‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 34 sur 37 · AYDE · texte numérisé non relu

AYDE

quelque mal fondé que fût cet espoir, je ne pus le perdre sans douleur. Je ne m'oppose point à l'inclination qu'Eisibcry a pour vons; je sais par une cruelle expérience combien il est inutile de s'opposer à ces sortes de sentimens ; mais je la plains, et je prévois les vives douleurs que vous lui causerez : elle n'a jamais eu de passion; elle va avoir pour vous un attachement sincère et véritable, qu'aucun homme qui a déjà aimé ne peut mériter.

Quand elle eut cessé de parler, Elsibery dit à Alamir que son père et sa mère connaissaient sa qualité , son sexe et son mérite ; mais que des raisons qu'elle avait de demeurer inconnue faisaient qu'on la traitait en apparence comme un esclave. Ce prince demeura surpris de l'esprit et de la vertu de Zabelec; et il eut beaucoup de joie de connaître combien la jalousie qu'il en avait eue avait été mal fondée. Il trouva dans la suite tant de charmes et tant de sincérité dans les sentimens d'Elsibery , qu'il était persuadé qu'il n'avait jamais été aimé que par elle. Elle l'aimait, sans autre dessein que de l'aimer, et sans penser quelle fin aurait sa passion ; elle ne s'informait ni de sa fortune ni de ses intentions; elle hasardait toutes choses pour le voir, et faisait aveuglément tout ce qu'il pouvait souhaiter. Une autre personne aurait trouvé de la

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contrainte dans la conduite qu'il désirait d'elle j car , comme il voulait toujours qu'elle le crût Selemin , il était forcé de l'empêcher de se. trouver à de certaines fêtes pul)li(jues ou il était obligé de paraître pour le prince ; mais elle ne trouvait rien de dillleile pour lui plaire.

Alamir se trouva heureux pendant quelque temps d'être aimé pour l'amour de lui-même ; mais enfin il lui vint dans l'esprit, qu'encore qu'Elsibery l'eût aimé sans savoir qu'il était le prince de Tharse, peut-être ne laisserait-elle pas de l'abandonner pour un homme qui aurait cette qualité. Il résolut de mettre son cœur à cette épreuve, de lui faire passer le véritable Selemin pour le prince de Tharse, de faire en sorte qu'il lui témoignât de l'amour , et de voir de ses propres yeux de quelle manière elle le traiterait. Il apprit son intention à Selemin , et ils trouvèrent ensemble les moyens de l'exécuter. Alamir fit une course de chevaux , et dit à Elsibery que, pour lui donner quelque part de ce divertissement, il engagerait le prince à passer, avec sa troupe, devant ses fenêtres; qu'ils auraient les mêmes habits ; qu'il marcherait à côté de lui; et que, bien qu'il eût toujours appréhendé qu'elle ne vit Alamir, il se croyait trop assuré de son cœur pour craindre que ce prince attirât ses regards, surtout dans un lieu où il

serait assez proche pour les partag;er. Elsibery demeura persuadée que celui qu'elle verrait auprès de son amant serait le prince deTharse; et, le lendemain, voyant le véiilable Selemin auprès d'Alamir, elle ne douta point que ce ne fût ce prince ; elle trouva môme que son amant avait tort de lui avoir dépeint Alamir comme un homme si redoutable, et il lui parut qu'il n'était pas si agréable que celui qu'elle croyait son favori. Elle n'oublia pas de dire à Alamir le jugement qu'elle avait fait : mais ce n'était pas assez pour le satisfaire; il voulut encore éprouver si ce faux prince ne lui plairait point, lorscpi'il lui paraîtrait amoureux d'elle , et qu'il lui proposerait de l'épouser.

A une de ces fêtes des Arabes , où le prince n'était point obligé de paraître en public, il dit à Elsibery qu'il se déguiserait pour se trouver auprès d'elle. 11 se déguisa en effet, et mena Selemin avec lui. Ils se mirent prés d'Elsibery , et Selemin l'appela deux ou trois fois. Comme elle avait Alamir dans l'esprit, elle ne douta point que ce ne fût lui ; et , prenant un temps où personne ne la regardait, elle leva son voile pour se faire voir et pour lui parler; mais elle fut bien surprise de trouver auprès d'elle celui qu'elle croyait le prince de Tharse. Selemin témoigna être surpris et touché de sa beauté : il voulut lui

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parler; mais elle ne l'écouta point; et, troublée de cette aventure, elle se rapprocha de sa mère, en sorte que Selemin ne put Taborder de tout le reste du jour. La nuit, Alamir vint lui parler sur la terrasse; elle lui conta ce qui lui était arrivé , avec une vérité si exacte et une si grande crainte qu'il ne la soupçonnât d'y avoir contribué, qu'il devait en être satisfait. Néanmoins il ne s'en contenta pas; il fit gagner le vieil esclave qu'il avait déjà trouvé sensible aux présens , pour donner une lettre à Elsibery de la part du prince. Lorsque cet esclave voulut la lui donner, elle la refusa , et lui fit une sévère réprimande. Elle en rendit compte à Alamir, qui le savait déjà , et qui jouissait du plaisir de sa tromperie. Pour achever ce qu'il avait résolu, il mena Selemin sur la terrasse où il avait accoutumé de parler à Elsibery, et se cacha, en sorte qu'elle ne pouvait le voir, mais qu'il pouvait entendre toutes leurs paroles. La surprise d'Elsibery fut extrême, lorsqu'elle vit sur la terrasse celui qu'elle cfoyait le prince. Son premier mouvement fut de s'en aller; mais le soupçon que sou amant la sacrifiait au prince, et l'envie de s'en éclaircir, la retinrent pour quelques momens. Je ne vous dirai point, madame , lui dit Selemin, si c'est par mon adresse ou du consentement de celui que vous croyiez trouver ici, que j'occupe

la place qui lui était destinée. Je ne vous dirai pas même s'il ignore les sentimens que j'ai pour vous; vous en jugerez par la vraisemblance et par le pouvoir que la qualité de prince peut me donner. Je veux seulement vous apprendre que , d'une seule vue, vous avez fait en moi ce que de longs attachemens n'avaient pu faire. Je n'ai jamais voulu m'engager, et je ne regarde présentement d'autre bonheur que celui de vous faire accepter la dignité où je me trouve. Vous êtes la seule à qui je l'aie offerte, et vous serez la seule à qui je l'offrirai. Songez plus d'une fois, madame, à me refuser, et songez qu'en refusant le prince de Tharse, vous refusez la seule chose qui peut vous retirer de cette captivité éternelle où vous êtes destinée.

Elsibery n'entendit plus tout ce que lui dit celui qu'elle croyait le prince, sitôt qu'il lui eut donné lieu de croire que son amant la sacrifiait à son ambition ; et , sans répondre à ce qu'il lui venait de dire : Je ne sais , seigneur , lui dit-elle , par quelle aventure vous vous trouvez ici ; mais de quelque manière que ce puisse être, je ne dois pas avoir une plus longue conversation avec vous , et je vous supplie de trouver bon que je me retire. En disant ces paroles, elle quitta la terrasse avec Zabelec qui l'avait suivie , et s'en alla dans sa chambre avec

autant d'iiiquiétiide qu'Alamir avait de joie et de tranquillité. Il voyait avec plaisir qu'elle méprisait les offres d'une si grande fortunt^ , dans le même moment qu'elle avait lieu de croire qu'il l'avait trompée, et il ne pouvait plus doulcr qu'elle ne fût à l'éprouve des sentimens d'ambition qu'il avait appréhendés. Le lendemain il essaya encore de lui faire donner une lettre de la part du prince, pour voir si le dépit ne l'aurait point fait changer ; mais le vieil esclave qui la voulut donner, fut aussi mal traité qu'il l'avait été la première fois.

Elsibery avait passé la nuit avec une douleur incroyable. Toutes les apparences étaient que son amant l'avait trahie ; lui seul pouvait avoir appris leur intelligence et le lieu où ils se parlaient. Néanmoins la tendresse qu'elle avait pour lui, ne lui permettait pas de le condamner sans l'entendre. Elle le revit le jour suivant, et il sut si bien lui persuader qu'il avait été trahi par un de ses gens , cl (jue le calife , à la prière de son fils , l'avait retenu une partie de Ja nuit pour Fempèclier de venir sur la terrasse, qu'il se justifia entièrement auprès d'Elsibery, et lui persuada môme qu'il avait un déplaisir sensible de la passion que le prince avait pour elle. La belle esclave n'était pas si aisée à persuader qu 'Elsibery, et son expérience de la

tromperie des hommes ne lui permettait pas d'ajouter foi aux paroles du faux Selemin. Elle tâcha enfin de faire voir à Elsibery qu'il la trompait; mais , peu de temps après , le hasard lui donna lieu de l'en convaincre.

Le véritable Selemin n'était pas si occupé des galanteries du prince qu'il ncn eût pour luimême. La personne qu'il aimait alors avait pour confidente une jeune esclave qui était touchée d'une passion violente pour Zabelec , qu'elle prenait pour un homme. Elle lui conta l'amour de Selemin et de sa maîtresse , et la manière dont ils se voyaient. Zabelec, qui ne connaissait Alamir que sous le nom de Selemin , se fit instruire par cette esclave de tout ce qui pouvait faire voir à Elsibery l'infidélité de son amant, et alla le lui apprendre à l'heure même. On ne peut être plus sensiblement affligé que le fut cette belle personne ; mais elle s'abandonna à son affliction , sans s'emporter contre celui qui la causait. Zabelec fit tous ses efforts pour lui persuader de cesser entièrement de voir Alamir, et de ne plus écouter des justifications qui ne pouvaient être que de nouvelles tromperies. Elsibery eût bien voulu suivre ses conseils, mais elle n'eu avait pas la force.

Alamir vint le soir même sur la terrasse , et il fut bien étonné lorsque Elsibery commença

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la conversation par un torrent do larmes , et ensuite par des reproches si tendres , que ceux mêmes qui ne l'auraient pas aimée en auraient été touchés. Il ne pouvait comprendre de quoi on pouvait l'accuser; ni par quel hizarrc cflî^t du hasard , n'ayant jamais été fidèle que pour Elsibery, elle fut presque la seule qui feiit accusé d'infidélité. Il se défendit avec toute la force que donne la vérité ; mais, malgré la disposition qu'avait Elsibery à le croire innocent , elle ne pouvait ajouter foi à ses paroles. Il la pressa de lui nommer celle qu'elle l'accusait d'aimer ; elle le fit , et lui conta toutes les circonstances de leur commerce. Alamir fut bien surpris lorsqu'il vit que c'était le nom de Selemin qui le faisait paraître coupable , et il fut bien embarrassé sur la manière dont il devait se justifier. Il ne put se déterminer sur l'heure , et il se contenta de faire de nouveaux sermens de son innocence , sans entrer dans d'autres justifications. Son embarras , et des paroles si générales ne laissèrent plus douter Elsibery de son infidélité.

Cependant ce prince vint conter son malheur à Selemin , et chercher avec lui les moyens de faire paraître son innocence. Je romprais, pour l'amour de vous, lui dit Selemin , avec la personne que j'aime , si vous en pouviez tirer quel-

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que avantage ; mais , quand je cesserais de la voir, Elsibery croirait, toujours qu'au moins il y a eu un temps où vous lui avez été infidèle; et ainsi, elle ne pourrait plus avoir de confiance en vos paroles. Si vous voulez la guérir entièrement de ses soupçons , je crois que vous devez lui avouer qui vous êtes et qui je suis. Elle vous a aimé sans que votre qualité ait contribué à sa passion,* elle m'a cru le prince de Tharse , et m'a méprisé pour l'amour de vous ; il me semble que c'est tout ce que vous aviez à souhaiter. Vous avez raison , mon cher Selemin , s'écria le prince; mais je ne saurais me résoudre à apprendre ma naissance à Elsibery; je perdrai , en la lui apprenant , ce qui a fait le charme de mon amour. Je hasarderai le seul véritable plaisir que j'aie jamais eu ; et je ne sais si je ne perdrai point la passion que j'ai pour elle. Songez aussi , seigneur , répondit Selemin , qu'en paraissant encore sous mon nom , vous perdrez le cœur d'Elsibery, et qu'en le perdant vous perdrez, en effet, tous les plaisirs qu'une fausse imagination vous fait craindre de ne plus trouver.

Selemin parla avec tant de force à Alamir, qu'enfin il le fit résoudre à déclarer la vérité a Elsibery. Il le fit dès le même soir ; et jamais personne n'a passé en un moment d'un état si déplorable à un état si heureux. Elle trouvait.

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(les marques d'iino passion très-sincère et trèsdélicate dans tout ce (jui lui avait paru des tromperies; elle avait le plaisir d'avoir persuadé son attachement à Aiamir, sans le connaître pour le prince; enlin, elle était dans une joie que son cœur était à peine capable de contenir; elle la laissa voir toute entière à Aiamir; mais cette joie lui fut suspecte; il crut que le prince de Tharse y avait part, et ({u'Elsibery était touchée du plaisir de l'avoir pour amant. Néanmoins il ne le lui témoigna pas, et continua de la voir avec soin. Zabelec était surprise de s'être trompée , en se défiant de la passion des hommes , et elle enviait le bonheur dElsibery d'en avoir trouvé un si fidèle. Elle n'eut pas long-temps sujet de l'envier. Il était impossible que des choses aussi extraordinaires que celles qu'Alamir avait faites pour Elsibery n'apportassent une nouvelle vivacité à la passion qu'elle avait , pour lui. Ce prince s'en aperçut; ce redoublement d'amour lui parut une infidélité, et lui / causa le même chagrin que la diminution lui en ^ aurait dû causer. Enfin, il se persuada si bien que le prince de Tharse était plus aimé qu' Aiamir ne l'avait été sous le nom de Selemin , que sa passion commença à diminuer, sans qu'il prit même de nouvel attachement. Il en avait déjà eu de tant de sortes, et celui qu'il venait d'avoir

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avait eu d'abord quelque chose de si piquant, qu'il se trouva insensible à tous les autres. Elsibery vit finir insensiblement l'amour et les soins qu'il avait pour elle; et, quoiqu'elle tâchât de se tromper elle-même, elle ne put douter de son malheur, lorsqu'elle apprit que le prince s'en allait voyager par toute la Grèce; et elle l'apprit avant qu'il lui en eût parlé. L'ennui qu'il éprouvait à Tharse lui avait inspiré ce dessein; et il l'exécuta , sans que les prières et les larmes d'Elsibery pussent le retenir.

La belle esclave trouva alors que sa destinée n'était pas plus malheureuse que celle d'Elsibery, et Elsibery chercha toute sa consolation à se plaindre avec elle. Son mari fut tué; elle le sut, et en eut une vive douleur, malgré l'horrible infidélité qu'il lui avait faite. Comme sa mort faisait cesser les raisons qu'elle avait eues de se cacher, elle pria le père d'Elsibery de lui donner la liberté qu'il lui avait olferte tant de fois. Il la lui accorda, et elle résolut de s'en retourner passer le reste de sa vie dans son pays , éloignée du commerce de tous les hommes. Elle avait parlé plusieurs fois à Elsibery de la religion chrétienne; et cette belle personne, touchée de ce qu'elle lui en avait dit , et de l'inconstance d'Alamir, dont elle n'espérait point de se consoler, se résolut de se faire chrétienne, de suivre Zabe-

lec, et d'aller vivre avec elle chiiis un profond oubli de tous les altachemens de la terre. Elle partit sans en avertir ses parens, que par une lettre qu'elle leur laissa.

Alamir avait déjà commeneé ses voyages, et ce ne fut que par une lettre de Selemin qu'il apprit ce que je viens de vous dire d'Elsibery. Eu quelque lieu qu'elle soit, peut-être trouveraitelle de la consolation, si elle avait pu apprendre combien elle fut vengée de l'infidélité d'Alamir, par la passion violente que lui donna la beauté de Zayde.

Il arriva en Chypre^ et aima cette princesse, comme je vous l'ai dit, après avoir balancé quelque temps entre elle et moi ; mais il l'aima avec une passion si différente de toutes celles qu'il avait eues, qu'il ne se reconnaissait pas luimême. Il avait toujours déclaré son amour aussitôt qu'il l'avait senti; il n'avait jamais appréhendé d'offenser celles à qui il le déclarait; et à peine osait-il le laisser deviner à Zayde- Il fut surpris de ce changement; mais lorsque, forcé par sa passion, il l'eut déclarée à Zayde, et qu'il trouva que l'indifférence qu'elle avait pour lui ne faisait qu'augmenter l'amour qu'il avait pour elle; quand il vit qu'il était désespéré du traitement qu'il en recevait, sans cesser d'en être amoureux, et sans croire qu'il pût cesser de l'être y

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