‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 30 sur 37 · HISTOIRE DE DOM GARCIE ET DE HERMENESILDE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE DOM GARCIE ET DE HERMENESILDE

Vous partîtes sans doute, reprit dom Garcie , sur la connaissance que vous eûtes que j'avais eu la faiblesse de consentir à votre éloignement; et la méprise que fit Nugna Bella de vous envoyer une lettre qu'elle écrivait à dom Ramire, vous apprit ce qu'on vous avait caché avec tant de soin. Dom Ramire reçut la lettre qui s'adressait à vous, et ne douta point que vous n'eussiez reçu celle qui s'adressait à lui. Il en fut extrêmement troublé ; je ne le fus pas moins : nos fautes étaient communes, quoiqu'elles fussent différentes. Votre départ lui donna de la joie; j'en eus aussi d'abord; mais, quand je fis réflexion à l'état où vous étiez, quand je considérai que j'en étais la cause, je pensai mourir de douleur. Je trouvais que j'avais perdu la raison de vous avoir caché si soigneusement l'amour que j'avais pour Hermenesilde; il me semblait que les sentimens que j'avais pour elle étaient d'une nature à n'être pas désapprouvés : j'eus plusieurs fois envie de faire courir après vous, et je l'aurais fait si j'eusse été le seul

roupable; mais l'intérêt do \iigua P.clla et de dom Ramirc était un obstacle invincible à votre retour. Je leur cachai mes sentimens/ et j'essayai, autant cju'il me fut possible, de vous oublier. Votre éloignement fît beaucoup de bruit, et chacun en paria selon son caprice. Sitôt que je ne lus plus retenu par vos conseils , et que je suivis ceux de dom Ramirc, qui souhaitait, pour son intérêt, de me voir de l'autorité, je me brouillai entièrement avec le roi, et il connut alors qu'il s'était trompé quand il avait cru que vous me portiez à faire les choses qui lui étaient désagréables. Notre mésintelligence éclata; les soins de la reine ma mère furent inutiles, et les choses vinrent à un tel point, que l'on ne douta plus que je n'eusse dessein de former un parti. Je ne crois pas néanmoins que j'en eusse pris la résolution si le comte votre père, qui sut, par des personnes qu'il avait mises auprès de sa fille , l'amour que j'avais pour elle, ne m'eût fait dire que, si je voulais l'épouser, il m'olFrait une armée considérable, des places, de l'argent, et enfin tout ce qui m'était nécessaire pour obliger le roi à me faire part de sa couronne. Vous savez ce que les passions peuvent sur moi, et à quel point l'amour et l'ambition régnaient dans mon âme. L'une et l'autre étaient satisfaites par les offres qu'on me faisait; ma vertu était trop

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faible pour y i ésisteî' , et je ne ^ ous avais plus pour îa soutenir, j'acceptai ces offres avec joie ; mais, avant que de m'engager entièrement, je voulus savoir qui entrait dans ce parti dont je me faisais le chef. J'appris qu'il y avait plusieurs personnes considérables, entre autres le père de T'iiîgna Bella, un des comtes de Castille, et je trouvai que Nugnez Fernando et lui demandaient que je les reconnusse pour souverains. Cette proposition me surprit, et j'eus quelque honte de faire une chose si préjudiciable à l'état , par une impatience précipitée de régner ; mais dom Ramire aida, pour son intérêt, à me déterminer. Il promit, à ceux qui traitaient pour les comtes de Castilie, de me porter à faire ce qu'ils désiraient, pourvu qu'on lui j^romil de lui donner Nugna Bella . 11 m'engagea à la demander ; je le fis avec joie : on me Taccorda, et notre traité fut conclu en peu de temps. Je ne pus me résoudre à attendre îa un de la guerre pour être possesseur de llermenesilde , et je fis àlre à ?^ugnez Fernando que j'étais résolu d'enlever sa fille en me retirant de la cour. Il y consentit , et il ne me resta plus qu'à trouver les moyens de cet enlèvement. Dom Ramire y avait le même intérêt que moi, parce que Diego Forceîlos trouvait bon qu'on enlevât NugnaJk'iia avec llermenesilde. ÎNous résolûmes de prendre un jour que

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la reine ii-ait se promener hors de la ville, d"obliger celui qui conduirait le chariot où seraient Nugna Bella et Ilermenesilde à s'éloigner de celui de la reine, de les enlever, et de les mener à Palence qui était en ma disposition, et où Nugnez Fernando devait se trouver.

Tout ce que je viens de vous dire s'exécuta plus heureusement que nous ne l'avions espéré. J'épousai Hermenesilde dès le soir même que nous fùm^s arrivés : la bienséance et mon amour le voulaient ainsi , et je le devais faire pour engager entièrement Je comte -de Castille dans mes intérêts. Au milieu de la joie que nous avions l'un et l'autre, nous parlâmes de vous avec beaucoup de douleur. Je lui avouai ce qui avait causé votre éloignement. I^ous plaignîmes ensemble le malheur où nous étions de ne savoir en quel lieu du monde vous étiez allé. Je ne pouvais me consoler de votre perte, et je regardais dom Ramire avec horreur, comme la cause de m.a faute. Son mariage fut retardé , parce que Xugna Bclla voulut qu'on attendit Diego Porcellos, qui était demeuré en Castille pour rassembler les troupes qu'on avait levées.

Cependant la plus grande partie du royaume se déclara pour moi. Le roi ne laissa pas d'avoir une armée considérable , et de s'opposer à la mienne : il y eut plusieurs combats,- et, dans-

l'un des premiers , dom Ramire fut tué sur la place. Nugna Bella en fut très-afïligée : votre sœur fut témoin de son affliction, et prit le soin de la consoler. Je fis en moins de deux mois des progrés si considérables/ que la reine ma mère , connaissant qa'il était impossible de me résister, porta le roi à un accommodement , et lui en fit voir la nécessité. Elle avança vers le lieu oii j'étais: elle me dit que le roi était résolu de chercher du repos ; qu'il se démettrait de la couronne en ma faveur , et qu'il se réserverait seulement la souveraineté de Zamora pour y finir ses jours , et celle d'Oviedo pour la donner à mon frère. Il eût été difficile de refuser des offres si avantageuses; je les acceptai : on fit tout ce qui était nécessaire pour l'exécution de ce traité. Je vins à Léon , je vis le roi ; il se démit de sa couronne, et partit le même jour pour s'en aller à Zamora. Permettez-moi , seigneur, interrompit Consalve , de vous faire voir mon étonnement. Attendez encore , reprit dom Garcie , que je vous aie appris ce qui regarde NugnaBelia. Je ne sais si ce que je vais vous dire vous donnera de la joie ou de la douleur; car j'ignore quels sentimens vous conservez pour elle. Ceux de l'indifférence, seigneur , répondit Consalve. Vous m' écouterez donc sans peine, répliqua le roi. Incontinent après la paix , elle vint à Léon avec la reine : il

nip parut qu'elle souhaitait votre retour; je lui parlai de vous, et je lui vis de violens repentirs de l'infidélité qu'elle vous avait faite. Nous résolûmes de vous faire chercher, quoicpi'il fût assez diflicile , ne sachant en quel endroit du monde vous étiez allé. Elle médit que, si quelqu'un le pouvait savoir, c'étaitdomOlmond. Je l'envoyai chercher à l'heure même ; je le conjurai de m' apprendre de vos nouvelles : il me répondit que, depuis mon mariage et la mort de dom Ramire , il avait eu plusieurs fois la pensée de me parler de vous , jugeant bien que les raisons qui avaient causé votre éloignement avaient cessé ; mais qu'ignorant où vous étiez , il avait cru que c'était une chose inutile ; qu'enfin il venait de recevoir une de vos lettres ; que vous ne lui mandiez point le lieu de votre séjour, mais que vous le priiez de vous écrire à Tarragone, ce qui lui faisait juger que vous n'étiez pas hors de l'Espagne. Je fis partira l'heure même plusieurs ofliciers de mes gardes pour vous aller chercher. J'avais jugé, par la lettre que vous aviez écrite à dom Olmond, que vous ignoriez les changemens qui étaient arrivés. Je leur donnai ordre de ne vous rien dire de l'état de la cour et de mes sentimens , et j'imaginai^un plaisir extrême à vous apprendre l'un et l'autre. Quelques jours après , dom Olmond partit aussi pour vous aller chercher, et il

crut qu'il vous trouverait plutôt que ceux que j'y avais déjà envoyés. Nugna îioîla me parut touchée d'une i^randc joie par l'espérance de vous revoir : mais son père, que j'avais reconnu pour souverain aussi-bien que le vôtre, envoya demander à la reine la permission de la rappeler auprès de lui. Quelque douleur qu'elles eussent de cette séparation, Nugna Bella ne put l'éviter : elle partit; et, sitôt qu'elle fut arrivée en Castille , son père la maria, contre son gré, à un prince allemand, que la dévotion a attiré en Espagne. 11 a ciu voir dans cet étranger un mérite extraordinaire, et l'a choisi pour lui donner sa fdle : peut-être a-t-il de la valeur et de la sagesse ; mais son humeur et sa personne ne sont pas agréables , et Nugna Bella est très-malheureuse.

Voilà, dit le roi en finissant son discours, ce qui s'est passé depuis votre éloignement; si vous n'aimez plus Nugna Bella, et que vous m'aimiez encore, je n'ai rien à souhaiter, puisque vous serez aussi heureux que vous l'avez été, et que je le serai entièrement par le retour .de votre amitié. Je sois confus, seigneur, de toutes vos bontés, répondit Consalve; je crains de ne vous pas faire assez paraître ma reconnaissance et ma joie ; nittis l'habitude que mes malheurs et la solitude m'ont donnée à la tristesse m'en laisse

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encore une impression qui cache les senlimcns de mon cœur. Après ces paroles, dom Garcie se relira, et l'on conduisit Consalve dans un appartement qu'on lui avait préparé dans le palais. Lorsqu'il se vit seul, et qu'il lit réllexion sur le peu de joie que lui donnait un changement si avantageux, quels reproches ne se fit-il point de s'être si entièrement abandonné à l'amour !

C'est vous seule, Zayde , dit-il, qui m'empêchez de jouir du retour de ma fortune, et d une fortune encore au-dessus de celle que j'avais perdue. Mon père est souverain , ma sœur est reine, et je suis vengé de tous ceux qui m'avaient trahi. Cependant je suis malheureux, et je rachèterais, de tous les avantages que je possède , l'occasion que j'ai perdue de vous suivre et de vous revoir.

Le lendemain toute la cour sut le retour de Consalve. Le roi ne pouvait se lasser de fjiire voir l'amitié qu'il avait pour lui , et il prenait soin d'en donner des témoignages publics pour réparer, en quelque sorte , les choses qui s'étaient passées. Une si éclatante faveur ne consolait point cet amant de la perte de Zayde : il n'était pas en son pouvoir de cacher son alîliclion. Le roi s'en aperçut , et le pressa si fortement de lui en avouer la cause, (ju(! Consalve ne put s'en défendre. Après lui avoir raconté sa passion pour Zayde,

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et tout ce qui lui était arrivé depuis son départ de Léon : Voilà, seigneur, lui dit-il, comme j'ai été puni d'avoir osé soutenir contre vous qu'on ne devait aimer qu'après une longue connaissance. J'ai été trompé par une personne que je croyais connaître; cette expérience ne m'a pu défendre contre Zayde que je ne connaissais pas , que je ne connais point encore, et qui cependant trouble l'heureux état où vous me mettez. Le roi était trop sensible à l'amour, et trop sensible à ce qui regardait Consalve, pour n'être pas touché de son malheur. Il examina avec lui ce qu'on pouvait faire pour apprendre des nouvelles de Zayde. Ils résolurent d'envoyer à Tortose, dans cette maison où il l'avait entendue parler, pour tacher au moins de s'instruire de sa patrie, et du lieu où elle était allée. Consalve, qui avait dessein de faire savoir à Alphonse tout ce qui lui était arrivé, depuis qu'il était sorti de sa solitude, se servit de cette occasion pour lui écrire, et pour lui renouveler les assurances de son amitié.

Ce}>endant les Maures avaient profité des désordres du royaume de Léon; ils avaient surpris plusieurs villes, et continuaient encore à étendre leurs limites , sans avoir néanmoins déclaré la guerre. Dom Garcie, poussé par son ambition naturelle, et se trouvant fortifié par la valeur de

Consalve, résolut d'entrer dans leur pays et de reprendre tout ce (ju'ils avaient usurpé. Doni Ordogno, son frère, se joignit à lui, et ils mirent une puissante armée en campagne : Consalve en fut le général. Il fit en peu de temps des progrès considérables; il prit des villes, il eut l'avantage en plusieurs combats, et enfui il assiégea Talavera , qui était une place importante par sa situation et par sa grandeur. Abderame, roi de Cordoue, successeur d'Abdala, vint lui-même s'opposer au roi de Léon. Il s'approcha de Talavera dans l'espérance d'en faire lever le siège. Dom Garcie, avec le prince Ordogno son frère, prit la plus grande partie de l'armée pour l'aller combattre, et laissa Consalve avec le reste pour continuer le siège. Consalve s'en charp-ea avec joie; et l'assurance d'y réussir ou d'y trouver la mort ne lui laissa pas appréhender de mauvais succès. Il n'avait point eu de nouvelles de Zayde; il était plus tourmenté que jamais de la passion qu'il avait pour elle, et du désir de la revoir; de sorte qu'au milieu de sa fortune et de sa gloire il n'envisageait qu'une vie si désagréable, qu'il courait avec ardeur aux occasions de la finir. Le roi marcha contre Abderame ; il le trouva campé dans un poste avantageux, à une journée de Talavera. Quelques jours se passèrent sans qu'ils en vinssent aux mains : les Maures ne voulaient

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