LETTRE CVIII
ADOLPHE A BLANCHE
Vienne, 3 novembi'p.
Je VOUS plains de vous être consumée dans l'attente d'une nouvelle qui ne pouvait être que funeste ; mais jugez , Mademoiselle, s'il a été possible au comte Albert de vous la donner , lorsque moi , éprouvé dès l'enfance par l'adversité, moi qui sais si bien que tous les hommes sont condamnés à souffrir jusqu'à ce qu'ils disparaissent de cette vallée de larmes , j'ai eu besoin de plusieurs jours pour me mettre en état de vous faire Je rapport exact de ce que j'ai vu dans cette demeure de désolation.
Vous avez su. Mademoiselle, que j'étais allé chercher madame de Woldemar avec de meilleures espérances ; je la trouvai pleurant sur la lettre qu'elle avait reçue de moi , et prête à m'accompagner pour sauver ses enfants, s'il en était temps encore. Je crus que, dans cette disposition, rien ne pouvait lui donner plus de joie que la nouvelle du mieux sensible d'Amélie; et en effet, je dois
avouer qu'en l'apprenant, son premier mouvement fut un mouvement de plaisir ; mais cependant , sous un prétexte assez plausible, elle retarda son départ jusqu'au surlendemain; elle me parut même tentée d'attendre, pour partir, d'avoir d'autres nouvelles d'Amélie; et, en se décidant à retourner à Vienne, elle ne céda qu'à mes instantes prières. Pendant la route, je la questionnai , et je ne m'aperçus que trop que ses idées avaient changé. Elle me laissa entrevoir que si la mort d'Amélie n'entraînait pas celle d'Ernest, elle ne la regarderait pas long-temps comme un malheur ; et il lui échappa même de me dire que si sa nièoe était hors de danger quand elle arriverait à Vienne, elle ne voyait pas ce qui l'obligerait à donner son consentement au mariage. Ce mot , IMademoiselle , excita toute mon indigna tion; et me livrant à ce qu'elle m'inspirait, je dis à madame de Woldemar que si elle était capable de m'avoir choisi pour être l'organe de son parjure, je dévoilerais cette iniquité aux yeux du monde entier, et que je la couvrirais du juste mépris dû à son odieuse conduite. Elle me laissa parler sans m'interrompre, et à la fin, levant les mains au ciel : « O mon fils! s'écria-t-elle , voilà donc où tu m'as réduite , à employer, pour te sauver de ta perte, de tels moyens qu'un homme obscur et sans nom ait le droit de me les reprocher sans que j'aie celui de m'en plaindre ! >• .Te ne répondis rien, et jusqu'à Vienne nous demeurâmes ensevelis, chacun de notre coté, dans une sombre rêverie.
Lorsque la voiture entra sur le Graben, je vis la baronne pâlir : elle prit ma main. .Te ne sais ce que j'ai, me dit-elle, mais mon cœur se serre en arrivant dans ma maison. » La voiture s'arrêta : on ouvrit la portière ; la baronne hésitait à descendre. « Qu'allons-nous apprendre, Adolphe? croyez-vous que mon fils nous ait entendus.? croyez-vous qu'il vienne audevant de sa mère? » Sans lui répondre , je frappai à la porte de l'hôtel , un domestique accourut : il avait l'air consterné. IMadame de "Woldemar s'en aperçut, et voyant que j'allais l'interroger : « ]Ne lui
parlez pas, nie dit-elle avec une brusque vivacité, je ne veux rien savoir. «Elle entra , puis s'arrêta tout-à-coup , regarda autour d'elle d'un air inquiet. « Je ne vois point mon fils! Adolphe, allez chercher mon fils. — J'y vais , lui dis-je ; mais vous êtes si émue, si tremblante! tandis que je vais nîonter , reposez-vous dans la salle basse. » Je pris son bras pour l'y conduire; j'ouvre la porte : quel spectacle! Au milieu de l'appartement était un cercueil , quelques cierges brûlaient autour; M. Grandson sanglotait debout près de la croisée ; l'enfant d'Amélie, étendu sur la bière , se frappait la tête en s'écriant : « Ma mère ! lève-toi donc ; ô ma mère ! lève-toi et me réponds. » L'infortuné Albert , muet , immobile , les bras croisés et la tête baissée, avait les yeux fixés sur la tombe, et ne pleurait plus. A cette vue, madame de Woldemar se rejeta en arrière en poussant un cri affreux; Albert leva la tête et tressaillit à son aspect. « Amélie! ô Amélie! s'écria la baronne. — Elle est là, dit Albert d'un air farouche en montrant le cercueil ; mais elle n'y est pas seule.... — O mon fils! mon Ernest! Qu'a-t-on fait de mon fils.? où est mon fils ? » Albert montra le cercueil une seconde fois sans parler , et madame de Woldemar tomba sans connaissance à ses pieds.
Je n'étais pas en état de la secourir : ce que je venais d'entendre avait anéanti toutes mes facultés. Dans ce triste univers , je n'avais attaché mon cœur qu'à un seul être , et il m'était enlevé à la lleur de l'âge, sans que j'eusse pu l'embrasser une fois encore, et lui dire un éternel adieu. Les gens de madame de Woldemar vinrent pour l'arracher de ce lieu de désespoir, et la transporter sur un lit. Je ne la suivis point. Fixé à la place où je venais d'être frappé, je ne pouvais détacher mes regards de ce cercueil, qui renfermait mon ami , mon seul ami , et aucune larme ne venait soulager la douleur qui m'étouffait. M. Grandson vint à moi, me secouant la main : «Ils l'ont tuée , me dit-il , il n'y a plus de joie pour moi au monde ; et ce pauvre enfant ,
ANSFIELD.
ses sanglots le feront périr aussi. >^ Il voulut le prendre dans ses bras, mais - Eugène redoubla ses cris. « Laisse-moi , mon oncle , laisse-moi près d'elle ; je veux la réveiller , pour qu'elle se lève et que je puisse la caresser O ma mère! pourquoi dors-tu si long-temps et ne répondstu pas à ton enfant ? » Je m'approchai du cercueil , et, me mettant à genoux , je dis à Albert : « Puisque mon ami est là, ne pourrais-jepas le voir une fois , une seulç ibis encore ? » Sans me répondre, Albert dit à l'enfant : « Ote-toi, je vais te la montrer, et il poussa le dessus de la bière. J'aperçus Ernest, pâle, défiguré, recouvert du drap mortuaire , et couché sans vie auprès de son épouse ; cependant, une sorte de sérénité paraissait répandue sur leurs traits, comme s'ils eussent encore senti le bonheur d'être ensemble , et qu'ayant quitté l'existence au même instant, ni l'un ni l'autre n'eût connu le désespoir de se survivre. A la vue de sa sœur, le cœur d'Albert se brisa, et de profonds sanglots sortirent du fond de sa poitrine; il baisa le front glacé de l'infortunée, en l'arrosant de larmes
« Et maintenant, lui disait-il, que tu es parmi les anges, excuse-moi auprès de
mon père de t'avoir abandonnée Ame
pure et généreuse ! tu as pardonné, tu as béni ton frère ; mais jamais , jamais il ne se pardonnera. Hélas ! si je ne t'eusse' point quittée, tu vivrais encore, tu vivrais pour celui qui a voulu mourir avec toi. Mais du moins tes vœux ont été exaucés : vous voilà unis pour toujours, couple tendre et malheureux Ernest, tu
ne quitteras plus ton épouse — 0
mon ami ! me suis-je écrié avec un déchirement d'ame que je n'avais jamais éprouvé. La seule récompense de leurs longues douleurs , a repris Albert avec de nouvelles larmes , la voilà : unis ensemble, unis pour toujours. » A ces mots , je me suis baissé vers le cercueil , et posant mes lèvres sur la main glacée de mon ami : « Adieu, adieu, lui ai-je dit; tu es mort sans donner un souvenir à Adolphe, mais Adolphe conservera le tien Jusqu'au dernier soupir : il u'aimai(
AMELIE M
que toi dans le monde » Des cris se
sont fait entendre , la porte s'est ouverte : c'était madame de Woldemar , pâle , échevelée,dans un désordre effrayant. « Je Yeux voir mon fils , répétait-elle ; mon fils est à moi , c'est mon bien , on ne mé rotera pas. « M. Grandson s'est avancé vers elle pour la faire sortir ; elle l'a repoussé d'un air égaré , en reprenant d'une voix terrible : « Mon fils.... 1 mon fils.... ! je veux voir mon fils ; qu'on me rende mon fils ! » Alors M. Grandson l'a prise rudement par la main , et la faisant tomber à genoux près du cercueil : « Tu le veux, le voilà : si on te le rend ainsi, n*en accuse que toi ; contemple tes deux victimes, et jouis du fruit de ton implacable orgueil. — C'est lui ! c'est lui ,
je reconnais mon fils, s'est-elle écriée dans un trouble toujours croissant ; il est mort , et je ne l'ai pas vu ! il est mort , et il a maudit sa mère ! — Du moins , il l'aurait dû, a interrompu M. Grandson. — "Non, a dit Albert avec dignité, vos victimes sont mortes en vous pardonnant.
En expirant, Amélie s'affligeait de vous avoir offensée, et vous demandait de l'aimer du moins après sa mort. Ernest, loin de vous reprocher ses maux, me conjurait de consoler sa mère, et de lui dire qu'il mourait en l'aimant : maintenant tous deux intercèdent pour vous auprès du Juge suprême : allez donc, espérez en leurs prières , repentez-vous , et , s'il se peut, vivez et mourez en paix. » Elle est demeurée un instant immobile; puis, levant les mains au ciel, elle a dit : « Dieu ! je ne me plains point ; ma peine est bien grande, mais je l'ai méritée.... !
Mon fils Amélie...... saintes et douces
victimes ! vous n'avez point appelé la colère divine sur ma tête; mais le remords qui s'est placé là, a-t-elle contiiiué en posant la main sur son cœur, ce remords qui me fait frémir à l'idée d'une éternité que je sens être inséparable de lui, ce remords vous vengera assez.... « En finissant ces mots , ses yeux se sont fermés , et il a fallu l'emporter une seconde fois dans son appartement.
Je me suis retire aussi ; j'ai cherché à
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me rendre maître de mon affliction , afin de la supporter en homme : il ne m'a pas été possible; l'idée de ne plus voir Ernest me jetait dans des accès de douleur que je ne pouvais vaincre , et j'errais comme un forcené qui , dans sa rage insensée, croit pouvoir lutter contre la main de fer du destin. Cependant, j'ai fini par me soumettre ; mais j'ai juré sur les cendres de mon ami, que désormais mon cœur déchiré serait inaccessible à tous les sentiments doux et tendres qui ne servent qu'à affaiblir l'homme, en doublant cette portion de douleur que le ciel Ta condamné à porter.
Pour finir la tâche si douloureuse que vous m'avez imposée. Mademoiselle, il me reste encore à vous dire ce que j'ai appris hier.
Vers le milieu de la nuit qui a précédé le jour de mon arrivée, Albert était absorbé dans des pensées de mort; le médecin et les deux gardes, accablés de fatigue, sommeillaient; Ernest était sous les rideaux; la lueur d'une lampe n'éclairait que faiblement une partie de la chainbre; tout-à-coup un bruit sourd s'est fait entendre; chacun est accouru ; on à apporté des lumières : Amélie ne vivait plus, son amant s'était jeté sur elle, l'embrassait étroitement , et serrait avec tant de force ce corps inanimé, qu'on n'a pu l'en détacher. Il est resté à peu près trois heures dans cette agonie ; ri à enfin été saisi d'un mouvement convulsif , a poussé un cri c'était le dernier. ■'
LETTRE CIX
ADOLPHE A BLANCHE
Vienne, 5 novembre.
Je pars demain avec Albert pour accompagner le triste convoi à Woldemar , il ne vous écrira que quand il aura rendu les derniers devoirs à sa sœur et à Ernest. Les infortunés ont désiré être ensevelis ensemble, près du tombeau du père d'Amélie; Albert veut veiller luimême à ce que ce devoir s'accomplisse, et marquer déjà sa place auprès d'eux.
C'est ai.ns! que dans celte vie, qui passe
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comme l'ombre, tout se touche, tout se presse, tout se confond : le mariage et la mort, la prospérité et l'infortune, nos joies si courtes et nos si longues douleurs.... Ah! si rhomme à son berceau pouvait pressentir ce qu'est l'existence , quel est celui qui, pour échapper à ce présent fatal, ne se rejèterait pas dans le néant .^
LETTRE ex.
ADOLPHE A BLANCHE
Woldeinar, i5 novembre.
Ah! Mademoiselle, de quelle triste et étrange cérémoYiie je viens d'être le témoin. Si.\ jeunes filles qui se marient autour d'un cercueil , et les funérailles de deux amants au milieu d'une pompe nuptiale : tel avait été l'ordre d'Ernest.
Lorsqu'il eut obtenu ici le consentement de sa mère pour épouser Amélie, il voulut consacrerun bienfait aussi inattendu, et donna au curé du lieu une somme assez considérable pour doter et marier six jeunes filles le jour où il épouserait Amélie, et ainsi chaque année, en mémoiredecejourdefélicité;maisàyienne, quand il eut perdu tout espoir, il pensa à sa fondation, et, sûr de mourir avec Amélie, il voulut que la cérémonie du mariage se fit sur leur tombeau : on a cru devoir respecter jusqu'à cette volonté d'une ame malade et d'une imagination déjà en délire.
Ce matin, les six jeunes fdles, vêtues de blanc, un crêpe noir au bras, et une couronne d'immortelles et de cyprès sur la tête, sont venues chercher le cercueil pour l'accompagner à l'église; Albert suivait tenant Tentant d'Amélie par la main ; je soutenais le pauvre et inconsolable jNI. Grandson ; les domestiques, les fermiers, les pauvres, fermaient le cortège. A l'entrée du cimetière, l'ancien régisseur, Guillaume, a arrêté la marche , et a dit en sanglotant : « Voici le lieu, je reconnais la place où, il n'y a guère plus d'une année, j'ai vu celle que nous pleurons aujourd'hui implorer la miséricordedi\inepour la femmecruelle
qui l'a mise au tombeau Elle était là,
à genoux, les yeux élevés vers le ciel. O
mon Dieu ! pardonne-lui , disait-elle «
Un gémissement unanime a interrompu Guillaume. Le malheureux Albert, pâle et baigné de larmes, s'est prosterné à cette place qu'on venait de lui montrer. « Ame généreuse! s'est-il écrié, maintenant réunie au sein de ton Créateur, tu dis encore : pardonne! » Alors l'ordre du cortège s'est rompu ; chacun a voulu aller toucher la place consacrée par la bonté d'une créature céleste, chacun y portait une bénédiction et un hommage.
.T'ai vu une pauvre femme y appeler ses sept enfants : « Pleurez et priez , leur at-elle dit, car celle qui vous a donné du pain n'est plus. » Là se sont dévoilés plusieurs traitsde la bienfaisance d'Amélie : et tout ce bien qu'elle avait fait , tout cet amour qu'elle avait inspiré , c'était avant son mariage, durant les courtes visites qu'elle faisait à Woldemar : que n'eût-ce pas été si on lui eût permis d'y revenir passer sa vie....! « ]Nous aurions été trop heureux, a interrompu douloureusement un vieillard : j'ai vu notre jeune maître dans son enfance; il était alors dur, orgueilleux; mais il était revenu si humain et si bon ! il n'est resté que peu de jours parmi nous : il était malade et affligé, et cependant il a pensé aux pauvres , et les a tous soulagés. >> Plusieurs voix ont répété confusément : « Tous deux étaient des anges.... ils étaient faits l'un pour l'autre — Aussi ne se quitteront-ils plus, a dit Albert en reprenant sa place près du char. '> Chacun a suivi son exemple , et le convoi est entré dans l'église.
On a déposé la bière près de l'autel, sous un drap mortuaire. Les six couples se sont rangés autour , ils semblaient plus occupés de leurs regrets que de leurs espérances. Toutes les jeunes filles pleu-^ raient; et j'ai entendu l'une d'elles dire à* sa compagne, en montrant le cercueil :
« Et nous aussi nous serons un jour comme ils sont là. »
Le pasteur est monté dans la chaire; il a pris pour te.xte ce passage de l'E-?
AMELIE MA^iSFIELD.
criture : Les jours de mon pèlerinage sur la terre ont été bien courts et bien malheureux '. Son discours a été simple et pathétique. Il a parlé de l'enfance d'Amélie, des vertus qu'elle annonçait dès l'âge le plus tendre; il a remarqué la grâce que Dieu avait faite à Ernest en l'aidant à dompter son fougueux caractère. « Si cet heureux changement, a-t-il dit , augmente en nous le regret de sa perte, il lui donne plus de droits à la miséricorde divine. Les infortunés que nous pleurons ne furent point exempts d'erreurs ; mais Dieu les a châtiés sur la terre, et maintenant il les appelle à lui et les couronne de la vie immortelle, car la bénédiction du pauvre est sur eux. Et vous , a-t-il continué en s' adressant aux jeunes gens, vous qui allez vous unir au pied de l'autel , vous à qui ils ont assuré un bonheur qu'ils ne devaient pas goûter , contemplez cette tombe : ceux qu'elle renferme étaient comme vous au printempsdela vie, comme vous ilsont espéré, ils ont aimé ; à présent ils n'espèrent plus , ils n'aiment plus. Ils avaient ordonné cette cérémonie et croyaient en être témoins : ils y assistent aussi , mais muets et glacés; ils voulaient vous donner l'exemple d'une sainte union.... hélas!
celle qu'ils avaient formée ne se rompra
plus ') Lespleursont étouffé sa voix;
il s'est interrompu pour porter son mouchoir à ses yeux : des sanglots ont retenti dans toutes les parties de l'église. Toutà-coup l'orgue s'est fait entendre ; on a commencé l'office des morts. « Suspendons nos gémissements et prions pour eux , a dit le prêtre. » Chacun est tombé a genoux.
Quand la musique funèbre a cessé, un profond silence lui a succédé. Le curé s'est recueilli long-temps; à la fin, il est descendu de la chaire en disant d'une voix altérée : « Maintenant, exécutons une fondation de bienfaisance, et célébrons les mariages. »
Il s'est approché de l'autel pour donner la bénédiction aux époux; aussitôt que
I Genèse, ch. 47 , v. 9.
chacune des filles l'avait reçue, elle déposait sa couronne sur le cercueil , auprès duquel elle se mettait à genoux. Ces fleurs éparses autour de ces voiles de deuil , ces chants d'hyménée et ces cloches funèbres , cette fête au milieu des larmes, et ces jeunes gens qui se juraient un amour éternel en face de cette tombe , qui attestait qu'il n'y a rien d'éternel sur la terre, tout cela brisait l'ame et la remplissait de terreur. L'aspect de ces plaisirs périssables faisait frémir à ia lueur de ces lugubres flambeaux, et on eût dit que le jour de l'espérance ne s'était rapproché de celui de la mort que pour détruire la confiance présomptueuse , et montrer le néant des folles joies.
Après la cérémonie , le char funéraire a été ramené au château ; on a descendu la bière dans la chapelle souterraine qui renferme la cendre de vos ancêtres; la tombe de votre grand-père m'a fait tressaillir d'horreur; c'est de là que l'orgueil dicta l'arrêt de mort d'Ernest et d'Amélie Ah! Mademoiselle, quand j'ai vu
les déplorables restes de mon ami prêts à disparaître pour toujours, alors seulement j'ai pu pleurer. Le pauvre M. Grandson est tombé sans connaissance, il a fallu l'emporter. L'enfant d'Amélie tentait de descendre dans la fosse; il voulait mourir, criait-il, il voulait suivre sa mère; et Albert, l'inconsolable Albert, le front humilié contre la poussière, baisant le marbre de la tombe de son père , lui demandait en gémissant de lui pardonner la mort de sa sœur. « Tu me l'avais confiée, disait-il avec des torrents de larmes ; ah ! ce n'était pas pour te la rendre si tôt.... Tu m'avais dit : Protége-la, mon fils , et ton fils l'a abandonnée. «
Il n'a pas pu continuer; son désespoir est devenu si violent que j'ai craint pour sa vie ; je l'ai pris entre mes bras : « Supportez votre douleur en homme, lui ai-je dit , et songez à Blanche. — Hélas ! m'at-il répondu , si je n'y avais pas tant songé , celle-ci ne serait pas là peut-être. »
On a suspendu une couronne nuptiale sur la tombe de ces infortunés , avec ces mots:
AMELIE M
« Leuçs jours ont été comme cette «(leur; l'oroge les a flétris comme elle « ayant le temps, et la terre où ilis étaient « pe les reconnaît plus '. »
'Sur la pierre qui lés couvre on a écrit ces mots , choisis par Amélie , et qiii conviennent, si bien à Ernest :
Ici on est à l'abri despas.sions, etçeux qui sont fatigués se reposent^ " 'Eïi sortant de cet asile de mort, j'ai jeté un long regard sur la tombe de mon ami , et lui ai dit un éternel adieu ; j'ai vu la porte funèbre se refermer sur ces cendres glacées, et tout a été fini.