LETTRE LXXXIII
ADOLPHE A BLANCHE
Du château de Woldemar , 1 1 août.
Vous m'ordonnez, Mademoiselle, de vous instruire chaque jour de l'état de votre tante et de votre cousin, je vous obéirai ; mais , hélas ! je n'ai rien de consolant à vous apprendre.
Ernest , plus abattu par la douleur que par la fièvre, n'a point quitté son lit depuis votre départ; au moindre bruit, il écoute et s'informe si c'est le comte Albert qui arrive; dès que son espérance lui est ôtée , ses yeux se referment à l'instant. Madame de Woldemar a demandé
hier à voir son fils ; je l'ai priée d'attendre quelques jours encore , en l'assurant qu'ils n'auraient la force ni l'un ni l'autre de supporter une pareille entrevue.
Sans savoir précisément jusqu'à quel point Ernest est malade , comme elle a craint sans doute qu'il ne le fût assez pour s'attendrir, elle n'a point insisté.
J'espère , Mademoiselle, vous voir instruite avant peu du secret que vous désirez si vivement savoir : Ernest veut le confier au comte de Lunebourg, et celuici le déposera aussitôt , sans doute , dans ce cœur pur qui s'est donné à lui. Heureuse et sainte confiance , Mademoiselle , doux fruitd'un amour vertueux, et le plus précieux trésor dont l'hommepuisse jouir sur cette terre !
Ernest désire que j'aille à Dresde pour presser le comte Albert de venir ici : je compte partir après-demain. J'espère que ma présence ne vous sera pas importune, et qu'en faveur du motif qui me guide, vous me pardonnerez de venir troubler les premiers moments de votre réunion avec l'homme que vous aimez.
Vous avez quitté Woldemar, Mademoiselle , avec la persuasion que j'avais un cœur dur que les maux d'Ernest touchaient faiblement. J'avoue que j'ai cru long-temps qu'il n'y avait point de passions qu'un grand courage ne pût vaincre , et que, sans une faiblesse criminelle, on ne s'abandonnait pas à celles qu'on se reprochait; mais, depuis que je suis ici , mon opinion s'est ébranlée ; je sens qu'on ne dompte pas son cœur comme on le voudrait, et qu'il est tel sacrifice dont la vertu même ne consolerait peut-ctre pas. Vous voyez, Mademoiselle, que ce que vous appelez mon inexorable stoïcisme n'a point tenu contre la vue d'Ernest et vos raisons , et que les peines que vous avez prises pour l'adoucir n'ont pas été perdues.