TOME I. jg
destinée, avant que de décider de celle de ce prince, et mettez -vous en état de prendre une résolution dont vous ne puissiez vous repentir. Mais, seigneur, répliqua Consalve , peut-être que Félime ne voudra pas m'apprcndre les sentimens de Zayde. Pour l'obliger à vous en instruire, interrompit le roi, mandez à domOlmond que vous ne ferez pas ce qu'elle désire, si vous ne savez les véritables raisons qui lui font prendre tant de part à la conservation d'Alamir. C'est dom Olmond qui est commandé pour entrer dans Oropèze, et vous saurez par lui tout ce qu'il vous est important de savoir. J'y consens, seigneur, répondit Consalve, à condition que vous me permettrez d'obliger les soldats à vous venir demander eux-mêmes la conservation d'Alamir, dans le même moment qu'on saura la prise d'Oropèze. Comme Félime sera prisonnière, dom Olmond pourra lui cacher la grâce que vous m'aurez accordée , jusqu'à ce qu'elle lui ait appris tout ce qui regarde ce prince. Zayde saura que j'ai obéi à ses ordres dans le moment que je les ai reçus, et elle jugera, par cette obéissance aveugle, que, si je renonce aux prétentions que j'avais sur son cœur, je n'étais pas indigne de le posséder.
Le roi consentit à tout ce que voulait Consalve ; mais en même temps il l'obligea d'écrire à dom
HISTOIRE F. SPAOOL K. 2f)T
Olmond de la manière dont ils l'avaionî résolu. Ce prince passa une partie de la nuit avec son favori, qui succombait sous l'elTort qu'il venait de faire , et qui sacrifiait à une exacte générosité, dont il n'attendait point de gloire, toutes les espérances d'une passion dont son àme était possédée.
Le lendemain dom Garcie reçut des nouvelles de l'entreprise d'Oropèze, qui avait réussi comme on l'avait espéré. Il le fit savoir à Consalve , et lui manda en même temps qu'il lui donnait la liberté de travailler à la conservation d'Alamir. Consalve, avec la même ardeur que si le succès de son dessein lui eût assuré la conquête de Zayde, se fit porter dans le camp; et, avec ce même visage et cette même voix dont il s'était servi en tant d'occasions pour inspirer aux soldats le courage de le suivre, il leur fit voir quelle bonté ils attireraient sur lui en voulant ôter la vie à un prince qui n'était entre leurs mains que pour l'avoir attaqué. Il leur dit que, par cette mort, dont on le croirait à jamais la cause, ils lui faisaient perdre l'bonneur qu'il avait acquis avec eux en tant de combats; qu'il allait à l'beure même se démettre du commandement de l'armée, et quitter l'Espagne; qu'ils cboisissent de lui voir prendre congé du roi ou d'aller dans ce moment lui demander la vie du prince de
Tharse. Les soldats lui laissèrent à peine ache-i ver ce qu'il avait résolu de leur dire; se jetant en foule autour de lui comme pour empêcher qu'il ne les quittât , ils le suivirent chez dom Garcie, si animés par les paroles de leur général , qu'il eût été aussi dangereux de leur refuser alors la conservation d'Alamir, qu'il l'aurait été quelques jours auparavant de leur refuser sa mort.
Cependant dom Olmond , parmi tous les soins que lui donnait une place dont il venait de se rendre maître, ne laissa pas de penser que l'intérêt de Consalve l'obligeait à entretenir Félime. Il demanda à la voir, avec autant de respect que si le droit de la guerre ne lui en eût pas donné une entière liberté. Il la trouva dans une tristesse profonde : ce qui s'était passé pendant cette journée, et une maladie considérable que sa mère avait depuis quelques jours , paraissaient le sujet de cette tristesse.
Sitôt qu'ils purent se parler sans être entendus : Eh bien , lui dit-elle, dom Olmond, avezvous travaillé auprès de Consalve, et sauverezvous Alamir? La destinée de ce prince est entre vos mains, madame, lui répondit-il. Entre mes mains ! s'écria-t-elle ; hélas I et par quelle aventure pourrais-je quelque chose pour le salut d'Alamir? Je vous réponds de sa vie, repartit-il ;
HISTOIRK ESPAOOLE. 295
mais, pour me mettre en pouvoir de tenir ma parole, il faut m'apprendre les raisons qui vous font prendre un intérêt si vif à sa conservation; et il fiiut me les apprendre avec une vérité exacte , aussi-bien que tout ce qui regarde les aventures de ce prince. Ah ! dom Olmond, que me demandez-vous? répondit Félime. A ces mots elle demeura quelque temps sans parler; puis, tout d'un coup, reprenant la parole : Mais ne savez-vous pas, lui dit-elle, qu'il est parent d'Osmin et de Zulema; que nous le connaissons il y a long-temps; que son mérite est extraordinaire; et n'est-ce pas assez pour avoir soin de sa vie? Le soin que vous en prenez , madame, répliqua dom Olmond , a des raisons plus pressantes ; s'il vous coûte trop de me les apprendre, il dépend de vous de ne le pas faire; mais vous trouverez bon aussi que je me dégage de ce que je viens de vous promettre. Quoi ! dom Olmond, répliqua-t-elle, la vie d'Alamir n'est qu'à ce prix ! Et que vous importe de savoir ce que vous me demandez ? Je suis bien fâché de ne pouvoir vous le dire, reprit dom Olmond; mais, madame, encore une fois, je ne puis rien autrement, et c'est à vous de choisir. Félime demeura long-temps les yeux baissés , dans un si profond silence, c|Ue dom Olmond en était surpris. Knlin , se déterminant tout d'un coup : Je vais
fah'e, lui dit-elle, la chose du monde que j^aurais le moins cru pouvoir obtenir de moi-même. La bonne opinion que j'ai de vous, et la confiance que j'ai en votre amitié, aident sans doute à me déterminer, aussi-bien que la conservation d'Alamir. Gardez-moi un secret inviolable, ajouta-1 elle, et écoutez avec patience le récit que j'ai à vous faire , qui ne peut être qu'un peu long.
HISTOIIIE DE ZAYDE ET DE FÉLIME.
Cid Raliis, frère du calife Osman, et qui pouvait lui disputer Fempire par le droit de la naissance, se trouva si malheureux et si abandonné de tous ceux qui lui avaient fait espérer de se déclarer pour lui, qu'il fut contraint de renoncer à SCS prétenlions, et de consentir à être relégué dans file de Chypre, sous le prétexte d'y commander. Zulema et Osmio, que vous connaissez, étaient ses enfans ; ils étaient jeunes, bien faits, et avaient donné plusieurs marques de leur valeur. Ils devinrent amoureux de deux personnes d'une beauté extraordinaire et d'une grande qualité; elles étaient sœurs, et sortaient de plusieurs princes qui avaient gouverné cette île avant qu'elle fût sous l'obéissance des Arabes. L'une s'appelait Alasinthe, et l'autre Be-
HISTOIRK ESPACE OU E. 2^5
lenie. Comme Osmiri et Zulema savaient bien la lancine (grecque, ils se firent aisément entendre de eelles qu'ils aimaient. Elles étaient elirétiennes; mais la dilléience de leur religion n'en apporta point dans leurs sentimens : ils s'aimèrent; et, sitôt que la mort de Cid Ilahis leur en eut laissé la liberté, Zulema épousa Alasinlhe, et Osmin épousa Beleuie. Ils cons-v-ntirent à laisser élever leurs enfans dans la religion ehrétienne, et firent espérer alors que dans peu de temps ils l'embrasseraient eux-mêmes. Je naquis d'Osmin et de lîelenie; et Zayde, de Zulema et d'Alasinthe. La passion de Zulema et celle d'Osmin les obligèrent de passer quelques années dans lile de Chypre; mais enfin, le désir de trouver quelques conjonctures favorables pour renouveler les prétentions de leur père, les rappela en Afrique. Ils eurent d'abord de grandes espérances; et, contre les règles de la politique, le calife qui succéda à Osman leur donna des emplois si consi('érables, qu'Alasinthe et l>elenie ne pouvaient se plaindre de leur éloignement ; mais, après cinq ou six années d'absence, elles commencèrent à s'en plaindre et à s'en affliger. Elles surent qu'ils avaient d'autres occupations que celles de la guerre; elles avaient de ,leurs nouvelles; mais, comme ils ne revenaient point, elles se crurent abandonnées. Alasinthe ne son-
gea plus qu'à Zayde, qui méritait déjà toute son attention , et Belenie ne pensa qu'à m'élever avec beaucoup de soin.
Lorsque nous commençâmes à sortir de l'enfance , Alasinthe et Belenie se retirèrent dans un château sur le bord de la mer. Elles y faisaient une vie conforme à leur tristesse : le soin qu'elles avaient de Zayde et de moi les obligeait néanmoins à vivre avec une grandeur et une magnificence qu'elles auraient peut-être abandonnées par leur propre inclination. Nous avions auprès de nous plusieurs jeunes personnes de qualité, et rien ne manquait à ce qui pouvait contribuer à notre éducation et aux divertissemens conformes à la retraite où l'on nous élevait. Zayde et moi n'étions pas moins liées par l'amitié que par le sang. J'avais deux années plus qu'elle ; il y avait aussi quelque différence dans nos humeurs; la mienne penchait moins à la joie; il était aisé de le connaître en nous voyant, aussibien que l'avantage que la beauté de Zayde avait sur la mienne.
Peu de temps avant que l'empereur Léon envoyât attaquer File de Chypre, nous étions un jour sur le rivage; la mer était tranquille; nous priâmes Alasinthe et Belenie de trouver bon que nous entrassions dans des barques pour nous promener. Nous primes plusieurs jeunes person-
HISTOIRE ESPAG.NOLE. 297
nés avec nous , et nous finies tourner vers de grands vaisseaux qui étaient à la rade. Comme nous approchâmes de ces vaisseaux , nous en vîmes détacher des chaloupes, et nous jugeâmes que c'étaient des Arabes qui venaient prendre terre. Ces chaloupes venaient vers nous comme nous allions vers elles. Il y avait dans la première plusieurs hommes magnifiquement habillés, et un, entre autres, qui, par son air noble et la beauté de sa taille, se faisait distinguer de tous ceux qui l'environnaient. Cette rencontre nous surprit; nous trouvâmes que nous ne devions pas avancer davantage, et qu'il ne fallait pas donner lieu de croire, à ceux qui étaient dans cette chaloupe, que la curiosité de les voir nous eut conduites de leur côté. Nous fîmes tourner notre barque sur la main droite ; la chaloupe que nous voulions éviter tourna comme nous, les autres allèrent droit à terre; celle-là nous suivit, et nous approcha assez pour nous faire voir que cet homme que nous avions distingué des autres était attaché à nous regarder, et qu'il était même bien aise de nous faire remarquer qu'il prenait plaisir à nous suivre. Zayde trouva notre aventure ap;réable , et fit encore tourner notre barque pour voir s'il nous suivrait toujours : pour moi j'en étais embarrassée sans en pouvoir dire la cause. Je regardai avec attention
celui qui paraissait le maître des autres, et, en le voyant de plus près , je lui trouvai dans le visage quelque chose de si fin et de si agréable , que je crus n'avoir jamais vu personne si capable de plaire. Je dis à Zayde qu'il fallait retourner auprès d'Alasinthe et de Belenie, et que, sans doute, lorsqu'elles nous avaient permis de nous promener, elles n'avaient pas cru que nous dussions trouver une pareille aventure. Elle fut de mon avis. Nous fi mes tourner vers la terre : la barque qui nous suivait passa devant nous , et alla débarquer près des autres chaloupes qui étaient d(^à arrivées.
Lorsque nous abordâmes , celui que nous avions remarqué, suivi d'un grand nombre des siens, s'avança pour nous donner la main, avec un air qui nous fit juger qu'il avait déjà appris qui nous étions de ceux qui étaient sur le rivage. Mon étonnement et celui de Zayde étaient extrêmes : nous n'étions pas accoutumées à nous voir aborder avec tant de liberté , et surtout par les Arabes, pour lesquels on nous avait inspiré une grande aversion. Nous crûmes que celui qui venait nous parler serait bien surpris, lorsqu'il trouverait que nous n'entendions pas sa langue ; mais nous fûmes bien surprises nousmêmes de l'entendre parler la nôtre avec toute la politesse de raucienne Grèce.
ÏI I s T O I II E ESPAGNOL K. 2CjC)
Je sais, madame, dit-il en s'adressant à Zayde, qui marchait la première, qu'un Arabe ne devrait pas être assez hardi pour vous approcher sans vous en avoir demandé la permission ; mais je crois que ce qui serait un crime à un autre est pardonnable à un homme qui a l'honneur d'être allié des princes Zulcma et Osmin. Touché du désir de voir ce qu'il y a de plus beau dans la Grèce, j'ai cru ne pouvoir mieux satisfaire ma curiosité qu'en commençant par l'ile de Chypre ; et mon bonheur me fait trouver, en y arrivant, ce que j'aurais cherché en vain dans toutes les autres parties du monde.
En disant ces paroles, il attachait ses regards tantôt sur Zayde et tantôt sur moi , mais avec tant de marques d'une véritable admiration, que nous ne pouvions quasi douter qu'il ne pensât ce qu'il venait de nous dire. Je ne sais si j'étais déjà prévenue, ou si la solitude où nous vivions servit à me rendre cette aventure plus agréable • mais j'avoue que je n'ai jamais rien vu de si surprenant. Alasinthe et Belenie, qui étaient assez éloignées , s'avancèrent vers nous, et envoyèrent en même temps demander le nom de celui qui venait d'arriver. Elles surent que c'était Alamir, prince de Tharse, fils de cet Alamir qui prenait la qualité de calife, et dont la puissance était si redoutable aux chrétiens. Elles savaient l'alliance qui était
entre ce prince et Ziilema; de sorte que , le respect qui lui était dû par sa naissance se joignant à la curiosité d'apprendre de leurs nouvelles , elles le reçurent avec moins de répugnance qu'elles n'en avaient d'ordinaire pour les Arabes. Aîamir augmenta par ses paroles la disposition qu'elles avaient à le recevoir favorablement; il leur parla de Zulema et dOsmin , qu'il avait vus il n'y avait pas long-temps , et il les blâma d'être capables d'abandonner deux personnes si dignes de les retenir. La conversation fut si longue sur le bord de la mer, et Alamir parut si agréable aux yeux même d'Alasinthe et de Belenie, que , contre l'habitude qu'elles avaient prise de fuir tout le monde, elles ne purent s'empêcher de lui offrir une retraite dans le lieu qu'elles habitaient. Alamir fit voir qu'il savait bien que la civilité devait l'empêcher d'accepter ce qu'on lui offrait; mais il fit voir aussi qu'il ne s'en pouvait défendre, par le plaisir de ne pas se séparer sitôt d'une compagnie qui lui donnait tant d'admiration. Il vint donc avec nous, et nous présenta un homme de qualité, pour qui il avait beaucoup de considération, qui s'appelait Mulziman, Le soir, Alamir continua à nous paraître tel que nous l'avions trouvé d'abord : j'étais surprise à tous momens de l'agrément de 5on esprit et de sa personne ; et cet étonne-
HISTOIRE ESPAGNOLE. 5oi
ment m'occupait si fort, qiio je devais bien soupçonner dès lors qu'il y avait quelque chose de plus que de la surprise. Il me sembla qu'il me regardait avec beaucoup d'attention, et qu'il me donnait de certaines louanges qui me faisaient voir que ma personne lui plaisait pour le moins autant que celle de Zayde.
Le lendemain, au lieu de partir, comme vraisemblablement il le devait faire, il engagea Alasinthe et Relenie à le retenir. 11 envoya quérir des chevaux arabes quil avait amenés; il les fit monter par plusieurs personnes qui étaient à lui, et les monta lui-même avec cette adresse si particulière à ceux de sa nation. Il trouva le moyen de passer trois ou quatre jours avec nous, et de gagner si bien l'esprit d'Alasinthe et de Belenie, qu'elles consentirent qu'il vint les revoir pendant le séjour qu'il ferait en Chypre. En nous quittant, il me fit entendre que, si j'avais été importunée de sa présence, et que , si je l'étais encore à l'avenir, je devais n'en accuser que moi-même. J'avais néanmoins remarqué que ses regards avaient souvent été attachés sur Zayde; mais souvent aussi je les avais vus attachés sur moi d'une manière qui m'avait paru si naturelle , que , joignant le langage de ses yeux à plusieurs choses qu'il m'avait dites, j'étais demeurée per-
502 ZàYDE,
suadée que j'avais fait quelque impression sur son cœur. 0 Dieu! que celle qu'il fît sur le mien fut véritable ! Sitôt que je l'eus perdu de vue , je me sentis une tristesse que je ne connaissais point. Je quittai Zayde , j'allai rêver; je ne me trouvai que des pensées confuses ; je m'ennuyai avec moi-même; je revins trouver Zayde, et il me sembla que j'allais la chercher pour parler d'Alamir. Je la trouvai occupée avec ses filles, à faire des festons de (leurs, et il ne me parut pas qu'elle se souvint d'avoir vu ce prince. Je me sentis de l'étonnement de la voir si attachée à ses fleurs , et je me trouvai si incapable de m'y amuser, que je l'en arrachai malgré elle. Nous allâmes nous promener. Je lui parlai d'Alamir ; je lui dis qu'il me paraissait qu'il l'avait fort regardée; elle me répondit qu'elle ne s'en était pas aperçue. J'essayai de démêler si elle avait remarqué l'attachement qu'il m'avait témoigné; mais il me sembla qu'elle n'y avait seulement pas pensé, et je demeurai si étonnée et si confuse de la différence de ce qu'avait produit en Zayde la vue d'Alamir , et de ce qu'elle avait produit en moi , que je m'en fis des reproches qui n'étaient déjà que trop justes.
Quelques jours après, Alamir vint nous revoir. Le jour qu'il y revint, Alasinthe et Belenie
HISTOIRE ESPAGNOL F,. r)0?)
étaient allées à im lieu dont elles ne devaient revenir que le soir. Alamir me parut plus aimable qu'il n'avait encore fait. Comme Zayde n'y était pas, mon malheur voulut que je le visse sans qu'il eut d'autre attention que celle de me regarder; et il me lit paraître tant d'inclination, que celle qnp j'avais pour lui acheva de me persuader que je lui plaisais, comme il me plaisait. Il nous quitta devant l'heure que Zayde devait revenir, et d'une manière qui me donna lieu de me flatter qu'il ne songeait pas à la voir. Elle revint long-temps après, et je fus bien étonnée, lorsque Alasiuthe et elle nous dirent qu'elles l'avaient trouvé près du château, et qu'il était venu les conduire jusqu'à la porte. Il me sembla que, par le temps qu'il était parti, il devait être déjà bien éloigné lorsqu'elles étaient arrivées , et que, s'il ne les eût attendues, il ne les aurait pas rencontrées. J'eus quelque inquiétude de cette pensée ; néanmoins je crus que le hasard seul pouvait avoir fait ce que je m'imaginais , et je demeurai à attendre le temps de revoir Alamir avec une impatience que je n'avais jamais sentie. Il vint quelques jours après porter à Alasinthe la nouvelle de la guerre que l'empereur Léon avait dessein de faire dans l'Ile de Chypre. Cette nouvelle, qui était si importante, lui servit plusieurs fois de prétexte pour nous revoir ; et ,
lorsqu'il nous revit , il continua à me témoigner les mêmes sentimens qu'il m'avait déjà fait paraître. 11 fallait que je me servisse de toute ma raison pour ne lui pas laisser voir les dispositions que j'avais pour lui. Peut-être que ma raison aurait été inutile , si les soins que je lui voyais quelquefois pour Zayde n'eussent aidé à me retenir. Je n'attribuais pourtant qu'à une politesse naturelle ce qu'il faisait pour lui plaire, et son adresse savait me cacher ce qui m'aurait pu donner d'autres pensées.
Nous fûmes avertis que l'armée navale de l'empereur était proche de nos côtes. Alamir persuada Alasinthe et Belenie de quitter le lieu où nous étions; et, quoique notre religion ne nous fit pas appréhender les troupes de l'empereur, l'alliance que nous avions avec les Arabes, et les désordres que cause la guerre, nous obligèrent à suivre le conseil d'Alamir et d'aller à Famagouste. J'en eus de la joie , parce que je pensai que je serais dans le même lieu qu'Alamir, et que Zayde et moi ne serions plus logées ensemble. Sa beauté m'était si redoutable, que j'étais bien aise qu'Alamir me vît sans la voir. Je crus que je m'assurerais entièrement des sentimens qu'il avait pour moi , et que je verrais si je devais m'abandonner à ceux que j'avais pour lui : mais il y avait déjà long-temps qu'il n'était
lirSTOIBE ESPAGNOLE. 5of)
j)lii.s en mon pouvoir de disposer de mon cœur. Je suis néanmoins persuadée que, si j'eusse eu alors la même connaissance de l'humeur d'Alaniir, que celle que j'ai eue depuis, j'aurais pu me défendre de l'inclination (|iii m'entraînait vers lui; mais , comme je ne coiuiaissais que les qualités agréables de son esprit et de sa personne, et qu'il paraissait attaché à moi, il était diflicile de résister à cette inclination qui était si violente et si naturelle.
Le jour que nous arrivâmes à Fama,o-ouste, il vint au-devant de nous. Zayde était ce jour-là d'une beauté si admirable, qu'elle parut aux yeux d'Alamir ce qu'Alamir paraissait aux miens, c'est-à-dire la seule personne que l'on pût aimer. Je m'aperçus de l'attention extraordinaire qu'il avait à la regarder. Lorsque nous fumes arrivées, Alasinthe et Belenie se séparèrent; Alamir suivit Zayde sans chercher même un prétexte à me quitter. Je demeurai pénétrée de la plus grande douleur que j'eusse jamais sentie. Je connus, par sa violence, le véritable attachement que j'avais pour ce prince. Cette connaissance augmenta ma tristesse; j'envisap-eai l'horrible malheur où j'étais ploui^ée par ma faute; mais, après m'ètrc bien affligée, il me revint quelque rayon d'espérance : je me flattai , comme toutes les personnes qui aiment, et je
5()G ZAYIJE,
m'imaginai que des raisons que j'ignorais avaient rausé ce qui venait de me déplaire. Je ne fus pas long-temps dans cette faible espérance. Alamir avait voulu , pendant quelque temps , nous laisser croire , à Zayde et à moi , qu'il nous aimait , pour se déterminer ensuite selon la manière dont il serait traité de l'une et de l'autre; mais la beauté de Zayde, sans le secours de l'espérance, Tentraina entièrement; il oublia même qu'il avait voulu me persuader qu'il s'était attaché à moi ; je ne le vis presque plus , il ne me chercha que pour chercher Zayde; il l'aima avec une passion ardente; et enfin je le vis pour elle , comme j'eusse été pour lui , si la bienséance m'eût permis de faire voir mes senti mens.
Je ne sais s'il est nécessaire que je vous dise ce que je souflVais, et les divers mouvemens dont mon cœur était combattu : je ne pouvais supporter de le voir auprès de Zayde, et de l'y voir si amoureux; et, d'un autre côté, je ne pouvais vivre sans lui. J'aimais mieux le voir avec Zayde que de ne le point voir. Cependant, au lieu que ce qu'il faisait pour elle diminuât ma passion, il ne servait qu'à l'augmenter. Toutes ses paroles et toutes ses actions étaient tellement propi'es à me plaire , que , si j'eusse pu inspirer une conduite à ceux qui m'auiaient
aimde, je l'aurais prescrite telle qu'Alamir l'avait pour Zayde. Il est Arai aussi que l'amour est si dangereux à voir, qu'il ne laisse pas d'enflammer, lors même qu'il ne s'adresse pas à nous. Zayde me rendait compte des senti mens qu'il avait pour elle et de réloignement quelle avait pour lui. Quand elle m'en parlait ainsi , j'étais quelquefois prête à lui avouer l'état où j'étais, afin de l'engager, par cet aveu, à ne pas souffrir la continuation de l'amour de ce prince; mais je craignais de le lui faire paraître plus aimable, en lui montrant combien il était aimé : néanmoins je me fis une loi de ne point rendre de mauvais offices à Alamir. Je connaissais si bien l'iiorrible malbeur de n'être pas aimée, que je ne voulais pas contribuer à le faire sentir à un bomme que j'aimais si véritablement. Peut-être que ce qui m'aida à soutenir ce que j'avais résolu , ce fut le peu d'inclination que Zayde avait pour lui.
Les troupes de l'empereur étaient si considérables, que l'on ne douta point que Cbvpre ne fût bientôt en sa puissance. Sur le bruit de ce siège , Zulema et Osmin sortirent enfin du profond oubli où ils étaient depuis si long-temps. Le calife commençait à les craindre, et paraissait dans le dessein de les éloigner. Ils voulurent le prévenir; ils demandèrent le comnia«i-
5o8 ZAYDE, ■
(loment des troupes (jiie l'on envoyait an seconrs de Chypre, et nous les vîmes ariiver, lorsque nous les attendions le moins. Ce fut une joie sensible pour Alasintlie et pour Belenie : c'en aurait été une pour moi si j'en avais été capable; mais j'étais accablée de tristesse; et l'arrivée de Zulema m'en donna une nouvelle , par la crainte cju'il ne favorisât les desseins d'Alamir. Ce que j'appréhendais arriva. Zulema, que son séjour en Afrique avait attaché plus fortement que jamais à sa religion, souhaitait avec ardeur que Zayde quittât la sienne. Il était parti de Tunis dans le dessein de l'y mener et de la faire épouser au prince de Fez, de la maison des Ydris; mais le prince de Tliarse lui parut si digne de sa fdle , qu'il approuva les sentimens qu'il avait pour elle. Je sentis bien alors que, si je ne voulais pas contribuer à empêcher Zayde d'aimer Alamir, c'était pourtant la chose du monde que je craignais le plus que de le voir lieureux par elle.
La passion de ce prince était devenue si violente, que tous ceux qui le connaissaient ne pouvaient assez s'en étonner. Mulziman, dont je vous ai parlé, et que j'entretenais quelquefois parce qu'il était aimé d'Alamir, m'en paraissait dans un étonnement qui me fit juger qu'il fallait que ce prince eût été bien éloigné jusques alors
ii 1 s 1 o 1 1{ i: i: s V v g \ o l e. 5oi)
(l'avoirdes passions violentes. Alamir fit connaître à Zulema les scntiniens qu'il avait pour Zaytie, et Zulema fit entendre à Zaych; qu'il souhaitait qu'elle épousât Alamir. Sitôt qu'elle eut appiis une chose qu'elle avait tant appréhendée, elle me le vint dire avec beaucoup de marques d'inquiétude. J'avoue que j'avais peine à compieiidi(^ sa douleur, et qu'il me paraissait dillicile d'avoir tant d'aflliction pour être destinée à passer sa vie avec Alamir. Cet infidèle avait si bien oublié les sentiraens qu'il m'avait fait paraître, que, ayant appris par Zulema la répugnance que Zayde avait témoignée pour lui , il vint m'en faire ses plaintes et implorer mon secours. Toute ma raison et toute ma constance furent prêtes à m'abandonner : je sentis un trouble et une émotion dont il se serait aperçu, s'il n'eût été troublé lui-même par la même passion qui m'agitait. Enfin, après un silence qui ne parlait peut-être que trop : Je suis plus étonnée que personne, lui disje, de la répugnance que Zayde témoigne aux volontés de Zulema ; mais je suis aussi moins propre que personne à la faire changer. Je parlerais contre mes propres sentimens; et le malheur d'être attachée à une personne de votre nation m'est si connu , que je ne puis conseiller à Zayde de s'y exposer. Relenie m'a fait connaître ce malheur depuis que je suis née, et je crois
3lO Z AY DE ,
qu'Alasinthe en a si bien instruit sa fille, qu'il sera dillicile de la faire consentir à ce que vous souhaitez; et, pour moi, je vous assure, encore une fois , que j'en suis moins capable que personne. Alamir fut très-afni.f:ë de me trouver dans des dispositions qui lui étaient si peu favorables; il espéra de me gagner en me laissant voir toute sa douleur et toute la passion qu'il avait pour Zayde. J'étais au désespoir de tout ce qu'il me disait; mais je ne laissais pas de le plaindre, par la conformité de nos malheurs. Je n'avais pas un sentiment qui ne fut combattu par un autre : l'éloignement que Zayde avait pour lui me donnait quelque joie , par le plaisir de la vengeance que je goûtais pleinement; et néanmoins ma gloire était blessée de voir mépriser un homme que j'adorais.
Je résolus d'avouer à Zayde l'état de mon cœur ; et , devant que de le faire , je la pressai d'examiner avec elle-même si elle était capable de résister toujours au dessein qu'avait Zulema de lui faire épouser Alamir. Elle me dit qu'il n'y avait point d'extrémité où elle ne se portât, plutôt que de se résoudre à épouser un homme d'une religion si opposée à la sienne , et dont la loi permettait de prendre autant de femmes qu'on en trouvait d'agr^'ables ; mais qu'elle ne croyait pas que Zulema la voulût conîraindro,
II I s T () I R K E S P \ G .\ O I. E. > I I
et que, quand il le voudrait, Alasiiithc trouverait les moyens de l'en empêcher. Ce que me dil Zayde me donna toute la joie dont j'étais caj»;tble, et je commençai à lui vouloir dire ce que j'avais résolu de lui avouer; mais j'y trouvai plus de peine et plus d'embarras que je ne l'avais pensé. Enfin , je surmontai tous les mouvemens d'orgueil et d^tionle qui s'opposaient à ma résolution , et je lui appris , avec beaucoup de larmes, l'état où j'étais. Elle en fut dans un étonnement extrême , et me parut aussi touchée de mon malheur que je pouvais le désirer. Mais pourquoi, me dit-elle, avcz-vous caché si soigneusement vos sentimens à celui qui les a lait naître? Je ne doute point que, s'il les avait découverts d'abord, il ne vous eût aimée; et je crois que, s'il en savait quelque chose, l'espérance d'être aimé de vous , et les traitemens qu'il reçoit de moi, l'obligeraient bientôt à me quitter. Ne voulez-vous point, ajouta-t-elle en m'embrassant, que j'essaie à lui faire entendre qu'il doit s'attacher à vous plutôt qu'à moi ? Ah ! Zayde , repris-je, ne m'ôtez pas la seule chose qui m'empêche de mourir de douleur; je ne survivrais pas à celle que j'aurais, si Alamir avait appris mes sentimens ; j'en serais inconsolable, par le seul intérêt de ma gloiie ; mais je le serais encore pail'intérêt de ma passion, .le puis me flatter qu'il
3 12 Z A y IJ E ,
nraimerait, s'il savait que je Taimasse. Je sais bien néanmoins que Ton n'est jDas aimée pour aimer ; mais enfin , c'est une espérance , et , quelque fiiihlc qu'elle soit, je ne veux pas me l'ôter, puisque c'est la seule chose qui me reste. Je dis encore tant d'autres raisons à Zayde , pour lui faire voir que je ne devais pas découvrir mes sentimens à Alamir, qu'elle en (J^eura d'accord avec moi , et je trouvai beaucoup de soulagement à lui avoir ouvert mon cœur et à me plaindre avec elle.
Cependant la guerre continuait toujours , et l'on voyait bien qu'il était impossible de la soutenir encore long-temps. Tout le plat pays était conquis , et Famagouste était la seule ville qui ne se fut pas rendue. Alamir s'exposait tous les jours avec une valeur où il paraissait du désespoir. Mulziman m'en parlait avec une affliction extrême. Il me fit voir si souvent comble nil était surpris de l'attachement que ce prince avait pour Zayde , que je ne pus m'empêcher de lui en demander la cause , et de le presser de me dire si Alamir n'avait jamais été amoureux avant que d'avoir vu Zayde. 11 eut quelque peine à m'avoucr ce qui faisait son étonnement ; mais je l'en conjurai si fortement, qu'enfin il me conta les aventures de ce prince. Je ne vous en dirai pas tout le détail, parce qu'il serait trop long; je vous
HISTOIRE ESPAGNOL h. D I :>
apprendrai seulement ce qui est nécessaire pour vous f^iire connaître Alamir et mon malheur.