LETTRE LXXXIV
ERNEST A ADOLPHE
Dn château de Woldemar, i4 aqùt.
\ 0 Adolphe ! quel changement inarten*
AMELIE MANSFIELD.
du! Dans le tumulte de mes esprits,
dans la confusion de mes idées , comment
vous rendre ce qui s'est passé? quel
dieu favorable m'a inspiré? quelle nlain céleste m'a conduit? Ah! sans doute, c'est celle d'Amélie ; c'est elle qui m'a retiré de la tombe pour me rendre au bonheur : les ténèbres qui m'enveloppaient se sont dissipées depuis que je vois luire l'espérance de lui appartenir. Je pourrai donc la serrer encore dans mes bras , essuyer la trace de ses pleurs , lui dire ce que j'ai souffert , entendre ses douleurs passées!.... 0 Adolphe ! Adolphe ! l'univers où j'étais s'est transformé en un autre univers , et je ne suis plus sur une terre où l'on verse des larmes.
Il me serait impossible de vous donner un détail exact de cet événement aussi
heureux qu'extraordinaire oh! oui,
bien extraordinaire ! Croiriez-vous que
, ma mère s'est laissée fléchir; elle a eu
effroi du sang de son fils , et pourtant
■ je ne songeais pas à l'effrayer ; je ne
■■ TOulaisque cesser de souffrir J'avais
passé la nuit , tourmenté des rêves les . plus effrayants ; Amélie se présentait à , moi sous toutes les formes , menaçante , . plaintive , tendre , désespérée , mais touj jours un pied dans un cercueil ; elle . m'appelait pour l'en arracher, et je ne pouvais aller à elle ; une force inconnue
- me retenait , et je sentais remonter vers ( mon cœur quelque chose qui le serrait ,
comme si un serpent l'eût enlacé de ses
r nœuds. Le jour n'a point dissipé ces ter-
f ribles visions; toujours partout je voyais
; Amélie prête à mourir, me jetant un
dernier regard. Je n'ai pu soutenir plus
, long-temps un état aussi horrible ; sans
. savoir ce que je voulais , ce que je fai-
.. sais, ne songeant qu'à terminer mes
; maux, je suis descendu chez ma mère,
r égaré , hors de moi ; j'ai saisi un couteau
que j'ai vu sur sa table : à mon aspect ,
à mon action, elle a jeté un cri. « N'ayez
pas peur , ma mère , lui ai-je dit , je ne
viens point rompre mon serment ; mais
je nai pas juré de la fuir au-delà du tom-
- beau ; elle m'y attend , me voici prêt à i. la suivre. » Je n'ai qu'un souvenir con-
fus de ce qu'a répondu ma mère ; elle s'est levée de dessus son fauteuil, en s'écriant à plusieurs reprises, ce me semble : « Ernest ! mon fils ! que t'est-it arrivé? pourquoi m'a-t-on caché toit état ? mon fils , as-tu perdu la raison sans retour? — Non , ma mère , je suis tranquille... ') En vérité, Adolphe, je croyais l'être... « Je suis tranquille, car mon parti est pris... » En parlant ainsi, j'agitais mon bras en portant apparemment mon couteau vers ma mère, car elle m'a saisi la main en s'écriant : « ïlrnest ! viens-tu pour tuer ta mère? » Je me rappelle ces mots avec terreur , ils m'ont fait tressaillir. « Tuer ma mère ? moi ! qui ose le dire ? qui ose le penser ? ah ! ne sait-on pas à quel prix j'ai racheté ses jours? — ^Malheureux enfant ! » a-t-elle dit en me pressant dans ses bras. II m'a semblé , Adolphe , que son embrassement réchauffait mon cœur, et j'ai été effrayé de me sentir renaître. « Non , ma mère , non , je ne veux pas vous devoir la vie une seconde fois , lui ai-je répondu en m'arrachant à ses caresses ; c'est trop d'une, reprenez-la ; j'ai horreur de vos dons. » Je ne sais alors quelle a été précisément mon action; mais je me suis frappé; j'ai vu moa sang inonder mes habits , rejaillir sur ma mère, et je suis tombé sans connaissance. J'ignore combien cet état a duré ; je n'aî même aucune idée distincte de l'instant où les secours qu'on m'a donnés m'oat fait revenir à moi ; enfin , j'ai reconnu nvx mère, et je me souviens parfaitement de son discours , parce qu'à mesure qu'asile le prononçait , je sentais mes idées s'éclaircir , mon sang reprendre sa chaleur» et mon cœur son mouvement. « Ernest»
me disait-elle, comme mes raisons n'ont pas pu vous convaincre, ni mes prières vous persuader, et que je n'ai point de force contre la douleur où je vous vois , je consens , mon fils , à céder à vos vœux ;, mais avant de vous livrer à vos transports , écoutez à quelles conditions je. vous accorde un bien qye vous devriez, rougir de recevoir. Je ne vous demande pas votre attention , je suis sûre de la
ém.
AMÉLIE MANSFIELB.
fixer, puisque je vais vous parler d'Amélie. Amélie vous fut destinée dès le berceau , mon fils ; voyez quel eût été son bouheur et le vôtre , si , docile aux vœux de sa famille , elle n'eût écouté que son devoir ; et imaginez quelle serait sa honte maintenant , si elle savait que cet Ernest qu'elle a sacrifié à un fol et avilissant amour , est l'homme qu'elle aime , et à qui elle désire d'être unie ; ce n'est pas tout ; si , sans s'asservir même aux impérieuses lois de l'honneur , elle eût écouté seulement les conseils de son trop indulgent frère , et que , pour se donner à M. Mansfield , elle eût attendu votre retour, sans doute en vous voyant elle eût rougi de son choix ; alors j'aurais pu lui pardonner , car je l'aimais , Ernest , je ne m'en cache pas, et nous aurions connu des jours heureux; sa funeste précipitation nous a tous perdus : voulez-vous l'imiter, mon fils , et consommer un hymen qui vous déshonore , avant de vous être assuré si celui que j'ai en vue n'excitera pas un jour vos regrets ? Votre mère ne commande plus, mon fils, elle conseille; elle ne menace plus, elle prie ; elle ne vous demande point de vous enchaîner à la femme qu'elle vous destine, mais de la voir : venez avec moi à Vienne; vous irez chez le prince de B*** , vous connaîtrez sa fille , vous pèserez les avantages d'une telle alliance ; et du moins , si vous persistez dans votre refus , ce ne sera point sans savoir ce que vous perdez ; mais j'exige que vous ne preniez point de résolution avant deux mois ; ce n'est pas trop , je pense , quand il s'agit du sort de toute la vie : vous passerez ce temps à Vienne, à la cour de l'Empereur , où vous serez reçu avec les égards dus à votre naissance. Si, à l'expiration du terme prescrit , vos liaisons avec les premières familles de l'Empire, l'éclat de la gloire, la noble ambition des dignités, le sentiment de l'honneur enfin , n'ont point effacé de votre cœur la misérable passion dont il est dévoré
maintenant, alors, mon fils « Elle
s'est arrêtée un moment , et a continué en, soupirant profondément : « Alors
mon fils, disant un éternel adieu au monde , à la cour , à votre patrie , dont vous étiez destiné à faire l'ornement , vous irez vous ensevelir dans vos montagnes , pour y traîner vos déplorables jours avec celle à qui vous aurez tout sacrifié ; votre mère ne s'y opposera plus. » De tout ce long discours , Adolphe , que j'avais écouté avec la plus profonde attention, les derniers mots seuls ont été à mon cœur , et je me suis écrié , en baisant les mains de ma mère avec transport : <> Vous ne vous y oppose- , rez plus ! O divines paroles ! combi^en votre généreuse bonté commande avec plus d'empire que votre malédiction même.
Me voici soumis, ma mère, et j'accepte toutes vos conditions. J'irai à Vienjie, je verrai la cour, je verrai qui vous voudrez; disposez de moi, mon obéissance sera sans bornes connne ma reconnaissance; tout ce qui est en ma puissance est à vous : ce n'est pas trop de mettre à vos pieds chaque jour d'une vie que vous consentez à rendre si heureuse. » Ma mère s'est levée, m'a regardé d'un air triste; et, me serrant la main, elle m'a dit : « Calmez -vous, Ernest, votre joie me fait mal : je me retire, j'ai besoin de repos; soignez votre santé ; j'espère que le voyage la rétablira, ainsi que la mienne : nous partirons le plus tôt possible. Adieu, mon fils, je compte sur votre parole. » Elle m'a quitté, et quand j'ai été seul, je me suis demandé si ce que je venais d'entendre n'était pas un songe, s'il se pouvait en effet que ma mère eût dit qu'elle ne s'opposerait plus à mon union avec Amélie ; j'ai repassé dans ma mémoire chacune de ces paroles si inattendues , et m'arrêiant toujours sur les dernières, je m'écriais avec d'ineffables transports : « Amélie sera mon épouse!
je posséderai la bien-aimée de mon cœur! et ma mère ne s'y opposera plus ! »
Envoyez-moi, par l'exprès qui vous apportera cette lettre, toutes celles que je vous ai écrites depuis l'instant où j'ai connu Amélie : je les attends pour lui dire qui je suis ; ce sont elles qui m'ob-
AMÉLIE MANSFIELD
tiendront ma grâce; c'est en voyant guels furent , et mon amour et mon désespoir, qu'Amélie pardonnera à Ernest
Je l'avoir trompée Hâtez, hâtez-
FOus de me faire parvenir ces lettres, e meurs d'impatience de les avoir, je
livré de plus en plus à un misérable amour, qui n'a pris tant d'empire sur lui qu'en aliénant son jugement ; j'ai fléchi, parce que la douceur était le seul moyen de calmer le trouble de ses esprits, et que ce n'est qu'en le rendant à la raison,
l'attends qu'elles pour lui écrire que je puis espérer de le faire rougir de
Mais, Adolphe, ne m'avez-vous pas dit }u'il vous était arrivé une lettre d'Aniéie pour moi ? pourquoi ne me l'avez- ■ ous pas donnée? et moi-même, comnent ai-je pu l'oublier si long-temps?
2ue m'est-il donc arrivé qui ait pu m'ôter m pareil souvenir? 0 Dieu! qu'il doit ;tre déplorable l'état où la douleur m'a éduit , s'il a pu me laisser insensible au
sa conduite. Je l'avoue, au milieu de la peine que m'a causée sa folie , j'ai rendu grâces au ciel de ce que ce n'était point de sang-froid qu'il se déshonorait ; et je n'ai commencé à concevoir quelques espérances que lorsqu'il m"a été possible d'attribuer son obstination à son état. Si le descendant du plus noble sang d'Allemagne a pu vouloir s'avilir, c'est qu'il
)onheur de lire une lettre d'elle?.... était en démence : l'idée lui en fera hor-
^eut-être en avez-vous plus d'une, Adol- )he; mon cœur palpite de joie à ce ravisant espoir. Sans doute elle m'a écrit, ;ette femme chérie, ne fut-ce que pour e plaindre de mon silence. O mon Améie! tandis que mon visage est inondé les larmes du bonheur, tu en verses l'amères en m'accusant peut-être; mais onsole-toi , mon amie , le jour de la joie a aussi arriver jusqu'à toi ; ma mère ra-t-elle pas dit qu'elle ne s'y opposait ilus ? Je vous en conjure encore , ne lerdez pas un seul instant pour me faire arvenir ces lettres; songez qu'Amélie st dans la douleur, et que l'y laisser iar négligence une minute de trop serait m crime.