‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 124 sur 188 · LETTRE CVII · texte numérisé non relu

LETTRE CVII

ALBERT A BLANCHE

Vienne, 22 octobre, sept heures du matin.

Il y a quelqu'espoir : la nuit a été moins mauvaise, et Adolphe, en partant ce matin pour aller chercher madame de Woldemar, la ramènera peut-être àtemps pour que ce consentement, refusé avec une obstination dénaturée, n'ait pas enfin été donné en vain : c'est sans doute à l'espérance de l'obtenir qu'Amélie doit le mieux qu'elle éprouve : elle a eu quatre heures d'un sommeil 'doux et paisible; eu s'fveillant elle paraissait ranimée, sa

respiration était plus libre, et son teint moins décoloré : le médecin assure que si la fièvre ne redouble pas ce soir, et que la nuit prochaine soit aussi bonne , il sera possible de la sauver. En entendant ces paroles, Ernest a éprouvé une commotion violente; des larmes sont sorties par torrents de ses yeux égarés : il est tombé sur le plancher, et frappant sa tcte, dans un inconcevable désordre, il articulait des mots sans suite, parmi lesquels je n'ai pu distinguer que ceux-ci : « Elle vivrait ! elle vivrait! » Je l'ai conjuré de se calmer. « Amélie a besoin de vous voir près d'elle , et si vous vous montrez dans cet état, lui ai-jedit, vous allez troubler le repos qui peut seul nous la conserver. « A ce mot, l'émotion d'Ernest est rentrée tout entière dans son cœur , son extérieur est redevenu calme, et il a été reprendre sa place accoutumée auprès du chevet d'Amélie; mais malgré lui ses joues brûlantes et ses regards étincelants décelaient le sentiment qui le dévorait. J'ai été obligé de faire sortir de Ja chambre M. Grandson , qui , moins maître de lui, parce qu'il aime moins, ne pouvait contenir sa bruyante joie; nous sommes restés seuls, Ernest, la garde et moi. Amélie a voulu nous parler; mais ]e médecin nous ayant prescrit de l'en empêcher, nous l'avons conjurée de garder le silence. « Pourquoi donc? a-t-elle dit, me croit-on mieux qu'hier.^ ■ — Oui, jna sœur chérie , le docteur te trouve très-peu de fièvre; il nous a rassurés : tu vivras ; nous espérons tous. — Et toi aussi, Ernest? lui a-t-elle demandé avec un doux et triste sourire. — jMe le défends-tu , Amélie ? je ne veux croire que toi. — Pse lui parlez donc pas, ai-je repris; quand on nous ordonne d'éviter tout ce qui peut l'émouvoir, est-ce là le sujet dont il faut l'entretenir? » Amélie a souri encore, et pressant ma main contre son cœur, elle a dit à Ernest : « Obéissons à mon frère , et ne parlons plus. «

A onze heures.

Elle a voulu parler tête à tête au médecin : nous attendions dans l'anticham-

ÀMÉLIE MANSFIELD,

bre. Quand il est sorti, Ernest, éperdu , m'a dit d'une voix entre-coupée, et en posant son bras sur le mien : « Parlezlui demandez-lui.... — Eh bien ! docteur , comment e^t-elle ? nous attendons ici notre arrêt. — Le moment est trèsinquiétant; on n'a point assez ménagé l'état de cette dame; elle a éprouvé tant de secousses, que tout annonce une crise qu'elle n'aura pas, je le crains, la force de soutenir. » Ernest est tombé sur le parquet, comme frappé de la foudre. Dans ce premier moment, je n'aurais pu le secourir; je ne voyais plus en lui que l'assassin de ma sœur O justice suprême! pour un instant d'oubli, pour une seule faute, la mort de la coupable....! Que dis-je, hélas! la mort de

tous deux; Ernest n'y survivra pas

0 ma Blanche ! que de remords dans mon ame! Non, je ne me suis pas acquitté des obligations que mon père m'avait imposées; j'ai consenti qu'Amélie s'éloignât de moi ; au premier mot qui m'a décelé le sentiment qui l'occupait , je n'ai pas volé à son secours; ne devais-je pas la connaître ? ne devais-je pas être convaincu que cette ame si tendre ne croirait avoir assez accordé à l'amour qu'en ne lui refusant rien ? ne savais-je pas que si elle était trop passionnée pour ne jjas écarter toutes les méfiances et manquer à ses principes, elle était trop pure pour se consoler de sa faute et ne pas mourir du sacrifice ?.... L'infortunée ! tous les hasards se sont réunis pour la trahir....

J'entends du bruit dans sa chambre

j'y cours. i

A quatre heures

Le médecin ne quitte pas Amélie, et retire peu à peu l'espoir qu'il avait donné. Elle s'évanouit à tous moments, et, quand elle reprend connaissance, uu nuage obscurcit sa vue, et elle ne nous reconnaît plus qu'au son de la voix. Toutà-l'hem-e elle vient de m'appeler : « Je lie te distingue plus, mon Albert, m'at-elle dit avec une voix défaillante; mais mon cœur, qui bat encore, n'a pas cessé

det'aimer Je vais te quitter Adieu,

mon frère Je ne pleure que sur toi,

AMELIE MANSFIELD.

car mon fils m'oubliera , et je le laisse entre tes mains. » Je suis tombé à genoux devant ce lit de douleur , sans avoir la force de répondre. » Tu m'as pardonné, mon frère , n-est-ce pas ? » A cette question , Ernest est sorti de sa morne stupeur , et , se prosternant à côté de moi , il m'a dit : « Pardonne-moi aussi , Albert ; et quoi qu'il en coûte à ton cœur , promets que je ne mourrai pas haï du frère d'Amélie.... — Non, je ne te hais pas, lui ai-je dit en sanglotant. » Amélie ne nous entendait plus; elle venait de perdre encore connaissance. Nous nous sommes levés pour la secourir... Depuis une heure elle paraît mieux; elle est calme et s'endort par intervalle.... 0 ma Blanche ! si cette dernière lueur d'espoir m'est enlevée, si la mort de ma sœur.... je n'ai pas la force de continuer ; si je la perds, s'il me faut vivre, ah! ma Blanche...! je ne le pourrai qu'à cause de vous.

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