‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 123 sur 188 · LETTRE CV · texte numérisé non relu

LETTRE CV

1 ALBERT A BLANCHE

Vienne, i8 octobre.

Il y a une demi-heure que je suis arrivé ; je n'ai pas encore pu voir ma sœur ; on me dit qu'elle repose. Vos lettres, l'air si triste de tous les gens de la maison , et surtout l'abattement d'Ernest , m'ont porté les plus sensibles coups. Je n'ai pas osé interroger le médecin ; je tremble de voir ma sœur , et je ne me sens point de courage pour recevoir la confirmation de l'arrêt que je redoute.

Il y a eu dans tout ceci une fatalité effrayante. Les lettres d'Adolphe, qu'on m'a remises en arrivant, m'apprenaient qu'Amélie avait passé à Dresde; il me croyait ici sans doute, puisqu'il me les y a adressées ; s'il avait su où j'étais , j'aurais pu revenir plus tôt ; si mon dé-

part de Dresde eut été moins précipité , j'aurais pu rencontrer ma sœur; je Taurais accompagnée, soutenue; et peutêtre que la voix d'un frère outragé aurait eu quelque force auprès de madame

de Woldemar Mais qu'aurais-je pu

dire de plus que les larmes d'Amélie et

l'amour d'Ernest ? Pauvre victime!

comme tu t'es égarée! Mais, qui pourrait penser à tes torts en voyant tes douleurs ? O ma Blanche ! j'ai le cœur navré ; il n'y a plus de joie pour moi au monde, et les malheurs d'Amélie sont les seules peines dont vous ne puissiez pas me consoler.

Je ne suis pas revenu seul ; j'ai trouvé M. Grandson à Constance ; il était comme moi sur les traces de ma sœur, et avait amené avec lui ce pauvre enfant qui deviendra votre fils, ma Blanche, si son infortunée mère lui est enlevée. J'ai trouvé votre courrier à Ingolstadt, et nous avons couru jour et nuit pour nous rendre ici. Que dira mon Amélie h son réveil en apprenant que son fils , que son frère et son oncle sont près d'elle? Ah! si le plaisir d'être entouré de tout ce qu'elle aime pouvait la rendre à la vie! si tant d'amour pouvait lui faire oublier tant de haine! lAIaispuis-je avoir des espérances? Je la connais si bien ! On ne sait point combien Amélie a de fierté; si elle paraît peu , c'est que dans ce cœur si tendre jamais elle ne tourne en ressentiment contre les autres, mais en blessures profondes que personne ne connaît, hors l'infortunée qui les souffre. Amélie n'endurera pas un regard de mépris ; elle croit que tout ce qui l'entoure a le droit de la faire rougir ; et du moment qu'elle a dévoilé sa honte, elle était sûre de mourir Ernest vient m'avertir qu'elle est

éveillée; il va la préparer à me recevoir. Elle est si faible, qu'on ne lui annoncera encore que mon arrivée; pas un inotde son fils: on me prie même de lui fort peu parler. Mon amie, je serais moins inquiet si je voyais Ernest plus agité; mais sa tristesse est morne, son abattement sans intervalle. Le médecin m'a dit qu'il avait la peau brûlante , que la

fièvre ne le quittait pas malade , qu'il l'a conjuré de faire quelques remèdes ; mais il a refusé , en lui disant avec douceur qu'il n'en avait pas

besoin Il sait pourtant que les jours

d'Amélie sont en danger : est-il donc résolu à ne pas lui survivre.... ?

Amélie désire me voir Adieu, je

vais auprès d'elle.

Le même jour, dix heures du soir.

Je n'ai plus d'espoir . la mort est empreinte dans tous ses traits , et pour l'éternel tourment de ceux qui l'aiment, il semble que , pour leur faire mieux sentir l'étendue de leur perte , son angélique douceur et sa tendre sensibilité s'augmentent encore à ses derniers moments.

Que de larmes j'ai versées sur ses mains froides et décolorées ! que de larmes j'ai dérobées à son inquiète amitié ? J'affecte un air serein ; ce tendre cœur ne pourrait supporter ma peine, et mourrait de ma douleur autant que de son mal. De combien de bénédictions elle m'a comblé ! que de franchise, d'humilité dans son repentir! Oh ! comme celle qui pleure ainsi sur ses fautes savait aimer la vertu! Quoique atteinte par la mort, combien cette ame aimante a su retrouver de chaleur pour consoler son frère ! avec quelle touchante onction elle a calmé le chagrin de son oncle Grandson, qui sanglotait tout haut en entrant dans sa chambre ! En le voyant , elle a demandé son (ils ; on n'a pas pu lui cacher qu'il était ici ; elle a voulu le voir , le médecin a craint un trop fort attendrissement, et a parlé même de me faire retirer; mais elle s'y est opposée. « iSon, a-t-elledit en me retenant, ne m'ôtez pas encore ce qui m'est cher; il me reste si peu de temps pour aimer! » La A'ue de son fils Ta troublée beaucoup ; elle le pressait contre son sein avec une sorte d'agitation convulsive ; on eut dit qu'elle se reprochait intérieurement de l'abandonner. A la fin , elle Ta remis entre mes bras. « Garde-le près de toi , Albert, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. > Je l'ai juré. « Pauvre enfant! a-t-elleajoutéavec un doux sourire,

AMELIE MANSFIELD. 253

Il le croit si ne pleure plus maintenant; quand la mort de ta mère t'acquiert un tel protecteur , elle n'est pas un malheur pour toi. » A ce mot de mort , l'enfant a jeté des cris si perçants, que j'ai été obligé de l'emporrer de la chambre; il se débattait entre mes bras pour rester; et s'adressant à Ernest, il lui a dit : « Mon bon ami Semler, empêche Albert de m'emmener. » Ce nom fatal de Semler , qui a réveillé tant de divers souvenirs , nous a tous attérés. Hélas ! c'est lui qui a perdu Amélie, chacun l'a senti en même temps ; et , pour la première fois depuis mon retour; j'ai vu Ernest changer de visage : Amélie s'en est aperçue, et j'ai entendu qu'elle lui disait tout bas : « Pourquoi t'affliger.? à présent tout cela est égal, et tu sais bien que tu m'as promis d'être calme. « Blanche, ces paroles, jointes à la tranquillité d'Ernest et au silence qu'Amélie garde avec lui, tandis qu'elle s'occupe sans cesse de moi , ne me prouvent que trop que ces infortunés sont d'accord, et que, résolus à mourir ensemble , ils n'ont ni regrets ni consolations à se donner.

LETTRE CVL

ADOLPHE A MADAME DE WOLDEMAR

Vienne, 21 octobre

Si je n'avais trouvé Amélie qu'en danger. Madame, je serais parti sur-lechamp pour vous en informer ; mais , comme je la crois sans espoir, il n'est pas nécessaire que je me hâte autant . ma lettre vous préparera à la nouvelle que je vous apporterai sans doute bientôt.

Ernest ne se fait aucune illusion suj l'état d'Amélie , et attend cependant avetî une sorte de tranquillité le moment qui va la lui enlever. Qu'au moment de perdre l'objet d'un amour si violent, il supporte son malheur avec une telle constance , c'est ce que je ne puis pas comprendre , et-ce qui me confirme dans l'opinion que les passions sont inexplicables.

Quoique j'appreime qu'Amélie n'est pas sortie pure de l'épreuve qui la conduit au tombeau , quoique sa faute lui en-

lève bien des droits à mon estime , il y a , je dois le dire, tant de repentir dans son cœur, que je m'étonne que vous n'en ayez pas été touchée. Pour moi , qu'on a toujours accusé d'une inflexibilité exagérée, j'avoue que je n"ai point vu sans attendrissement ce lit de douleur où une malheureuse femme expire pour avoir trop aimé. Se souvenir des torts de celle qui s'accuse, serepent et meurt, est une barbarie qu'on n'aura janxiis à me reprocher.

Le mcnie jour, neuf heures du soir.

Le désespoir d'Albert déchire l'ame ; il y a quelques instants qu'il me montrait sa sœur assoupie sur un canapé où on l'avait transportée avec peine, et Ernest à genoux près d'elle, la tête penchée sur la main de son amante, dans une muette immobilité. « Les voyez-vous tous deux , me disait-il , s'approcher du repos qui les attend ? encore quelques jours, quelques heures peut-être, et ils ne se relèveront plus, et leurs cœurs, que l'amour brûle encore , seront glacés par la mort. — Eh quoi! craignez -vous aussi pour la vie d'Ernest? — Comment! m'a-t-il répondu, n'êtes-vous pas frappé de son changement ? ignorez-vous qu'une lièvre lente le consume , et ne voyez-vous passa résignation ? en aurait-il , s'il croyait quitter Amélie ? »

Albert aurait-il raison. Madame ? et faut-il attribuer ce courage qui m'étonnait , à la certitude de ne pas survivre au malheur ? Il est sur qu'il s'est fait dans le caractèr.e d'Ernest une révolution étrange : mon arrivée n'a paru lui faire ni peine ni plaisir : il m'a reconnu, c'est tout ce que j'ai obtenu de son amitié. Il a perdu son impétuosité, le feu de ses regards est entièrement éteint; il semble n'avoir plus de vie que pour suivre tous les mouvements d'Amélie ; il ne la quitte ni jour ni nuit; il ne dort plus, il ne mange point, il ne parle à personne, et à peine entend-il ce qu'on lui dit. J'ai voulu causer avec lui quelques moments en particulier; attaché au chevet d'Amélie, il a refusé de s'en éloigner d'un pas, et m'a même prié de ne pas le fatiguer par

ANSFIELD.

de vaines paroles. « Mais , lui ai-je dit tout bas, si votre mère s'apaisait, si j'étai^ chargé par elle de vous assurer qu'elle peut céder enfin..... ? » Il m'a regardéd'un œil de doute, puis il a ajouté : « Je vous crois ; ce n'est pas vous qui voudriez me tromper; mais à présent il est trop tard; regardez Amélie, et vous verrez qu'il n'est plus temps. — Puis-je essayer de lui parler ? — Elle ne vous entendra pas ; depuis un moment elle ne me répond plus. — Peut-être dort-elle .^ — Pas encore, » m'at-il répondu avec un sang-froid effrayant. Je n'ai que trop comprislesensqu'il attachait à ces paroles; et, sans insister davantage , j'ai entr'ou vert doucement le rideau d'Amélie; ses yeux étaient fermés; quelques gouttes de sueur coulaient sur son front pâle; sa respiration était courte et embarrassée. Ernest a jeté un coup d'œil sur elle, s'est avancé pour recueillir son haleine, et puis, se rasseyant à sa même place, il m'a dit, sans changer de visage, mais avec un peu d'altération dans la voix :«. J'étais bien sûr qu'elle vivait encore. » J'ai pris la main d'Amélie, elle a paru insensible à ce mouvement, et quand j'ai retiré ma main , la sienne est retombée sans force sur le di'ap. Je me suis approché davantage, et baissant ma tête près de la sienne , je lui ai dit très-doucement : « Madame.... Amélie.... je suis Adolphe.... j'apporte le consentement,

le pardon de madame de Woldemar »

Elle est demeurée immobile. « Vous entend-elle? m'a demandé Albert, qui était à l'autre bout de la chambre , dans l'attitude de la plus profonde douleur. — Eh! pourquoi la réveillez-vous? s'est écrié JM. Grandson avec un ton si brusque et si élevé qu'Amélie en a tressailli; vous voyez bien que la pauvre enfant a besoin de sommeil. » IMais il avait interrompu celui d'Amélie. Elle a ouvert les yeux et a regardé autour d'elle : j'ai cru démêler un peu d'inquiétude dans ce regard. Le rifleau lui cachait Ernest; elle a fait un effort pour l'écarter; et, en apercevant son amant, unedoucejoie s'est répandue sur tous ses traits. « Tu me fais aimer la vie , lui a-t-elle dit , il est affreux de te

AMELIE MAINSFIELD.

quitter. Pardonne aux faiblesses d'une mourante! mais quand je crains que la mort ne nous sépare , je ne puis me défen-

drede ses terreurs! et quand je regarde

en arrière , Ernest , comment oser croire que ma vie sera récompensée d'un bonheur éternel ? Que suis-je ? une pauvre créature bien criminelle : je n'ai pas su résister à l'amour , et j'ai répandu sur toute une famille l'opprobre et la douleur. — Ma ûlle , a interrompu M. Grandson, ce n'est pas à vous à vous inquiéter de l'avenir, mais à cet homme qui vous a trompée (et il a montré Ernest); c'est lui seul qui a été coupable, c'est lui que Dieu punira. — Lui ! s'est écriée Amélie avec un effroi qui lui a prêté des forces ; lui ! a-t-elle répété en jetant ses deux bras autour de son amant, comme pour le garantir de la colère divine : non , non, s'il est coupable, je le suis aussi. Dieu juste! si nous t'offensâmes par notre amour, je t'offensai comme lui, et tu nous puniras ensemble ! » A cet accent si tendre , j'ai vu des larmes dans les yeux d'Ernest. « Sois tranquille, Amélie, lui a-t-il dit, dans ce ciel qui nous attend, tout est bonté, tout est miséricorde; c'est là qu'un père veut pardonner, et nous ne serons pas séparés. » Je l'ai interrompu. « Sur cette terre, on pardonne aussi , Ernest ; je vous ai déjà dit que votre mère ne s'opposait plus à vos vœux

Amélie, elle consent enfin à vous nommer sa fille ; ne voulez-vous pas vivre pour la nommer votre mère ? — Je le voudrais , car je suis sure qu'elle se reprochera ma mort, et que cette idée empoisonnera ses jours, mais je ne le puis plus.... Cependant , dites-lui bien que ce n'est pas sa rigueur qui me tue, le coup part de plus loin , et si je n'eusse pas été coupable, j'aurais supporté mes adversités; •aais vivre sans innocence, avoir perdu le contentement de moi-même et l'estime d'Albert, c'était trop pour moi O Ernest! pardonne si je n'ai pu me consoler de t'avoir tout sacrifié ; mais la vertu ne m'était pas moins chère que ton amour ; et, privée de l'une ou de l'autre, il fallait uDurir. •> Klle s'est arrrtée •' our re-

prendre haleine. «■ Ne parle plus , Amélie, lui a dit son frère, tu vas épuiser tes forces. — Ah ! laisse-moi employer celles qui me restent à envoyer à ma tante

des paroles de paix et de consolation

]\e dites-vous pas, jM. de Reinsberg, quelle consent à me nommer sa fille?

Quel sacrifice, et qu'il a du lui coûter! Après un consentement qui prouve tant d'amour pour son fils, je serais bien ingrate si je ne mourais pas en la bénissant Dites-lui bien que je n'accuse

que moi de mes malheurs; dites-lui bien que le souvenir de la tendresse qu'elle me prodiguait dans mon enfance est le

seul souvenir que je conserve » Elle

s'est arrêtée une seconde fois. « Si votre tante ])ouvait venir recevoir cet aveu et ce pardon de votre bouche , vous ne refuseriez donc pas de la voir ? — Refuser de la voir ! Ah ! si le spectacle de ma mort ne devait pas lui être trop pénible, qu'il me serait doux, avant de mourir, de me sentir pressée une fois contre le sein de la mère d'Ernest ! »

Ce mot doit vous décider, IMadame ; je dépêche un courrier pour vous porter ma lettre ; je la suivrai de près ; demain matin, à la pointe du jour, je vais vous chercher et vous ramener ici : vous ne sauverez point Amélie; mais peut-être en la bénissant vous réconcilierez-vous avec vous-même , et peut-être aussi arracherez-vous Ernest aux funestes projets que je ne suis que trop sûr qu'il médite.

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