LETTRE CIV
MADAME DE WOLDEMAR A ADOLPHE
Melck , 10 octobre
Adolphe, que votre colère cesse, et que mes injures soient oubliées, car je suis dans la peine , et j'ai besoin de vos services.
Partez sur-le-champ pour Vienne, et allez trouver mon fils ; il vous instruira de tout ce qui s'est passé entre nous : vous verrez Amélie , fatal objet de soi^ amour, et je puis ajouter, de ma profonde pitié; mais, ceci, il faut bien se garder de le leur dire, Adolphe, c'est un secret inviolable que je vous confie et , malgré vos torts avec moi , je n'ai jamais craint votre indiscrétion : s'ils savaient la révolution qu'a opérée en moi la vue d'Amélie expirante, s'ils savaient qu'il ne me faut peut-être qu'un mot pour céder , ils forceraient à l'instant même mon consentement ; et , si je n'attendais pas à la dernière extrémité pour l'accorder, je serais inexcusable aux yeux du monde comme aux miens. Quoique vivement touchée de l'état d'Amélie et du désespoir de mon fils , mon opinion sur leur mariage n'a point changé, je le regarde comme un très -grand malheur, mais moindre pourtant que celui de les peï^
AMELIE MANSFIELD.
dre tous deux. Je sais bien qu'il y aurait plus de courage et de véritable grandeur à préférer la mort de son enfant à son déshonneur; mais, je l'avoue, je ne suis pas assez ferme pour ce parti , et c'est inutilement que j'ai voulu l'adopter. Allez donc près d'eux, Adolphe, et informez-moi secrètement de ce que j'ai à craindre ou à espérer : je sais bien que le docteur m'a dit qu'une peine trop vive pourrait tuer Amélie; mais je crois qu'il était gagné pour m'effrayer et m'attendrir. C'est vous seul que je veux croire, Adolphe ; je connais votre respect pour la vérité; je suis sure que dans cette occasion-ci il ne se démentira pas.
.T'ai diî, pour la mémoire de mes aïeux, recourir à tous les moyens capables de faire renoncer leur petit-fils à une union honteuse , et endurcir mon cœur contre les prières et les larmes ; mais , à la première apparence d'un véritable danger , sans changer d'opinion, sans me croire exempte de reproches , je céderai : ainsi , Adolphe , au moment où vous jugerez que ce danger existe , venez me chercher au couvent des Ursulines, à Melck , où je me suis retirée, et je reviens avec vous rétracter mon refus.