si je me fusse retiré. J'entendis distinctement ouvrir la fenêtre ; je retournai en diligence : je crus entrevoir Belasire ; mais , en m'approchant , je vis un homme qui se rangeait proche de la muraille au-dessous de la fenêtre , comme un homme qui avait dessein de se cacher. Je ne sais comment, malgré l'obscurité de la nuit , je crus reconnaître dom Manrique. Cette pensée me troubla l'esprit ; je m'imaginai que Belasire l'aimait, qu'il était là pour lui parler, qu'elle ouvrait ses fenêtres pour lui ; je crus enfin que c'était dom Manrique qui m'ùtait Belasire. Dans le transport qui me saisit, je mis l'épée à la main ; nous commençâmes à nous battre avec beaucoup d'ardeur : je sentis que je l'avais blessé en deux endroits; mais il se défendait toujours. Au bruit de nos épées , ou par les ordres de Belasire, on sortit de chez elle pour venir nous séparer. Dom Manrique me reconnut à la lueur des flambeaux; il recula quelques pas. Je m'avançai pour arracher son épée ; mais il la baissa et me dit d'une voix faible : Est-ce vous, Alphonse? est -il possible que j'aie été assez malheureux pour me battre contre vous ? Oui , traître , lui • dis -je, et c'est moi qui t'arracherai la vie puis-
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que tu m'ùtes Belasire, et que tu passes les nuits sous ses fenêtres pendant qu'elles me sont fermées. Dom Manrique, qui était appuyé contre une muraille , et que quelques personnes soutenaient , parce qu'on voyait bien qu'il n'en pouvait plus, me regarda avec des yeux trempés de larmes : Je suis bien malheureux, me dit-il, de vous donner toujours de l'inquiétude ; la cruauté de ma destinée me console de la perte de la vie que vous m'ôtez. Je me meurs, ajouta-t-il , et l'état où je suis doit vous persuader de la vérité de mes paroles. Je vous jure que je n'ai jamais eu de pensée pour Belasiie qui vous ait pu déplaire ; l'amour que j'ai pour une autre, et que je ne vous ai pas caché, m'a fait sortir cette nuit : j'ai cru être épié, j'ai cru être suivi ; j'ai marché fort vite ; j'ai tourné dans plusieurs rues ; enfin, je me suis arrêté où vous m'avez trouvé, sans savoir que ce fut le logis de Belasire. Voilà la vérité, mon cher Alphonse : je vous conjure de ne vous pas affliger de ma mort; je vous la pardonne de tout mon cœur, continua- t-il, en me tendant les bras pour m'embrasser. Alors les forces lui manquèrent, et il tomba sur les personnes qui le soutenaient.
Les paroles, seigneur, ne peuvent représenter ce que je devins, et la rage où je fus contre moimême; je voulus vingt fois me passer mon épée
23o ZAYDE,
au travePvS du corps , et surtout lorsque je vis expirer dom Manrique. On m'ôta d'auprès de lui. Le comte de Guevarre , père de Belasire , qui était sorti au nom de dom Manrique et au mien, me conduisit chez moi, et me remit entre les mains de mon père. 0.n ne me quittait point, à cause du désespoir où j'étais; mais le soin de me garder aurait été inutile si ma religion m'eût laissé la liberté de m'ôter la vie. La douleur que je savais que recevait Belasire de l'accident qui était arrivé pour elle, et le bruit qu'il faisait à la cour, achevaient de me désespérer. Quand je pensais que tout le mal quelle souffrait, et tout celui dont j'étais accablé, n'était arrivé que par ma faute , j'étais dans luie fureur qui ne peut être imaginée. Le comte de Guevarre, qui avait conservé beaucoup d'amitié pour moi , me venait voir très-souvent, et pardonnait à la passion que j'avais pour sa fille l'éclat que j'avais fait. J'appris par lui qu'elle était inconsolable , et que sa douleur passait les bornes de la raison. Je connaissais assez son humeur et sa délicatesse sur sa réputation pour savoir, sans qu'on me le dit, tout ce qu'elle pouvait sentir dans une si fâcheuse aventure. Quelques jours après cet accident, on me dit qu'un écuyer de Belasire demandait à me parler de sa j^art. Je fus transporté au nom de Belasire qui m'était si cher; je lis entrer celui
H I s T O I R K E S P A i. ^ O l. E , Si5 I
(jui nie doinaiidait : il me donna une lettre où je trouvai ces paroles :
« Notre séparation m'avait rendu le monde » si insupportable que je ne pouvais plus y vivre » avec plaisir; et l'accident qui vient d'arriver » blesse si fort ma réputation , que je ne puis y » demeurer avec honneur. Je vais me retirer » dans un lieu où je n'aurai pas la honte de » vbir les divers jugemens qu'on fait de moi. » Ceux que vous en avez faits ont causé tous » mes malheurs; cependant je n'ai pu me ré- » soudre à partir sans vous dire adieu , et sans » vous avouer que je vous aime encore , quelque » déraisonnable que vous soyez. Ce sera tout ce » que j'aurai à sacrifier à Dieu, en me donnant » à lui, que l'attachement que j'ai pour vous, » et le souvenir de celui que vous avez eu pour » moi. La vie austère que je vais embrasser me » paraîtra douce : on ne peut trouver rien de » f;\cheux quand on a éprouvé la douleur de » s'arracher à ce qui nous aime et à ce qu'on » aimait plus que toutes choses. Je veux bien » vous avouer encore que le seul parti que je » prends me pouvait mettre en sûreté contre » l'inclination que j'ai pour vous ; et que , de- ') puis notre séparation , vous n'êtes jamais venu » dans ce lieu , où vous avez causé tant de dés- » ordre, que je n'aie été prête à vous parler et
» à VOUS dire que je ne pouvais vivre sans vous. )) Je ne sais même si je ne vous l'aurais point » dit le soir que vous attaquâtes dom Manrique , )) et que vous me donnâtes de nouvelles marques » de ces soupçons qui ont fait tous nos malheurs. » Adieu , Alphonse , souvenez-vous quelquefois » de moi , et souhaitez , pour mon repos , que )) je ne me souvienne jamais de vous. »
Il ne manquait plus à mon malheur que d'apprendre que Belasire m'aimait encore, qu'elle se fut peut-être redonnée à moi sans le dernier effet de mon extravagance , et que le même accident qui m'avait fait tuer mon meilleur ami me faisait perdre ma maîtresse, et la contraignait à se rendre malheureuse pour le reste de
sa vie.
Je demandai à celui qui m'avait apporté cette
lettre où était Belasire : il me dit qu'il l'avait conduite dans un monastère de religieuses fort austères, qui étaient venues de France depuis peu; qu'en y entrant elle lui avait donné une lettre pour son père et une autre pour moi. Je courus à ce monastère : je demandai à la voir, mais inutilement. Je trouvai le comte de Guevarre qui en sortait : toute son autorité et toutes ses prières avaient été inutiles pour la faire changer de résolution. Elle prit l'habit quelque temps après. Pendant l'année qu'elle pouvait encore
sortir, son père et moi fimes tous nos eflorls pour l'y obliger. Je ne voulus point quitter la Navarre , comme j'en avais formé le dessein , que je n'eusse entièrement perdu l'espérance de revoir Belasire ; mais , le jour que je sus qu'elle était engagée pour jamais , je partis sans rien dire. Mon père était mort , et je n'avais personne qui me pût retenir. Je m'en vins en Catalogne dans le dessein de m'embarquer , et d'aller finir mes jours dans les déserts de l'Afrique. Je couchai par hasard dans cette maison ; elle me plut; je la trouvai solitaire, et telle que je la pouvais désirer; je l'achetai. J'y mène depuis cinq ans une vie aussi triste que doit faire un homme qui a tué son ami , qui a rendu malheureuse la plus estimable personne du monde, et qui a perdu , par sa faute, le plaisir de passer sa vie avec elle. Croircz-vous encore , seigneur, que vos malheurs soient comparables aux miens?
Alphonse se tut à ces mots, et il parut si accablé de tristesse par le renouvellement de douleur que lui apportait le souvenir de ses malheurs, que Consalve crut plusieurs fois qu'il allait expirer. Il lui dit tout ce qu'il crut capable de lui donner quelque consolation ; mais il ne put s'empêcher d'avouer en lui-même que les malheurs qu'il venait d'entendre pouvaient au
moins entrer en comparaison av«x ceux qu'il avait soufferts.
Cependant la douleur qu'il sentait de la perte de Zayde augmentait tous les jours. Il dit à Alphonse qu'il voulait sortir d'Espagne , et aller servir l'empereur dans la guerre qu'il avait contre les Sarrasins, qui , s'étant rendus maîtres de la Sicile, faisaient de continuelles courses en Italie. Alphonse fut sensiblement touché de cette résolution ; il fit tous ses efforts pour l'en détourner, mais ses efforts furent inutiles.
L'inquiétude que donne l'amour ne pouvait laisser Consalve dans cette solitude, et il était pressé d'en sortir par une secrète espérance , qu'il ne connaissait pas lui-même, de pouvoir retrouver Zayde. Il résolut donc de partir et de quitter Alphonse. Il n'y eut jamais une plus triste séparation : ils parlèrent de tous les malheurs de leur vie; ils y ajoutèrent celui de ne se plus voir; et, après s'être promis de se donner de leurs nouvelles , Alphonse demeura dans sa solitude, et Consalve s'en alla coucher à Tortose.
Il se logea proche d'une maison dont les jardins faisaient une des plus grandes beautés de la ville ; il se promena tout le soir , et même pendant une partie de la nuit, sur les bords de l'Èbre. S'étant lassé de se promener , il s'assit
nu pied d'une terrasse de ces heaux jardins : elle était si basse qu'il entendit parler des personnes qui s'y promenaient. Ce bruit ne le détourna pas d'abord de sa rêverie; mais enfin il en fut détourné par un son de voix qui lui parut semblable à celui de Zayde, et qui lui donna , malgré lui , de l'attention et de la curiosité. Il se leva pour être plus proebe du haut de la terrasse. D'abord il n'entendit rien, parce que l'allée où se promenaient ces personnes finissait au bord de la terrasse où il était, et que, lorsqu'elles étaient à ce bord, elles retournaient sur leurs pas et s'éloignaient de lui. Il demeura au même lieu pour voir si elles ne reviendraient point. Elles revinrent comme il l'avait espéré , et il entendit cette même voix qui l'avait surpris. Il y a trop d'opposition , disaitelle, dans les choses qui pourraient faire mon bonheur. Je ne puis espérer d'être heureuse; mais je serais moins à plaindre si j'avais pu lui faire connaître mes sentimens, et si j'étais assurée des siens. Après ces paroles, Consalve n'en entendit plus de bien distinctes, parce que celle qui parlait commençait à s'éloigner. Elle revint une seconde fois , parlant encore. Il est vrai, disait-elle, que le pouvoir des premières inclinations peut excuser celle que j'ai laissée naître dans mon cœur; mais quel bizarre
effet du hasard s'il arrive que cette inclinalion, qui semble s'accorder avec ma destinée , ne serve peut-être quelque jour qu'à me la faire suivre avec douleur! Ce fut tout ce que Consalve put entendre. La grande ressemblance de cette voix avec celle de Zayde lui causa de l'étonnement, et peut-être aurait-il soupçonné que c'était elle-même , si cette personne n'eût parlé espagnol. Quoiqu'il eût trouvé quelque chose d'étranger dans l'accent , il n'y fit aucune réflexion, parce qu'il était dans une extrémité de l'Espagne où l'on ne parle pas comme en Castille : il eut seulement pitié de celle qui avait parlé, et ces paroles lui firent juger qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans sa fortune.
Le lendemain il partit de Tortose pour s'aller embarquer. Après avoir marché quelque temps, il vit au milieu de l'Èbre une barque fort ornée, couverte d'un pavillon magnifique, relevé de tous les côtés, et dessous plusieurs femmes, parmi lesquelles il reconnut Zayde. Elle était debout comme pour mieux voir la beauté de la rivière : il paraissait néanmoins qu'elle rêvait profondément. Il faudrait, comme Consalve, avoir perdu une maîtresse, sans espérance de la revoir, pour pouvoir exprimer ce qu'il sentit en revoyant Zayde. Sa surprise et sa joie furent
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si grandes , qu'il ne savait où il était ni ce qu'il voyait : il la regardait attentivement, et, reconnaissant tous ses traits, il craignait de se méprendre. Il ne pouvait s'imaginer que cette personne, dont il se croyait séparé par tant de mers, ne le fut que par une rivière. Il voulait pourtant aller à elle; il voulait lui parler; il voulait qu'elle le vit; il craignait de lui déplaire, et n'osait se foire remarquer ni témoigner sa joie devant ceux qui étaient avec elle. Un bonheur si imprévu et tant de pensées différentes ne lui laissaient pas la liberté de prendre une résolution ; mais enfin , après s'être un peu remis, et s'être assuré qu'il ne se trompait pas , il se détermina à ne se point faire connaître à Zayde, et à suivre sa barque jusqu'au port. Il espéra d'y trouver quelque moyen de lui parler en particulier ; il crut qu'il apprendrait le lieu de sa naissance et celui où elle allait; il s'imagina même qu'il pourrait juger, en voyant ceux qui étaient dans la barque, si ce rival, à qui il croyait ressembler, était avec elle; enfin , il pensa qu'il allait sortir de toutes ses incertitudes , et qu'il pourrait au moins témoigner à Zayde l'amour qu'il avait pour elle, il eût bien souhaité que ses yeux eussent été tournés de son côté ; mais elle rêvait si profondément , que ses regards demeuraient toujours attachés
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sur la rivière. Au milieu de sa joie il se souvint de la personne qu'il avait entendue dans le jardin de Tortose ; et , quoiqu'elle eût parlé espagnol, l'accent étranger qu'il avait remarqué, et la vue de Zayde si près du même lieu , lui firent croire que ce pouvait être elle-même. Cette pensée troubla le plaisir qu'il avait de la revoir; il se souvint de ce qu'il lui avait ouï dire d'une première inclination; et, quelque disposition qu'on ait à se flatter, il était trop persuadé que Zayde avait pleuré un amant qu'elle aimait, pour croire qu'il pût prendre part à cette première inclination; mais les autres paroles qu'elle avait dites, et qu'il avait retenues, lui laissaient de l'espérance. Il s'imaginait qu'il n'était pas impossible qu'il y eût quelque cliose d'avantageux pour lui; il revint ensuite à douter que ce fût Zayde qu'il eût entendue, et il trouvait peu d'apparence qu'elle eût appris l'espagnol en si peu de temps.
Le trouble que lui causaient ces incertitudes se dissipa : il s'abandonna enfin à la joie d'avoir retrouvé Zayde; et, sans penser davantage s'il était aimé ou s'il ne l'était pas, il pensa seulement au plaisir qu'il allait avoir d'être encore regardé par ses beaux yeux. Cependant il marchait toujours le long de la rivière en suivant la barque ; et, quoiqu'il allât assez vite, des gens
à clieval, qui venaient deirii'rc lui, le passèrent. Il se détourna de quelques pas pour empêcher qu'ils ne le vissent; mais, comme il y en avait un qui venait seul un peu après les autres, la curiosité d'apprendre quelque chose de Zayde lui lit oublier le soin de ne se pas faire voir, et il demanda à ce cavalier s'il ne savait point qui étaient ces personnes qu'il voyait dans cette barque. Ce sont, lui répondit-il, des personnes considérables parmi les Maures, qui sont à Tortose il y a déjà quelques jours , et qui s'en vont prendre un grand vaisseau pour s'en retourner en leur pays. En parlant ainsi , il regarda Consalve avec beaucoup d'attention , et prit le galop pour rejoindre ses compagnons. Consalve demeura fort surpris de ce qu'il venait d'apprendre, et il ne douta plus, puisque Zayde avait couché à Tortose , que ce ne fut elle-même qu'il avait entendue parler dans ce jardin. Un tour que la rivière faisait en cet endroit, et un chemin escarpé qui se trouva sur le bord, lui firent perdre la vue de Zayde. Dans ce moment , tous ces hommes à cheval, qui l'avaient passé, revinrent à lui. Il ne douta point alors qu'ils ne l'eussent reconnu ; il voulut se détourner; mais ils l'environnèrent d'une manière qui lui fit voir qu'il ne pouvait les éviter. Il reconnut celui qui était à leur tète pour Oliban , un des princi-
paux officiers de la garde du prince de Léon , et il eut une douleur sensible de voir qu'il le reconnaissait aussi. Sa douleur aup;menta de beaucoup lorsque cet officier lui dit .qu'il y avait plusieurs jours qu'il le cherchait , et qu'il avait ordre du prince de le conduire à la cour. Quoi ! s'écria Consalve, le prince n'est pas content du traitement qu'il m'a fait, il veut encore m'ôter la liberté ! C'est le seul bien qui me reste , et je périrai plutôt que de souffrir qu'on me la ravisse. A ces mots, il mit l'épée à la main, et, sans considérer le nombre de ceux qui l'environnaient, il les attaqua avec une valeur si extraor-» dinaire , que deux ou trois étaient déjà hors de combat avant qu'il leur eût donné le loisir de se reconnaître. Oliban commanda aux gardes de ne penser quà l'arrêter et de conserver sa vie. Ils lui obéissaient avec peine ,et Consalve fondait sur eux avec tant de furie, qu'ils ne pouvaient plus se défendre sans l'attaquer. Enfin, leur chef, étonné des actions incroyables de Consalve , et craignant de ne pouvoir exécuter l'ordre du prince de Léon , mit pied à terre , et tua d'un coup d'épée le cheval de Consalve. Ce cheval, en tombant, embarrassa tellement son maître dans sa chute, qu'il lui fut impossible de se dégager : son épée se rompit ; tous ceux qui l'attaquaient l'environnèrent, et Oliban lui représenta avec
beaucoup de civilité le grand nombre qu'ils étaient contre lui seul, et 1 impossibilité de ne pas obéir. Consalve ne le voyait que trop; mais il trouvait un si grand malheur d'être conduit à Léon , qu'il ne pouvait s'y résoudre. Zayde, qu'il venait de quitter et qu'il allait perdre, mettait le comble à son désespoir; et il parut dans un si étrange état , que l'olîicier de dom Garcie s'imagina que la pensée des mauvais traitemens qu'il attendait de ce prince lui donnait cette grande répugnance à l'aller trouver. 11 faut , seigneur, lui dit-il, que vous ignoriez ce qui s'est passé à Léon depuis quelque temps pour craindre , autant que vous le faites , d'y retourner. J'ignore toutes choses , répondit Consalve ; je sais seulement que vous me feriez plus de plaisir de m'ôter la vie que de me conduire au prince de Léon. Je vous en dirais davantage, répliqua Oliban , si ce prince ne me l'avait expressément défendu; mais je me contente de vous assurer que vous n'avez rien à craindre. J'espère , répondit Consalve , que la douleur d'être conduit à Léon m'empêchera d'y arriver en état de satisfaire la cruauté de dom Garcie. Comme il achevait ces paroles, il revit la barque de Zayde, mais il ne vit plus son visage : elle était assise et tournée du côté opposé au sien. Quelle destinée que la mienne! dit- il en lui-même. Je