‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 33 sur 37 · HISTOIRE D ALAMIR, PRI.\CE DE TIIARSE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D ALAMIR, PRI.\CE DE TIIARSE

Je vous ai dtjà appris la naissance de ce prince : ce que je vous ai dit de sa personne et de mes sentimens vous a dû persuader qu'il est aussi aimable qu'un homme peut l'être; aussi avaitil pensé, dès sa première jeunesse, à se faire aimer; et, quoique la manière dont vivent les femmes arabes soit entièrement opposée à la galanterie, l'adresse d'Alamir et le plaisir de surmonter des difficultés lui avaient rendu facile ce qui aurait été impossible à un autre. Comme ce prince n'est point marié, et que sa religion permet d'avoir plusieurs femmes, il n'y avait point à Tharse de jeune personne qui ne se flattât de l'espérance de l'épouser. Il était bien aise que cette espérance servit à le faire traiter plus favorablement; mais il était bien éloigné, par son inclination, de prendre un engagement qu'il ne pût rompre. Il ne cherchait que le plaisir d'être aimé, celui d'aimer lui était inconnu. Il n'avait jamais eu de véritable passion; mais, sans en ressentir, il savait si bien l'art d'en faire paraître, qu'il avait persuadé son amour à toutes celles qu'il en avait trouvées dignes. Il est vrai

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aussi que, dans le temps qu'il songcail à plaiie, le désir de se faire aimer lui donnait une sorte d'ardeur qu'on pouvait prendre pour de la passion ; mais, sitôt qu'il élait aimé, comme il n'avait plus rien à désirer, et qu'il n'était pas assez amoureux pour trouver du plaisir dans l'amour seul, séparé des difficultés et des mystères, il ne songeait qu'à rompre avec celle qu'il avait aimée, et à se faire aimer d'une autre.

Un de ses favoris, appelé Selemin, était le confident de toutes ses passions, et en avait luimême d'aussi légères. Les Arabes célèl^rent de certaines fêtes en divers temps de l'année; c'est le seul temps qui donne quelque liberté aux femmes : il leur est permis alors de se promener dans les villes et dans les jardins; elles assistent, mais toujours voilées , à des jeux publics qui se font durant quelques jours. Alamir et Selemin attendaient ce temps avec impatience : il ne se passait jamais sans qu'ils eussent découvert quelques beautés qui leur étaient inconnues, et qu'ils n'eussent trouvé le moyen de leur parler et d'avoir quelque intelligence avec elles.

A une de ces fêtes, Alamir vit une jeune veuve appelée Naria , dont la beauté , la richesse et la vei'tu étaient cxlraordinaiies. Le hasard la lui lit \()\v dévoilée, comme elle j)ariait à une de ses

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esclaves. Il fut surpris des cliarmes de son visage : elle fut IrouhK'c de la vue de ce prince, et demeura (piclquc temps à le regarder. Il s'en aperçut, il la suivit, et essaya de lui faire remarquer qu'il la suivait. Enfin , il avait vu une belle personne et en avait été regardé ; c'était assez pour lui donner de l'amour et de Tcspéranee. Ce qu'il apprit de la vertu et de l'esprit de Naria, lui redoubla l'envie de s'en faire aimer et le désir de la revoir. Il la chereba avec soin ; il passait incessamment autour de chez elle sans l'apercevoir, ni sans croire en être vu ; il se trouvait sur son chemin, lorsqu'elle allait aux bains. Deux ou trois fois il fut assez heureux pour voir son visage; et, toutes les fois qu'il le vit, il le trouva si beau, et en fut si toucJié, qu'il crut que Naria était destinée pour arrêter ses inconstances.

Plusieurs jours se passèrent sans que ce prince reçut aucune marque qui lui pût faire juger que Naria approuvait son amour, et il commençait à en avoir un chagrin qui troublait sa joie ordinaire. Néanmoins il n'abandonnait pas le dessein de se faire aimer de deux ou trois autres belles personnes, et surtout d'une fille appelée Zoromade , très-considcrabh^ par le rang de son père et par sa beauté. Les dilficultés de la voir surpassaient encore, s'il était possible, celles de

voir Naria; mais il était persuadé que cette belle fille les aurait surmontées, si elle n eût pas été en la puissance d'une mère qui la gardait avec un soin extrême. Ainsi, il n'était pas si pressé du désir de vaincre ces obstacles que la résistance de Naria, qui ne venait que d'elle seule. 11 avait tenté plusieurs fois, mais inutilement, de gagner ses esclaves, pour savoir les jours qu'elle sortait et les lieux où il la pouvait voir; enfin, un de ceux qui lui avaient résisté avec le plus d'opiniâtreté lui promit de l'avertir de tout ce qu'elle fierait. Deux jours après il lui dit qu'elle allait à un jardin admirable qu'elle avait liors de la ville, et que, s'il voulait se promener autour des murailles de ce jardin, il y avait des lieux élevés d'où il pourrait la voir. Alamir ne manqua pas de se servir de cet avis; il sortit de Tharse déguisé, et passa toute l'après-dinée autour de ces jardins.

Sur le soir, comme il était prés de s'en retourner, il entendit ouvrir une porte; il regarda, et aperçut l'esclave qu'il avait gagné, qui lui faisait signe de s'apj:rocber. Il crut que Naria se promenait, et qu'il la verrait de cette porte; il s'avança , et se trouva dans un cabinet superbe et rempli de tous les ornemcns qui pouvaient l'embellir; mais aucun ne le frappa si vivement que la vue de Naiia assise sur des carreaux sous un

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pavillon magnifique, comme on représente la déesse des amours : deux ou trois de ses femmes étaient dans un coin du cabine!. Alamir ne put s'empêcher d'aller se jeter à ses pieds, avec un air si rempli de transport et d'étonnemcnt , qu'il augmenta le trouble modeste qui paraissait sur le visage de cette belle personne.

Je ne sais, lui dit-elle en l'obligeant à se relever, ? je devais vous montrer tout d'un coup l'inclination que j'ai eue pour vous, après vous l'avoir cachée si long-temps. Je crois que je vous l'aurais cachée toute ma vie , si vous aviez pris moins de soin de me faire voir celle que vous avez eue pour moi; mais j'avoue que je n'ai pu résister à une passion soutenue par si peu d'espérance. Vous m'avez paru aimable dès le premier moment que je vous ai vu ; j'ai cherché à vous voir sans que vous me vissiez, avec plus de soin que vous ne m'avez cherchée ; enfin, j'ai voulu mieux connaître la passion que vous avez pour moi , et m'en assurer par vos paroles , comme vous m'en avez assurée par vos actions.

Quelles assurances, grand Dieu! cherchait Naria dans les paroles d'Alamir? Elle n'en connaissait guère le charme trompeur et inévitable. Il surpassa les espérances qu'elle avait conçues de son amour, et, par son esprit flatteur et insinuant , il acheva de se rendre maître du cœur de

i-ette belle personne. Elle lui promit de le revoir au môme lieu. Il s'en revint à Tliarsc, persuadé qu'il était l'homme du monde le plus amoureux , et il s'en fallut peu qu'il ne le persuadât à Mulziman et à Selemin. 11 revit plusieurs fois Naria , qui lui fit voir la plus grande inclination et le plus véritable attachement que l'on ait jamais eus; mais elle lui apprit qu'elle savait la disposition qu'il avait au changement; qu'elle était incapable de partager son cœur avec quelque autre ; que , s'il voulait conserver le sien , il fallait qu'il ne pensât qu'à elle seule; et qu'elle romprait avec lui sur le premier sujet de jalousie qu'il lui donnerait. Alamir répondit avec tant de sermens et tant d'adresse, qu'il persuada Naria d'une fidélité éternelle ; mais il fut blessé de la seule pensée d'un engagement si exact ; et , comme il n'y avait plus d'obstacles ni de difficultés à la voir, son amour commença à se ralentir; néanmoins il lui témoigna toujours la môme passion. Comme elle n'avait point eu d'autre pensée que de l'épouser, elle croyait qu'il n'y avait point d'obstacles, puisqu'elle l'aimait et qu'elle en était aimée ; si bien qu'elle commença à lui parler de leur mariage. Alamir fut surpris de ce discours; mais son adresse empêcha sa surprise de paraître, et Naria crut que dans peu de jours elle épouserait ce prince.

iiiSToir. r. r. s i»Ac;.\o L r.. juj

Depuis que l'amour qu'il avait pour rllo avait ( ommencé à diminuer, il avait redoublé ses soins pour Zoromade ; et , par le secours d'une tante de Selemin, que la faveur de son neveu rendait complaisante aux passions du prince, il avait trouvé le moyen de lui écrire. L'impossil)ilité de la voir était toujours pareille, et parlà sa passion était toujours augmentée.

Il n'avait d'espérance qu'en une fête qui se fait au commencement de l'année. La coutume a établi de se faire des présens magnifiques pendant cette fête , et l'on ne voit dans les rues que des esclaves chargés de tout ce qu'il y a de plus rare. Alamir envoya des présens à plusieurs personnes. Comme Naria avait de la fierté et de la grandeur, elle n'en voulait point recevoir de considérables. Il lui donna des parfums d'Arabie qui étaient si rares qu'il n'y avait que ce ])rince qui en eut : il tes lui envoya avec tous les ornemens qui pouvaient les rendre agréables. Jamais Naria n'avait été plus vivement touchée de passion pour ce prince; et, si elle eût suivi les mouvemens de son cœur, elle serait demeurée chez elle à penser à lui , et aurait renoncé à tous les divertissemens où elle ne l'aurait pu voir. Néanmoins , comme elle était priée par la mère de Zoromade d'aller chez elle à une sort** de festin qui se faisait pendant la fête, elle n«

put s'en dispenser; elle y alla , et , en entrant dans un grand cabinet, elle fut surprise de sentir les mêmes parfums qu'Alamir lui avait envoyés. Elle s'arrêta avec étonnement pour demander d'où venait une odeur atissi agréable. Zoromade, qui était fort jeune et peu accoutumée k cacher quelque chose , rougit, et fut embarrassée. Sa mère, voyant qu'elle ne répondait point , prit la parole, et dit , comme elle le pensait en effet, que c'était la tante de Selemin qui les avait envoyés à sa fille. Cette réponse ne laissa plus de doute à Naria que ces présens ne vinssent du prince. Elle les vit avec les mômes ornemens qu'elle avait reçu les siens , et même avec quelque chose de plus. Cette connaissance lui donna une douleur si vive , qu'elle feignit de se trouver mal , et s'en alla chez elle aussi malade en effet qu'elle voulait le paraître. Elle était fiére et sensible : l'idée d'être trompée par un homme qu'elle adorait la mettait, dans un état pitoyable; mais avant que de s'abandonner au désespoir, elle résolut de s'éclaircir de l'infidélité de ce prince.

Elle lui manda qu'elle était malade , et qu'elle ne pourrait aller , pendant la fête , à aucun des divertissemens publics. Alamir la vint voir ; il l'assura qu'il abandonnerait aussi tous ses divertissemens , puisqu'elle ne s'y trouverait pas ;

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onliii il lui parla d'une manière qui la persuada quasi qu'elle lui faisait injustice de le soupçonner. Néanmoins, sitôt qu'il fut sorti, elle se leva , et se déguisa de manière qu'il ne pouvait la reconnaître. Elle alla dans les lieux où elle crut pouvoir le trouver ; et le premier objet qui s'offrit à sa vue, fut Alamir déguisé; mais il ne le pouvait être pour elle; elle le reconnut qui suivait Zoromade ; et , pendant les jeux qui se faisaient , elle le vit toujours attaché auprès de cette belle fille. Le lendemain elle le suivit encoi^ ; mais , au lieu de le voir chercher Zoromade, elle le vit déguisé d'une autre façon , et attaché auprès d'une autre personne. D'abord sa douleur fut moindre , et elle eut de la joie de penser qu'Alamir n'avait parlé à Zoromade que par occasion ou par divertissement. Elle se mêla parmi les femmes qui étaient avec cette jeune personne qu'Alamir suivait ; et elle s'en approcha de si près , qu'au tournant d'une place où cette jeune personne était arrêtée , elle entendit Alamir lui parler avec ce même air et ces mêmes paroles qui lui avaient si bien persuadé son amour. Jugez de ce que devint Naria , et la cruelle douleur qu'elle sentit. Elle se serait trouvée heureuse dans ce moment, si elle avait pu croire que Zoromade eût été le seul attachement d'Alamir; elle aurait cru au moins que

l'inclination qu'il aurait eue pour cette belle personne aurait causé son changement : elle aurait pu se flatter d'avoir été aimée de lui, devant qu'il se fût attaché à Zoromade; mais, en voyant qu'il était capable de donner les mêmes soins et de dire les mômes paroles à deux ou trois en même temps , elle voyait qu'elle n'avait occupé que son esprit et non pas son cœur, et qu'elle n'avait fait que son amusement sans faire sa félicité.

C'était une aventure si cruelle pour une personne de son humeur , qu'elle n'avait pas la force de la supporter. Elle s'en retourna chez elle, accablée de douleur et d'affliction. Elle y trouva une lettre d'Alamir , qui l'assurait qu'il était renfermé chez lui , et qu'il ne pouvait rien voir , puisqu'il ne la voyait pas. Cette tromperie lui faisait juger de quel prix avaient été toutes les actions passées d'Alamir, et elle mourait de honte d'avoir fait si long-temps son bonheur d'un attachement qui n'avait été qu'une trahison. Elle se détermina bientôt à ce qu'elle devait faire : elle lui écrivit tout ce que la douleur, la tendresse et le désespoir peuvent faire penser de plus vif et de plus passionné; et, sans lui apprendre ce qu'elle devenait, elle lui disait un éternel adieu. Il fut surpris de cette lettre, et même il en fut affligé. La beauté et l'esprit de Naria étaient à un si haut point , qu'ils ren-

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(laient sa perte fàclicuse, iiiènKî à riiumeiir inconsdiiite trAhunir.

Il alla conter son aventure à Mulziman, qui lui fit quelque lion te de son procédé. Vous vous trompez, lui dit-il, si vous êtes persuadé que la manière dont vous en usez avec les femmes ne soit pas contraire aux véritables sentimens d'un honnête homme. Alamir fut touché de ce reproche. Je veux me justifier auprès de vous, lui répondit-il, et je vous estime trop pour vouloir vous laisser une méchante opinion de moi. Croyezvous que je fusse assez déraisonnable pour ne pas aimer avec fidélité une personne qui m'aimerait véritablement? IMais croyez-vous vous justifier , interrompit Mulziman, en accusant celles que vous avez aimées? Y en a-t-il quelqu'une qui vous ait trompé ? et Naria ne vous aimait -elle pas avec une passion sincère et véritable ? Naria croyait m'aimer, répliqua Alamir; mais elle aimait mon rang , et celui où je pouvais l'éîever. Je n'ai trouvé que de la vanité et de l'ambition dans toutes les femmes ; elles ont aimé le prince , et non pas Alamir. L'envie de faire une conquête éclatante, et le désir de s'élever et de sortir de cette vie ennuyeuse où elles sont assujetties, a fait en elles ce que vous appelez de l'amour, comme le plaisir d'être aimé et l'envie de surmonter des diflicultés font en moi ce qui leur

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paraît de la }Dassion. Je crois que vous faites injustice à Naria, dit Mulziinan^ et qu'elle aimait véritablement votre personne. Naria m'a parlé de m'épouser aussi-bien que les autres, répondit Alamir, et je ne sais si sa passion était plus véritable. Quoi ! reprit Mulziman, vous voulez qu'on vous aime, et qu'on ne pense pas à vous épouser ? Non , dit Alamir , je ne veux pas cp^i'on pense à m'épouser, quand je suis au-dessus de celles qui y prétendent. Je voudrais qu'on y pensât, si l'on ne me connaissait pas pour ce que je suis , et qu'on crût faire une faute en m'épousant. Mais, tant qu'on me regardera comme un prince qui peut donner de l'élévation et quelque liberté, je ne me croirai pas obligé à une grande reconnaissance du dessein qu'on aura de m'épouser, et je ne le prendrai jamais pour de l'amour. Vous verrez, ajouta-t-il, que je ne serais pas incapable d'aimer fidèlement, si je pouvais trouver une personne qui m'aimât sans connaître ce que je suis-Vous voulez une chose impossible pour faire voir votre fidélité, repartit Mulziman; et, si vous étiez capable de constance, vous en auriez, sans attendre des occasions extraordinaires.

L'impatience de savoir ce qu'était devenue Naria, fit finir cette conversation. Alamir alla chez elle ; il apprit qu'elle était partie pour aller à la Mecque , et que l'on ne savait ni le chemin

qu'elle avait pris , ni le temps qu'elle leviendrail . C'était assez pour lui faire oublieV rSaria; il ne pensa plus qu'à Zoromade, qui t'iait (jardée avec un soin qui rendait (juasi foute son ndiesse inutile. Ne sachant plus ce qu'il pouvait faire pour la voir , il résolut de hasarder la chose du monde la plus hardie , qui était de se cacher dans une des maisons où les femmes vont se baigner.

Les bains sont des palais magnifiques : les femmes y vont trois ou quatre fois la semaine; elles prennent plaisir à faire paraître leur magnificence, en faisant marcher devant et après elles un nombre infini d'esclaves qui portent toutes les choses qui leur sont nécessaires. L'entrée de ces maisons est défendue aux hommes, sur peine de la vie, et il n'y a point de puissance qui put les sauver, s'ils y étaient trouvés. La qualité d'Alamir le garantissait de la rigueur des lois ordinaires; mais son rang l'exposait à une lévolte et à une sédition dont il n'aurait pu sauver ni sa vie ni son état.

Des raisons si considérables ne purent le letenir : il écrivit à Zoromade ; il lui manda ce qu'il était résolu de hasarder pour la voir, et il la pria de l'instruire de ce qu'il devait faire pour lui parler. Zoromade eut de la peine à consentir au hasard où Alamir voulait s'exposer; mais

enfin , emportée par la passion qu'elle avait pour lui, et forcée par cette contrainte insupportable où vivent les femmes arabes , elle lui manda que, s'il trouvait le moyen d'entrer dans la maison des bains, il fallait qu'il sût fappartement oii elle avait accoutumé d'aller; que, dans cet appartement, il y avait un cabinet où il pourrait se cacher ; qu'elle ne se baignerait point ; et que, pendant que sa mère irait dans les bains, elle pourrait l'entretenir. Alamir sentit un plaisir sensible d'avoir une si dilïicile entreprise à exécuter : il gagna le maître des bains par des présens considérables; il sut le jour que Zoromade y devait aller; il tntra pendant la nuit; il se lit conduire dans l'appartement où était ce cabinet, et y attendit le matin avec toute l'impatience qu'aurait pu avoir un homme véritablement amoureux.

A peu près à l'heure que Zoromade devait venir, il entendit, dans la chambre, le bruit que font plusieurs personnes qui y entrent; quelque temps après ce bruit diminua, et on ouvrit la porte de ce cabinet. Il s'attendait à voir entrer Zoiomade; mais, au lieu d'elle, il vit une personne qu'il ne connaissait pas, magnifiquement habillée , d'une beauté qui avait toute la fleur et toute la naïveté de la première jeunesse. Cette personne fut aussi surprise de la vue d'A-

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laiiiir , quAlaniir Tétait de la sienne : il n'élail pas moins propre qu'elle à donner de Tétonnenient, par l'agrément de sa personne et par la beauté de ses habits; et c'était une ebose si extraordinaire de voir un homme en ce lieu , que, si Alamir n'eût fait si.'nie à cette jeune nei-sonne de ne rien dire , elle se fut écriée d'une manière qui aurait fait venir {\ elle ceux qui étaient dans la chambre. Elle s'approcha d'Alamir, (pii était charmé de celte aventure, et lui demanda par quel hasard il s'était trouvé en ce lieu. Il lui répondit que ce serait une chose trop longue à lui raconter; mais qu'il la conjurait de ne vouloir lien dire , et de ne pas perdre un homme qui ne comptait pour rien le péril où il se trouvait , puisqu'il devait à ce péril le plaisir de voir la plus belle personne du monde. Elle rougit avec un air d'innocence et de modestie propre à toucher un cœur moins sensible que celui d'Alamir. Je serais bien fâchée, lui répondit-elle, de rien faire qui pût vous nuire; mais vous avez bien hasardé en entrant ici, et je ne sais si vous savez le danger où vous vous êtes exposé. Oui, madame, repartit Alamir , je le sais; et ce n'est pas le plus grand dont je sois menacé aujourd'hui. Après ces paroles, dont il jugea bien qu'elle entendrait le sens, il la supplia de lui dire <{ui elle était, et comment

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elle était entrée dans ce cabinet. Je m'appelle Elsibery, lui répondit-elle; je suis fdle du gouverneur de Lemnos; ma mère n'est à Tharse que depuis deux jours, où elle n'était jamais venue, non plus que moi : elle se baigne présentement, je n'ai pas voulu me baigner, et le hasard m'a fait entrer dans ce cabinet. Mais je vous conjure , ajouta-t-elle , de m'apprendre aussi qui vous êtes. Alamir fut bien aise de trouver une jeune personne qui ne le connut pas : il lui dit qu'il s'appelait Selemin (ce fut le nom qui s'offrit le premier à son esprit). Comme il parlait, il entendit du bruit : Elsibery s'avança vers la porte du cabinet pour empêcher qu'on n'entrât; Alamir la suivit de quelques pas, oubliant le péril où il se mettait. Ne saurait-on espérer devons revoir, madame? lui dit-il. Je ne sais, repartit-elle avec un air plein de trouble ; mais il me semble qu'il n'est pas impossible. En disant ces mots, elle sortit et ferma la porte.

Alamir demeura charmé de son aventure ; il n'avait jamais rien vu de si beau ni de si aimable qu'Elsibery ; il croyait avoir remarqué qu'il ne lui déplaisait pas. Elle ne le connaissait point pour le prince de Tharse ; enlin, il y trouvait tout ce qui pouvait le toucher, et il demeura jusqu'à la nuit dans ce cabinet , sans songer qu'il

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y était venu pour voir Zoroniad(> , taiit il était rempli de l'idée d'Elsibery.

Zoromade n'était pas si tranquille : elle aimait véritablement Alamir; le péril où elle savait qu'il était e\])osé , lui donnait une incjniétude mortelle et un déplaisir sensible de n'avoir pu en profiter. Sa mère s'était trouvée mal; elle n'avait pas voulu aller aux bains, et l'on avait donné l'appartement où elle allait d'ordinaire à la mère d'Elsiberv. Alamir trouva, à son letour, une lettre de Zoromade, qui lui apprenait ee que je viens de vous dire, et qui lui apprenait aussi qu'on parlait de la marier ; mais qu'elle n'en avait pas d'inquiétude, puisqu'il pouvait empêclier ce mariage, en découvrant à son père les intentions qu'il avait pour elle. Il montra cette lettre à Mulziman, pour lui faire voir que toutes les femmes n'étaient touchées que du désir de l'épouser. Il lui conta l'aventure qui lui était arrivée aux bains, il exagéra les charmes d'Elsibery, et la joie qu'il avait de croire que, sans le connaître pour le prince de Tharse, elle avait de l'inclination pour lui. Il l'assura qu'il avait enfin trouvé ce qui méritait d'engager son cœur, et qu'on verrait s il n'aurait pas un véritable attachement pour Elsibery. En effet, il résolut d'abandonner toutes les autres galanteries, pour ne plus penser qu'à se faire

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aimer de cette belle personne. Il lui était quasi impossible de la voir, surtout étant résolu de ne se pas faire connaître pour le prince de Tliarse. La première chose qui lui vint dans l'esprit, fut de se cacher gncore dans la maison des bains; mais il apprit que la mère d'Elsibery était malade, et que sa fille ne sortait point sans elle.

Cependant le mariage de Zoromade s'avançait, et le désespoir de se voir abandonnée du prince l'obligea d'y consentir. Comme son père était un homme très-considérable, et que celui qu'elle épousait ne l'était pas moins , on résolut de faire de grandes cérémonies à ses noces. Alamlr apprit qu'ElsIbery devait s'y trouver. La manière dont les noces se font chez les Arabes ne lui donnait aucune espérance de l'y voir, parce que les femmes sont entièrement séparées des hommes, et dans les mosquées et dans les festins. Il résolut néanmoins de hasarder une chose aussi périlleuse que celle qu'il avait hasardée pour Zoromade. Il feignit de se trouver mal le jour de la cérémonie, afin de se dispenser d'y assister publiquement. Il s'habilla en femme , mit nn grand voile sur sa tète, comme en ont toutes celles qui sortent, et s'en alla à la mosquée avec la tante de Selemin. Il vit arriver Elsibery; et, bien qu'elle fût voilée, sa taille

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avait quelque cliose do si paiiiciilier, et son habilli'inont était si dilTéront de ceux de Tharse , qu'il ne craignait pas de s'y méprendre. Il la suivit jusques auprès du lieu où se faisait la cérémonie, et il se trouva si près de Zoromade , que , poussé par un reste de son humeur naturelle , il ne put s'empêcher de se faire connaître à elle, et de parler comme s'il ne se fût déguisé que pour la voir. Cette vue apporta un si grand trouhle à Zoromade, qu'elle fut contrainte de reculer quekjues pas; et, se tournant du côté d'Alamir : Il y a de l'inhumanité, lui dit-elle, à venir troubler mon repos par une action qui devrait me persuader que vous m'aimez, si je ne savais trop bien le contraire; mais j'espère que je ne souffrirai pas long-temps les maux où vous m'avez plongée. Elle n'en put dire davantage , et Alamir ne put répondre. La cérémonie s'acheva , et toutes les femmes se remirent à leur place.

Alamir ne pensa pas seulement à la douleur où il avait vu Zoromade, et ne fut occupé que du soin de parler à Elsibery. Il se mit à genoux auprès d'elle, et commença à faire ses prières assez haut, selon la manière des Arabes. Ce murmure confus de ce grand nombre de personnes qui parlent en même temps, fait qu'il est dîiïlcile d'être entendu que de ceux de qui l'on

est fort près. Alamir, sans tourner la tête du côté d'Elsibery, et sans changer le ton de ses prières , l'appela plusieurs fois. Elle se tourna vers lui : comme il vit qu'elle le regardait , il laissa tomber un livre, et, en le ramassant, il releva un peu son voile, en sorte qu'Elsibery seule pouvait le remarquer, et lui fit voir un visage dont la beauté et la jeunesse ne démentaient point l'habillement de femme. Il vit bien que ce déguisement ne l'avait pas rendu méconnaissable à Elsibery ; il lui demanda néanmoins s'il était assez heureux pour être reconnu. Elsibery, dont le voile n'était pas entièrement baissé, tournant les yeux du côté d' Alamir sans tourner la tète ; Je ne vous connais que trop, lui dit-elle; mais je tremble pour le péril où vous êtes. Il n'y en a point où je ne m'expose, lui répondit-il, plutôt que de ne vous point voir. Ce n'était pas pour me voir, lui dit-elle , que vous vous étiez exposé dans la maison des bains, et peut-être n'est-ce pas encore pour moi que vous êtes ici. C est pour vous seule , madame , répliqua-t-il, et vous me verrez tous les jours dans ce même hasard, si vous ne me donnez quelque moyen de vous parler. Je vais demain avec ma mère au palais du calife, reprit-elle, trouvez-vous-y avec le prince; mon voile sera levé, parce que c'est la première fois que j'y entre. Elle se tut , et ne

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voulut plus rien dire, de peur d'être entendue des femmes qui étaient proche d'elle.

Alamir demeura bien embarrassé sur le rendez-vous qu'elle lui donnait. Il savait bien que la première fois que l'on mène les femmes de qualité au palais du calife, si le calife ou les princes ses enfans entrent dans le lieu où elles sont, elles ne baissent pas leur voile; et, hors cette première fois, on ne les y revoit jamais que voilées. Ainsi, Alamir était assuré de voir Elsibery; mais, pour la voir, il fallait se faire connaitre pour le prince de Tharse, et c'était à quoi il ne pouvait se résoudre. Le plaisir d'être aimé par le seul agrément de sa personne le touchait si fort, qu'il ne voulait pas s'en priver. C'était aussi une chose fâcheuse de perdre une occasion de voir Elsibery, et une occasion qu'elle lui donnait elle-même. Cette légère jalousie qu'elle lui avait témoignée de l'avoir trouvé dans la maison des bains, où. il n'était pas pour elle, l'engageait encore à ne manquer à rien de ce qui pouvait la persuader d'un véritable attachement. Cet embarras le fit demeurer long-temps sans lui répondre; enfin, il lui demanda s'il ne pourrait point lui écrire. Je n'oserais me fier à personne, lui dit-elle; mais gagnez, s'il vous est possible, un esclave qui s'appelle Zabelec.

Alamir demeura satisfait de ces paroles. On

sortit du temple; il alla clian.jjor d'habit, et penser à ce cpril devait l'aire le lendemain. Quelque difliculté qu il lui parût à cacher sa qualité à Elsibery, et quelque peine que cette entreprise lui donnât, parce qu'elle l'obligeait à fuir la personne du monde qu'il avait le plus d'envie de rencontrer, il résolut de l'exécuter, et il voulut voir s'il serait véritablement aimé sans le secours de sa naissance. Après avoir résolu de quelle manière il devait se conduire, il écrivit cette lettre à Elsibery :

" Si j'avais déjà mérité quelque chose auprès » de vous , ou si vous m'aviez donné quelque es- » pérance, peut-être je ne vous demanderais pas » ce que je vais vous demander, quoiqu'il sem- » blàt que j'eusse plus de raison de le prétendre. » Mais, madame, à peine me connaissez-vous; )) je n'oserais me flatter d'avoir fait quelque im- » pression dans votre cœur : vous n'êtes engagée )) ni par vos sentimens , ni par vos paroles , et » vous allez demain dans un lieu où vous verrez » un prince qui n'a jamais rien vu de beau qu'il » ne l'ait aimé. Que ne dois-je point craindre , » madame, de cette entrevue? Je ne puis douter » qu'Alamir ne vous aime; et, quoiqu'il y ait » peut-être du caprice à craindre , autant que je » le crains, que vous ne voyiez ce prince, et qu'il » ne soit assez heureux pour vous plaire, je ne

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» puis m'empèclicr tic vous sup[)li('r de no le pas » voir. Pourquoi me refuseriez-vous, madame? » Ce n'est point une faveur que je vousdcinande, » et je suis peut-être le seul homme du mond(; » qui ait jamais souhaité une pareille chose; je » sais bien qu'elle doit vous paraître bizarre ; elle » me le parait encore plus qu'à vous; mais ne » refusez pas cette grâce à un homme qui vient >i d'exposer sa ^ ie pour pouvoir vous du^e seulej) ment qu'il vous aime. »

Après avoir écrit cette lettre, il se déguisa, afin d'aller lui-même, avec des gens à qui il se fiait, tâcher d'apprendie qui était celui dont Elsibery lui avait parlé. 11 lit tant de diligence autour de la maison du gouverneur de Lemnos, qu'enfin un vieil esclave qu'il gagna lui alla quérir Zabelec. Il vit de loin venir ce jeune esclave; il fut surpris de la beauté de sa taille et de la délicatesse de son visage. Alamir se cachait dans l'enfoncement d'un portique où il faisait assez obscur, et ce jeune esclave, en s'approchant regardait Alamir, comme s'il eut été de sa connaissance. Enfin, lorsqu'il fut près de lui, ce prince, sans se faire voir, commença à lui parler d'Elsibery. L'esclave, entendant cette voix qu'il ne connaissait point, changea tout d'un coup de visage, et, après avoir fait un p-rand soupir , il baissa les yeux et demeura sans parler^

avec une tristesse si profonde, qu'Alamir ne put s'empêcher de lui en demander la cause. Je croyais connaître celui qui me demandait, lui répondit-il, et je ne croyais pas que ce fiit d'Elsibery dont on me voulût parler; mais achevez; tout ce qui regarde Elsibery me touche sensiblement. Alamir fut surpris et embarrassé de la manière dont cet esclave lui parlait. Il acheva néanmoins ce qu'il avait commencé, et lui donna une lettre, ne se faisant connaître que sous le nom de Selemin. La tristesse et la beauté de cet esclave firent imaginer à ce prince que c'était quelque amant d'Elsibery qui s'était déguisé pour être auprès d'elle. Le trouble qu'il lui avait vu, lorsqu'il lui avait parlé de lui donner des lettres, ne l'en laissait pas douter; mais il pensait aussi que, si Elsibery eût connu cet esclave pour son amant, elle ne l'aurait pas choisi pour lui donner des lettres d'un rival; enfin, cette aventure l'embarrassait, et, de quelque manière qu'elle pût être , l'esclave lui paraissait trop aimable et d'un air trop au-dessus de sa condition, pour le souffrir sans peine auprès d'Elsibery.

Il attendit le lendemain avec diverses sortes d'inquiétudes : il alla de bonne heure chez la princesse , sa mère. Jamais amant n'a eu tant d'impatience de voir sa maîtresse , qu'Alamir avait de désir de ne pas voir la sienne, et ja-

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mais un amant n'a vu tant de raison de souhaiter (le ne pas la voir. Il pensait que, si Elsibery ne venait point au palais , e'élait lui accorder la gràee cpi'il lui avait demandée ; que c'était aussi une marque qu'elle avait reçu la lettre qu'il avait mise entre les mains de Zabelec ; et que , si cet esclave la lui avait rendue, il fallait qu'il ne fut pas son rival. Enfin, en ne voyant point arriver Elsibery avec sa mère , il apprenait qu'il avait un commerce établi avec elle , qu'il n'avait point de rival , et qu'il pouvait espérer d'être aimé. Il était occupé de ces pensées , lorsqu'on vint l'avertir que la mère d'Elsibery arrivait, et il eut le plaisir de voir qu'elle n'é(ait pas suivie de sa fdle. Jamais transport n'a été pareil au sien. Il se retira, ne voulant pas môme que son visage fût connu de la mère de sa maîtresse, et s'en alla attendre chez lui l'heure qu'il avait prise pour parler à Zabelec.

Le bel esclave revint Iç trouver , avec autant de tristesse sur le visage qu'il en avait le jour précédent, et lui apporta la réponse d'Elsibery. Ce prince fut charmé de cette lettre; il y trouva de la modestie mêlée avec beaucoup d'inclination. \ Elle l'assurait qu'elle aurait pour lui la complaisance de ne point voir le prince de Tharse , et qu'elle n'aurait jamais de répugnance à lui accorder de pareilles grâces : elle le priait aussi

(le ne rien hasarder pour lui parler, parce quft sa timidité naturelle , et la manière dont elle était gardée , rendaient inutile tout ce qu'il pourrait entreprendre. Alamir , quoique très-satisfait de cette lettre, ne pouvait s'accoutumer à la beauté et à la tristesse de l'esclave : il lui Ht plusieurs questions sur les moyens dont il pourrait se servir pour voir Elsihery ; mais l'esclave n'y répondit qu'avec beaucoup de froideur. Ce procédé augmenta les soupçons du prince; et, comme il se trouvait plus touché de la beauté d'Elsibery qu'il ne l'avait jamais été d'aucune autre , il craignait d'entrer dans le même état oii il avait mis toutes celles qu'il avait aimées , et de s'engager avec une personne qui aurait d'autres attachemens. Cependant il lui écrivait tous les jours ; il l'obligeait à lui apprendre les lieux où ell-e allait; et son amour lui donnait autant de soin de la fuir dans les lieux publics où elle le pouvait connaître pour le prince , qu'il avait d'application à chercher les moyens de la voir en particulier. Il considéra si bien tous les environs de la maison où elle lo.<ïeait , qu'il remarqua que le haut, qui était couvert en terrasse, avait une espèce de balcon avancé sur une petite rue si étroite , que l'on pouvait se parler de la maison qui était de l'autre côté. 11 trouva bientôt le moyen de se rendre maître

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de cette maison; il écrivit à Elsibery qu'il la. conjurait de venir la nuit sur sa (errasse , et qu'il pourrait l'y entretenir. Elle y vint. Alamir pouvait facilement lui parler sans être entendu, et l'obscurité n'était pas si grande, qu'il n'eût le plaisir de distinguer cette beauté dont il était si touché.

Ils entrèrent dans une longue conversation sur les sentimens qu'ils avaient l'un pour l'autre. Elsibery voulut être éclaircie de l'aventure qui l'avait conduit dans la maison des bains. Il lui avoua la vérité , et lui conta tout ce qui s'était passé entre Zoromade et lui. Les jeunes personnes sont trop touchées de ces sortes de sacrifices , pour en craindre les conséquences pour ellesmêmes. Elsibery avait une inclination violente pour Alamir ; elle s'engagea entièrement dans cette conversation, et ils résolurent de se revoir dans le même lieu. Comme il était près de se retirer, il tourna la tête par hasard, et fat bien surpris de voir, dans un coin de la terrasse, ce bel esclave qui lui avait dtjà donné tant d'inquiétude.

Il ne put cacher son chagrin ; et, prenimt la parole : Si je vous ai témoigné de la jalousie, dit-il à Elsibery , la première fois que je vous ai écrit, oserai-je, madame, vous en témoigner encore la première fois que je vous parle ? Je sais que les personnes de votre qualité ont tou-

jours dos esclaves auprès d'elles ; mais il me semble qu'ils ne sont point de l'âge et de l'air de celui que je vois auprès de aous : j'avoue que ce que je connais de la personne et de l'esprit de Zabelec, me le rend aussi redoutable que me le pourrait être le prince de Tharse. Elsibery sourit de ce discours; et, appelant le bel esclave: Venez, Zabelec, lui dit-elle , venez guérir Selemin de la jalousie que vous lui donnez; je n'oserais le faire sans votre consentement. Je voudrais, madame, lui répondit Zabelec , que vous eussiez la force de lui laisser la jalousie. Ce n'est pas pour mon intérêt que je le souliaite; c'est pour le votre, et par la crainte des malheurs où je vois bien que vous vous plongez. Mais , seigneur, continua l'esclave en s'adressant au prince, qu'elle ne connaissait que pour Selemin, il n'est pas juste de vous laisser soupçonner la vertu d'Elsibery.

Je suis une malheureuse que le hasard a mise à son service : je suis chrétienne grecque , et d'une naissance fort au-dessus de la condition où vous me voyez. Quelque beauté , dont il ne paraît peut-être plus de marques , m'avait attiré plusieurs amans pendant ma première jeunesse : je trouvai en eux si peu de fidélité et tant de trahisons, que je ne les regardai qu'avec mépris. Un, plus infidèle que les autres, mais qui sa-

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vait mieux se déguiser, se ilt aimer de moi. Je rompis, à cause de lui, un mariage très-considérable pour ma foitune. Aies pareus nous persécutèrent ; il fut obligé de se retirer : il m'épousa. Je me déguisai en liomme , et je le suivis. Nous nous embarquâmes : il se trouva dans notre vaisseau une personne assez aimable, que quelque aventure extraordinaire obligeait, aussibien que moi, à passer en Asie. Mon mari en devint amoureux. ÎNous fûmes attaqués et pris par les Arabes ; ils partagèrent les esclaves : on donna le choix à mon mari et à un de ses parens d'être du nombre des esclaves qui appartenaient au lieutenant du navire, ou de ceux qui appartenaient au capitaine : le sort m'avait donnée à ce dernier; et , par une ingratitude sans exemple , je vis mon mari choisir d'aller avec le lieutenant pour suivre cette personne qu'il aimait. Ma présence , mes larmes, ni ce que j'avais fait pour lui , et l'état où il me laissait , ne le purent loucher. Juffcz de ma douleur! On me conduisit ici : ma bonne fortune me donna au père d'Elsibery. Quoi que j'aie vu de l'infidélité de mon mari, je ne saurais perdre entièrement l'espérance de son retour , et ce fut ce qui cau.sa les changemens que vous remarquâtes à mon visage le premier jour que j'allai vous parler. J'avais espéré que c'était lui qui me demandait ; et ,

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