‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 31 sur 37 · TOME I. ly · texte numérisé non relu

TOME I. ly

pas sortir de leur poste , et dom Garcie se trouvait trop faible pour les y attaquer. Cependant Consalvejufjea qu'il était impossible de continuer le siège, parce que, n'ayant pas assez de troupes pour enfermer toute la place, il y entrait du secours toutes les nuits , et que ce secours pouvait enfin mettre les assiégés en état de faire des sorties qu'il ne pourrait soutenir. Comme il avait déjà fait une brèche considérable, il résolut de hasarder un assaut général, et d'essayer, par une action si hardie, de réussir dans une chose qu'il croyait désespérée. Il exécuta ce qu'il avait résolu; et, après avoir donné tous les ordres nécessaires , il attaqua la ville avant que le jour parût, mais avec tant de courage et d'espérance de vaincre, qu'il inspira ces mêmes sentimens aux soldats. Ils firent des actions incroyables; et enfin, en moins de deux heures, Consalve se rendit maître de Talavera. Il fit tous ses efforts pour empocher le pillage; mais il était impossible d'arrêter des troupes qui avaient été animées par l'espérance du butin.

Comme il allait lui-même par la ville pour prévenir le désordre, il vit un homme qui se défendait seul contre plusieurs autres avec une valeur admirable, et qui, en se retirant, tâchait de gagner un château qui ne s'était pas encore rendu. Ceux qui attaquaient cet homme le près-

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saient si vivement , qu'ils l'allaieiit percer de plusrieurs coups, si Cousalve ne se fût jeté au milieu d'eux, et ne leur eût commandé de se retirer. Il leur fit honte de l'action qu'ils voulaient faire : ils s'en excusèrent, en lui disant que celui qu'ils attaquaient était le prince Zulema, qui venait de tuer un nombre infini des leurs , et qui voulait se jeter dans le château. Ce nom était trop célèbre par la grandeur de ce prince, et par le commandement général qu'il avait dans les armées des Maures, pour n'être pas connu de Consalve. Il s'avança vers lui ; et ce vaillant homme , voyant bien qu'il ne pouvait plus se défendre , rendit son épée avec un air si noble et si hardi , que Cousalve ne douta point qu'il ne fut digne de la grande réputation qu'il avait acquise. 11 le donna en garde à des officiers qui le suivaient , et marcha vers ce château pour le sommer de se rendre. 11 promit la vie à ceux qui étaient dedans; on lui en ouvrit les portes : il apprit, en y entrant, qu'il y avait beaucoup de dames arabes qui s'y étaient retirées. On le conduisit au lieu oiî elles étaient. Il entra dans un appartement superbe, orné avec toute la politesse des Maures. Plusieurs dames , à demi couchées sur des carreaux , ne faisaient voir que par un triste silence la douleur qu'elles avaient d'être captives. Elles étaient un peu éloignées, comme par respect,

sGo ZAYDE,

d'une personne magnifiquement hal)illée et assise sur un lit de repos. Sa tête était appuyée sur une de ses mains, de l'autre elle essuyait ses larmes et cachait son visage, comme si elle eût voulu retarder de quelques momens la vue de ses ennemis. Enfin , au bruit que firent ceux dont Consalve était suivi, elle se tourna, et lui fit reconnaître Zayde, mais Zayde plus belle qu'il ne l'avait jamais vue, malgré la douleur et le trouble qui paraissaient sur son visage. Consalve fut si surpris , qu'il parut plus troublé que Zayde, et Zayde sembla se rassurer et perdre une partie de ses craintes à la vue de Consalve. Ils s'avancèrent l'un vers l'autre ; et , prenant tous deux la parole, Consalve se servit de la langue grecque pour lui demander pardon de paraître devant elle comme un ennemi, dans le même moment que Zayde lui disait en espagnol qu'elle ne craignait plus les malheurs qu'elle avait appréhendés, et que ce ne serait pas le premier péril dont il l'aurait garantie. Ils furent si étonnés de s'entendre parler leurs langues, et leur surprise leur jeta si vivement dans l'esprit les raisons qui les avaient obligés de les apprendre, qu'ils en rougirent, et demeurèrent quelque temps dans un profond silence. Enfin, Consalve reprit la parole, et, continuant de se servir de la langue grecque : Je ne sais, madame, lui dit-il , si j'ai eu raison de sou-

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iiailur , autant que je l'ai fait , que vous me pussiez entendre; peut-être n'en serai-je pas moins mallieurenx ; mais , quoi qu'il puisse m'arriver , puisque j'ai la joie de vous revoir, après en avoir tant de fois perdu l'espérance , je ne me plaindj'ai plus de ma fortune. Zayde parut embarrassée de ce que lui disait Consalve, et, le regardant avec ses beaux yeux , où il ne paraissait néanmoins que de la tristesse : Je ne sais encore, lui dit-elle en sa langue, ne voulant plus lui parler espagnol, si mon père a pu échapper des périls où il s'est exposé dans cette journée; vous me permettrez bien de ne vous pas répondre pour demander de ses nouvelles. Consalve appela ceux qui se trouvaient proche de lui pour savoir ce qu'elle désirait : il eut le plaisir d'apprendre que ce prince à qui il venait de sauver la vie était le père de Zayde, et elle parut avoir beaucoup de joie de savoir par quel bonheur son père avait été garanti de la mort. Ensuite Consalve fut obligé de l'aire des civilités à toutes les autres dames qui étaient dans le château. Il fut fort surpris d'y trouver dom Olmond , dont on n'avait point eu de nouvelles depuis qu'il était parti de Léon pour le chercher. Après avoir satisfait à ce qu'il devait à un ami si fidèle, il revint dans le lieu où était Zayde. Comme il comm.ençait à lui parler, on le vint avertir que le désordre était si grand

dans la ville que sa présence seule pouvait l'arrêter. Il fut contraint d'aller où son devoir l'appelait. Il donna tous les ordres qu'il jugea nécessaires pour apaiser le tumulte que faisaient naître l'avarice des soldats et la terreur des liabitans; ensuite il dépêcha un courrier au roi pour lui donner avis de la prise de la ville, et revint avec empressement auprès de Zayde. Toutes les dames qui étaient auprès d'elle s'éloignèrent par hasard : il voulut profiter des momens où il pouvait l'entretenir; mais, comme il avait dessein de lui parler de sa passion, il sentit un trouble extraordinaire, et il connut bien que ce n'était pas toujours assez de pouvoir être entendu pour se déterminer à vouloir se faire entendre. Il craignit néanmoins de perdre une occasion qu'il avait tant souhaitée; et, après avoir admiré quelque temps la bizarrerie de leur aventure, d'avoir été long-temps ensemble sans se connaître et sans se parler : Nous sommes bien éloignés, dit Zayde, de retomber dans le même embarras , puisque j'entends la langue espagnole , et que vous entendez la mienne. Je m'étais trouvé si malheureux de ne la pas entendre , répondit Consalve , que je l'ai apprise , sans espérer même qu'elle pût me servir à réparer ce que j'avais souffert de ne la pas savoir. Pour moi, reprit Zayde en rougissant , j'ai appris l'espagnol , parce

qu'il est diflicile de n'apprendre pas la langue du pays où l'on demeure, et que l'on est dans une peine continuelle lorsqu'on ne peut se faire entendre. Je vous entendais souvent, madame, répliqua Consalve ; et, (juoique je ne susse pas votre langue, il y a eu bien des heures où j'aurais pu rendre un compte exact de vos scntimens, et je suis persuadé que vous voyiez encore mieux les miens que je ne voyais les vôtres. Je vous assure, répondit Zayde, que je suis moins habile que vous ne pensez, et que tout ce que j'ai pu juger, c'est que vous aviez quelquefois beaucoup de tristesse. Je vous en disais la cause, répondit Consalve, et je crois que, sans savoir ce que signifiaient mes paroles, vous n'avez pas laissé de m' entendre. Ne vous en défendez point, madame ; vous m'avez répondu , sans me parler, avec une sévérité dont vous devez être satisfaite ; mais, puisque j'ai pu connaître votre indifi'érence , comment n'auriez-vous pas connu des sentimens qui paraissent plus aisément que l'indifférence, et qui s'expliquent souvent malgré nous? J'avoue néanmoins que j'ai vu quelquefois vos beaux yeux tournés sur moi d'une manière qui m'aurait donné de le. joie, si je n'avais cru devoir ce qu'ils avaient de favorable à la ressemblance de (juelque autre. Je ne vous désavouerai pas, reprit Zayde, que je n'aie trouvé

que vous ressembliez à quelqu'un ; mais vous n'auriez pas sujet de vous plaindre, si je vous disais que j'ai souvent souhaité que vous pussiez être celui à qui vous ressemblez. Je ne sais, madame, répondit Consalve, si ce que vous me dites m'est favorable, et je ne puis vous en rendre grâces , si vous ne me l'expliquez mieux. Je vous en ai trop dit pour vous l'expliquer, répliqua Zayde, et mes dernières paroles m'engagent à vous en faire un secret. Je suis bien destiné au malheur de ne vous pas entendre , repiit Consalve , puisque , même en me parlant espagnol , je ne sais ce que vous me dites. Mais, madame, avez-vous la cruauté d'ajouter encore des incertitudes à celles où je vis depuis si longtemps? Il faut que je meure à vos pieds, ou que vous me disiez qui vous avez pleuré dans la solitude d'Alphonse, et qui est celui à qui mon malheur ou mon bonheur veulent que je ressemble. Ma curiosité ne s'arrêterait pas sans doute à ces deux choses, si le respect que j'ai pour vous ne la retenait; mais j'attendrai que le temps et votre bonté me permettent de vous en demander davantage.

Comme Zayde allait répondre , des dames arabes, qui étaient dans le château, demandèrent à parler à Consalve ; et il vint ensuite tant d'autres personnes, qu'avec le soin qu'apporta celte

princesse à éviter de l'entretenir en particulier, il lui fut impossible d'en retrouver l'occasion .

II se renferma seul pour s'abandonner au plaisir d'avoir retrouvé Zayde, et de l'avoir retrouvée dans un lieu dont il était le maître ; il croyait même avoir remarqué dans ses yeux quelque joie de le revoir. Il était bien aise qu'elle eût appris l'espagnol , et elle s'était servie de cette langue avec tant de promptitude, sitôt qu'elle l'avait vu , qu'il se flattait d'avoir eu quelque part au soin qu'elle avait eu de l'apprendre. Enfin, la vue de Zayde, et l'espérance de n'en être pas haï, faisaient sentir à Consalve ce qu'un amant qui n'est pas assuré d'étro aimé peut sentir de plus agréable.

Dom Olmond revint du château où il l'avait envoyé pour y faire entrer des troupes, et interrompit sa rêverie. Comme il l'avait trouve dans le même lieu que Zayde , il crut qu'il pourrait l'instruire de la naissance et des aventures de cette belle princesse. Il appréhenda néanmoins qu'il n'en fût amoureux; et la crainte de trouver encore un rival en un homme qu'il croyait son ami, arrêta long-temps sa curiosité, mais il ne put en être le maitre; et, après avoir demandé à dom Olmond quelle aventure l'avait conduit à Talavera, et avoir su qu'il avait été fait prisonnier en allant le chercher à

Tarragone, il lui parla de Zulema pour lui parler ensuite de Zayde.

Vous savez, lui dit dom Olmond, qu'il est neveu du calife Osman , et qu'il serai t à la place du Caïmadan qui règne aujourd'hui, s'il avait eu autant de bonheur qu'il mérite d'en avoir. 11 tient un rang considérable parmi les Arabes ; il est venu en Espagne pour être général des armées du roi de Cordoue, et il y vit avec une grandeur et une dignité dont j'ai été surpris. Je trouvai ici , en y arrivant , une cour très-agréable. Belenie, femme du prince Osmin, frère de Zulema, y était alors. Cette princesse n'est pas moins révérée par sa vertu que par sa naissance. Elle avait avec elle la princesse Félime , sa fille, dont l'esprit et le visage sont pleins de charmes, bien qu'il y ait dans l'un et dans l'autre beaucoup de langueur et de mélancolie. Vous avez vu l'incomparable beauté de Zayde, et vous pouvez juger quel fut mon étonnement de trouver à Talavera tant de personnes dignes d'admiration. Il est vrai, répondit Consalve, que Zayde est la plus parfaite beauté que j'aie jamais vue, et je ne doute point qu'elle n'ait ici un grand nombre d'amans attachés à elle. Alamir, prince deTharse, en est passionnément amoureux, répliqua dom Olmond; il a commencé à l'aimer en Chypre, et il en était parti avec elle. Zulema

lit naufrage aux cotes de Catalogne; il est venu depuis en Espagne , et Alamir est venu à Talavera chercher Zayde.

Les paroles de dom Olmond donnèrent un coup mortel à Consalve : il y trouva la confirmation de ses soupçons, et il vit en un moment que tout ce qu'il s'était imaginé était véritable. L'espérance de s'être trompé , dont il s'était flatté tant de fois, l'abandonna entièrement, et la joie que lui avait donnée la conversation qu'il venait d'avoir avec Zayde , ne servit qu'à augmenter sa douleur. Il ne douta plus que les larmes qu'elle avait répandues chez Alphonse ne fussent pour Alamir ; que ce ne fut à lui qu'il ressemblait, et que ce ne fut par lui qu'elle eût été enlevée des côtes de Catalogne. Ces pensées lui donnèrent une si cruelle douleur , que dom Olmond crut qu'il était malade, et lui en témoigna de l'inquiétude. Consalve ne voulut pas lui apprendre le sujet de son affliction ; il trouva de la honte à lui avouer qu'il était encore amoureux , après avoir été si maltraité par l'amour : il lui dit que son mal se passerait bientôt, et il lui demanda s'il avait vu Alamir , s'il était digne de Zayde, et s'il en était aimé. Je ne l'ai point vu, reprit dom Olmond; il était allé joindre Abderame avant que l'on m'eût conduit en celte ville. Sa réputation est i^rande;

je ne sais s'il est aimé de Zayde, mais je crois qu'il est difïicile qu'elle méprise un prince aussi aimable que j'ai ouï dépeindre Alamir; et il paraît si attaché à elle, qu'il est difficile de croire qu'il en soit entièrement dédaigné. La princesse Félime, avec qui j'ai lié une amitié particulière, malgré la retraite où vivent les personnes de sa nation et de sa naissance, m'a souvent parlé d' Alamir; et, à en juger par ce qu'elle m'en a dit , on ne peut être ni plus honnête homme, ni plus amoureux. Si Consalve eût suivi ses scntimens , il eût fait encore plusieurs questions à dom Olmond; mais il était retenu par la crainte de découvrir ce qu'il lui voulait cacher. Il lui demanda seulement ce qu'était devenue Félime : dom Olmond lui répondit qu'elle avait suivi la princesse sa mère à Oropéze, où Osmin commandait un corps d'armée.

Consalv^e se retira ensuite, sous le prétexte de chercher du repos ; mais ce ne fut en effet que pour être en liberté de s'alïliger et de faire réflexion sur l'opiniâtreté de son malheur. Pourquoi ai-je retrouvé Zayde, disait-il, avant d'apprendre qu'Alamir en est aimé? Si j'en eusse été assuré dans le temps que je l'avais pei^due, j'aurais moins souifert de son absence, je me serais moins abandonné à la joie de la revoir, et je ne

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sentirais pas la cruelle douleur de perdre les espérances qu'elle vient de me donner. Quelle destinée est la mienne, que même la douceur de Zayde ne serve qu'à me rendre malheureux ! Pourquoi témoi.^ner qu'elle soudre mon amour, si elle approuve celui d'Alamir? Et que veut dire ce souhait , que je puisse être celui à qui je ressemble ?

De pareilles réflexions auj^mentaient encore sa tristesse; et le jour suivant, qu'il devait attendre avec tant d'impatience, et qui lui devait être si agréable, puisqu'il était assuré de voir Zayde et de lui parler, lui parut le plus affreux de sa vie, quand il pensa qu'en la voyant il n'avait rien à espérer que la confirmation de son malheur.

Sur le milieu de la nuit, celui qui était allé ])orter au roi la nouvelle de la prise de la ville, revint avec un ordre pour Consalve de partir à l'heure même, et d'aller joindre l'armée avec toute la cavalerie. Dom Garcie savait que les Maures attendaient un secours considérable ; et, quand il eut appris que Consalve avait emporté Talavera, il crut qu'il fallait profiter de cette victoire , et rassembler toutes ses troupes pour attaquer les ennemis avant qu'ils fussent fortifiés par ce nouveau secours. Quelque difficulté que Consalve trouvât à exécuter l'ordre du roi , par

l'embarras de faire marcher des soldats qui étaient encore fatigués du travail de la nuit précédente, le désir d'être à la bataille le fit agir avec tant d'ardeur , qu'il les mit en peu de temps en état de partir , et il se fit la cruelle violence de quitter Zayde sans lui dire adieu. Il ordonna que Ton conduisit Zulema dans le château où était cette princesse , et il commanda à celui qui la gardait de lui dire les raisons qui l'obligeaient à quitter Talavera avec tant de précipitation.

A la pointe du jour il se mit à la tête de la cavalerie , et commença à marcher avec une tristesse proportionnée au sujet qu'il en croyait avoir. En approchant du camp , il rencontra le roi qui venait au-devant de lui. Il mit pied à terre , et alla lui rendre compte de ce qui s'était passé à la prise de Talavera. Après lui avoir parlé de ce qui regardait la guerre , il lui parla de ce qui regardait son amour. Il lui apprit qu'il avait retrouvé Zayde ; mais qu'il avait aussi trouvé ce rival , dont la seule idée lui avait donné tant d'inquiétude. Le roi lui témoigna combien il s'intéressait dans toutes les choses qui le touchaient , et combien il était satisfait de la victoire qu'il venait de remporter. Consalve alla ensuite faire camper ses troupes , et les mettre en état , par quelques heures de repos ,

(le so prt'paror à la bataille que l'on avait dessein de donner. La résolution n'en était pas encore prise : le poste avantageux des ennemis , leur nombre , et le chemin qu'il fallait faire pour aller à eux , rendaient cette résolution diflicile à prendre , et périlleuse à exécuter. Consalve néanmoins opina à la donner ; et l'espérance de trouver Alamir dans le combat lui fit soutenir son opinion avec tant de force , que la bataille fut résolue pour le lendemain.

Les Arabes étaient campés dans une plaine à la vue d'Almaras. Leur camp était environné d'un grand bois , en sorte que l'on ne pouvait aller à eux que par un défdé si dangereux à passer, qu'il ne semblait pas qu'on dût l'entreprendre. Toutefois Consalve, à la tête de la cavalerie , commença le premier à traverser ce bois, et parut dans la plaine suivi de quelques escadrons. Les Arabes , surpris de voir leurs ennemis si proche , employèrent à prendre leur résolution le temps qu'ils devaient employer à combattre, et donnèrent le loisir aux Espagnols de passer toutes leurs troupes et de se ranger en bataille. Consalve marclia droit à eux avec l'aile gauche , enfonça leurs escadrons , et les mit en •fuite. 11 ne s'abandonna pas à poursuivre les fuyards , et , cherchant partout le prince de Tharse et de nouvelles victoires, il tourna tout

court sur l'infanterie des Arabes. Cependant Taile droite n'avait pas eu un succès si favorable : les Arabes l'avaient rompue et poussée jusqu'au corps de réserve que commandait le roi de Léon ; mais ce roi avait arrêté leur victoire, et les avait repoussés jusqu'aux portes d'Almaras ; en sorte qu'il ne restait de leur armée que l'infanterie , où était Abderame , et que Consalve venait d'attaquer. Cette infanterie l'attendit de pied ferme, et, ouvrant ses bataillons , les gens de trait firent un effet si prodigieux, que les troupes espagnoles ne les purent soutenir. Consalve les remit en ordre , et recommença la même attaque jusqu'à trois fois. Enfin, il enveloppa cette infanterie de tous côtés; et, touclié de voir périr de si braves gens, il cria qu'on leur fit quartier. Ils mirent tous les armes bas; et, se jetant en foule autour de lui , ils semblaient n'avoir d'autre application qu'à admirer sa clémence après avoir éprouvé sa valeur. Dans ce moment, le roi de Léon vint joindre Consalve, et lui donna toutes les louanges que méritait sa valeur. Ils surent que le roi Abderame s'était dégagé pendant le dernier combat, et s'était retiré dans Almaras.

La gloire que Consalve avait acquise dans cette journée devait lui donner quelque joie; mais il ne sentit que la douleur de n'y avoir pas laissé la vie, et de n'avoir pu trouver A lamir.

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Il sut des prisonniers que ce prince n'était pas dans l'armée, qu'il commandait le secours que les ennemis attendaient, et que c'était l'espérance de ce secours qui leur avait fait essayer de retarder la bataille.

Comme les Arabes avaient ramassé une partie de leur armée , qu'ils étaient fortifiés par les troupes qu'Alamir avait amenées, et qu'ils avaient devant eux une grande ville que l'on n'osait assiéf^er à leur vue , le roi de Léon ne pouvait espérer d'autre avantage de sa victoire que la gloire de l'avoir remportée. Néanmoins Abderame , sous le prétexte d'enterrer les morts , demanda une trêve de quelques jours, dans le dessein de commencer une négociation pour la paix.

Pendant cette trêve, un jour que Consalve passait d'un quartier à l'autre, il vit, sur une petite éminence , deux cavaliers de l'armée ennemie qui se défendaient contre plusieurs cavaliers esp;<gnols, et qui , malgré leur résistance , étaient près d'être accablés par le nombre de ceux qui les attaquaient. Il fut étonné de voir ce combat pendant la trêve , et de le voir si inégal. Il envoya (quelqu'un des siens, à toute bride, pour le faire cesser et pour en savoir la cause. On lui vint dire que ces deux cavaliers arabes avaient voulu passer auprès des gardes avancées;

ÎÎ74 ZAIDE,

qu'on les avait arrêtés avec insolence; qu'ils avaient mis l'épee à la main , et que la cavalerie qui s'était trouvée en ce lieu les avait attaqués. Consalve commanda à un officier d'aller de sa part faire des excuses à ces deux cavaliers , et de les conduire jusque hors du camp, du côté qu'ils voudraient aller. 11 continua ensuite la visite des quartiers, et alla passer à celui du roi, en sorte qu'il ne revint que fort tard à son logement. Le lendemain l'olFicier, qui avait conduit ces deux cavaliers arabes , le vint trouver ; Seigneur, lui dit-il, un de ceux que vous nous aviez donné ordre d'escorter nous a charffés de vous dire qu'il est bien fâché qu'une affaire importante, qui n'a rien de commun avec la guerre, lempéche de vous venir remercier, et qu'il est bien aise de vous apprendre que c'est le prince Alamir qui vous est redevable de la vie. Lorsque Consalve entendit le nom d' Alamir, et qu il pensa que ce rival, qu'il avait eu tant d'envie d'aller chercher par toute la terre , lors même qu'il n'en connaissait ni le nom , ni la patrie , venait de passer dans le camp et à sa vue , pour aller sans doute trouver Zayde, il demeura comme accablé , et il ne lui resta de force que pour demander quel chemin avait pris Alamir. Quand on lui eut répondu que c'était celui de Talavera, il congédia tous ceux qui étaient dans

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sa tente , et clemeur;i abandoniK' au désespoir de n'avoir pas connu le prince de Tharse.

Quoi! disait-il, non-seulement il échappe à ma vengeance , mais je lui ouvre encore les chemins pour aller voir Zayde ! A l'heure que je parle, il la voit, il est auprès d'elle,- il lui apprend son passage dans ce camp ; et ce n'est que pour insulter à mon malheur qu'ila voulu que je susse qu'il était Alamir! Peut-être ne jouira-t-il pas long-temps de mon infortune, et je soulagerai ma douleur par le plaisir de me venp;er.

11 prit dans ce moment la résolution de se dérober de l'armée, de s'en aller à Talavera troubler, par sa présence , l'entrevue d'Alamir et de Zayde , et doter la vie à son rival , ou de mourir aux yeux de cette princesse. Comme il cherchait les moyens d'exécuter ce qu'il avait résolu, ou lui vint dire (ju'il paraissait des troupes ennemies à quelques lieues du camp, et que le roi lui ordonnait de les aller reconnaître. Il fut contraint d'obéir et de retarder l'exécution de son dessein. 11 monta à cheval; mais, quand il eut marché quelque temps, il apprit, en sortant d'un bois, que les troupes qu'on avait vues n'étaient com[)Osées que de quelques Arabes qui revenaient d'escorter un convoi. 11 fit prendre le chemin du camp à la cavalerie qui était avec

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lui, et, suivi seulement de quelques-uns des siens, il commença à marcher lentement, afin de demeurer dans le bois, et de prendre le chemin de Talavera sitôt que les troupes seraient un peu éloignées. Lorsqu'il fut au milieu d'une grande route, il rencontra un cavalier arabe de fort bonne mine, qui suivait assez tristement !e même chemin. Ceux qui accompagnaient Consalve prononcèrent son nom par hasard. A ce nom de Consalve, ce cavalier revint de la rêverie où il était plongé, et leur demanda si celui qui marchait seul était Consalve. Sitôt qu'on lui eut répondu que c'était lui-même : Je serai bien aise , dit-il assez haut, de voir un homme d'un mérile si extraordinaire, et de le pouvoir remercier de la grâce que j'en ai reçue. En disant ces paroles il s avança vei^s Consalve, en portant la main à la visière de son casque pour le saluer; mais lorsqu'il eut jeté les yeux sur son visage : 0 Dieu ! s'écria-t-il , est-il possible que ce soit Consalve? Et, le regardant attentivement, il demeura immobile, comme un homme frappt' d'une grande surprise et combattu par des sentimens bien difTérens. Après avoir demeuré quelque temps en cet état, Alamir s'écria tout d'un coup : Non, je ne dois pas laisser vivre celui a qui Zayde est destinée, ou celui à qui elle se destine elle-même. Consjilvc, qui avait paru

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rloiiiié de l'action et des premières paioles de ce cavalier, et qui néanmoins en altendait la suite avec trancjuillité, fut frappé, à son tour, d'une surprise extraordinaire, lorsfpi'il entendit les noms de Zayde et d'Alaniir, et qu'il jur^ca qu'il avait devant lui ce redoutalile rival qu'il allait chercher avec Jant de haine et de désir de vcnfjeance. Je ne sais , lui rép)ndi(-il , si Zayde m'est destinée ; mais si vous êtes le prince de Tharse , comme vous me donnez lieu de le croire, n'espérez pas d'en être possesseur que par ma mort. Vous ne le serez aussi que par la mienne, répliqua Alamir; et jenevr is que trop, par vos paroles, que vous êtes celui qui cause mon infortune. Consalvc n'entendit ces derniers mots que confusément; il se retira de quelques pas, et retint l'impatience qui l'emportait à combattre. Pour empêcher que leur combat ne fût interrompu , il ordonna à ceux qui le suivaient de s'éloigner, et il le leur ordonna avec tant d'autorité, qu'ils n'osèrent lui désobéir; mais ils s'en allèrent en diligence pour faire revenir quelques-uns des principaux oflieiers de l'armée qui venaient de quitter Consalvc , et qui ne pouvaient encore être fort éloignés : en même temps Consalvc et Alamîr commencèrent un combat où l'adresse et le courage firent paraitie tout ce qu'ils ont jamais eu de grand et d'admiiahlc.

ayS ZAYDE,

Alainîr fut blessé en tant d'endroits, que les forces commencèrent à lui manquer; et, bien que Consalve le fût aussi , la vue d'une prochaine victoire lui donnait une nouvelle ardeur qui le rendait maître de la vie de ce prince. Le roi, qui s'était trouvé proche du bois, attiré par les cris de ceux que Consalve avait fait éloigner, arriva dans cet endroit et sépara les combattans. Il apprit par l'écuyer d'Alamir, qui survint dans ce moment , le nom de son maître ; et Consalve , voyant que ce prince per* dait des ruisseaux de sang, commanda qu'on le secourût.

Si le roi eût suivi ses sentimens, il aurait donné des ordres contraires ; il se contenta néanmoins d'ordonner qu'on lui répondit de la personne du prince de Tharse , et tourna toutes ses pensées à la conservation de son favori. Il le lit transporter au camp. Alamir n'était pas en état d'être porté si loin, et on le mit dans un château qui se trouva assez proche. Sitôt que Consalve fut arrivé , le roi voulut voir le jugement des médecins sur ses blessures : ils l'assurèrent qu'il n'y avait rien à craindre pour sa vie. Dom Garcie ne put le quitter sans apprendre de sa bouche la cause de ce combat. Consarlve , qui ne lui cachait rien, lui en avoua la vérité; et le roi, craignant de nuire à sa santé par luie (rop loii-

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giie conversation , voulut le laisser en repos. Mais Consalve le retenant . Ne m'abandonne/, pas, seigneur, lui dit-il, au désordre et à la confusion de mes pensées ; aidez-moi à démêler le nouvel embarras où me mettent les actions et les paroles d'Alamir. Il me rencontre sans (ju'il paraisse me chercher ; il m'aborde comme un homme qui veut me faire des remercimens , et, tout d'un coup , je le vois surpris , troublé , et prêt à mettre l'épée à la main. Qu'a-t-il appris , en me voyant , qui lui ait fait changer de sentimens ? Qui lui fait imaginer que Zayde m'est destinée ou par Zulema ou par elle-même? Il ne peut avoir appris que de sa propre bouche que je suis son rival ; et , si elle lui a rendu compte de mon amour, ce n'est pas d'une manière qui puisse lui donner lieu de me craindre. Il sait bien aussi qu'elle ne m'est pas destinée par Zulema , qui ne me connaît point, qui ignore les sentimens que j'ai pour sa hlle, et dont la religion est si opposée à la mienne. Quel fondement peuvent donc avoir ses paroles , et par quelle raison mon visage attire-t-il sa colère plutôt que mon nom? Il est dillicile , mon cher Consalve, répondit le roi , de démêler cette aventure : j'y pense avec attention; mais je n'imagine rien ou je me puisse arrêter. Ne serait-ce point, repritil tout d'un coup , qu'Alamir vous aurait vu

dans la solitude d'Alphonse lorsque vous portiez le nom de Thëodoric , et que ce n'est qu'à votre visage qu'il vous a reconnu pour son rival? Ah! seigneur, répliqua Consalve , j'ai déjà eu la même pensée; mais je l'ai trouvée si cruelle, que je n'ai pu m'y arrêter. Serait-il possible qu'Alamir eût été caché dans ce désert? Serait-il possible que la joie qui me paraissait quelquefois dans les yeux de Zayde , et qui faisait tout mon bonheur, n'eût été que les restes de ce qu'avait produit la vue d'Alarnir? Mais, seigneur, continua-t-il , je ne quittais quasi point Zayde ; j'aurais vu ce prince s'il était venu chez Alphonse ; et, de plus, cette princesse sait qui je suis : il vient de la voir, il ne faut pas douter qu'elle ne le lui ait appris; ainsi, il connaissait Consalve pour l'amant de Zayde, lorsqu'il m'a rencontré. Je ne puis comprendre qui a causé un changement si prompt, et je trouve de l'impossibilité à tout ce que j'imagine. Etes-vous bien assuré, repartit le roi, qu'Alamir ait vu Zayde? 11 passa hier assez tard dans le camp; vous l'avez rencontré ce matin : il me semble qu'il est difficile d'avoir été à Talavera , et d'en être revenu en si peu de temps. Mais il m'est aisé de m'en éclaircir, ajouta-t-il; deux ofliciers de mes troupes ont dit qu'ils avaient passé la nuit au même lieu que ce prince, et nous saurons d'eux où ils l'ont

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rencoiilié. Le roi commanda à l'heure même qu'on lui fit venir ces olllciers; et, lorscjuils furent venus , il leur ordonna de dire en (jucl lieu et à quelle heure ils avaient trouvé Alaniir, Seigneur, répondit l'un dos deux, nous revenions hier d'Ariobisbc , où Ton nous avait envoyés; nous passâmes le soir dans un grand bois qui est à trois ou (juatre lieues du camp; nous mimes pied à terre, et nous nous endormîmes dans ce bois. J'entendis du bruit; je m'éveillai, et je vis d'assez loin , au travers des arbres , ce prince arabe qui parlait à une femme magnifiquement habillée. Après une longue conversation, cette femme le quitta, et vint s'asseoir avec une autre près du lieu où j'étais. Elles parlaient assez haut; mais je n'entendais pas ce qu'elles disaient, parce qu'elles parlaient une langue que je ne connais point, et qui n'est pas celle des Arabes. Elles nommèrent plusieurs fois Alamir; et, quoiqu'elles fussent tournées en sorte que je ne pouvais voir leur visage , il me sembla que celle qui avait parlé à ce prince pleurait extrêmement. Enfin, elles s'en allèrent; j'entendis marcher des chariots et beaucoup de chevaux du côté de Talavera. J'éveillai mon camarade; nous reprîmes notre chemin, et nous vimes de loin Alamir couché au pied d'un arbre, comme un homme qui se trouvait mal. Son

dcuyer me demanda s'il pourrait ariiver de ']onr au camp des Arabes; je lui dis que non, et ils ont passé la nuit dans le mémo village que nous.

Le roi se repentit d'avoir fait parler ces ofliciers, et, sitôt qu'ils furent retirés: Vous voyez, seigneur, dit Consalve, si j'ai eu tort de croire qu'Alamir avait vu Zayde. Mais trouvez -vous possible qu'elle soit sortie de Talavera , répondit le roi, puisqu'elle y est prisonnière? Mon malheur, répliqua Consalve, ne me laisse pas manquer aux choses qui me peuvent nuire. J'ai donné ordre , en partant , que Zayde eût la liberté de se promener hors de la ville toutes les fois qu'elle le voudrait : elle attendait Alamir dans ce bois. 11 avait raison de me mander qu'une affaire importante , qui ne regardait point la guerre, l'empêchait de s'arrêter dans ce camp. Il la vit donc hier; elle pleurait après l'avoir quitté : il est donc vrai que Zayde aime Alamir, et il ne me reste plus d'incertitude. Laissez -moi mourir, seigneur; abandonnez le soin d'un homme qui est trop persécuté de la fortune pour mériter vos bontés; je suis honteux d'être aimé de vous et d'être misérable.

Dom Garcie était sensiblement touché de l'état où il voyait Consalve, et il essayait de lui faire trouver quelque consolation dans les tdmoigna- £08 de son amitié.

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Le lendemain on sut que le prince de Tharse était très-dangereiiseiiient blessé; et, les jours suivans, la fièvre lui prit si violemment, (ju'on désespéra quasi de sa vie. Consalve s'imafjina que Zayde ne pourrait savoir le danger où était ce prince sans envoyer apprendre de ses nouvelles ; il donna charge à un de ses gens, à qui il se fiait, d'aller tous les jours au château où l'on pjardait Alamir, et de découvrir s'il ne venait personne pour essayer de le voir. Il eût bien voulu aussi s'éclaircir de cette ressemblance qui lui avait donné tant de curiosité; mais l'état dans lequel était ce prince avait tellement changé son visage, qu'il était impossible de distinguer aucun de ses traits.

Celui qui avait été chargé d'aller à ce château s'acquitta de sa commission avec soin; il apprit à Consalve que, depuis qu'Alamir était malade, on n'avait point demandé à lui parler; mais ([ue des gens inconnus venaient tous les jours savoir l'état de sa santé, sans dire le nom de ceux qui les y envoyaient. Quoique Consalve ne doutât point qu'Alamir ne fût aimé de Zayde, toutes les choses qui l'en assuraient lui donnaient une nouvelle douleur. Le roi entra dans sa tente, (ju'il était encore agité de l'afiliction qu'il venait (le recevoir; et, craignant fjue tant de déplaisirs ne ijiissent eniin sa vie en danger, il délen-

dit à ceux qui l'approchaient de lui parler d'Alamir et de la princesse Zayde.

Cependant la trêve était finie, et les deux armées ne demeuraient pas inutiles. Abderame assiégea une petite place dont la faiblesse ne lui faisait pas appréhender de résistance; néanmoins il arriva que le prince de Galice , proche parent de dom Garcie, qui s'était retiré dans cette place pour se guérir de quelques blessures qu'il avait reçues à la bataille , entreprit de la défendre, par une résolution où il y avait plus de témérité que de courage. Abderame s'en trouva si indigné , que , lorsque cette ville fut contrainte de se rendre, il fit trancher la tête à ce prince. Ce n'était pas la première fois que les Maures avaient abusé de leur victoire, et traité les plus grands seigneurs d'Espagne avec une inhumanité sans exemple. Dom Garcie fut extrêmement irrité de la mort du prince de Galice. Les troupes espagnoles ne le furent pas moins ; elles aimaient ce prince, et, déjà lassées de tant de cruautés dont on n'avait point tiré vengeance , elles s'assemblèrent en tumulte , et demandèrent au roi qu'on traitât Alamir de la même manière qu'on avait traité le prince de Galice. Le roi y consentit; il aurait été dangereux de refuser des troupes aussi animées. Il manda au roi deCordoue, qu'il ferait trancher la tète au prince

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de Tliarse sitôt qu'il serait en meilleur état, et que ses blessures permettraient d'en faire un spectacle public, et de lui ôter la vie sans qu'il parût qu'on n'eut fait que hâter sa mort.

Consalve ignorait, par les ordres que le roi avait donnés, ce qui se passait au sujet de ce prince. Quelques jours après, on lui vint dire qu'un écuyer de dom Olmond demandait à le voir. Il commanda qu'on le fit entrer; et cet écuyer, après lui avoir dit que son maître était bien fâché que les ordres du roi le retinssent à Bazagcl et l'empêchassent de venir apprendre de ses nouvelles, lui remit plusieurs lettres entre les mains. Consalve ouvrit celle qui s'adressait à lui, et y lut ces paroles :

Lettre de dom Olmond à Consalve.

« Si je ne savais combien vous aimez à faire n de grandes actions, je ne vous enverrais pas » la lettre que je vous envoie, et je croirais » faire une chose inutile de vous parler en » faveur de votre ennemi; mais je vous con- >•) nais trop pour douter que vous ne receviez » avec joie la prière que l'on m'oblige de vous n faire. Quelque justice qu'il y ait à traiter le » prince de Tharse comme on a traité le prince » de Galice, ce sera une action digne de vous

» de conserver un homme du mérite et de la » qualité d'Alamir. Il me semble aussi que » vous devez accorder quelque pitié à une » passion qui ne vous est pas inconnue. »

Le nom d'Alamir et la fin de cette lettre causèrent un trouble extraordinaire à Consalve : il demanda à l'écuyer de dom Olmond l'explication de ce que son maître lui mandait du prince de Galice; et, quoique cet écuyer ne dût pas croire qu'il ignorât ce qui s'était passé, il ne laissa pas de le lui apprendre en peu de mots. Consalve lut la lettre que dom Olmond lui envoyait; elle ne contenait que ces paroles :

Lettre de Félime a dom Olmond.

« Vous pouvez tout sur Consalve ; faites qu'il )) sauve Alamir de la colère du roi de Léon. )) En le garantissant de la mort qu'on lui pré- » pare, il ne lui sauvera pas la vie; ses bles- » sures la lui ùteront bientôt; et Consalve est » déjà assez vengé de ce malheureux prince , » puisqu'on est contraint de recourir à lui pour » sa conservation. Travaillez-y, je vous en » conjure; vous sauverez plus d'une vie en » sauvant celle d'Alamir. »

Ah! Zayde, s'écria Consalve, Félime n'écrit que par vos ordres, et vous m'ordonnez, par

TiisïOiRF, r.sPAG.xo 1-r. 2S7

cette lettre, de vous conserver Alumir. Quelle inhumanité est la vôtre, et à quelle extrémité me réduisez-vous î IS'est-ee pas assez que je supporte mes malheurs? Faut-il encore que je travaille à conserver celui qui les cause? Dois-jc m'opposer à la résolution du roi? Elle est juste; il a été contraint de la prendre, et je n'y ai point eu de part. Je devrais laisser périr Alamir, si je ne savais point qu'il est mon rival et qu'il est aimé de Zavde; mais je le sais, et cette raison, toute cruelle qu'elle est, ne me permet pas de consentir à sa perte. Quelle loi, reprit-il, me veux-je imposer, et quelle générosité m'ohlige à conserver Alamir? Parce que je sais qu'il m'ote Zayde, faut-il que je lui sauve la vie? Dois-je prétendre que, pour me l'accorder, le roi se mette au hasard de faire révolter son armée? Abandonnerai-je les intérêts de dom Garcie, pour m'arracher la douce espérance dont la mort d'xVlamir vient me flatter? Ce prince seul me dispute Zayde; et, quelque prévenue qu'elle soit en sa faveur, si elle ne doit jamais le revoir, je pourrais m'assurer d'être heureux.

Après ces paroles , il demeura long - temps dans un silence où il paraissait enseveli; ensuite il se leva tout d'un coup; et, quoiqu'il fût dans inie faiblesse extraordiiinire , il se lit conduire

chez le roi. Ce prince fut très-snrpris de le voir^ et il le fut encore davantage lorsqu'il sut ce qu'il venait lui demander.

Seigneur, lui dit Consalve , si vous avez quelque considération pour moi , il faut m'accorder la vie d'Alamir; je ne puis vivre, si vous consentez à sa mort. Que dites-vous , Consalve , lui repartit le roi; et par quelle aventure la vie d'un homme qui fait votre malheur devient-elle nécessaire à votre repos ? Zayde, seigneur, m'ordonne de la conserver, répliqua-t-il; je dois répondre à la bonne opinion qu'elle a de moi. Elle sait que je l'adore , et que je dois haïr ce prince; cependant elle m'estime assez pour croire que , loin de consentir à sa perte , je travaillerai à le garantir de la mort qu'on lui prépare. Elle veut bien tenir de moi la vie de son amant; je vous la demande par toutes vos bontés. Je ne dois pas écouter, lui repartit le roi, les sentimens que vous inspirent une générosité aveugle et un amour qui ne vous laisse plus de raison. Je dois agir selon mes intérêts et selon les vôtres. Le prince de Tharse doit mourir pour apprendre au roi de Cordoue à mieux user des droits de la guerre, pour apaiser mes troupes qui sont prêtes à se révolter. Il doit mourir pour vous laisser possesseur de Zayde, et ne plus troubler votre repos. Ah ! seigneur, reprit Consalve, trouverais je du repos

à voir Zayde- irritée contre moi et désespérée de la mort de son amant ? Je ne dois plus penser à disputer Zayde à Alamir vivant, ni à Alamir mort. Il ne faut pas se rendre diji;ne du mauvais traitement de la fortune par une opiniâtreté déraisonnable. Je veux que Zayde me plai{i;ne de ne m'avoir pas aimé, et je ne veux pas qu'elle puisse me mépriser ni me haïr. Prenez du temps, lui dit le roi , pour examiner ce que vous me demandez, et résolvez avec vous-même si vous le devez vouloir. Non, seigneur, répondit Consalve, je ne veux point avoir le loisir de changer de sentimens , et m'exposera combattre une seconde fois les fausses et flatteuses espérances que la pensée de la mort d'Alamir m'a déjà données. Je ne veux pas même que Zayde puisse croire que je sois irrésolu sur le parti que je dois prendre, et je vous demande la grâce de publier dés aujourd'hui que vous m'accordez la vie de ce prince. Je vous promets , lui répondit le roi , de vous en laisser le maître; mais attendez encore à le publier. Vous savez l'entreprise qui est faite sur Oropèze : les habitans doivent cette nuit nous en ouvrir les portes. Si ce dessein réussit, la joie d'un heureux succès mettra peut-être l'armée dans une disposition dont nous aurons moins à craindre. Félime sera entre nos mains : sachez par elle si Alamir est aimé. Éclaircissez votre

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