‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 35 sur 37 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

:y)^ ZAYDE,

il sentit iiiie douleur qui ne peut se représenter.

Quoi! disait-il à Muîziman , l'amour n'a jamais eu de pouvoir sur moi qu'autant que j'ai voulu lui en donner; quand il m'aurait surmonté entièrement, il ne m'aurait donné que de la joie dans tous les lieux où j'ai aimé; et il faut que, par la seule personne du monde en qui j'ai îrouvé de la résistance, il me domine avec un empire si absolu, qu'il ne me reste aucun pouvoir de me dégager. Je n'ai pu aimer toutes celles qui m'ont aimé; Zayde me méprise, et je l'adore. Est-ce son admirable beauté qui produit un effet si extraordinaire? ou serait-il possible que le seul moyen de m'attacher fût de ne pas m'aimer? Ah ! Zayde, ne me mettrez-vous jamais en état de connaître que ce ne sont pas vos rigueurs (]ui m'attachent à vous?

Muîziman ne savait que lui répondre, tant il était surpris de l'état où il le voyait. Il tâchait néanmoins de le consoler et d'adoucir ses inquiétudes. Depuis que le père de Zayde était arrivé, et qu'elle s'était si fortement déclarée sur la résolution de ne vouloir pas épouser ce prince , son désespoir était encore augmenté, et le portait à chercher la mort avec joie.

Voilà à peu prés ce que j'appris de Muîziman, continua Félime; peut-être ne vous Tai-jc ra-

HiSTOijiK Ksi'Ac; \(>i. r.. S-")!)

conté qu'avec trop de soin ; mais pardonnez aux charmes que trouvent celles qui ont de la passion, à parler des personnes qu'elles aiment, quoique ce soit même sur des sujets désagréables. Dom Olmond témoigna à cette princesse que , bien loin qu'elle lui dût faire des excuses d(î la longueur de son récit, il lui devait des remercîmens de l'avoir instruit des aventures d'Alamir. Il la conjura d'achever ce qu'elle avait commencé à lui dire, et elle reprit ainsi son discours :

Vous pouvez juger que ce que je sus des aventures et de l'humeur d'Alamir ne me donna pas d'espérance, puisque j'appris que le seul moyen d'être aimée de lui était de ne pas l'aimer. Cependant je ne l'en aimai pas moins. Les dangers où il s'exposait tous les jours me donnaient des inquiétudes mortelles ; je croyais que tous les coups devaient tomber sur sa tête, et qu'il n'y avait de péril que pour lui. J'étais si accablée, qu'il me semblait que mes maux ne pouvaient plus augmenter ; mais la fortune m'exposa à une sorte de douleur plus cruelle que tout ce que j'avais encore senti.

Quelques jours après que Mulziman m'eut raconté les aventures d'Alamir, j'en parlais avec Zayde, et je Hiisais de si tristes réflexions sur la cruauté de ma destinée, que mon visage était

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lout baigné de mes larmes. Une des femmes de Zayde passa dans le lieu où nous étions, et laissa la porte ouverte sans que je m'en aperçusse. 11 faut avouer que je suis bien malheureuse, disais-je à Zayde , de mètre attachée à un homme si indigne en toutes façons des sentimens que j'ai pour lui. Comme j'achevais ces paroles, j'entendis quelqu'un dans la chambre; je crus que c'était cette même femme qui venait de passer ; mais à quel point fus-je surprise et troublée quand je vis que c'était Alamir, et qu'il était si près de moi , que je ne pus douter qu'il n'eût entendu mes dernières paroles. Mon trouble et les larmes qui coulaient sur mon visage m'ôtaient tous les moyens de lui cacher que ce que je venais de dire ne fut véritable. Les forces me manquèrent, je perdis la parole , je souhaitai la mort ; enfin , je me sentis dans le plus violent état où une personne se soit jamais trouvée. Pour achever la cruauté de mon aventure, la princesse Alasinthe arriva , suivie de plusieurs dames qui se mirent à parler avec Zayde, en sorte que je demeurai seule avec Alamir.

Ce prince me regarda avec un air qui témoignait de la crainte d'augmenter encore l'embarras où il me voyait. J'ai bien du déplaisir, madame y me dit-il , d'être arrivé dans un temps où apparemment vous ne vouliez être entendue que de

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Zayde; mais, madame, puisque \p. hasard eu a disposé autrement , trouvez bon que je vous demande s'il est possil)le qu'un liomnie, (jui a été assez heureux pour ne pas vous déplaire, puisse vous obliger à dire qu'il est indigne en toutes façons de l'attachement que vous avez pour lui. Je sais bien qu'il n'y a point d'homme qui puisse être digne de la moindre de vos bontés ; mais y en a-t-il quelqu'un qui puisse vous donner lieu de vous plaindre de ses sentimens? Ne soyez point fâchée , madame , que j'aie quelque part à votre confiance; vous ne m'en trouverez pas indigne; et, avec quelque soin que vous m'ayez caché ce que je viens d'apprendre , j'aurai néan-' moins une extrême reconnaissance d'une chose que je ne devrai qu'au hasard.

Alamir eût encore parlé long-temps , s'il eût attendu que j'eusse eu la force de l'interrompre : j'étais si hors de moi-même, et si combattue de la crainte de lui faire connaître qu'il était celui dont je me plaignais, et de la douleur de le voir persuade que j'en aimais un autre, qu'il m'était impossible de lui répondre. Vous croirez peut-être que, lui ayant caché avec tant de soin la passion que j'avais pour lui , et le voyant si attaché à Zayde, il me devait être indifférent (fu'il s'imaginât que quelque autre eût pu me déplaire; mais l'amour se fait déjà une si grande

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violence de se cacher à la personne qui fa fait naître, qu'il ne se peut faire encore la cruelle douleur de lui laisser croire qu'il ait été allumé par un autre. Alamir attribuait tout mon embarras au chagrin de le voir persuadé que j avais quelque attachement. Je vois bien , madame, reprit-il, que vous souffrez avec peine que je sois votre confident; mais il y a de l'injustice au chagrin que vous en avez : peut-on avoir plus de respect pour vous que j'en ai, et plus d'intérêt à vous plaire? Vous avez un pouvoir absolu sur cette belle princesse de qui dépend ma destinée ; apprenez-moi , madame , qui est celui dont vous vous plaignez ; et, si j'ai autant de pouvoir sur lui que vous en avez sur celle que j'adore, vous verrez si je ne saurai pas lui faire connaître son bonheur et le rendre digne de vos bontés.

Les paroles d' Alamir augmentaient mon trouble et mon agitation. 11 me pressa encore de lui dire de qui je me plaignais. Mais que toutes les raisons qui lui donnaient envie de le savoir, me le faisaient paraître indigne de l'apprendre! Eniin Zayde, qui jugea de l'embarras où j'étais, vint nous interrompre, sans qu'il eût été en mon pouvoir de dire une seule parole à Alarnir. Je m'en allai sans jeter les yeux sur lui. Mon corps ne put soutenir l'agitation de mon esprit; je

Il 1 STO I 11 i: rsPAC. \oi. E. S.')i)

(oml)ai malade di'S la même iiiiil, et ma maladie fut très-longue.

Dans le nombre des f^ens de qualité qui demeuraient dans Tile de Chypre, il était diflicile que quelqu'un ne se fût attaché à moi et ne prit intérêt à la conservation de ma vie. J'apprenais les soins qu'ils avaient de savoir de mes nouvelles,* je considérais le peu d'edet que leur amour avait produit; et, quand je pensais que, si Alamir avait connu mon attacliement, il n'aurait pas fait plus d'impression sur lui qu'en faisait sur moi la passion de ceux qui m'aimaient, je me trouvais heureuse d'être assurée qu'il ignorait mes sentimens. ]\lais il faut pourtant avouer que c'était un bonheur qui n'était goûté que de ma raison, et à quoi mou cœur ne prenait aucune part. Quand je commençai à me porter assez bien pour être vue , je retardai, autant que je pus, les occasions devoir Alamir; et, lorsque je le revis, je remarquai qu'il m'observait avec beaucoup de soin, afin d'apprendre par mes actions qui était celui dont je me plaignais. Plus je voyais qu'il m'observait, plus je maltraitais ceux qui s'étaient attachés à moi. Quoiqu'il y en eut plusieurs dont le mérite et la qualité ne me dussent point faire de honte, il n'y en avait aucun dont je ne trouvasse ma gloire blcbsec. Je ne pouvais supporter (|u"il

crût que j'aimais sans être aimée, et il me semblait que je lui en paraissais moins digne de lui.

Les troupes de l'empereur pressèrent si fort Famagouste, que tous les Arabes jugèrent qu'il fallait Tabandonner. Zulema et Osmin résolurent de nous faire embarquer avec les princesses Alasinthe et Belenie. Alamir prit aussi la résolution de quitter Chypre, et pour suivre Zayde, et pour sortir d'un lieu où sa valeur ne pouvait plus être utile. Il avait conservé une extrême curiosité de savoir quel était celui dont il m'avait ouï parler ; et lorsque nous fûmes prêts à partir, et qu'il vit que ma tristesse n'augmentait point : Quoique vous abandonniez Chypre, me dit-il , sans qu'il paraisse en vous de nouvelles marques d'affliction, il n est pas impossible, madame, que vous ne sentiez ce départ; faites-moi la grâce de m'apprendre qui est celui à qui vous prenez intérêt. Il n'y a point d'homme, de tous ceux qui sont ici, que je n'engage aisément à faire le voyage d'Afrique, et vous aurez le plaisir de le voir, sans qu'il sache même que vous l'avez désiré. Je n'ai point voulu m'opiniâtrer, lui répondis-je, à vous ôter une opinion que vous avez prise sur des apparences assez vraisemblables; mais je vous assure néan-r moins que ces apparences sont trompeuses, J^

ne laisse personne à Faniagouste à qui je prenne intérêt, et ce n'est point par aucun chanii^enient qui soit arrivé dans mon cœur. Je vous entends, madame, repartit Alamir; celui qui a été assez heiireux jwur vous plaire n'est point ici; je le clierchais inutilement parmi ceux qui vous adorent, et il était sans doute parti de Chypre devant que j'eusse l'honneur de vous voir. Ce n'est ni devant que vous m'eussiez vue, ni depuis que vous êtes ici, lui répliquai-je assez brusquement, que quelqu'un a été assez heureux pour me plaire , et je vous supplie de ne plus me parler d'une chose qui m'ofiense.

Alamir, voyant bien que je lui avais répondu avec colère , ne m'en dit pas davantage , et m'assura qu'il ne m'en parlerait jamais. Je fus bien aise d'avoir fini des conversations où j'étais toujours en hasard de laisser voir ce que je souhaitais si ardemment de cacher. Enfin nous nous embarquâmes , et notre navigation fut d'abord si heureuse, que nous ne devions pas croire qu elle finît par un naufrage aussi malheureux que celui que nous fîmes aux côtes d'Espagne, comme je vous le dirai bientôt.

Félime allait continuer son récit lorqu'on vint l'avertir que sa mère se trouvait plus mal que de coutume. Quoique j'eusse encore beaucoup de choses à vous apprendre, dit-elle à dom Olmond

(Ml le fjuiUaiit, je vous en ai assez a|)pjis pour vous faire juger que ma vie est attaehée à celle d'AIamir , et pour vous engager à me tenir la parole que vous m'avez donnée. Je vous la tiendrai exactement, madame, lui répondit-il; mais je vous supplie de vous souvenir aussi que vous devez m'instruire du reste de vos aventures.

Le lendemain il alla trouver le roi. Sitôt que, ce prince le vit , il voulut satisfaire l'impatience et l'inquiétude qui paraissaient sur le visage de Consalve ; et, les amenant tous deux dans son cabinet , il ordonna à dom Olmond de lui dire s'il avait vu Félime, et si elle lui avait appris quel intérêt elle prenait à la conservation d'AIamir. Dom Olmond, sans faire paraître qu'il pénétrât dans les raisons qui donnaient au roi tant de curiosité pour les aventures de ce prince, fit un récit exact de tout ce qu'il avait su par Félime de sa passion pour Alamir, de celle d'A- Iamir pour Zayde , et de tout ce qui leur était arrivé jusqu'à leur départ de Chypre. Lorsqu'il eut achevé, il jugea bien que la conversation n'était pas aussi libre entre le roi et Consaîve ([ue s'il n'eut pas été présent; et, pour les laisser en liberté , il feignit d'être obligé de s'en retourner à Oropèze.

Sitôt qu'il fut parti , le roi, regardant son favori avec un air ([ui témoignait les ser>timcji:>

irisTouii; i.s p A(, \ () 1. 1:. 56^

qu'il avait pour lui : Croyez-vous encore , lui dit-il , qu'AUunir soit aimé de Zayde? erovezvous que ce soit elle qui ait fait écrire Félime, et ne voyez-vous pas combien vos craintes ont été mal fondées ? Non , seigneur, reprit tristement Consalve , tout ce que dom Olmond vient de raconter ne me persuade pas encore ([uo je n'aie point sujet de craindre. Zayde n'a peutêtre pas d'abord aimé Alamir , ou elle l'a caché à Félime, voyant l'amour qu'elle avait pour ce prince. Mais qui pleurait Zayde lorsrpi'elle fit naufrage aux côtes d'Espagne, si ce n'était Alamir qu'elle croyait mort? A qui puis-je ressembler, si ce n'est à ce prince ? l'élime n'a parlé (|ue de lui dans son récit. Zayde l'a trompée, seigneur, ou Zayde ne lui a avoué les senti mens qu'elle avait pour lui, que depuis qu'elle a été chez Alphonse. Tout ce que j'ai appris ne détruit pas les opinions que j'ai eues , et je crains bien que ce qui me reste encore à apprendre ne les confirme plutôt que de les détruire.

Il était si tard lorsque Consalve quitta le roi , qu'il ne devait penser qu'à chercher du repos; mais son inquiétude ne lui permit pas d'en trouver. Le récit de Félime augmentait sa curiosité , et le laissait encore dans cette cruelle incertitude où il était depuis si long-temps. Sur le matin, un officier de l'armée, (pii revenait

d'Oi'opèze, lui apporta un billet de dom Olniond; il l'ouvrit, et y trouva ces mots :

« Félime m'a tenu sa parole, et m'a conté le » reste de ses aventures. Le seul amour qu'elle » a pour Alamir, a causé les soins qu'elle a eus de » sa vie. Zayde n'y prend point d'intérêt , et si » quelqu'un en prenait à Zayde, ce n'est pas )) d' Alamir qu'il devrait être jaloux. »

Ce billet jeta Consalve dans un nouvel embarras, et lui fit penser qu'il s'était trompé seulement lorsqu'il avait cru qu' Alamir était aimé ; mais qu'il ne s'était pas trompé lorsqu'il avait cru que Zayde avait quelque passion. La lettre qu'il lui avait vu écrire chez Alphonse, ce qu'il lui avait ouï dire à Tortose d'une première inclination, et le billet qu'il venait de recevoir de dom Olmond ne lui permettaient pas d'en douter. Il lui parut qu'il devait être également malheureux , puisque le cœur de Zayde avait été touché. Néanmoins , par un sentiment dont il ne pouvait démêler la cause , il sentit quelque soulagement en apprenant que ce n'était pas par le prince de Tharse.

Cependant les Maures firent des propositions pour la paix, et elles étaient si avantageuses, qu'il semblait difficile de les refuser. On nomma des députés de part et d'autie pour en régler les articles , et on accorda une nouvelle trêve. Con-

lIISTliIRI". F.SPAGNOI.K. jO:"»

salve avait part à tous les conseils; mais, quelque occupé qu'il pût être par l'importance des affaires dont le roi lui laissait le soin, il l'était encore davantage par l'impatience de savoir qui était ce rival dont il n'avait jamais ouï parler. Il attendit dom Olmond avec une inquiétude qui ne lui laissait pas de repos ; et enfin il supplia le roi de le faire venir au camp , ou de permettre qu'il l'allàt trouver à Oropèze. Dom Garcie, qui avait de la curiosité pour la suite des aventures de Zayde , voulut être présent au récit qu'en ferait dom Olmond, et lui envoya commander de venir à l'heure même. Lorsque Consalve le vit arriver , et qu'il le regarda comme un homme qui allait lui apprendre les véritables sentimens de Zayde, il fut quasi prêt à l'empêcher de parler, tant il craignait la certitude de son malheur, bien qu'il souhaitât d'en être éclairci. Dom Olmond , avec la même discrétion qu'il avait déjà eue , et sans faire voir à Consalve qu'il remarquait son embarras, raconta ainsi ce qu'il avait appris de Félime dans leur dernière conversation , après que le roi lui en eut fait le commandement.

SUITE DE l'histoire DE FÉLIME ET DE ZAYDE.

Les princes Zulema et Osmin avaient quitté

5GG , ZAYDF. ,

Chypre dans le dessein de s'en aller en Afrique et (le débarquer à Tunis. Alamir les avait suivis , et leur navigation avait été assez heureuse, lorsqu'un vent impétueux les repoussa vers Alexandrie. Comme Zulema s'en vit proche , il voulut y aborder, pour voir Albumazar, ce grand astrologue , si célèbre dans toute l'Afrique, qu'il connaissait depuis long-temps. Les princesses , qui n'étaient pas accoutumées à la fatigue de la mer, furent bien aises de descendre à terre et de se reposer. Le vent demeura si contraire, qu'ils ne purent sitôt se remettre à la voile.

Un jour que Zulema montrait à Albumazar plusieurs choses rares qu'il avait rapportées de ses voyages, Zayde vit, dans une cassette, le portrait d'un jeune homme d'une beauté extraoi'dinaire , et d'une physionomie très-agréable. L'habillement , qui était pareil à celui des princes arabes , lui lit imaginer que ce portrait était celui d'un des fils du calife. Elle demanda à son père si elle ne se trompait pas ; il lui répondit qu'il ne savait point pour qui ce portrait avait été fait, qu'il l'avait acheté de quelques soldats, et qu'il le conservait pour sa beauté. Zayde parut surprise de l'agrément de cette peinture. Albumazar remarqua l'attention qu'elle avait à le regarder ; il lui en fit la guerre, et lui dit qu'il voyait bien qu'un homme qui ressemblerait à ce

histoiiîl: t SI' a (; \ o 1. r. o()^

poiMrait, pourrail cspiTor de lui j)liur('. (îoiihik* les Grecs ont une jurande opinion île i'a8lrolo{;ie, et que les jeunes personnes ont une grande euriosité de l'avenir, Zavde pria plusieurs fois ce fameux astrologue de lui diie quelque chose de sa destinée; mais il s'en défendait toujours : il passait avec Zulema le peu de temps qu'il déi-obait à l'étude, et semblait éviter de faire paraître son savoir extraordinaire. Enlin, un jour qu'elle le trouva dans la chambre de son père , elle le pressa plus fortement qu'elle n'avait encore fait de consulter les astres sur sa fortune. Il n'est pas nécessaire que je les consulte , lui dit-ii en souriant, pour vous assurer, madame, que vous êtes destinée à celui dont Zulema vous a fait voir le portrait. Peu de princes dans l'Afrique peuvent s'égaler à lui. Vous serez heureuse si vous l'épousez ; prenez garde de laisser engager votre cœur à quelque autre. Zayde ne reçut les paroles d'Albumazar que comme un reproche de l'attention (lu'elle avait eue à regarder ce portrait; mais Zulema lui dit, avec toute l'autorité d'un père, qu'elle ne devait point douter de la vérité de cette prédiction; qu'il n'en dontait pas lui-même; et que, de son consentement, elle n'épouserait jamais que celui pour qui cette peinture avait été faite.

Zayde et Félime avaient peine à cioire que

:)GS ZÀYDE,

Ziilema parlât, selon ses véritables senti mens • mais elles n'eu doutèrent pas , lorsqu'il dit à la princesse sa fille qu'il ne pensait plus à lui faire épouser le prince de Tharse. Félime ne sentit pas une médiocre joie de savoir que Zayde n'était pas destinée pour Alamir ; elle s'imagina un plaisir sensible à l'apprendre à ce prince, et elle se flatta de l'espérance qu'il reviendrait à elle , s'il n'espérait plus que Zayde pût être à lui. Elle pria cette belle personne de lui permettre de dire à Alamir la prédiction d'Albumazar et les sentimens de Zulema. Cette permission n'était pas difticile à obtenir : Zayde consentait sans peine à tout ce qui pouvait guérir le prince de Tharse de la passion qu'il avait pour elle.

Félime chercha les occasions de parler à ce prince ; et, sans faire paraître de joie de ce qu'elle avait à lui dire , elle lui conseilla de se détacher de Zayde, puisqu'elle était destinée pour un autre , et que Zulema ne lui était plus favorable. Elle lui apprit ensuite ce qui avait fait changer les sentimens de ce prince, et lui montra ce portrait qui devait décider de la fortune de Zayde. Alamir parut accablé des paroles de Félime , et surpris de la beauté du portrait qu'on lui faisait voir ; il demeura long-temps sans parler : enfin, levant les yeux avec un air où sa douleur était peinte : Je le crois, madame, lui dit-il , celui que

HISTOIIIE ESPAGNOLE. 5Gj

je vois est destiné pour Zaydc; il est digne d'elle par sa beauté; mais il ne la possédera jamais, et je lui ôterai la vie avant qu'il puisse m'enlever Zayde. Mais si vous entreprenez, lui répondit Félime, d'attaquer tous les hommes qui pourraient ressembler à ce j)ortrait, vous en attaqueriez peut-être un grand nombre, sans trouver celui pour qui il a été fait. Je ne suis pas assez heureux, repartit Alamir, pour être au hasard de me méprendre. Il y a une beauté si grande et si particulière dans ce portrait, que peu de gens peuvent lui ressembler. Mais, madame, ajouta-t-il, cette physionomie agréable peut cacher un esprit si fâcheux et des mœurs si opposées à celles qui doivent plaire à Zayde, que, quelque beauté qu'ait ce prétendu rival , peut-être ne sera-t-il pas aimé d'elle; et, quelque favorables que lui puissent être et la fortune et Zulema, s'il ne touche pas l'inclination de Zayde , je ne me trouverai pas entièrement malheureux. Je serai moins désespéré de la voir possédée par un homme qu'elle n'aimera pas, que de lui en voir aimer un autre à qui elle ne pourrait jamais être. Cependant, madame, continua-t-il, quoique ce portrait ait fait une impression dans mon esprit qui se peut difficilement effacer, je vous conjure de me le laisser quelque temps, afin que je le considère avec loisir, et

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