LETTRE LXIII
ERNEST A AMÉLIE
Feldkirch, 23 mai au matin.
Je m'arrête encore pour t' écrire : ma iettre d'hier t'aura alarmée ; j'y montre
peu d'espoir peut-être ai-je trop de
défiance; mais, Amélie, la décision dépend beaucoup de madame de Woldemar. Je te vois frémir à ce funeste nom; je frémis comme toi ; je lui dois tant ! ses préventions sont si fortes ! son caractère si indomptable ! ses volontés si absolues ! mais ce n'est pas sur elle que tu dois arrêter ta pensée : repose -la sur le serment que j'ai fait que la mort seule pourrait m'arracher à toi.
Amélie, fenmie idolâtrée ! dis, quelle est la puissance qui oserait s'égaler à la tienne , et que ne doit-on pas sacrifier à l'amour, puisqu'il est le seul bien du
ANSFIËLD.
monde qui ne trompe point? tous les autres ont un terme, lui seul n'en a pas. Tandis que la reconnaissance, l'amitié, tous les autres attachements de la terre, viennent se briser contre la mort, l'amour seul la brave, lui survit, et nous accompagne dans l'éternité. ]\Ion Amélif, ce n'est pas un lien de peu de jours que nous avons formé ; nous sommes l'un à l'autre maintenant jusque dans ces temps infinis qui se perdent dans l'avenir. Oh ! quel inexprimable ravissement de sentir que tu m'appartiens pour toujours , et que le bien que je possède en toi n'aura point de fin! Écartons les défiances,, les regrets, les terreurs, qui ne doivent point trouver place dans une union impérissable comme la nôtre, et jouis avec moi de cette pure et céleste joie qui inonde mon cœur, depuis qu'en te donnant à moi j'ai acquis la certitude que
nous ne pouvons plus être séparés
Adieu, Amélie, adieu: i! faut encore m'éloigner de toi . et pourtant je n'existe que là où tu es ; et, en ton absence il ne me reste de force que pour t' écrire, et de vie que pour Vaimer.
LETTRE LXIY.
ERNEST A AMÉLIE
it
Brcgentz , 26 mai.
Pendant qu'on change de chevaux, je puis disposer d'un moment et, comme tous ceux de ma vie entière, il doit appartenir à Amélie.
0 toi qui m'es chère bien au-delà de ce que tu peux imaginer ! en te montrant les obstacles qui rendront le consentement de ma mère difficile, je me représente toute ta douleur, je sens les reproches que tu me fais d'être resté si long-temps chez ton oncle, et de t'avoir caché mon nom pour surprendre ta tendresse. O Amélie ! je dois te paraître impardonnable; car, du premier jour où je t'ai vue, je connaissais les difficultés de notre union ; mais, si tu savais avec quelle violence le désir de ton amour s'est emparé de mon cœur ; si tu savais comme j'ai été enivré par tes
AMÉLIE MANSFIELD
charmes, enchanté de tes vertus, tu excuserais le sentiment qui m'acontrain* à la dissimulation. Mais, Amélie, si une passion ardente, irrésistible, est le principe de mes torts, compte sur elle du moins pour les réparer : tu verras de quoi est capable celui qui faime ; et quand il sera parvenu à désarmer le ressentiment de madame de AVoldemar, à l'attendrir en ta faveur, à la forcer de reprendre pour loi sa première affection , alors tu pourras comprendre si j"ai pu être maître d'un sentiment assez puissant pour opérer un tel prodige.
LETTRE LXV
AMÉLIE A ERNEST
Lagano, 29 mai.
Je reçois tes trois lettres à la fois ; l'amour qu'elles contiennent ne peut dissiper l'effroi qu'elles m'inspirent. L'aveu de ta mère dépendrait de madame de Woldemar ! ah ! malheureux ! qu'oses-tu dire.^ s'il était vrai, quel serait mon espoir 1 La connais-tu , cette madame de Woldemar? sais-tu combien elle me hait .3 sais-tu à quel point elle est implacable? sais-tu que, si le baron de Geysa , ému par les prières de Blanche, n'eût refusé de l'aider dans ses projets, elle m'eût traduite, comme une criminelle, devant les tribunaux, elle eût tenté de me faire chasser avec i.snominie de mon pays , que peut-être même elle eût attaqué ma vie? Et c'est cette fennne que tu prétends attendrir ! c'est elle qui serait l'arbitre de ma destinée ! Ah ! si je pouvais avoir un tel malheur à craindre, je n'attendrais pas sa décision pour disposer de moi; et, avant qu'elle pût apprendre qu'elle est maîtresse de mon sort, il ne serait déjà plus en son pouvoir Mais, Adolphe, pourquoi nous
tourmenter d'une si terrible et si vaine frayeur ? Non , nous ne dépendons point jde madame de Woldemar ; sois sûr que ta mère la connaît trop bien pour vouloir se soumettre à elle dans une circonstance qui intéresse et ton bonheur et ta vie. t'Lcoute : tu n'as jamais vécu près
de madame de Simmeren ; tu la crois faible peut-être, et entièrement subjuguée par les obligations qui l'attachent à madame de Woldemar : tu la juges ma! ; elle saura accorder ce qu'elle doit à la bienfaitrice de son fils avec ce qu'elle doit à son fils lui-même. As-tu donc oublié ce que je t'ai dit dans ma dernière lettre? Quand tu sais que , pour me garder près d'elle, madame de Simmeren consentait à braver le courroux de son altière pa-. rente, et à sacrifier tout ce que sou crédit pouvait lui faire obtenir pour toi, comment peut-il te rester quelques cr.-^intes sur ses dispositions? comment cet article de ma lettre ne t'a-t-il fait aucune impression? pourquoi n'y réponds -tu pas? Mais, si c'était toi-même que tu redoutasses ; si l'ann'tié d'Ernest, les bienfaits de sa mère étaient les seuls obstacles si tu n'osais les offenser ; quoi !
tu n'aurais point de courage contre eux, quand tu avais celui d'abandonner ta mère? ta reconnaissance aurait plus d'empire que la piété filiale ? Mais, que
dis-je, et où vais-je m'égarer? O mon Adolphe ! pardonne : je puis craindre tous les malheurs, sans doute, hors celui d'avoir unreprocheà faire àton cœur...
Cependant, parle-moi avec sincérité, ne me caches-tu rien? cette frayeur si vive, que t'inspire madame de Woldemar, n'at-elle pas un motif que j'ignore ? peutêtre ta mère a pris avec elle quelque engagement secret pour toi? peut-être ta main est-elle promise? peut-être astu fait toi-même un serment dont madame de Woldemar a seule le droit de te dégager ? Ah ! par pitié, tire-moi d'un doute qui me tue ^a ne peux concevoir ma dévorante anxiété Quoi !
ma vie, mon honneur, notre hymen, dépendraient de madame de Woldemai"?
0 Adolphe ! je t'en conjure , hàte-toi de me délivrer de cette pensée ; elle me poursuit, me déchire; et ce qui me porte le dernier coup , c'est que je me sens assez coupable pour avoir mérité ce malheur Te le dirai-je, Adolphe ? depuis
tes dernières lettres , il me semble dans mes songes voir madame de Woldemar
ne AMÉLIE M
te parler de moi avec mépris, me peindre
comme une criminelle Hélas! oui,
je le suis, tu ne peux le nier; j'ai perdu l'heureux droit de pouvoir compter sur toi; j'ai perdu l'estime de moi-même, et madame de Woldemar, en prononçant iiion nom avec dédain , ne pourra être démentie par ton cœur
J'ai été interrompue par mon oncle :
à mes larmes, surtout à mon agitation, il soupçonne notre correspondance, et il en est désolé. Je m'étonne qu'autant d'aversion puisse entrer daus un si bon cœur ; mais avoir trompé sa confiance ! avoir refusé ma main....! « INon, jamais, me disait-il tout-à-l'heure , jamais je ne pourrai lui partionner. » Il me questionne, je dissimule; je dissimule, et il me croit. Que je suis humiliée quand je le vois ajouter foi à mes feintes excuses ! qu'il est affreux d'en imposer à un cœur quisefieànous ! et, si j'en juge par ceque j'éprouve , que tu as dû souffrir, Adolplie en me trompant aussi long-temps !
Adresse tes lettres chez mon oncle :
nous partons demain.
LETTRE LXVI
ALBEKT A AMÉLIE.
Prague, 20 mai.
Je suivrai de près ma lettre ; et il y a long-temps que je serais chez ton oncle, si mon funeste séjour dans ma terre n'eut interrompu nos communications.
Dès l'instant que tu m'as parlé de ton amour, j'aurais couru pour te sauver; et, ainsi que M, Grandson, je n'aurais pas applaudi à ton choix, et cherché à .accroître ton sentiment avant de m'étre assuré que l'objet en était digne ; mais ice n'est qu'en arrivant ici que j'ai eu tes lettres. Celle où tu m'avoues le sentijnent que t'inspire M. Semler m'a été remise en même temps que celle du 21 <le ce mois , où tu m'apprends son départ et le refus qu'il a fait de ta main : tu crois bien que, dans l'état où tu es, je n'attendrai pas d'autres nouvelles pour t'aller joindre ; je serais parti aujourd'hui, si je n'avais préféré que ma
ANSFIELD.
lettre me devançât de quelques jours pour te préparer à mon arrivée, qui, autrement, aurait pu trop te surprendre. Je laisserai croire au baron de Geysa et à sa femme que je suis toujours en Bohême. Blanche seule saura mon secret. Chère Amélie ! je ne connais que mon amitié qui puisse égaler le respect que tu m'inspires; oui, je suis fier de toi, car, en aimant beaucoup, tu as su | te conserver pure et sans tache ; tu es | ^ l'orgueil, le bonheur de ton frère, et il • est impossible que cette pensée et le sentiment de ton innocence te laissent sans consolations , lors même que M. Semler se montrerait, par sa conduite, indigne de ton amour. A cet égard , Amélie , je suis loin de penser comme ton oncle :
ce refus si extraordinaire peut avoir eu de nobles motifs ; et l'honuue qui réunit au cœur qui sait apprécier le tien le courage de renoncer à toi ne doit point être un honmie jnéprisable. Mon Amélie, nous causerons ; je verrai M. Semler, oui, quelque part qu'il soit, je le verrai : si je ne me trompe, il est digne de ton estime; et, comme il n'y a sur la terre que la vertu qui soit plus aimable que toi, elle seule, sans doute, a pu être pour lui d'un prix au-dessus de ta main. Si j'ai bien jugé, et qu'il existe au monde . un homme capable d'un si héroïque sacrifice, qu'il me sera doux de dévouer mon temps, ma fortune, ma vie, à briser les obstacles qui te séparent de lui, , et à ramener aux pieds de la femme qui j n'a point sacrifié sa vertu à l'amour l'homme qui a mis le devoir au-dessus ; du bonheur! Seuls, vous serez dignes l'un de l'autre ; et, si ton heureux frère l)eut unir ton sort à celui d'un pareil • époux, alors, ô ma jeune amie! cesse i tes vœux pour mon bonheur, et ne de- I mande rien à ce ciel qui aura tant fait ; pour moi : mais, si je m'égarais dans de vaines espérances, et qu'il te fallût renoncer à ton amour, Amélie, je ne t'abandonnerai pas, je te presserai sur mon cœur, je remplirai le vide du tien par ma tendresse , et , en te consacrant ma vie, je te persuaderai peut-être que,
'AMELIE MANSFIELD.
quand on est si tendrement aimée, on n'a pas encore tout perdu.
Surtout, Amélie, quoi qu'il arrive, ne pense jamais qu'ayant été moins sage, tu eusses été plus heureuse : par une faiblesse, une femme accroît tous ses maux et n'en évite aucun. Quand les hommes disent autrement, sois sûre qu'ils ne disent pas ce qu'ils pensent ; ils établissent, je le sais, cjue, lorsqu'une femme tendre succombe, ce ne sont point ses sens qui l'entraînent, mais son cœur qui la fait céder à ceux de son amant, et qu'on doit aimer davantaïe celle de qui on reçoit un pareil bienfait. Il n'en est aucun pourtant qui, en conduisant une femme à l'autel, ne préférât beaucoup lui devoir moins de reconnaissance, et ne sente son amour refroidi par cet abandon même qui devait l'augmenter. Sur ce point, ne crois que moi, Amélie ; ne doute pas que l'homme qui exalte le plus ce dévouement de l'amour ne soit près d'être inconstant :
s'il demeure fidèle, l'honneur seul l'y détermine, et ce n'est jamais qu'à regret qu'il devient l'époux de celle qui lui a tout accordé. O mon Amélie ! juge combien il est doux au cœur de ton frère de pouvoir trouver des consolations pour toi dans de pareilles vérités !
Blanche me mande que madame de Woldemar se tient enfermée dans sa terre, qu'elle n'y reçoit que ses plus intimes amis , et que sa santé est fort altérée. Ernest devrait être à Dresde ; on l'y attend tous les jours : s'il arrive pendant mon absence , puisse la conduite de Blanche ne pas ajouter à la tristesse que j'éprouve en m'éloignant d'elle, et en te sachant dans la peine! Adieu, mon Amélie : après cette lettre, tu n'attendras pas long-temps ton frère.
LETTRE LXVn.
AMKUE A ERNEST.
Du ctâteau de Grandson, 6 juin.
La foudre est tombée sur ma tête :
en revenant au château de Grandson, jai trouvé une lettre de mon frère : il
arrive; peut-être il sera demain ici
.Te vois qu'il n'a pas reçu le billet que je lui écrivis le soir qui précéda cette nuit fatale.... Mais, qu'importe? il n'en lira pas moins ma honte sur mon front , et jamais sa coupable sœur n'osera lever les yeux sur lui : ses conseils, ses opinions, ses cruels éloges, ont rempli mon ame de crainte, de remords et d'épouvante. Ton bonheur rassurait ma conscience alarmée : depuis que je ne te vois plus, elle commence à me déchirer; enfin, ma confiance s'ébranle, et je forme même des doutes sur toi. En vain je te tends les bras; il me semble vofr la main de Dieu l'arracher à mon amour
et nous séparer à jamais 0 Adolphe!
scuviens-toi que je t'ai livré toute ma destinée, que tu en réponds dans cette vie, et peut-être au-delà; souviens-toi que si tu m'abandonnais, ni l'amitié d'Albert, ni les cris de mon enfant, ni l'idée même de te laisser en proie aux plus affreux remords, ne pourraient m'engager à prolonger une existence
que tu aurais dévouée à l'infamie
O mon frère ! mon excellent frère ! tu me consacrerais tes jours, me dis-tu; si Blanche t'était enlevée, tu vivrais encore pour moi. Hélas! pardonne à ta malheureuse sœur d'avoir moins de courage; elle n"a plus la vertu pour la
soutenir dans sa douleur Adolphe,
peut-être mes tristes défiances t'offenseront-elles ; mais que ne dois-tn pas pardonner à ma situation ? ma tendresse est la même. Parce que je crains de te perdre, m'en es-tu moins cher.^ parce que je pleure sur ma faute , ai-je pu 1» détester, et me repentir d'un amour qui m'a entraînée dans ce comble de misère? je verse des larmes bien amères sur mes torts, et la perte de mon innocence m'accable d'une douloureuse honte; mais, faible et misérable que je suis , tant que ton cœur me restera je ne croirai pas avoir tout perdu.
Adolphe, dans une de tes lettres, tu me demandes si , dans le cas où tes instances seraient inutiles, je ne consentirais pas à fuir avec toi. Ta situation
ne m'est pas entièrement connue , j'en suis persuadée; mais, quelle qu'elle soit, je crois pouvoir te répondre : Si l'obstacle vient de ta mère, je ne t'épouserai jamais; s'il vient de madame de Woidemar, je suis prête à te suivre.
LETTRE LXVllI.
ADOLPUK A F.r.NF.Sr.
Du cli;Uean de SiininerPii , lo julji.
Voici deux lettres qui arrivent ici à mon adresse; mais le timbre ne me disant que trop d'où elles viennent, je crois devoir vous les renvoyer.
Ernest, je vous ai dit souvent que la faiblesse, qui mène à tous les vices, était le plus grand de tous : vous êtes sensible, vous êtes même vertueux, et cependant, faible esclave d'une passion frénétique, pour la satisfaire vous alliez vous livrer aux plus criminels excès, et mériter l'indignation de tout ce qui porte le nom d'bomme, si la voix d'une femme ne vous eût arrêté.
En refusant de vous suivre, Amélie n'a fait que son devoir, et c'est malbeureusement un mérite trop rare pour ne pas lui en savoir gré; mais vous, qui vous êtes rabaissé au point d'avoir besoin de recevoir d'une maîtresse des leçons de courage et d'honneur, vous , Ernest, vous me faites pitié !
Cependant, quelle que soit l'impardonnable faiblesse qui vous a jeté dans la position où vous êtes, il n'est rien que je ne fisse pour vous en tirer, excepté ce que vous me demandez : s'il n'avait fallu vous donner que ma vie, elle était à vous, tout indigne que vous me paraissez maintenant de ce sacrifice ; mais consentir à porter l'opprobre d'un mensonge, et à mettre sous mon nom une mauvaise action ! Ernest, ne l'espérez jamais de moi. Il faut qu'Amélie soit détrompée : que ce soit par vous ou par moi, il n'importe, pourvu qu'elle le soit. Cependant, je vous laisse la liberté de choisir celui des deux qui se chargera de ce soin : hâtez -vous de prendre votre parti; le mien est irré-
vocable; car, malgré vos menaces, la douleur d'Amélie, et tout ce que vous pouvez dire, je suis sûr que, dans cette occasion, coumie dans toute autre, quelque inconvénient qu'il y ait à agir rigoureusement bien, il y en a encore plus à mal faire.
Vous n'avez qu'un mo}en de me forcer au silence, c'est de me percer le cœur, non point en combattant à armes égales , jamais je ne lèverai la main sur l'honune qui fut mon ami , sur le fils de ma bienfaitrice; mais avant peu je serai à Dresde, j'irai vous demander votre décision, et là, vous présentant ma poitrine nue et sans défense : « Prenez ma vie, vous dirai-je : de tout ce dont Adolphe peut disposer, tout est à vous, hors l'honneur. »
Je ne vous parle point de mes peines, et pourtant elles ne sont pas faibles.
j\h ! si vous saviez ce qu'est le malheur d'être aux pieds d'une mère qu'on ne peut estimer, de porter l'affliction au sein de celle qui nous donna la vie, de ne trouver aucune parole pour la consoler, et enfin , de se sentir coupable pour trop aimer la vertu, vous verriez peutêtre que les douleurs de l'amour ne sont pas les plus cuisantes. IMais que vous font les peines d'un ami ? Depuis qu'une funeste passion s'est emparée de vous, t0ut ce qui ne s'y rapporte i)as ne voiîs est-il pas devenu étranger? n'a-t-elle pas endurci votre cœur au point que, lorsque vous vous êtes déternûné à fuir, l'idée de me ravir le seul bien que je possède sur la terre, en me privant de mon ami, ne vous est pas venue une fois, et ne vous aurait pas arrêté un instant?
LETTRE LXIX
eunf.st a amf.lu;.
1 juin.
jVon, ta défiance ne m'offense pas, mais elle me fait connaître une affliction nouvelle. Jloi , je t'abandonnerais ! je craindrais ma propre faiblesse! je serais
arrêté par madame deWoldemar!
quels blasphèmes oses -tu prononcer?
AMELIE MANSFIELD.
Ne te souvient-il plus , femme injuste et chérie, que c'est'malgré moi que je suis ici, que, si tu m'avais voulu croire, aucune considération ne m'aurait retenu, que nous n'aurions demandé l'aveu de personne pour nous unir, et que maintenant notre bonheur serait à l'abri de tout obstacle? Ce n'était donc pas assez de déchirer mon cœur par ton refus , tu le désoles par tes soupçons O Amélie! tu doutes de mon amour, tu peux croire que je pourrais vivre sans t'aimer! Et toi, le pourrais-tu? pourquoi donc me juger autrement? Et quand nos existences sont si bien confondues, que iious n'avons plus qu'une ame,que nous ne faisons plus qu'un tout, pourquoi mettre une différence dans notre amour? Ah ! si tu savais à quel point ta pensée est la seule dont je puisse m'occuper, et dont aucune autre ne peut me distraire; en rentrant dans ma patrie, en revoyant ces lieux où j'ai passé mon enfance , je 118 songeais qu'à toi ; en recevant les caresses de ma mère, hélas! c'était encore à toi que je pensais. Amélie! tu es ma vie autant que ma félicité, et je t'assure que de la manière dont tu t'es emparée de mon cœur, il faudrait pour t'en arracher une puissance telle qu'il n'y en a pas sur la terre; le ciel même, à moins qu'il ne m'anéantît, ne pourrait faire que je cessasse de t'adorer. Ah ! qu'il me fût possible de savoir te dire tout ce que j'éprouve à la vue de tout ce qui me vient df toi : jusque dans ces lettres où tu (ses douter de ton amant, c'est un mot, c'est une expression qui me charme ; c'est ton écriture, c'est ton souvenir, c'est toi enfin que je retrouve sur le papier; je voudrais pouvoir lui communiquer toute l'émotion qu'il me donne, tout le plaisir qu'il me cause; c'est vers toi que mon cœur remonte pour trouver la source de la vie, et en t'aimant, s'il lui reste quelque chose à désirer, j c'est de répandre sur toi autant de félicité qu'il en reçoit. O mon Amélie! si le reste du monde ne t'était rien auprès de moi, si je pouvais te faire tout oublier, et que mon amour piit te suffire,
combien je serais peu effrayé de l'avenir ! Que m'importerait d'être entraîné dans l'abime par la passion qui me dévore, si nous devions y être ensemble?
Partout où je serai avec toi , ne trouverai-je pas les célestes joies , les ineffables ravissements? Que puis-je vouloir sur la terre? et que peut-il y avoir pour moi dans le ciel , si ce n'est toi? O femme de. mon cœur ! sois seule mon partage pendant l'éternité , je ne demande point d'autre bonheur.
Tu remarqueras sans doute qu'il est des articles de tes lettres auxquels-je ne réponds point. O Amélie! c'est en effet un tourment bien cruel , bien plus cruel que tu ne crois, de dissimuler avec ce qu'on aime : si tu savais ce que j'ai souffert en te cachant mon nom ; si tu
savais ce que je souffre encore 11 est
trop vrai que je ne t'ai pas tout dit , et que ma situation ne t'est pas entièrement connue tu as deviné une partie
de ce que je te cachais J'ai promis,
en effet, une entière obéissance à madame de Woldemar; mais il déjiendrait de ma mère de me dégager de ce serment; et ma mère m'aime avec une si vive affection ! j'en ai reçu un si tendre accueil, que je n'ai point perdu l'espérance de la toucher en notre faveur. Si je ne l'avais pas trouvée malade, je lui aurais déjà parlé; mais pour obtenir d'elle l'effort que je vais lui demander,
il faut attendre qu'elle soit mieux
Cependant ne t'afflige pas, mon épouse adorée, et conserve-moi le seul bien qui me fasse aimer la vie.
Pourquoi rougir devant ton frère? de quoi es-tu donc coupable? n'étais-tu pas libre de disposer de ton cœur, de ta main? Mais, Amélie, si mes prières ont quelque pouvoir sur toi, tu garderas le silence avec lui, tu me laisseras seul le soin de l'instruire de mon nom, de mon amour, de nos liens ; je te promets de lui ouvrir mon cœur : Albert est déjà mon frère, il sera mon ami ; et s'il était possible que ma mère demeurât inflexible, je suis sur que lui-même te dira que ton devoir est de me suivre, p{.;dors tu
AMÉLIE MANSFIELD
obéiras sans doute. Hélas! Amélie, fautil que, pour te décider, je compte plus sur l'amitié de ton frère que sur mon amour.
LETTRE LXX
ERNEST A ADOLPHE
Du château de WoWcmar, i6 juin.
Je viens vous demander encore un service , et ce sera le dernier ; mais si vous fûtes jamais mon ami , quoi qu'il vous en coûte, il faut me le rendre : c'est (le faire mettre à la poste de Kempten la lettre ci-jointe pour Amélie, afin qu'elle ignore , pendant quelques jours encore, que c'est en Saxe que je suis; sa vie, et la mienne peut-être, dépendent de cette prolongation. Voyez si votre vertu croira mieux faire en immolant deux victimes, qu'en les sauvant par cet innocent artifice.
Votre parti est pris, Adolphe, et le mien aussi; Amélie sera ma femme en dépit de toutes les puissances de la terre : je le jure au ciel, à vous; et, dès demain, je le jurerai à ma mère elle-même, dût sa malédiction tomber sur ma tète, et me poursuivre jusque dans la tombe. Je suis résolu à tout : il ne peut plus y avoir d'indécision pour celui qui ne voit dans la vie, d'un coté, qu'une félicité sans borne, de l'autre, qu'un désespoir sans remède : point d'intervalle entre eux; tout ce qui le remplit ordinairement , sentiments doux , occupations utiles, distractions agréables, tout cela n'est rien pour moi : il me faut atteindre au faite du bonheur, ou tomber dans l'abîme : il me faut Amélie ou la mort.
Si je n'avais trouvé ma mère dans un état de santé alarmant, j'aurais déjà parlé. Elle était si faible quand je suis arrivé, qu'elle gardait le lit; et ma vue lui a causé tant d'émotion que, pendant deux jours, à tout moment elle était prête à s'évanouir : maintenant elle est un peu mieux ; mais, pour l'intérêt même de mon amour, je dois attendre , pour m'expliquer, qu'elle soit en état de m'écouter tranquillement. Je vois qu'elle n'ose me faire part de ses projets ; et
soit qu'elle pressente ma résistance, soit qu'elle. soupçonne la vérité, depuis mon retour, elle évite avec soin toutes les questions qui pourraient amener une ouverture. Croiriez-vous qu'elle ne m'a pas demandé une seule fois la cause de mes délais et de mon silence .!* Elle affecte de ne m'entretenir que de voyages, d'affaires et d'espérance d'avancement à la cour; je lui réponds à peine, et j'ai l'air si triste, si malheureux, qu'assurément sa tendresse devrait s'en alarmer, si son ambition ne s'en inquiétait pas. Deux fois cependant j'ai tenté de lui faire entendre ma peine, mais indirectement; et sa santé en a été si visiblement altérée , que je n'ai pas osé continuer. Peu de jours après mon arrivée , nous avions eu ici un grand diner de famille, où j'avais vu Blanche pour la première fois. Le soir, quand je fus seul avec ma mère, elle me demanda comment j'avais trouvé ma cousine? «Charmante, lui dis-je; il est difficile d'être plus jolie.— Et ce motif vous engagera-t-il à la forcer de vous donner sa main ? vous savez que vous en êtes le maître. — Non , Madame, je ne le suis pas, du moment que vous m'avez appris que mademoiselle de Geysa était aimée du comte Albert, et faisait son bonheur de lui appartenir, je n'ai pas dû croire qu'il me restât aucun droit sur elle. — C'est penser nob!e:nent, mon fils, et j'étais assez sûre de vous à cet égard pour avoir fait , en votre absence, toutes les démarches qui pouvaient obtenir la cassation du testament de votre grand-père : l'empeieur seul en a le pouvoir, il en a la volonté , et ce n'est pas même la seule grâce qu'il soit disposé à vous accorder.— Ah ! ma mère ! ai-je interrompu, je ne lui en demande aucune, et, pour être heureux, toutes ses faveurs me sont bien moins nécessaires qu'il ne me l'est d'être aimé de vous. Vous ne savez pas, ma mère, ai-je ajouté en baisant sa main avec la plus vive émotion , non , \ous ne savez pas combien j'ai besoin de votre tendresse. » Elle a retiré sa main , et m'a répondu avec un peu de froideur : « La tendresse
AMÉLIE MATs^SFIELD.
d'une mère, Ernest, est un bien qu'il est difficile de perdre, même en cessant de le mériter; mais pour obtenir les bonnes grâces de son souverain, il faut s'en rendre digne et les aller solliciter. Aussi, mon projet est-il de vous accompagner à Vienne, dès que ma santé me le permettra ; et plus d'une fois j'ai réfléchi que nous ferions peut-être bien de nous y fixer. — Quoi! madame, abandonner votre patrie ! quitter le séjour de Dresde! — Dresde, témoin de l'affront qu'une fille criminelle a fait à notre famille, m'est devenu depuis long-temps odieux; et, en m'éloignant du lieu où je l'endurai, j'espère que le souvenir m'en sera moins présent. — Se peut-il , Madame, que le temps, qui détruit tout, vous ait laissé votre haine, et que les malheurs d'Amélie?.... — Ernest, a-t-elle interrompu d'une voix altérée et en me serrant brusquement la main , Ernest , si vous respectez votre mère, gardezvous de prononcer jamais un nom qui est pour elle une injure ; et s'il était possible que nous pensassions différemment sur ce point, laissez-le-moi toujours ignorer, afin que je puisse continuer à vous aimer et à vous estimer encore. » La véhémence avec laquelle elle avait prononcé ces mots ayant épuisé ses forces , elle est tombée pâle et abattue sur le dos du canapé où elle était assise : je l'ai soutenue dans mes bras, je lui ai fait respirer des sels; elle m'a prié d'appeler ses femmes et de me retirer : je l'ai fait. Depuis ce jour, il n'a plus été question d'Amélie, ce nom chéri qui occupe seul ma pensée et remplit tout mon cœur, ce nom chéri n'a pas été une seule fois sur mes lèvres. lîier seidement, ma mère s'étant trouvée un peu mieux , elle a consenti à aller passer la journée à Dresde, chez M. de Geysa. Pendant tout le dîner, j'avais été morne et silencieux : vers le soir, tandis que chacun était au jeu, et que, la tête penchée sur mes mains, je rêvais au coin de la cheminée , Blanche s'est approchée de moi ; elle a posé sa main sur mon bras, et me regaidant avec douceur : >< l\Ion cousin ,
m'a-t-elle dit, vous avez l'air bien malheureux; si je ne me trompe, vous regrettez quelqu'un, et vous n'avez pas eu besoin d'un effort extraordinaire pour me rendre ma liberté. » J'ai levé les yeux sur l'aimable fille : un mélange d'attendrissement et de gaîté embellissait sa physionomie. «Oui, ma cousine, lui ai-,e répondu , mon cœur est plein de tristesse. — De tristesse seulement.?
a-t-elle ajouté avec un sourire fin. — Ah ! s'il n'était pas en proie à la plus violente passion , croyez - vous , Blanche , que j'eusse eu la force de céder si tô^ mes droits sur vous! — Il n'est pas question de moi , a-t-elle interrompu en rougissant ; parlons de vous , mon cousin ; votre état me touche : sans doute, vous n'espérez pas que votre choix convienne à ma tante. » J'ai secoué tristement la tête. « Je vous plains, car vous ne la fléchirez pas. — Il faudra donc mourir, ma cousine? —Pauvre Ernest ! vous m'affligez beaucoup; quel dommage que vous ne soyez pas revenu quelques années plus tôt, avant que votre cœur fut engagé, quand Amélie était libre encore ! vous l'eussiez aimée, sans doute; elle vous eut aimé, j'en suis sure. — Aimable Blanche; ah! oui, c'est bien dommage! IMais vous ne haïssez donc pas Amélie, vous? — ]\Ioi , la haïr, la sœur d'Albert! — Est-ce là son seul titre auprès de vous ! — Non, ses malheurs, ses vertus en sont de plus forts encore. — Vous êtes bonne , vous êtes sensible, vous êtes la seule personne de la famille. Blanche, qui prendrez pitié de mon sort. ;\Iais, ditesmoi, savez-vous où est Amélie? — Elle est en Suisse. — Y vit-elle heureuse? — Je ne sais; je n'ai de ses nouvelles que par Albert, et Albert est en Bohême.
— En Bohême? ai-je repris : je le croyais auprès de sa sœur. — D'où le savez-vous ? qui vous l'a dit? a-t-elle repris en rougissant prodigieusement.» A cette question, j'ai vu qu'Albert avait fait un secret de son voyage; et, pour détourner Blanche de la vérité, je lui ai dit d'un air indifférent : « Personne ne m'en a parlé, et je ne saurais trop vous dire pourquoi
je l'avais supposé de votre supposition à ma tante?— Non; je n'en ai parlé qu'à vous.— Vous nie rassurez, car il est essentiel que toute notre famille ignore oià est Albert : on le croit dans ses terres; si on le savait auprès de sa sœur, ma mère ne le lui pardonnerait pas. — Mais, lui ai-je demandé, quel motif a pu l'engager à un si long voyage , au moment où son sort va se décider ; est-il donc arrivé quelque malheur à Amélie?— Vous êtes curieux, m'a-t-elle dit en me regardant d'un œil pénétrant : qu'est-ce que cela vous fait? et quel intérêt y prenezvous? — Quoi donc! croyez-vous que je n'en prends aucun à Amélie? les liens du sang et ceux qui durent nous unir peiivent-ils me laisser indifférent sur sou sort ? — Je vois que nous nous trompions bien sur votre caractère, a-t-elle repris d'un air étonné : il promettait d'être fier et vindicatif ; je le trouve doux et indul-
AMÉLIE MAINSFIELD.
Avez-vous fait part entièrement perdus l'un pour l'autre !
— Ernest, s'est écriée ma mère, de l'autre bout de la chambre, je voudrais vous dire un mot. — Je suis sûre que ma tante nous observe depuis long-temps, m'a dit Blanche, tout bas et en se contraignant pour ne pas éclater de rire ; notre longue conversation l'a inquiétée, sans doute, elle croit que votre cœur est en danger auprès de moi : allez, allez vite dissiper son erreur, » En parlant ainsi, elle a rejoint ses compagnes, et je me suis approché de ma mère. Elle m'a prié de faire avertir ses gens, parce qu'elle voulait se retirer sur-le-champ; et aussitôt que nous avons été en voiture, elle m'a demandé si je croyais convenable , après avoir renoncé à mes droits sur Blanche, de paraître lui faire une cour assidue? « Il me semble, IMadame, que le sang qui nous unit peut autoriser l'amitié entre nous. — Non pas tant que votre cousine sera libre, Ernest; vous êtes trop
cent : quelle cause a produit ce change- jeunes tous deux pour vous livrer à l'a- ,netit?— L'expérience, ma cousine, les mitié, avant que d'autres nœuds la re-
<pe conseils de l'amitié — Ou plutôt l'amour, a-t-elle interrompu en souriant :
avouez-le, Ernest, le mariage d'Amélie vous avait vivement irrité ? Mais bientôt une passion violente, en ren)plissant votre ame, vous aura fait oublier un malheur qui ne vous louchait plus. — Il est vrai , ai-je répondu en soupirant, et vous avez deviné mon cœiw; ce n'est que depuis qu'il aime que j'ai pardonné à Amélie.— Mais qui est-elle, cettefemme que vous aimez? — Vous le saurez avant peu, ma cousine : je ne tarderai pas tt m'ouvrir à ma mère. — Je ne serai donc instruite qu'en même temps que le reste de la famille? vous ne voulez pas de Blanche pour votre confidente, poiu- votre amie? >< Elle m"a fixé d'un air tendre, peut-être trop pour celle qui est destinée à Albert ; mais , n'importe , son affection m'a touché. « Ah ! lui ai-je dit en portant sa main à mes lèvres , qu'il serait doux de vous confier tous mes secrets, et de sentir , en faisant de vous une amie , que , quoique destinés tous deux à d'autres liens, nous ne sommes pourtant pas
tiennent dans les bornes qu'elle doit avoir. — Ah! TMadame! lui ai-je dit vivement, que je céderais volontiers h votre volonté sur ce point, et avec quelle ardente soumission vous me verriez souscrire h tous vos vœux , si vous consentiez à remplir un seul des miens ! — Ernest, a-t-elle repris d'un ton sévère, vous connaissez si bien le cœur de votre mère , que , s'il est un objet sur lequel vous doutiez de sa complaisance, c'est que vous sentez qu'elle ne doit pas en avoir, et que vous seriez peut-être coupable de lui en demander : au reste, je prévois assez que vous me préparez bien des chagrins, et, qu'après avoir gémi si long-temps de votre absence, il me faudra gémir sin- votre retour. Mais ce n'est peint le moment d'entamer une pareille conversation, vous voyez que ma santé est trop faible encore pour la soutenir , et je vous prie, mon fils, d'attendre à cet égard que je vous interroge. «
Ce matin, pendant le déjeuner, son ton a été également froid et imposant : j'étais encore avec elle quand on m'a ap-
porté votre letti'e : elle y a jeté un coup (l'œil. « Est-ce d'Adolphe? » nva-t-elle dit. Je me suis incliné. J'ai vu qu'elle était tentée de n\e demander de la lire; mais craignant apparemment que cela n'entraînât une explication : « Retirezvous, a-t-elle repris, je ne veux point vous gêner; et le temps est bien loin où j'espérais que mon fils n'aurait point de secrets pour moi. — Peut-être vous trompez-vous, ma mère, ai-je répondu avec émotion; et ce temps n'est-il pas si éloigné que vous le pensez? Ces lettres peuvent contenir de telles choses , que je sois contraint de rompre le silence que vous m'avez imposé, et dont le poids oppresse mon cœur. » Je suis sorti sans attendre sa réponse, et j'ai vu en eftVt. en lisant votre lettre, qu'il fallait rue mon sort se décidât. Vous exigez fju' Amélie soit éclairée : Adolphe, elle lésera, reposez-vous sur moi : la crise sera violente; peut-être entrainera-t-elle la mort de l'un ou de l'autre, ou plutôt de tous deux : car lequel de nous pourrait survivre à l'autre ? O mon Amélie ! liîourir avec toi ne m'effraie pas; pardoiuie seulement mes torts, quitte la vie sans douleur, laisse-moi te suivre, et le li rcueii où je reposerai entre tes bras !:;e paraîtra bien plus doux que le haut Ki.ig que je ne partagerais pas avec
loi Je sens dans ma poitrine une
■ lialeur brûlante. J'aime , je respecte ma : iore, je frémis du coup que je vais lui . i-t&i"; mais c'est le seul moyen d'arri- \>'r a Amélie, et dès-lors je n'hésite
j lus Il me semble la voir devant moi
;i\ ec tous ses charmes , baignée de ses j. leurs, réclamer les serments qui nous lient.... Mon anu , cette image l'emporte sur tout; et je jure de renverser les obstacles , de briser les volontés , et d'atteindre mon but, n'importe sur quel cœur ma main frappera.
LETTRE LXXI
AMKUE A EK-NEST.
Du château de Grandson , 2y juin.
Tu me dis d'espérer, tu me pries d'être tranquille : je veux t'obéir ; je ne
AMELIE MANSFIELD. 183
m'inquiéterai point de ce que tu me caches , quoique ma vie en dépende ; je ne penserai qu'à ton amour : un amour comme le tien doit me suffire : oh!
combien il faut qu'il soit extrême! puisque, dans la situation où je suis, je puis ne pas mourir de douleur. Que j'avais besoin de ta lettre! tu avais tardé à m'écrire, et d'affreuses craintes commençaient à déchirer mon cœur. Cher Adolphe! pardonne, mais je n'aurais pas de soupçons si j'étais encore innocente : quels que soient mes torts, ta lettre me les a fait tous oublier; elle a dissipé^mes inquiétudes, elle ma rendu l'espérance; je la porte là, sur mon sein, cette source de toute vie et de toute félicité ! Oh! sais-tu, sais -tu, Adolphe, quel bien un tel papier fait au cœur?
J'ai revu mou frère, et je l'ai revu sans plaisir, ou plutôt tant de peine se mêlait à tant de joie, que je versais des torrents de larmes entre ses bras, sans pouvoir dire que! sentiment les faisait couler ; il m'a parlé de Henry Semler : à ce nom, il a vu une telle confusion, une telle tristesse dans toute ma contenance , qu'il s'est arrêté : il croit que nous sommes séparés pour toujours; mon oncle le lui a dit; mon oncle lui a raconté tout ce qui s'est passé entre nous, du moins tout ce qu'il sait; et, malgré l'extrême bonté de son cœur, la colère qu'il conserve contre Henry Semler , le lui a fait peindre sous les couleurs les plus défavorables. La douleur où je suis plongée, nourrit et accroît son ressentiment , et plus je m'afflige , plus il vous hait. Après avoir recueilli de sa bouche tous les détails de votre conduite et de votre refus , mon frère est venu près de moi, et pressant mes deux mains sur sa poitrine : « Ma sœur, tu ne me diras donc rien? tu fermes ton cœur à ton ami , à ton premier , ton seul ami ; à celui qui , pour assurer ton bonheur, aurait donné jusqu'à sa vie. » A ces mots , je n'ai pas même eu besoin pour me taire de pensçr à votre recommandation , il m'a suffi de ma honte : je suis tombée à genoux tout en pleurs ,
et sans pouvoir proférer une parole ; je regardais mon frère , et je reprochais au ciel de m'avoir rendue indigne d'un tel ami. Il m'a relevée, et ayant approché sa chaise du fauteuil où j'étais assise, il m'a fixée long-temps d'un œil triste; puis il m'a dit : « Ma sœur, ne veux-tu plus causer avec moi , et mon amitié te fatigue-t-elle? — O mon frère! mon digne frère ! ai-je repris d'une voix étouffée, par pitié ne m'interroge pas. — Pourquoi donc? a-t-il répondu d'un air étonné et même un peu sévère; et comment Amélie craint-elle de m'ouvrir son cœur ? quelle peut être la cause de ce silence? Je n'en vois que deux, a-t-il ajouté après avoir attendu vainement ma réponse : ou ma sœur est coupable , ou elle a cessé de m'aimer. — Ah ! lui ai-je dit en me jetant dans ses bras , je ne sais si mon amour même m'est plus cher que toi. » Ces paroles étaient l'aveu que son autre supposition était vraie ; je l'ai senti en les prononçant, et l'idée de paraître criminelle aux yeux du plus vertueux des hommes, m'a causé un tel effroi, que je suis tombée sans connaissance h ses pieds. Depuis ce moment, il ne me questionne plus; son air est plein d'indulgence; il me traite avec la plus tendre bonté ; mais je vois dans ses yeux une sombre tristesse, plus cruelle à mon cœur que les plus cruels reproches ; que serait-ce donc , s'il était sûr que sa sœur est déshonorée, et que c'est à Adolphe de Reinsberg qu'elle appartient; à Adolphe, qui, pour s'unir à elle, n'est pas sûr d'obtenir l'aveu de sa mère ; à Adolphe, qui s'entoure de circonstances si mystérieuses , que l'œil même do celle qu'il aime, ne saurait les pénétrer?
Sans doute il serait au désespoir, il n'aurait pas, comme moi, ton amour pour le rassurer et le consoler de tout.
Blanche écrit à mon frère qu'Krnest est arrivé à Dresde, il parait, à ce qu'elle dit , plongé dans une grande mélancolie , et peu disposé au mariage que sa mère désire ; elle en parle avec intérêt; ses éloges m'ont alarmée ; Albert a secoué la tête en souriant tristement :
ANSFIELD.
« Sois tranquille , Amélie , m'a-t-il dit , Blanche sera constante ; mais elle cherehe à m'inquiéter, et veut se faire regretter d'Ernest : sans doute elle réussira dans ses deux projets.— IMon Albert, crois-moi, rcTCurne à Dresde, va veiller toi-même à ton bonheur.— J'irai
Puisque ma présence est inutile à ma sœur, et qu'elle repousse mes secours, il faudra bien partir. — Écoute, 6 le plus chéri des frères ! il est vrai , j'ai un secret, tu le sauras un jour; mais maintenant ne cherche pas à le découvrir ; car, si tu le demandais, je sens bien qu'aucune puissance ne pourrait me donner la force de te le taire, ni me consoler de te l'avoir dit. » Pendant que jepaiiais, il me regardait fixement, et des larmes coulaient le long de ses joues; il s'est promené en silence dans la chambre; puis se rapprochant de moi, il a dit:
« Je ne te demande plus rien; je respecte ton secret , et je respecte assez ma sœur, pour croire qu'il ne cache rien de
honteux ; maiss'il en était autrement
O mon père! ce n'est pas elle qu'il faudrait accuser; ce serait moi : ne m'avais-tu pas ordonné de veiller sur elle? et je l'ai abandonnée ! Pourquoi ai-je permis qu'elle me quittât? pourquoi no î'ai-je pas suivie? Ah! si ta lillea eu des torts, pardonne h sa faiblesse, et ne punis que moi. — Oh non , mon père, me suis-je écriée,' à mon tour, en levant les mains au ciel , non , jamais ta ii\le ne sera assez coupable pour mériter une punition aussi horrible que celle du malheur de son frère. » A ces mots, Albert m'a pressée sur son sein, et, après un long silence , nous nous sommes efforcés de changer de sujet.
Mon oncle chérit Albert; mais qui ne le chérirait pas? Toi-même, Adolphe, quand arrivera ce beau jour où, sans parler de ma faute à mon frère, tu lui confieras nos liens; quand tu sauras de quel prix est son amitié, que tu connaîtras son cœur , Amélie seule te sera plus chère que lui. Adolphe, assurément je voudrai tout ce qu'Albert approuvera :
maintenant qu'une générosité exaltée ne
peut plus régarer, ce qu'il jugera être bien lésera. Si en nvunissant à toi malgré ta mère , je ne faisais de tovt qu'à moi, aurais-je hésité un instant? ]N'e t'ai-je pas tout immolé, ma paix, ma I vertu, l'estime de mon frère? et maintenant , quand je te refuse quelque chose, ce n'est pas assurément mon intérêt qui m'arrête; car que me reste-t-il à perdre?.... ^lais, Adolphe, que je te fasse violer tous tes devoirs! abandonner ta mère! la livrer à une inconsolable douleur!,... Tson, jamais, jamais. Cependant , puisque tu me dis que tu espères, je veux espérer aussi ; je veux croire que bientôt, conduite par mon frère au pied de l'autel , je m'engagerai à ne te quitter qu'à la moi't.... mais il n'y a qu'un événement pour un pareil bien ; il y en a mille pour l'infortune.... O Dieu suprême! je ne murmure point contre toi; cependant je ne te l'avais pas demandée cette existence , que tu n'a remplie que de jouissances sans sécurité , et de maux sans remèdes.