CHAPITRE XVI
E.\ sortant de l'oratoire de la reine, le plus vif contentement brillait dans toute la personne de Malek Adhel ; ceux qui l'y ont vu entrer triste et désolé ne comprennent point par quelles paroles Eérengère a produit un pareil changement ; chacun forme mille conjectures; nul ne pénètre la vérité , et le prince la renferme dans son cœur. Avant de déclarer le bonheur qu'il a eu d'être trompé, il veut examiner sa situation et se fixer sur le parti. qu'il doit prendre. Sa première et sa plus irrévocable résolution est de ne jamais renoncer à Mathilde. Soit qu'il n'apprécie pas bien toute la générosité de cette jeune fille, soit que son œil pénétrant devine tous les mouvements de l'âme et perce jusqu'aux moindres replis, il lui semble que jamais ÎNIathilde ne se serait décidée à rester à Damlette,si son cœur avait été aussi contraire que sa religion à l'amour qu'il lui exprime. Si l'un peut être touché, Malek Adhel espère que l'autre pourra être sacrifié; devant un si doux avenir il n'hésite plus. Maintenant ce n'est pas son amour seul qui l'entraîne, c'est aussi sa volonté qui le détermine; et ce n'est pas "une volonté faible que celle qui a pu ■Jriompher un moment d'un pareil amour.
Le voilà donc s' abandonnant à sa passion comme on s'abandonne à sa destinée :
mais si cette pensée est la première dans son cœur, elle n'est pas l'unique, et, tout en s'occupant de Mathilde, il ne peut oublier son frère, ce frère qui l'attend, qui ne veut combattre qu'avec lui ; le soft de l'Empire en dépend peut-être; il faut donc se hâter de partir; mais emmènerat-il la princesse? la conduira-t-il dans un camp si voisin des Chrétiens ? approcherat-il une si belle proie de ses fiers ravisseurs, qui pourraient la lui enlever sans retour ? Mais s'il la laisse en Egypte, il faudra ionc la quitter! Cependant, qu'est-ce qu'une séparation dèpeudejours en comparaison del'éternelleabsencedontilaétémenacé; et, s'il a eu de la force contre ce malheur, comment une moindre peine abattraitelle son courage ? Non, le frère de Saladin ne doit pas permettre à l'amant de Mathilde d'être faible ; et déjà le héros s'est fixé à la résolution suivante.
Il partira le lendemain pour le Caire avec la princesse, afin que dans cette ville, où elle n'est point connue , on puisse ignorer plus longtemps que les ordres du sultan n'ont pas été exécutés : c'est pour la sûreté même de Mathilde qu'il veut que l'Egypte n'apprenne le départ de la reine que quand Saladin en sera instruit et l'aura approuvé. Il entourera la beauté qu'il aime d'une garde sûre; et, tandis qu'elle vivra ignorée et tranquille dans le vaste palais des califes , il marchera à Rouroutba; il ira combattre avec son frère; et, fidèle ainsi à tous ses devoirs, il attendra avec plus de confiance le bonheur qu'il demande à l'avenir. A l'instant, tous ses ordres sont donnés; déjà ses troupes réunies, ayant à leur tête un de ses meilleurs officiers , marchent vers Pharamîa : c'est là qu'elles doivent attendre le héros qui promet de les joindre sous peu de jours, avec les braves soldats qu'i'l Và chercher au Caire : l'espoir a rendu a sa contenance toute sa fierté; il relevé' |on front superbe , et le bonlïéur qu'il (ieâf co l'amour anime seS traits cPurt te! écht, qu'il ne cause pa's m'ohiïd'acînVivatî'ôîi par sa beauté que de surprise par sa joie.
Cependant Agnès, toujours vigilante, toujours attentive, apprit par ses créatures que le prince, accablé de douleur en arrivant à Damiette, n'a eu besoin que d'un mot de la reine pour être cons:olé ; elle sait qu'il part le lendemain pour le Caire, que Bérengère doit l'y suivre , que sans perdre un moment il y rassemble ses troupes pour les conduire en Syrie : mais Agnès apprend encore que, malgré la promptitude de son départ et la rapidité de sa marche, il a de si importantes nouvelles à mander à Saladin, qu'il ne peut attendre l'instant où il pourra les lui dire lui-même, et qu'avant la fin du jour , un de ses esclaves , chargé de ses lettres, va partir pour Rouroutba : toutes ces nouvelles l'étonnent ; son esprit soupçonneux y cherche un mystère, et la jalousie lui fait concevoir la même pensée que la générosité a inspirée à Mathilde : elle veut s'en assurer sans tarder davantage ; elle passe chez la reine , et demande à la voir ; Hermiuie ne lui permet pas d'entrer; sa souveraine, lui dit-elle, est faible, abattue, malade, et hors d'état de parler à personne. Agnès répond qu'elle a bien eu la force d'entretenir le prince, et qu'elle aura bien celle de partir le lendemain. A tant d'obstination, la comtesse oppose les ordres de sa maîtresse, et la fille d'Amaury, convaincue qu'on latrompe, regarde Herminie d'un oeil sévère et menaçant, qui semble lui dire qu'elle a pénétré son secret. Voyant bien que ses tentatives seront vaines, elle n'insiste pas davantage, et rentre chez elle, la rage dans le cœur , car elle est comme assurée que Mathilde n'est pas partie ; mais il lui importe de savoir si Malek Adhel a trempé dans l'odieux complot, et elle se sert, pour le trahir, des richesses dont il l'a comblée : tous ses bijoux, ses trésors, sont à l'esclave chargé de la lettre du prince , et la lettre est à elle. Elle lit :
a Mon frère, j'ai voulu t' obéir; mais « sans doute que je ne le devais pas , « puisque tes ordres n'ont pas pu être <» remplis. Le ciel n'a pas voulu que je •• reaoDçasse à la beauté que j'aime ; \\
ILDE.
« n'a pas voulu que je manquasse au ser- « ment que j'avais fait à la reine de la « renvoyer à son époux : pendant mon « absence, Metchoub, chargé de l'exé- « cution de ta volonté suprême, a été « trompé : il n'est donc pas coupable; « mais ton frère ne l'est pas non plus, « et j'espère te le prouver dans peu de « jours en chassant les Chrétiens de « Ptolémaïs , et rapportant à tes sacrés « genoux les clefs de ce boulevard de « l'Orient. »
« Elle est donc ici , » s'écrie Agnès ; et sa voix tremblante, ses joues pâles et livides, manifestent laprésence des furies qui bouleversent son sein; elle se tait, elle combine sa vengeance : l'esclave qui est devant elle s'empare de l'or, prix de sa trahison, et lui demande la lettre. « Je ne te la rendrai point, esclave, s'écriet-elle; emporte tes richesses, cours avec elles chercher un asile à la cour d'yVntioche, le bras de Malek Adhel ne t'y attei ndra pas. » I^e coupable serviteur se hâte de fuir; il court dérober sa tête à la colère d'un maitreoutragé, et le prince, confiant et tranquille , croit qu'il vole vers Saladin.
Demeurée seule, la^fille d'Amaury promène autour d'elle ses yeux chargés d'une sombre colère; elle désire ses armes , ses armes qui doivent la venger ; et comme l'art de séduire lui est bien connu , elle parvient à obtenir d'un de ses gardes le casque, le bouclier, la cuirasse, et surtout le poignard qu'elle est avide de plonger dans le cœur de la victime. En voyant ces armes étalées devant elle , une joie cruelle se peint dans ses yeux, car elle est sûre maintenant qu'un nouveau jour ne se lèvera que pour éclairer sa vengeance, et que Mathilde ne suivra pas le prince au Caire.