CHAPITRE XIV
DuBA^n cette nuit qui venait de détruire si cruellement les espérances de Bérengère , les songes les plus flatteurs avaient occupé son esprit : ayant appris la veille par Mathilde que le prince leur permettait enfin de partir toutes deux , déjà elle marquait dans sa pensée le jour où elle quitterait Damiette, et celui où elle reverrait son époux. Au milieu de sa joie, elle se rappelle la princesse de Jérusalem, et pour donner à sa conscience autant de satisfaction qu'à son cœur, elle se résout à faire participer cette infortunée à son bonheur, et passe chez eile pour lui annoncer qu'enfin le jour est venu où elle peut remplir sa promesse et la ramener dans sa patrie.
Depuis long-temps Agnès ne voyait plus la reine; renfermée dans son appartement , elle prétendait que la pénitence seule l'y retenait; mais son seul motif était d'éviter la présence de personnes qu'elle détestait, et qu'elle savait avoir le droit de la mépriser. Résolue à ne point s'éloigner du prince, elle entretenait des espions qui lui rendaient
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canipte de tout 'e qu'il faisait, et des (rogrès de son amour pour IMatliilde.
Lu v,v.^iua.ii ifurs rajH)ous. son âme s'abreuvait de fiel et dtt rage; et, pour exécuter sa vengeance, elle attendait d'être sûre que le départ de la reine ne serait pas suivi de Cc'lui de Mathiltle. Si elle ne part pas, s'écriait-elle dans ses accès d'emportement solitaire, si l'ingrat ose la garder auprès de lui , il ne jouira pas longtemps de cette vue adorée, et ce poignard lu fera souvenir qu'Agnes existe, et que son bras n'a pas oublié de frapper.
Elle a appris une des premières rarri*vée de Metchoub; elle a vou u le voir, lui parler; gagnés par ses largesses, ses gardes l'ont introduit secrèlenièiit chez elle; elle a su quels ordres il était chargé d'exécuter; et en lui peignant la passion du prince comme capable de Tentraîner aux plus grands crimes, et le caractère de Muthild? sous les plus odieuses couleurs , elle a su augmeiiter la profonde défiance qu'il avait conçue contre le prince, et lui donner un zèle plus ardent pour presser le départ de Mathilde.
Il venait à peine de sortir de chez elle et de recevoir les ordres de Malek Adhel, lorsque la reine se rciidit chez Agnès. Elle fut surprise de cette visite inopinée, et ne savait à quoi l'attribuer, lorsque Bérengère, prenant la parole, lui dit avec un doux sourire : « Je viens remplir ma promesse, je viens proposer à Agnès d'abandonner ces murs, témoins de sa honte, et de nous suivre loin des Infidèles, de leurs chaînes et de leurs cités, dans ce camp des Chrétieiis, où elle pourra verser ses larmes au milieu de ses frères. » Agnès répondit : « Eh quoi ! votre majesté ignore donc qu'il ne lui e^t plus permis de partir ? - Que dites-vous? reprit Bérengère troublée, Malek Adhel a donné hier sa parole à ma sœur. — Et c'est peu d'heures après l'avoir donnée qu'est arrivé Metchoub , l'envoyé de Saladin; il est venu amioncer la prise de Ptolémaïs, et sans doute.
Madame, cette grande conqueLe pourra adoucir vos maiheurs et les maux qui
vous sont réservés.... — Ptoléinaïs est prise, s'écria la reine éperdu-, et vous parlez des maax qui me sont réserves ! Cette grande victoire aurait-elle donc été ensa.igiantée par un grand malheur ? quelques-Uiis de nos piUS vaillants souverains auraient-ils péri....? Philippe- Auguste « Sa langue glacée ne lui
permit pas de prononcer un autre nom.
Agnès répliqua : « Oa dit que ce siège a été l'occasion d'un effroyable carnage, et que les Chrétiens ont p..yé cher leurs succès; mais Metchoub n? co.inaît point le nom des victimes, et surtout il ne parle pas de Phiiippe-Auguste. Ce q l'il m'a seulement appris, c'est que Saladin veut que la princesse MaihilJe soit renvoyée au camp des Croisés, et que votre majesté soit tenue au Caire daiis une étroite captivité, jusqu'à ce que Richard consente à donner Ptoléma'is pour prix de votre raiiçon. »
L'infortuiiée Bérengère n'en entendit pas davantage; elle n'a point de force contre tant de douleurs, ses sens défaillent, elle tombe sans mouvemciit; en la voyant dans cet état, Agiiès s'écrie :
« C'est donc elle maintenant qui a besoin de mes secours , c'est moi qui vais la protéger; je ne suis plus la seule qui souffre et se meurt. » Cependant elle fait api eler les femmes de la reiiie. Au bruit de cet accident, IMathilde accourt, et à l'aspect de sa sœur pale et inanimée, elle jette un cri de doulear, se précipite auprès d'elle, la serre dans ses bras, la couvre de larmes , lui donne elle-même tous les secours avec un zèle, une activité que personne ne peut égaler, en inve.ite de nouveaux, en découvre de plus efficaces, et parviciit enfin à rappeler à la vie 1 infortunée pour laquelle elle donnerait son sang avec joie. Bére.igère entr'ouvre ses paupières languissantes, elle aperçoit Malhilde à genoux près d'elle, et plus loin la cruelle figure d'Agnès. CCite vue lui rappelle et les coups qu'elle vient de recevoir et la main qui les a frappés; elle fait un mouvement d'horreur :
« O ma chère Ma.hilde! s'écrie-t-elle, éloig..ez-moi d'ici , délivrez-moi de l'as-
pect de cette femme barb.re , qui s.^i i blait si satisfaite de pou»oir me déchirer le cœur. » Mathiid ^ se retouriie avec surprise : « Ce que j'eatends est-il possible? i\gnès, est-ce vous dont la reine se plaint ? — Les malheureux s'en prennent à tout, répoiidit-elle avec un froid dédain; et parce que j'ai appris à la reine que Saladin la condamnait à une éternelle captivité, elle m'accuse, comme si c'était moi qui en eusse porté l'arrêt
— Une éternelle c;iptivité ! interrompit ?\Iathilde épouvantée, ah ! ma sœur, ne le craignez pas, une telle barbarie est impossible : il n'y a pas même, parmi les Lifidèles , d'hommes assez méchants pour l'ordomier; reposez-vous sur la foi de Malek Adhel, ce noble prince ne violera pas ses promesses. — Votre pouvoir sur lui est bien grand, bien connu, repartit Agnès avec une ironie amère, et personne ne doute du prix que vous lui offrirez pour la délivrance de la reine; mais queLjUe puissants que soient ces moyens, peut-étre vous manqueront-ils et comptez-vous trop sur eux; le nom de Saladin sera ici plus fort que vous.
— Je ne compte, reprit Mathilde avec une noble fierté, que sur la foi des serments et la force de la vertu ; ces aj puislà ne manquent jamais. » Agnès lui répondit avec ironie, que cet enthousiasme ne tromperait personne , et que personne ne doutait des artifices qu'elle avait employés pour séduire le prince. Ce reproche, loin d'irriter Ma.hilde, lui inspira une profonde pitié pour Agnès.
« Infortunée, lui dit-elle, tu ne sais donc plus quels effets produit la vertu, et quelle force elle donne; tu y demeureras donc toujours étrangère, Dieu et ton repentir ne t'y ramèneront point....?
— Je ne me repens, interrompit Agnès avec colère, que de vous avoir permis d'entrer ici. — Je n'y resterai pas longtemps, reprit froidement Mathilde, la reine 'St maintenant en état d'être transportée chez elle, nous allons vous quitter, et puissiez-vous , Agnès, revenir bientôt à nous, nos bras vous seront toujours ouverts. »
En a^n.n a.ii it*-> ui«i...>, aidée par les femmes de la reine , elle .a conduisit dans son appartement ;Bérengère, faible et ma^ lade, se jette sur son lit, baignée de larmes, et demande à grands cris que le prince daigne venir la voir un moment.
-Alachilde, alarmée à l'excès de l'état de sa sœur, fait appeler le duc de Lançastre; elle le conjure d'aller dire à Malek Adhel la douleur et les vœux de la reine; le duc de Lancastre l'interrompt : « Madame, lui dit-il, je crains qu'il ne soit trop tard maintenant; comme je me rendais ici , j'ai appris que le prince était sur le poiiit de quitter Damiette, et qu'il avait chiirgé le terrible Metchoub de faire exécuter, pendant son absence, les ordres de Saladin; demain sans délai votre altesse doit s'embarquer pour-Ptolémaïs.
— O ma sœur! s'écria la reine, si Malek Adhel s'éloigne , je suis perdue ; courez à lui , obtenez ma grâce , ou cette place devient mon tombeau. — J'y cours , s'écria vivement Mathilde; calmez-vous, je vais me jeter aux pieds du prince ; il m'y verra mourir, ou il me rendra votre liberté ! duc de Lancastre, conduisez-moi. » Elle part, elle sort du palais de la reine; elle entre dans une cour remplie de gardes : cette jeune et timide vierge n'en ressent aucune crainte; elle ne voit que les dangers de sa sœur, tous les autres dangers s'effacent devant ceux-là : s'il n'est point d'iimocence sans timidité; il n'est point de vertu sans courage, et Mathilde a une âme qui peut s'élever par mome.its audessus de toutes les frayeurs. Elle va pénétrer dans le palais du prince, on l'arrête; elle demande à le voir; il vient de partir, il n'est plus à Damiette : à cette funeste nouvelle elle a cru ente^idre le deriiiersoupirdela reine;ellepàl t, chancelle ; elle ne sait plus comment elle sa Ivera Bére.gère : le terrible Metchoub paraît; sans respect pour son rang, sans pitié pour sa douleur, il lui annonce avec dureté qu'il n'y a plus aucun moyen de changer son sort, que les pleurs et les prières n'y feront rien , que dès demain il l'arrache de ce palais, et que la reine, conduite au Caire, y sera retenue prison-
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mère jusipiâ Ct» que PtoK^mais soit rendiieaux Musiilinans. INlnthilde frémit; rimage de Bérejigère expirante ne lui permet (le négliger aucun moyen ; elle embrasse les genoux de TMetchoub ; oui elle les embrasse et n'en rougit pas; car ce qu'il y a de plus humble, est ce qu'il y a (le plus grand (]uand c'est la charité (jui conduit. « Prenez pitié, s'écrie-l-ei!e, prenez pitié d'une reine infortunée; elle ne survivra pas à son malheur ; voulez-vous avoir à répondre de sa mort. » Elle dit, et sa voix expire dans les larmes : \Iotchoub est surpris , il ne comprend pas comment , après (ju'il a parlé, on ose espérer encore, et ne voit qu'une insensée dans celle qui tente de s'opposer à la volonté du sultan. « Chrétienne, lui dit-il, que me demandes-tu ? ignores-tu que les ordres de Saladin sont sacrés pour tous ses sujets, que nul n'y résiste; que s'il m'avait demandé ta vie, je te plongerais en cet instant mon poignard dans lecœur ; et que , s'il me demandait ma tête , j'irais moi-même la lui porter? retire-toi donc, demain à la naissance du jour sois prête à partir, et remets à la femme de Richard cet écrit que Malek Adhel m'a laissé pour elle; il contient les ordres de Saladin, je n'y puis rien changer. » Alors il s'éloigne ; ^lathilde regarde le papier qu'il vient de lui donner , et une faible espérance se réveille dans son cœur; elle ne peut croire que la reine ne trouve quelques consolations dans une lettre de Malek Adhel , et se hâte de la lui porter. En 1;\ voyant entrer, la reine s'écrie : « Que vous a dit le prince, ma sœur, que vous a-t-il dit? » Mathilde, en silence, lui remet le papier qu'elle tient. « Qu'est-ce, demande Bérengère en le prenant d'une main tremblante? est-ce l'ordre de ma liberté? » Elle l'ouvre, elle voit le fatal arrêt , et ne voit que cela ; ni les vifs regrets que le prince lui exprime, ni les promesses par lesquelles il s'engage, ne calment son désespoir; la prolongation de sa captivité et le départ de Mathilde , voilà tout ce qui la frappe. « Ainsi , s'écrie-t-elle d'un air égaré, le prince n'est plus à Damiette, vous ne l'avez point vu.
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vous serez partie quand il reviendra, et il a laissé IMetchoub maître de notre sort ? » La princesse ne lui répond point, et la presse dans ses bras en pleurant. « Tu ne me réponds point, lui dit la reine dans une sorte d'aliénation d'esprit; je te demande si l'arrêt de ma mort est irrévocable, et tu ne me réponds point; c'en est donc fait! » Elle s'arrête, presse ses doux mains contre son cœur , comme ne pouvant supporter le poids qui l'accable ; ses yeux sont secs, égarés. « Pourquoi {'.leurcs-tu , dit-elle à Mathilde, pourquoi pleures-tu, toi qui pars, qui vas revoir Richard , qui n'as point à répondre de la mort d'une créature qui te demande la vie... Oh! laisse, laisse les larmes à l'épouse infortunée qui va mourir loin de l'objet de sa tendresse , à la mère inconsolable qui ne verra jamais le fruit de son amour. » Elle succombe , son front pfde, ses membres glacés et raidis , déchirent l'âme de Mathilde et lui font naître une pensée, lui inspirent un dessein pensée audacieuse , dessein téméraire, mais elle n'hésite point à les adopter , et s'arrête avec courage h un projet qui peut sauver la reine. Impatiente de lui communiquer ce qu'elle croit être l'effet d'une inspiration divine, elle se hâte de'lui donner tous les secours qui peuvent la rappeler à la vie ; et à peine a-t-elle réussi à la ranimer, qu'elle écarte tous les témoins; les voilà seules. « Ma sœur, lui dii-elle , écoutez-moi , car vous pouvez être consolée ; écoutez-moi, car, si vous voulez mecroire, vouspartirezdemain. »
La reine relève sa tête languissante , la regarde d'un air surpris. '<■ Que dis-tu , Mathilde ? — Qu'il faut que demain , vêtue de mes habits, couverte de mon voile, vous partiez pour Ptolémaïs à ma place, tandis (pie je resterai ici, trop heureuse de porter les fers destinés à vos royales mains. » Elle s'arrête oppressée, car elle a parlé avec cette précipitation qui semble indiquer qu'on craint de voir s'évanouir son courage avant de finir ce qu'on veut dire. Bérengère fixe sur elle des yeux pleins d'incertitude et de joie. « 0 miracle de charité ! ô véritable sainte ! s'écrie-
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t-elle; qu'oses-tu proposer? Me crois-tu capable d'abuser d'une bonté si héroïque, et de l'abandonner à la passion d'un prince qui t'adore , et à la vengeance d'un sultan irrité? — Quand je verrais toutes les séductions de la terre m'entourer, interrompit la pieuse princessed'une voix animée , et une armée entière prête à fondre sur moi , mon cœur n'en prendrait pas d'épouvante, car l'Eternel est mon défenseur et mon refuge.... Ma sœur, il n'est plus temps d'hésiter, le moment est venu où il faut nous dire un long adieu; demain l'une de nous doit nécessairement partir ; partez, allez joindre votre époux, sauvez votre enfant. Dieu vous le commande aussi impérieusementqu'il me commande à moi de rester ici pour souffrir à votre place. »
En parlant ainsi, Mathilde sentait bien qu'elle faisait un sacrifice, et c'est pour cela qu'elle parlait avec tant d'assurance ; si elle avait trouvé au fond de son âme un simple doute sur la pureté de ses intentions, une seule pensée qui l'attachât à Damiette, son noble enthousiasme se serait évanoui , et dès-lors , moins généreuse, peut-être eût-elle voulu partir; tant il est vrai que les grands dévouements , et les vertueux sacrifices ne peuvent être
r'cus que par un cœur innocent : dans jet instant, si l'amour de Malek Adhel se présentait à la princesse, ce n'était que pour lui faire trouver en elle-même toute la force nécessaire pour en triompher : la reine , pénétrée de reconnaissance, regardait avec une religieuse admiration cettejeune et timide beauté qui, par excès de charité, consentait à s'exposer seule sans autre secours que Dieu, à tous les pièges de l'amour et à la colère d'un grand roi. Un si extraordinaire courage la frappe : elle se plaît à croire que la Providence n'a conduit Mathilde en Orient que pour y confondre les Infidèles par l'éclat et l'exemple de sa haute sagesse. Elle sait que le plus beau , le plus sublime privilège de la vertu, est de se communiquer en se montrant , et elle se demande si ce ne serait pas aller contre les décrets suprêmes que d'enlever cette jeune fille aux
épreuves qui doivent lui acquérir une gloire immortelle : ainsi Bérengère, en cédant à son propre penchant, se persuade qu'elle obéit à la voix de Dieu, et elle répond : « ]\'on,ce n'est point seulement parce que mon intérêt m'en presse, que je souscris à votre projet, mais parce qu'il me semble que le ciel même vient de parler par votre bouche : Mathilde , votre âme me paraît si belle, si supérieure à toutes les âmes humaines, que je me croirais coupable en agissant autrement que
vous ne l'avez décidé Je partirai , ma
sœur ; j'irai apprendre aux Chrétiens que le temps des miracles a reparu pour eux, et que l'esprit divin est descendu sur la terre sous la forme angèlique d'une vierge de seize ans : je dirai à Richard de quelle sainte et éblouissante lumière votre nom couvrira l'illustre race des Plantagenets ; et si , dans ces jours de tribulations qui vont être votre partage, votre âme avait un moment detristesse, songez que vous avez sauvé ma vie, que, sans vous, l'enfant de mes entrailles n'aurait jamais vu le jour, et que cette pensée vous console et vous soutienne. »
^lathilde soupire, serre la main de la reine, et ne répond rien : sans doute elle est loin d'éprouver aucun repentir, elle n'éprouve pas même de crainte ; mais la vraie piété n'est pas présomptueuse, et la sienne, qui voit le triomphe que la reine lui promet, comme le plus désirable de tous les biens, n'ose pas le voir comme le plus assuré , et se contente de l'ambitionner avec ardeur, sans l'attendre avec confiance. Cependant le jour fuit, les femmes destinées à accompagner la princesse , font autour d'elle les préparatifs du départ : bientôt la nuit vient, Mathilde profite de son silence et de son obscurité pour envelopper sous les larges pi is de sou chaste habit de lin , les traces visibles de l'état de Bérengère : elle attache son bandeau virginal sur le front de cette épouse passionnée , et a soin d'en couvrir son visage , sa taille , et son sein ; elle regrette ses simples habits, et ne se voit point sans confusion parée des magnifiques vêtements de la reine. Mais déjà les
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ténèbres s'éclaircissent , le vent souffle , les mariniers s'éveillent , le vaisseau tend sa voile, une sourde rumeur annonce aux princesses qu'on approche de leur appartement , et que l'heure du départ va sonner : Bérengère pâlit ; IMathilde , près de s'évanouir , se ranime à l'aspect de la faiblesse de la reine, elle la serre contre sa poitrine, h Du courage, lui dit-elle, car là haut, Dieu nous voit, nous soutient, et nous approuve : élevez votre âme à lui, je vais prier pour vous. » En achevant ces mots, elle s'arrache à sa sœur éperdue, et court s'enfermer dans son oratoire : Bérengère avait à peine eu le temps de rejeter son voile sur son visage, lorsque le duc de Lancastre entra , suivi des femmes de Mathilde et des gardes du prince. « Je viens chercher votre altesse, lui dit-il ; on n'attend plus que vous. » Bérengère, en silence, présente au duc sa main enveloppée dans la grande manchedesonhabit. « Aepourrai-je, demande le duc, ne pourrai-je, avant de partir, présenter mon hommage à mon illustre reine? » Bérengère secoue la tête , et fait signe que la reine ne peut le recevoir. Le duc se tait, et soutient les pas tremblants de celle qu'il prend pour Mathilde; il marche avec elle vers le port sans s'étonner de son émotion , et sans oser lui adresser la parole. Personne ne soupçonne la pieuse supercherie, la reine monte dans le vaisseau sans soulever son voile : Metchoub la reçoit; elle s'incline, baisse la • tête, et passe sans lui parler ; les gardes du prince se retirent, l'air agite les banderoUes flottantes au haut des mâts, l'ancre est levée, les mariniers, de leurs rames agiles , brisent les flots delà mer , le vaisseau fend l'onde, il glisse avec rapidité, bientôt les côtes de l'Egypte disparaissent. Cependant la reine, renfermée dans l'étroit et obscur asile qui lui est destiné, feint d'être malade, et ne se laisse voir qu'au duc de Lancastre et à ses femmes, qui , loin de la trahir, apprennent avec des transports de joie que leur reine est libre, et qu'ils vont la remettre dans les bras de son époux. Metchoub, indifférent au sort comme à la douleur de sa prison-
nière , ne la visite pas une seule fois , et déjà ils entrent au port de Ptolémaïs, qu'il n'a pas conçu un seul soupçon; mais puisq^ue la reine, à l'abri de tous les dangers, va jouir paisiblement du bonheur de revoir son époux et ses frères, quittons-la , et revenons à la douce victime qui s'est volontairement immolée pour elle.