‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 142 sur 188 · CHAPITRE XI IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI IL

Le jour même, le prince fut introduit un moment dans l'appartement de Bérengère, que !\Iathilde ne quittait plus : en le voyant , en l'entendant exprimer la joiequ'il ressentait de son rétablissement, la reine attendrie, s'écria : « Cette vie qui m'est rendue , c'est à vous que je la dois; je le dirai bientôt à Richard, je le dirai àrEuropeentière;unjourjeledirai à ce fils que je porte en mes flancs , et le nom de son bienfaiteur sera le premier

qu'il apprendra à prononcer O grand

prince! que toutes ces bénédictions réunies soient le prix de vos bontés ; la terre n'a pas de plus grande récompense à offrir. — Mais le ciel en a, ajouta la princesse en rougissant beaucoup, et ■Malek Adhel pourrait y prétendre; ne le voudra-t-i! donc jamais? » Le prince la regarda et'ne lui répondit point. Il y avait

troo' d'énrotions Oans son cœur, pour . qu eu parpiit u eût eu la torce de les co.iteiur; ec u iie vouiair (:ius laisser paraître aux yeux ae Miitiiiliie ia violeiice tle l'amour qu'elle lui uispirait; souvent i! avait cru voir que la vivacité de ses transports avait alarmé la pudeur de la princesse : peut-être éta-t-ce la cause de la profonde retraite où elle s'obstinait à vivre, peut-être que, pour obtenir plus de confiance, il fallait ne lui montrer que beaucoup d'égards, de respect, et de déférence, et cacher soigneusement sa passion jusqu'au moment où il pourrait espérer qu'elle ne s'en effra'erait plus.

Quand il se fut senti un peu maître de lui, il répondit à la rein€ qu'il ne désirait ni n'attendait d'autre récompense dece qu'il avait fait pour elle, que le bo, henr de l'avoir sauvée et d'ajoir sastisfait IMatbilde. Alors la reine, les yeux humides de pleurs , d'un air craintif, embarrassé, etd'unevoix tim'de, luid't: « Sansdoute, ce n'est point à moi seule que vous avez

rendu la liberté? Ma sœur — . Votre

sœur ne m'a poi.it demandé la sienne, interrompit impétueusement le prince.

— Devait-elle le croire nécessaire, seigneur? ne nous avez-vous pas promis de ne jamais nous séparer? — Est-ce que vous vouiez partir, Madame? demanda Malek Adhel à Mathilde, en modérant de toute sa puissance l'agitation terrible de son âme; est-ce que vous voulez quitter ce palais? — Assurément, je le veux, répliqua la princesse; mes tristes yeux, tournés vers ma nation, languissent de la revoir, et mon cœur l'appelletonjours,» A ces mots, le prince changea de couleur; il fit un ges^e de douleur et de surprise, et s'éloigna précipitamment. Cependant, s'arrêtant tout-à-coup, il revint avec lenteur sur ses pas, s'approcha d'une feiiétre ouverte, et là, le coude appuyé sur le marbre, et la téie | ench'C sur sa main , il demeura plongé dans une profonde rêverie. A l'extrémité de l'appartemCiit, la reine et la princesse le regardaient et se communiquaient à demi-voix les craiiites et les espérances que leur inspirait la longue inédiiation du

prince. A la fin , il revint vers elles avec un visage plus tranquille, et dit à la reine, d'une voix un peu contrainte, » que quand le retour de ses forces lui permettrait de marquer le jour de son départ, il serait temps assez de s'occuper de celui de la princesse; et si d'ici là vous daignez m'eatendre quelquefois, ajouta-t-il en regardant Mathilde, je vous dirai quelles raisons m'engagent à combattre ce désir ; cependant , si aucune de mes raisons ne vous touche, si vous persévérez dans votre désir , si vous voulez me quitter , si vous me di^es : Malek Adhel, tu en mourras sans doute, mais n'iniporte, je veux partir ; alors, isîadame, vous serez li jre, je ne vous retiendrai plus ; je ne vous reverrai plus , non , plus jamais ; ne savez-vous pas que pour vous obéir je ferai aisément le sacrifice de ma vie? » Cependant , en dépit de ses efforts et de son courage, quelques larmes furtives trahissent la violCiice de sa douleur, et s'échappent sur son mâle visage; Mathilde les voit, et les siennes coulent en abondance : agité de sa propre émotion, mais plus encore de celle que montre la princesse, TMalek Adhel sent que s'il ne la quitte à 1 instant même, il ne pourra contenir plus longtemps l'expressioui d'une passion qui n'a jamais été si impé-| tueuse; alors, sans lui dire un mot, sans( même la regarder, il sort de l'appartement. INialbilde continue à pleurer; la reihe l'embrasse, et lui dit : « INe vous( désespérez pas; v.'tre départ souffrirai moins d'obstacles que je ne l'avais craint;: je vois qu'avec des larmes et des prières j il n'est rien qu'on ne puisse obteiiir dui cœur le plus généreux qui existe sansj doute parmi les hommes. — Mais, est-ill vrai, ma sœur, que mon départ peut lui' donner la mort? demanda Maihilde en essuyant ses [leurs. — Si vous continuiez j à le traiter avec une rigueur aussi outrée,! réj ondit Bérengère, peut-être porteriezvous son désespoir jusqu'à un excès où l'on peut tout craindre; mais, en le | voyant quelquefois, e.i lui parlant avec! unetyanqui le bienveillance, vous calme-' rez ses tourments , vous le ferez partie!* |

per à la paix qui rèc:ne dans votre àme; et si vous ne parvenez pas à remplir la sienne de rimagede votre Dieu, du moins lui persuiiderez-vousque, pou' un héros comme lui, la vertu ue doit jamais être un effort assez difficile pour qu'iieii puisse coûter la vie. » Maihilde adopta ces raisons, et consentit à ne [ilus fuir le prince. Cependant, en prenant une résolution si contraire à celle que Tarchevéque lui a commandée, elle ne croit point lui désobéir, parce que sa situation n'éiant plus la même, il lui semble quesa'conduitene doit pas l'être non plus ; et en raisonnant ainsi, elle ne s'apercevait point que la maladie de Bérciigère ayant ouvert son cœur à la piiié, il n'avait eu qu'un pas à faire pour aller de la pitié à la tendresse ; que l'air triste et passionné du prince le lui avait fait faire, et que par conséquent ce n'était pas sa situation, mais son coeur, qui avait changé.

Cependant il lui arrivait souvent, au milieu de ses prières, que mille idées terrestres la troublaient tout-à-coup; il lui semblait alors que Dieu s'éloignait d'elle, et la livrait à l'éternel ennemi de l'homme (jui remplissait son ame de dangereuses illusions et de terreurs fan astiques. Inquiète, effrayée, elle avait recours aux larmes et aux pénitences ; mais ces larmes, que la seule piété ne faisait pas couler , ne la soulageaient pas , et au milieu des plus dures pénitences , sa pensée s'échappait toujours ailleurs.

La jeune novice passait souvent les nuits entières dans cet état d'angoisses intérieures, dont elle ne connaissait ni la cause ni le remède, et son visage, altéré par les anxiétés de son esprit, frappa plusieurs fois la reine ; mais cette épouse passionnée , qui n'apercevait rien qu'à travers son cœur, persuadée que le malheur d'être loin de Richard était le seul auquel on pût être sensible, ne voyait dans la tristesse de Alathiîde que la crainte de ne pas partir, l'ennui d'être à Damiette, et ne doutait point qu'arrivée au camp des Croisés, elle ne reprît sa tranquillité première. En attendant, le mal qui consume Maihilde s'accroît tous

les jours; abattue par le jeûne, linquiélude, et la pénitence, elle languit et penche vers la terre, semblable au lis humide de la vallée, que les rayons d'un soleil trop ardent ont frappé, ses yeux sont voilés, son teint perd sou éclat : hélas! celte touchaiile Irislesse ne sert qu'à l'embellir encore; et Malek Adhel, qui la voit, la contemple, s'enflamme de plus en plus : mais il se tait, car il a appris auprès de cette fille céleste ce qu'il avait ignoré jusqu'alors, à respecter la pudeur ; pourvu qu'à son approche le visage décoloré de la viei'ge se couvre d'^un léger incarnat, il sent qu'il n'en doit pas demander davantage, et que pour obtenir ce qu'il désire, il doit avoir l'air de ne rien espérer.

Son silence rend IMathilde moins craintive; il voit croître sa oonfiaiice à l'ombre de la réserve qu'il s'impose; quel quefois elle daigne lever les yeux sur lui, lui sourire; elle répond à ses questions et ne se recule point quand il s'approchetrop heureux de ces légères faveurs, il ne parle point encore de son amour, mais ses yeux, son accent, son air, en parient à tous moments; le feu qui le brille, entoure, presse, émeut la prin cesse, et s'échappe d'autant p'his au de hors , qu'il est comprimé davantage ; n'osant se placer sur les lèvres du prince, il déborde de tous côtés , et répand sur ses gestes et ses moindres discours une séduction d'autant plus dangere-use qu'elle est cachée , et contre iac^ueile la vertu même ne se défendrait pas; l'innocence le peut encore moins. Comment Mathilde, qui jamais n'a connu que ee^ amour divin, dont l'effet est de porter dans l'âme un calme doux et salutaire , supposerait-elle que l'amour est la cause de l'agitation qu'elle éprouve, et comment penserait-elle à en arrêter les pro grès. Cependant un poids accablant op presse sa poitrine; ses regards sont vagues et distraits : tantôt une rougeur brûlante couvre son visage l'ihstanJ d'après une prompte pâleur lui succède, et un frisson mortel court dans ses veines ; mélancolique et rêveuse , elle se re

tire dans les lieux les plus reculés, les plus sombres du palais , et par instinct se caelie à tous les yeux quand elle ignore encore qu'elle a quelque chose à cacher.

Mais déjà plusieurs jours se sont écoulés, et les forces de Bérengère sont reve- ,nues; elle sent qu'elle peut partir; il est temps d'en parler au prince , et de savoir enfin si Mathilde la suivra. Ce n'est pas sans effort qu'elle va revenir sur ce sujet , et qu'elle se résoudra à déchirer le cœur auquel eile doit la vie; mais son devoir et son intérêt même le luicojnmandent ; car, si elle ne réussit pas , elle est décidée à partir seule ; et pourrait-elle se permettre de laisser Mathilde à Damiette, si elle n'avait pas tenté auparavant tous les moyens de l'en arracher.

Le soir arrive; la reine fait lever toutes les jalousies du salon de jaspe; elle s'assied avec Mathilde sur de riches coussins, près d'une croisée d'où l'on aperçoit les bosquets (îeuris du Delta, et dans le lointain les flotstoujours agités de la nier. Le prince entre , se place aux pieds des princesses. Bérengère garde le silence; elle cherche dans sa pensée ces termes tendres et flatteurs que lesfemiues savent employer souvent avec tant de magie pour adoucir les sacrifices qu'elles imposent, mais elle n'en trouve point qui la satisfassent; de quelque manière qu'elle dise au prince qu'il faut que IMathilde parte, toutes lui perceront le cœur ; elle n'a point la force d'entamer ce terrible sujet; chaque fois qu'elle ouvre la bouche, le souvenir de ce qu'elle doit au prince suspend ce qu'elle va dire, et arrête le mal qu'elle va faire. Déchirée entre son devoir et sa faiblesse, elle ne sait que résoudre, et tombe dans une si profonde préoccupation, qu'elle ne voit plus ce qui l'entoure, et que Mathilde se sent comme tète à tête avec le prince. Celle-ci éprouve •alors le plus cruel em])arras, ses lèvres /le trouvent aucun mot à dire, et ses regards, aucun objet pour se reposer; de quelque côté qu'elle jette les yeux, elle voit toujours ceux de Malek Adhel attachés sur elle; si elle se toui-ne vers la campagne, il se penche doucement , et de ses

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lèvres ose presser le bas de sa robe. Mathilde sent bien qu'elle ne doit pas le souffrir, mais en s'éloignant elle craint qu'il ne devine la. raison qui la fait fuir, et il lui semble qu'en "lui laissant voir qu'elle s'est aperçue de sa secrète témérité , elle a m'ait trop à rougir. Cependant , en se prolongeant, cette situation devient si pénible, que Mathilde n'hésite plus; elle se lève, elle va s'éloigner. Ce mouvement arrache tout-à-coup la reine à sa distraction; elle retient Mathilde, et sans oser regarder le prince, elle lui dit d'un ton vif et précipité : « Seigneur, le jour est venu où je puis fixer mon départ et profiter de vos bienfaits ; je meurs si je ne pars pas , mais je ne puis partir sans Mathilde. » Elle s'arrête comme oppressée de la douleur du prince. Mathilde, qui était debout, voit que son sort va se fixer, et recombe doucement sur son siège. Malek Adhel répond avec une !nodération affectée : « Si votre sœur l'exige , IMadame, ce jour-ci sera le dernier qui me verra auprès d'elle; mais, pour prix de cette obéissance, je lui demande de l'entretenir un moiuent sans témoins ; après que je lui aurai dit ce que je ne veux dire qu'à elle, si elle persiste à vous suivre, je ne m'opposerai plus à son départ, et vous n'aurez qu'à en marquer le jour. » En achevant ces mots, le prince soupire profondément, comme déjà résigné à son sort. Bérengère le regarde avec surprise, puis interroge la princesse, et lui demande une réponse; eile n'en reçoit aucune. IMathilde, la tête j)enchée sur sa poitrine, demeure silencieuse et immobile. A la fin , la reine se lève et lui dit : « Vous ven«z d'entendre le prince; votre

départ ne dépend plus que de vous le

vous laisse avec notre généreux bieiîfaileur; écoutez-le, vous ne pouvez vous en dispenser. — Ne le puis-je en effet? demanda la princesse d'une voix tremblante.— Kon, reprit vivement le prince, vous ne le pourriez sans une hwrible barbarie ; songez donc que pour (jnelques minutes d'entretien , c'est ma vie que je vous promets. » Ces mots décident Mathilde; elle laisse lentement aller la mniu

(le la reine, qu'elle tenait encore; Berenyère sort de rappartement , et ]Ma!ek Adhel s'assied à sa place.

Il se fait un long silence; le prince paraît craindre de le rompre, et l\Ia-

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ne peux plus écouter qu'un seul mot de vous, et ce mot doit être Tordre de mon départ. — Mon pardon n'est-il qu'à ce prix? demanda-t-il en la regardant d'un air humble et passionné. — Si ma liberté

thiide le craint bien plus encore; mais m est rendue, repliqua-t-elle, je jure de

s'il ne lui parle pas, il la regarde; ses yeux errants sur tant de charmes ne peuvent s'en rassasier, et maintenant, s'il continue à se taire, ce n'est plus par la crainte de parler, mais parce qu'il a oublié ce qu'il voulait dire; il ne songe plus qu'à voir et à aimer iMathilde : plus il la contemple, plus il s'ennamme; il s'apj)roche, il la touche; d'ardents soupirs s'exhalent de sa poitrine; une vive rougeur se répand sur le front de la vierge, elle est oppressée; le voile qui cou^e son sein semble s'animer par le mouwment qu'il en reçoit; Malek Adhel le voit , et l'espoir naît dans son cœur ; son trouble augmente, ses désirs l'égarent; il ose presser contre son sein la vierge

du Seigneur L'infortunée! le feu du

ciel n'est pas plus prompt à embraser sa proie; mais la pudeur s'épouvante, la religion frémit ; elle repousse avec horreur l'audacieux ^Musulman , et caclie dans ses mains son visage baigné de larmes. A la vue de ces pleurs , i\Ialek Adhel tombe à genoux devant elle; il sent qu'il l'a offensée , et il en est au désespoir ; car dans les heureux climats où îa chevalerie est en honneur , jamais l'amour n'alluma une flamme plus sincère que celle ciiii brille le cœur du jeune Arabe : prosterné devant la princesse, il lui jure un respect inviolable, et s'engage à ne jamais lui parler d'une passion qui l'outrage; mais il la supplie de l'écouter; elle ne le veut point ; elle relève sa tête avec dignité , le regarde d'un air imposant et fier, et s'élofgne sans qu'il ose la retenir. Cependant toujours à genoux à la place qu'elle vient de quitter , il étend les bras vers elle; il !a conjure , avec l'expression la plus douloureuse, de l'entendre un moment, un seul moment, et promet de ne point s'approcher d'elle, de rester à la distance où il est : l\Iathilde s'arrête alors , et jetant sur lui un œil froid et sévère , elle dit : « Je

ne conserver que la mémoire de vos bienfaits , et d'ensevelir le souvenir de cet instant dans un éternel oubli. » Hélas! elle ne savait pas qu'elle venait de promettre ce qu'elle ne pouvait plus tenir , et que le souvenir de cet instant allait s'unir à toutes ses rêveries et la poursuivre pendant lecalmedes nuits, commedans letumulte du jour.

Cependant le prince demeure en suspens; il hésite, il soupire, il regarde Malhilde, et ne trouve pas assez de force en lui-même pour promettre de ne la plus revoir : elle paraît impatiente; elle fait un mouvement , elle va sortir ; il se décide, l'avenir s'anéantit, le présent est tout : pour prolonger de quelques minutes le plaisir de voir celle qu'il aime, il va se condamner à une éternelle douleur. « Ne vous éloignez pas, ]\îathilde, s'écriet-il avec un accent déchirant , je vais vous obéir. » La princesse s'arrête encore; une douce satisfaction se peint sur son visage; elle élève vers le ciel et ses mains et ses yeux. « O mon paisible cloître, d joies de ma jeunesse , 6 ma patrie , je vous vous retrouverai donc ! — Fille ingrate et cruelle, s'écrie le prince en se précipitant vers elle et saisissant une de ses mains en dépit de ses efforts , faut-il que votre bouche bénisse l'instant qui va brisaimon cœur , et que la joie éclate dans vos yeux quand je prononce l'arrêt de ma mort ! pas un regret sur mon sort , pas une larme sur ma douleur; et quand je suis traité avec une telle barbarie , retenu par un respect imaginaire, je craindrais encore d'offenser celle qui m'arrache la vie sans daigner seulement me plaindre ! . . . . Kon , non , vous ne me fuirez pas ; vous m'entendrez malgré vous ; » et , forçant la princesse à s'asseoir, il se mit à "enoux devant elle, prit ses deux mains dans une des siemies, posa l'autre sur le dos du fauteuil , et 'la regardant avec des

yeux remplis de délire et d'amour : « Oui, repreiid-il, lu m'enteiidras , tu sauras quelle passion me dévore, quels transports j'ai enchaînés, et quels horribles tourments me déchirent : puisque mon silence ni mou respect n'ont pu te fléchir, connais donc mon amour ; entends sa voix ; malgré toi prêie l'oreille à ses cris ; peut-être en seras-tu émue , et pénètreront-ils jusqu'à ton cœur. » La princesse, à ces mots, se rejette ea arrière en détournant la tête avec effroi. « O regardemoi , reprend-il d'une voix suppliante ; par pitié, regarde-moi ; il y a plus de délices dans uii seul de tes regards que dans

toutes les délices de la terr« Non,

c'est en vain que je le promettrais, je ne puis me séparer de toi ; je ne puis cesser de te voir : cela seul est hors des bornes de mon obéissance; permets-moi seulement de rester à tes côtés, et puis ordonne Veux-tu retourner en Europe?

je suis prêt à t'y conduire; veux-tu régner eji ces lieux, veux-tu un trône? je

t'y ferai monter O maîtresse absolue

de ma destinée ! commande à ton esclave ; me voici sans voix devant toi , mais mon silence te parle assez. » 11 s'arrête oppressé; il tremble; des larmes passionnées coulent en abondance de ses yeux et baignent les mains de Maihilde; il ne la retient plus; l'excès de son émotion lui a ôté toutes ses forces ; il ne la retient plus, et elle demeure encore : ce n'est plus la main du prince, c'est sa propre faiblesse qui l'enchaine : Malek Adhei le voit, et plein d'espérance, il goûte la félicité suprême; mais semblable à toutes les joies du monde qui, entre l'espoir et le regret, s'arrêtent à peine un moment, le fugitif bonheur du prince s'évanouit tout-à-coup avec la faiblesse de iMa.hilde; elle s'aperçoit qu'elle est libre depuis un instant , et rougit d'être encore depuis un instant auprès de Malek Adhel : la vertu, qui est toujours ce qu'elle aime le mieux , lui commande de fuir sans tarder davantage; elle va lui obéir ; le prince voit son intention; il voit qu'il y a dans ce cœur chaste et religieux une force qu'il ne peut vaincre; abattu par cet obstacle, il cesse

d'exprimer des vœux inutiles; mais s'avançaiit vers Maihilde, le désespoir dans l'âme et les yeux pleins d'une sombre douleur, il lui présente un poignard et dit : « Eh bien , puisque tu veux me fuir, tu es libre; quitte à jamais ces lieux; mais avant de t'éloigner, par pitié, plonge ce fer dans ma poitrine, il me fera moins de mal que ton départ. » De sa faible main la vierge soulève avec effort l'arme homicide, et, regardant le prince avec attendrissement, elle dit : " Avant que je l'enfonçasse dans un cœur si généreux , je verserais assurément tout mon sang.

0 prince magnanime! pourquoi vous livrer à de si violentes douleurs, à de si coupables tendresses? quel est votre espoir? qu'osez-vous me demander? Existe- 0il un lien possible ent e la sœur de Richard et le frère de Saladiu? existe-t-il un lien qui ne soit un crime entre une fille chrétienne et un prince musulman ? Un sacrifice est-il au-dessus de votre courage, et vous est-il plus facile de mourir que d'être vertueux? »

Ce peu de mots apaisent l'emportement du prince; il est frappé du mélange de dignité et de douceur empreint dans la physionomie de Mathikle ; elle s'aperçoit qu'elle a réussi à le calmer, et aussitôt elle reprend , avec un sourire angélique : « Et si, vous élevant au-dessus de tous les désirs terrestres , vous me laissez suivre en paix la route que le ciel m'a tracée, quel homme obtiendra jamais de moi ce que je-vous doinierai! quel homme aura plus de droits à ma reconnaissance, à mon estime, à ma vénération! — Et votre amour, Mathilde, interrompit le prince, votre amour appartiendra à un autre époux. — Mon amour n'appartiendra qu'à Dieu, s'écria-t-elle avec un pieux enthousiasme; seul il aura et mes vœux et mon cœur ; jamais ils ne seront le partage d'aucun mortel Noble Malek

Adhel, laisse-moi , laisse-moi retourner aux autels de ce Dieu à qui je suis promise, de ce Dieu qui ne l'aurait peut-être pas emporté sur toi s'il t'avait fait Chrétien. » Elle dit, et s'arrête, étonnée de ce qu'elle a dit. Malek Adhel s'écrie : « Quel

JMATH que soit le Dieu qui t'inspire . je cède h son ascendant : lilie étonnaiiie et sublime, sois libre; dispose, ordonne, coinniandf ton cortège ; choisis ta roule; mes esclaves sont a toi , et ici tout t'est soumis comme moi-même. » A ces mots , dans la crainte d'une nouvelle faiblesse, elle se hâte de s'éloigner; mais avant de passer le seuil de la porte, elle s'arrête, se retourne, et dit : « Recevez mes adieux, recevez mes bénédiciions; dai.s ce cloître où je cours m'enseveiir, je prierai jour vous jus.ju'à la fin de ma vie, et si Dieu daigne m'entendre, un jour viendra où nos p -nsées embrasseront le même but , concevront les mJmes espérances; et dans ce monde, si tout nous séparait , dans le ciel , tout nous réunira. »

Elle dit , et il ne la voit plus ; que dis- Je , il ne la voit plus ? partout elle est présente a ses yeux : il ne voit , il n'entend qu'e le; dans fagitation désordoiniée de ses esprits , il marche a graiids pas, sans savoir où il est, ni qui il est : plusieurs esclaves s'avancent vers lui , lui parlent; il n'entend rien , il les regarde fixement et ne leur répond pas : on l'eiiioure, en l'interroge, il s'éloigne en silence; il marche vers son appartement, s'assied; son corps est immobile, et peu iant quelques instants il oublie la terre où il vit, et croit habiter un monde qui n'est peuplé que de l'image de Mathilde.

Cependant Metchoub vient d'arriver; c'est ce que les esclaves du prince étaient veiius lui dire, et ce qu'il n'a pas entendu : déjà la nouvelle de la prise de Ptolémaïs est répa.idue dans Damietle; le peujJe elîi'ayé croit voir les Chrétieiis maîtres de Jérusalem, et court dans les mosquées im,jlorer le sourd Mahomet : les soldats s'assemblent autour du palais , les émirs veu'ent voir Malek Adhel; mais il est enferme , et nul n'ose forcer sa retraite. Tandis qu'autour de lui la rumeur naît, croît, et s'augmente, il demeure livré à sa rêverie ; et seul il ignore encore la prise de Ptoléma s.

Cependaiit Metchoub demande à grands cris à être introduit auprès du prince ;

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il montre (es oi-rlres du «ult'în • d f.ft nom sacré toutes les portes s'ouvrent, les gardes mêmes je AuiieK Auhel ii osent poiiit résister. AleiCiioiiD s'avai.ce, il est devant le prmce; ceiui-ci s'étonne de sa témérité ; Metchoub lui présente en sileiice les lettres de Saladin , cachetées du sceau royal , à cej^te vue, l'amitié recouvre ses dri its alfaiblis dans le cœur de Malek Adhel : il baise avec respect ce papier que lui envoie un frère qu'il a'me , et demaiide à Me.choub dans quel lieu il a laissé Saladin. » Sur la moulagne de Kouroutba, répond Metchoub, où il t'attend avec impatience , ne comptant que sur la force de ton bras pour ]'essaisir la superbe Ptolémaïs, que les Chrétiens lui ont arrachée. — Est-ce que les Chrétiens sont maîtres de Ptolémaïs?

s'écria Malek Adhel , frapjjé de surprise. — Peut-être ne devrais-tu pas t'en étonner, reprit hardiment Metchoub, puif que c'est toi qui as causé sa chute? - Qu'oses-tu dire, téméraire esclave? interrompit le prince avec colère. — Je dis que c'est la voix de l'archevêque de Tyr et le bras de Montmorency qui ont abattu Ptolémaïs; c'est toi qui leur as rendu la liberté , c'est donc toi que j'accuse du malheur de nos armes : je t'ai accusé de même devant ton frère; je ne rétracterai point mes paroles devant toi : si tu les crois fausses et perfides, tu peux me pum'r, ma vie est dans tes mains. » ÎNIalek Adhel est frappé de la justesse de ce reproche, il voit ses torts , et, se sentant trop de moyens de les reparer pour craindre d'en faire l'aveu, il répond : « Va, fidèle serviteur, ce n'est pas auprès de moi que ta franchise et ton zèle pourront te nuire : tu m'as accusé et je m'accuse aussi; mais, si j'ai fait une faute, je puis la racheter , et rendre Ptolémaïs à mon frère. — Sans doute tu le peux; pour la reconquérir tu n'as besin que de te présenter devant ses murs; mais le sang de tous les fidèles Musulmans qui ont péri en la défendant, comment le rachetèras-tu? — Metchoub, reprit leprince d'un air sombre, n'en dis pas davantage, tu mets le trouble dans mon cœur, car

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je sais que le sa'ic: i-cpandu ne dort point et ne reste jamais sans vengeur... Laissemoi seul mamteaaut, hisse-moi voir quelle expiation mon frère me demande pour une faiblesse dont les conséquences ont été si funestes , mais dont la cause vst trop belle pour perdre jamais son empire dans mon^œur. — Que dis-tu, illustre prince? repartit Metchoub , un guerrier comme toi doit-il laisser ternir sa gloire par un amour insensé, et préières-tu a ta patrie en larmes , une Chrétienne vagabonde? — Sur ta tête, n';ijoute pas un mot , esclave présomptueux , répliqua vivement le prince, et si tes jours te sont chers, retiens ta langue sacrilège, et garde-toi de laisser échapper un mot outrageant contre la princesse d'iiigleterre. »

Metchoub sortit et n'obéit poiat aux ordres du prince , car son âme était profondément ulcérée contre lui : la honte d'avoir été battu par les Chrétiens , d'avoir été réduit à leur donner lui-même les clefs de Ptolémaïs; l'image de tous les soldats moissonnés à cette fatale journée, le souvenir de sa famille captive et de ses fils massacrés , avaient allumé dans son âme une haine violente contre l'auteur de tant de désastres ; aussi ne pouvait-il contenir son ressentiment , et il exliala devant les grands et les émirs, devant les troupes et le peuple , tous les reproclies que méritait la faiblesse du prince , et toute l'horreur que lui inspirait la Chrétienne qui en était l'objet ; mais les troupes et le peuple, les émirs et Tes grands , étaient trop sincèrement attachés à Malek Adhel pour accueillir de pareilles plaintes , et ne pas repousser toutes celles qui attaquaient l'honneur du prince qu'ils adoraient; toutefois, s'ils le défendaient contre Metchoub, ils se joignaient à celui-ci pour accuser la princesse d'Angleterre; elle seule à leurs yeux était cause du malheur des Musulmans : aussi apprirentils avec de grandes acclamations de joie, que les ordres du sultan allaient l'arracher au prince, et que MeLchoub lui-même était chargé de la ramei;er au camp des

ILDE.

Croisés. Mais tandis que cette nouvelle, répandue à dessein par Metchoub dans toutes les villes, réjouit le cœur des habitants, Malek Adhel ouvre les lettres de Saladin : elles lui confirment que c'est au renvoi de l'arc evêque et de Montmorency qu'est due la prise de Ptolémaïs : il sent combien à cet égard son frère aurait de reproches à lui faire, et il ne lui en fait aucun : il voit qu'on a voulu élever des soupçons sur sa fidélité dans l'âme du sultan, et que le sultan les a tous repoussés; au lieu de se plaindre de lui , il implore son secours , et prie quand il pourrait coamiander. Répondra-t-il par de nouveaux torts à une si confiante, si touchante bonté, et ne ferat-il rien pour un frère oiïensé qui , étant son maîti'e , ne lui parle qu'en ami ? sans doute le sacrifice est innnense : se séparer de Mathilde , ne plus la voir ! Mais Mathilde elle-même ne l'exige-t-elle pas, ne lui a-t-il pas promis de ne plus s'opposer h son départ ; et quand Saladin le veut ainsi , et que l'intérêt de la patrie l'ordonne , l'amour sera-t-il plus puissant que la foi, le devoir, l'amitié? O {[uel terrible combat ils selivrent! comme ils agitent, bouleversent, et déchirent le sein du jeune Arabe; mais l'amour, quelque violent qu'il puisse être , n'est pas toujours plus fort qu'une grande àme , et si jamais homme ne le connut au degré où l'éprouve Malek Adhel, jamais homme aussi ne fut plus caj)able de ces grandes résolutions , de ces élans d'héroïsme qui s'élèvent au-dessus de tout , subjuguent tout, faiblesses, craintes, dangers, et jusques aux passions mêmes : c'en est fait, il est déterminé; Mathilde partira, il le veut, il le jure, et à ce serment, la vertu triomphe et soime sa plus belle victoire.

Mais quand l'ascendant de l'amitié vient de l'em ijorter sur l'amour , c'est contre cette même amitié que la générosité lutte encore, et L'âme magnanime de JMalek Adhel a eu plus de force pour consentir au départ de Mathilde , que pour se résoudre à manquer de foi à la reine. Il vient de sacrifier sa vie à son frère , mais son

honneur est encore d'un plus grand prix, et son honneur lui comnvaiidP de ne pas rétracter la parole que Bérengère a reçue de lui. Cependant les ordres de Saladin sont , à cet égard , aussi précis que sévères; Metchoub les connaît, il les aura déjà répandus , et Malek Adhel n'a de moyens pour y désobéir , qu'en faisant révolter ses soldats contre la volonté suprême du sultan : il sait bien qu'il en a le pouvoir, mais en a-t-il le droit? et parce que son frère lui a laissé une autorité absolue en Egypte, en usera-t-il pour le trahir? Et maintenant que ce n'est plus entre sa faiblesse et son devoir qu'il hésite, mais entre deux devoirs également impérieux , que va-t-il résoudre, et lequel sera sacrifié? A la fin, il s'écrie : « Demain je fais préparer le vaisseau qui portera I\Iathilde à Ptolémaïs , l'aurore du jour suivant la verra partir ; moi je remonte le grand fleuve avec la reine, je la laisse au Caire, libre, maîtresse dans le palais des califes; aussitôt je me hâte d'aller demander à Saladin l'ordre de sa délivrance ; je ne le depaanderai point en vain, je ne ferai pas valoir impunément la parole que j'ai donnée à la reine : Saladin la ratifiera, car il a horreur du parjure, et ne souffrirait pas que son frère en commît un. »

Cependant la nuit s'est écoulée dans ce long combat des plus nobles et des plus vifs sentiments : déjà le soleil va s'élancer hors du sein de la vaste mer, sa lumière jaillit et éclate, Malek Adhel soupire, et ne voit point sans effroi la naissance de ce jour qu'il a promis de commencer par un grand sacrifice; mais, soutenu par la voix de l'amitié et de la patrie , son courage ne l'abandonne pas, il sort du palais, se rend sur le port, choisit lui-même le vaisseau qui doit porter Mathilde, donne à cet égard tous les ordres nécessaires, et, pour se garantir d'une faiblesse qu'il redoute et dont il rougit , il se détermine à s'éloigner de Damiette sans voir la princesse , et à n'y revenir que quand elle n'y sera plus. Il rencontre Metchoub, et lui dit : « Esclave, h princesse

partira rJornï^'n ^v^c 'ni vr-Wn snr foHe tête sacrée la tienne m'en répendra. >> Puis li le charge de remettre à la reine une lettre ou il explique a cette princesse les motifs de sa conduite, où il lui dit que plutôt que d'occasionner une révolte à Damiette, il s'est décidé a retarder, mais seulement à retarder l'exécuiicn de sa promesse; que dans deux jours il reviendra la conduire au Caire , et qu'il lui jure que bien peu de jours après il lui enverra une escorte pour la conduire au camp des Croisés.

Alors, sans regarder le palais, sans oser seulement se permettre de songer à Mathilde, il sort de Damiette et va a Peluse, à Pharamia; il parcourt les différentes villes qui bordent la mer et s'élèvent vers les bouches du Ni! ; il réunit ses troupes, les assemble, et les dispose à mcu-cher, conformément aux ordres du sultan, vers lesmontagnesdeKourcutba.

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